Le vagabond des étoiles

Part 16

Chapter 163,881 wordsPublic domain

Les coups continuaient à pleuvoir sur ma tête, où mille pensées tourbillonnaient, et je me comparais intérieurement à un bouledogue, dont rien ne peut faire se desserrer les mâchoires.

Chong-Mong-ju ne pouvait plus m’échapper, et je sus bien qu’il était mort, avant que la nuit descendît sur moi, comme une anesthésie, sur les falaises de Fusan, en face de la Mer Jaune.

CHAPITRE XIX

OPPENHEIMER DEMEURE SCEPTIQUE

Le gouverneur Atherton, lorsqu’il se remémore Darrell Standing, ne doit pas précisément se sentir très fier. Je lui ai enseigné la supériorité de l’esprit sur la force brutale, je l’ai humilié par ma force morale, et lui ai montré que celle-ci planait, invulnérable, au-dessus de toutes ses tortures.

Je suis ici, à Folsom, au Quartier des Assassins, et j’attends l’heure où je serai pendu. Lui, le gouverneur Atherton, continue, à San Quentin, à remplir ses fonctions, à régner en roi sur tous les damnés que la prison, où il commande, enferme entre ses murs. Et pourtant, dans le tréfonds de son cœur, il sait fort bien que je lui suis supérieur.

En vain il a tenté de briser mon courage, et je ne doute point qu’il n’eût été très heureux de me voir mourir dans la camisole de force. Comme il me l’avait maintes fois répété, il fallait choisir entre rendre la dynamite ou rendre l’âme.

Le capitaine Jamie était un vétéran de la prison. C’est lui qui avait été, dans les cachots, témoin de plus d’horreurs. Un moment arriva, cependant, où il se sentit fléchir, et ne put maîtriser le trouble que je fis naître en lui et chez ses autres acolytes.

Il fut tellement décontenancé du spectacle que je lui offrais qu’il sortit, vis-à-vis du gouverneur, de sa réserve habituelle et lui déclara qu’en ce qui me concernait, il répudiait toute responsabilité personnelle. Et, de fait, il ne parut plus dans ma cellule.

Ce fut ensuite au tour du gouverneur Atherton d’être ébranlé. Jake Oppenheimer, qui était sans peur et ne mâchait pas ses mots, et qui était sorti indemne de tous les enfers qu’on lui avait fait subir, l’entreprit un jour, à mon sujet.

Morrell me frappa l’histoire.

--Gouverneur, avait dit Oppenheimer à mon bourreau, vous avez les yeux plus grands que le ventre. Si vous réussissez à faire mourir Standing, il faudra nous tuer aussi, Morrell et moi. Sans quoi, n’en doutez point, nous vendrons la mèche. Dès que nous serons sortis d’ici, nous crierons votre infamie à toute la prison; et ce sera bien le diable si elle ne transpire pas au dehors. Oui, toute la Californie saura que vous avez outrepassé vos pouvoirs et que vous êtes un assassin. Et il pourra vous en cuire! Vous avez le choix. Ou laisser Standing en paix, ou nous tuer aussi, Morrell et moi. Nous sommes vos maîtres. Vous, vous êtes un abominable froussard, qui jamais n’oserez nous faire périr tous trois. Votre vocation de boucher est incomplète.

Ce discours valut à Oppenheimer cent heures de camisole. Lorsqu’il fut délacé, il cracha à la face du gouverneur Atherton. Ce qui lui valut derechef cent nouvelles heures. Et lorsque, cette fois, on le délaça, Atherton s’abstint d’être présent. La menace d’Oppenheimer et ses courageuses paroles avaient porté. Il n’y avait pas à en douter.

Le plus tenace en diabolique cruauté fut le docteur Jackson. J’étais pour lui un sujet rare et il était curieux de savoir combien de temps je pourrais résister.

--Il peut tenir vingt jours encore, avant la dernière cabriole, déclara-t-il au gouverneur, en ma présence, d’un air suffisant.

Je lui coupai la parole.

--Vous faites erreur, lui dis-je. Je suis capable de tenir non pas vingt, mais quarante jours. Quarante jours... Peuh! Mettez cent jours.

En me ressouvenant de la patience dont mon courage avait fait preuve jadis, lorsque j’attendis, quarante ans durant, l’heure où je pourrais saisir Chong-Mong-ju à la gorge, j’ajoutai:

--Vous ignorez, chiens de prisons, ce qu’est un homme. Regardez-moi, vous en verrez un! Vous n’êtes, en face de moi, que des avortons débiles. Je suis votre maître à tous. Vous ne réussissez pas à tirer de moi une seule plainte. Et cela vous étonne, car, si vous étiez à ma place, vous gueuleriez à la centième partie de mes souffrances.

Je continuai ainsi à les injurier copieusement. Je les appelai fils de crapauds, marmitons de l’Enfer, monstres de scélératesse. Je leur répétai, à satiété, que j’étais au-dessus d’eux, à mille pieds au-dessus d’eux. Ils étaient, eux, des esclaves, mes esclaves. Moi, j’étais un homme libre. Ma chair seule était ficelée dans ce cachot. Tandis que cette pauvre chair gisait inerte sur le sol, et ne souffrait même pas, mon esprit s’envolait à travers le temps et l’espace. Le monde m’appartenait.

Ils se retirèrent sans trouver rien à me répondre. Ils n’étaient plus là que je les injuriais encore.

Je frappais toutes mes aventures rétrospectives à mes deux camarades. Morrell ne doutait pas de la véracité de ce que je lui racontais. Mais, tout en étant captivé par mes récits, Oppenheimer demeura sceptique jusqu’à la fin. Et il se désolait que j’eusse consacré ma vie à l’agronomie, au lieu d’écrire des romans d’imagination.

Je tentai bien de lui expliquer que j’ignorais tout, en tant que Darrell Standing, de la Corée et de ses habitants, de ses mœurs et de la vie que l’on y mène.

--Oh! en voilà assez! frappa-t-il, d’un coup sec et impératif... Tais-toi, Morrell, et n’interviens pas entre moi et le professeur... Adam Strang est le produit d’un rêve d’opium. Tu as lu quelque part, Standing, toutes ces histoires. Te souviens-tu, réponds, de toutes tes anciennes lectures? Non, n’est-ce pas? Tu es collé...

Vainement je protestai que je n’avais jamais rien lu de la Corée, que quelques correspondances de guerre, lors du conflit russo-japonais.

--C’est bien cela! triompha Jake Oppenheimer. La Corée ne t’est pas aussi inconnue que tu veux bien le dire. Voilà l’aveu!

Il me fut impossible de convaincre Oppenheimer. Il prétendait que j’inventais mes aventures, au fur et à mesure que je les frappais, et il concluait, en blaguant, dès que je me taisais:

--Merci pour aujourd’hui! La suite au prochain numéro...

Et, si j’insistais, il répétait, en raillant, que j’avais dû, jadis, m’attarder à San-Francisco, dans les fumeries d’opium du Quartier Chinois, beaucoup plus qu’il ne convenait à un respectable professeur. Quelque chose, depuis, m’en était toujours resté!

Nos discussions, sur ce sujet, étaient interminables et sans cesse renouvelées.

--Dis donc, professeur, me frappa un jour Oppenheimer, tu prétends avoir joué aux échecs avec un lourdaud, qui était frère de l’empereur. Peux-tu me dire si ces échecs étaient semblables à ceux dont on se sert en Amérique, et si les parties différaient des nôtres?

Je répondis que mes souvenirs étaient, sur ce point, assez vagues et que je ne pouvais rien affirmer. Oppenheimer, naturellement, se moqua de moi.

J’ai dit qu’en fait mes vagabondages à travers le temps s’entremêlaient entre eux et que, souvent, les divers personnages que je réincarnais intervertissaient leurs rôles. En sorte que j’étais contraint ensuite de remettre de l’ordre dans toutes ces existences. Perpétuellement il m’arrivait de revenir en arrière et de revivre plusieurs fois les mêmes actes.

C’est ainsi qu’étant, au cours d’un des dédoublements de mon être, redevenu Adam Strang, un mois après la question que m’avait posée Oppenheimer (et je n’avais cessé, tout ce temps, d’être en butte à ses quolibets), j’observai de plus près mes échecs et constatai qu’ils différaient notablement de ceux que nous employons aujourd’hui. Seul, le principe du jeu était le même. Mais, au lieu de nos soixante-quatre carrés de damier, il y en avait quatre-vingts. Tandis que, chez nous, l’un des joueurs dispose de huit pions, l’autre de neuf, les pions étaient, en Corée ancienne, au nombre total de vingt. Si bien que les combinaisons qui en résultaient étaient complètement différentes. En outre, il n’y avait pas de «Reine».

Voilà ce que j’eus ensuite le plaisir de taper à Oppenheimer. Je lui enseignai même ce nouveau jeu, quoiqu’il fût beaucoup plus compliqué que le nôtre.

Il nous passionna à ce point qu’il occupa pour nous tout l’hiver suivant. Nous y fûmes tellement absorbés que nous oubliâmes, en ces jours lugubres, le froid qui nous mordait. Car les cachots ne sont pas chauffés. Il serait immoral d’atténuer tant soit peu, pour un condamné, la rigueur naturelle des éléments.

Oppenheimer, pourtant, ne fut pas convaincu que j’eusse tiré ma science des siècles passés. Il prétendit que le jeu, comme mes prétendues aventures, était sorti tout armé de mon cerveau.

--Tu devrais, me tapa-t-il, le faire breveter. Je me souviens avoir connu, au temps où j’étais garçon de courses, un type qui inventa un jeu bête à pleurer, qui s’appelait «les Cochons dans les Trèfles». Ce jeu stupide eut un succès fou et son inventeur en tira des millions.

Je répliquai que mon brevet viendrait trop tard et que les Asiatiques l’avaient pris avant moi, il y a sans doute des milliers d’années.

La discussion en demeura là. Oppenheimer coucha obstinément sur ses positions. Et moi sur les miennes. Je n’ajouterai qu’un seul mot.

Il y a ici--ou plutôt il y avait ici--à Folsom, un assassin de nationalité japonaise, qui a été exécuté la semaine dernière. J’ai causé avec lui de ce fameux jeu d’échecs, que je pratiquais quand j’étais Adam Strang. Or ce jeu existe bien, et c’est également celui qui se pratique au Japon. Je ne l’ai donc point inventé, comme le prétend Oppenheimer.

CHAPITRE XX

QUAND J’ÉTAIS RAGNAR LODBROG

Tu n’as, lecteur, certainement pas oublié ce que je t’ai conté au début de ce récit, et comment, lorsqu’on me montrait, quand j’étais enfant dans la ferme paternelle du Minnesota, des photographies de la Terre Sainte, je reconnaissais les lieux qu’elles représentaient, je désignais les changements qui y étaient survenus.

Tu te souviens aussi qu’en décrivant la scène de la guérison des lépreux par Jésus, dont j’avais été témoin, j’avais déclaré au missionnaire venu chez nous que j’étais un colosse d’homme, qui regardait, avec une grande épée, à califourchon sur un cheval.

Cet incident de mon enfance n’était alors, dans mon cerveau, qu’une nuée traînante de lumière, comme s’exprime Wordsworth[20]. Le petit Darrell Standing que j’étais n’avait pas, en venant au monde, oublié complètement le passé. Mais ces souvenirs d’autres temps et d’autres lieux vacillaient dans ma conscience d’enfant, et leur faible lueur n’avait pas tardé à y disparaître. Pour moi, comme pour tous ces petits êtres, les ombres de la prison de mon nouveau corps se refermaient sur mes existences antérieures.

[20] _William Wordsworth_, poète anglais, 1770-1850. Il est fait ici allusion à son _Ode à l’Immortalité_, où il dit notamment: «Ce n’est pas dans une nudité complète--Mais dans des nuées traînantes de lumière--Qu’un jour nous verrons Dieu.»

Tout homme a, comme moi, un puissant et long passé. Mais très peu d’hommes ont eu le bonheur de connaître l’isolement des Cachots Solitaires et l’expérience prolongée, destructive et vivifiante à la fois, de la camisole de force. Là fut ma bonne fortune. Voilà ce qui me permit de revivre un grand nombre de mes existences antérieures et, parmi celles-ci, celle du cavalier colossal, contemporain du Christ.

Je m’appelais alors Ragnar Lodbrog. Énorme, je l’étais vraiment, et je dépassais d’une demi-tête les plus beaux Romains de la Légion. De toutes mes vies anciennes, celle-ci est peut-être la plus aventureuse et la plus étrange. Il y aurait à écrire sur elle des volumes. Je me contenterai d’en rapporter les événements les plus saillants.

Ragnar Lodbrog n’avait pas connu sa mère. On m’a conté ensuite que j’étais né parmi la tempête, dans les mers du nord de l’Europe, sur un navire à la proue saillante, acérée comme un bec d’oiseau. Né d’une femme faite captive à la suite d’un combat naval, d’une descente victorieuse sur une côte étrangère et du pillage d’une de ses villes fortes.

De cette mère je n’ai jamais su le nom. Le vieux Lingaard m’a dit seulement qu’elle était morte, au plus fort de la tempête, après avoir accouché de moi, et qu’elle était d’origine danoise. De tout ce que Lingaard m’a conté et que mon jeune âge avait en partie oublié, je me souviens seulement qu’il m’a parlé d’un combat naval, d’une bataille à terre, de la mise à sac d’une ville prise et incendiée, puis d’une fuite hâtive sur les navires, au sein d’une mer glaciale et démontée, tandis que l’ennemi, revenu en plus grand nombre, faisait, du haut des falaises, pleuvoir sur les vaisseaux une avalanche de rochers. Beaucoup des assaillants périrent au cours de l’embarquement. Les autres s’élançaient, les pieds cramponnés à leur navire, sur le glauque chemin de la mort.

Le vieux Lingaard, trop âgé pour la manœuvre du vaisseau et pour ramer, remplissait à bord divers offices, dont celui de chirurgien et, accessoirement, de sage-femme. C’est lui qui accoucha les captives enceintes, entassées sur les ponts, sous l’ouragan. Ce fut donc lui qui me mit au monde, dans les écumes salées des flots déchaînés, qui s’abattaient sur ma mère et sur lui, et sur moi-même.

J’ai la pleine conscience de mon être, dès l’instant où s’ouvrirent mes yeux.

J’étais vieux à peine de quelques heures lorsque Tostig Lodbrog porta, pour la première fois, les yeux sur moi. Tostig Lodbrog était le chef du navire élancé, sur lequel nous voguions, et des sept autres navires qui suivaient le sien, et qui avaient pris part à la hardie et sauvage expédition.

Tostig Lodbrog était surnommé «Muspell», qui veut dire le «Feu Brûlant». Car la flamme de la colère ne cessait de brûler en lui. Il était brave et cruel, et dans sa large poitrine il n’y avait pas trace de miséricorde, ni de pitié. Avant même que la sueur de la bataille d’Hasfarth se fût séchée sur son corps, Tostig Lodbrog, appuyé sur sa hache, dévorait le cœur de Ngrun, qu’il venait d’arracher de la poitrine ouverte du vaincu. Dans un accès de colère folle, il vendit un jour, comme esclave, son fils Garulf. Je me souviens l’avoir vu à Brunanbuhr, sous les poutres enfumées du rude palais où il festoyait, réclamer le crâne de Guthlaf, pour s’en servir comme d’une coupe[21]. Jamais il ne buvait de vin parfumé que dans le crâne de Guthlaf.

[21] _Brunanbuhr_ est le nom d’un endroit incertain, situé dans le nord de l’Angleterre, où se livra jadis une grande bataille contre les pirates scandinaves.

Or ce fut à lui que, sur le pont oscillant, le vieux Lingaard m’apporta. J’étais enveloppé, nu, dans une peau de loup, tout imprégnée de sel marin. Venu avant terme, j’étais, par suite, fort menu.

--Ho! Ho! Un nain! s’écria Tostig, en ôtant de ses lèvres, pour me regarder, un grand pot d’hydromel, à demi bu.

Le froid était mordant. Ce qui n’empêcha point Tostig Lodbrog de me tirer tout nu de la peau de loup. Puis me prenant par le pied, entre son pouce et son index qui étaient plus gros, l’un que ma cuisse et l’autre que ma jambe, il me tint suspendu en l’air, dans la morsure du vent.

--Ho! Ho! Ho! s’exclama-t-il. Un gardon! Une crevette! Un pou de mer!

Et il continua à me balancer, la tête en bas, entre son pouce et son index.

Après quoi, une autre fantaisie lui passa par l’esprit.

--Le jeunet a soif! dit-il. Je veux lui faire boire un coup!

Il m’amena au-dessus de son pot d’hydromel et m’y lâcha. Moi qui n’avais pas encore connu le lait du sein d’une mère, j’allais me noyer dans ce breuvage, fait pour les hommes. Lingaard, par bonheur, se précipita et me sortit du pot, puis me remit précipitamment dans la peau de loup.

Tostig Lodbrog flamboya. Il nous repoussa rudement, le vieillard et moi, et nous roulâmes sur le pont du navire. Ses énormes chiens, semblables à des ours, et qui prenaient part à toutes les batailles, s’élançaient sur nous.

--Ho! Ho! Ho! tonitruait Tostig.

Mais Lingaard parvint, non sans peine, à m’arracher aux molosses, auxquels il abandonna la peau de loup.

Tostig Lodbrog, cependant, s’était remis à boire et terminait son pot d’hydromel. Il se calmait peu à peu, sans que le vieillard osât intervenir, pour solliciter une pitié qu’il savait ne pas exister.

--C’est Tom Pouce! reprit Tostig. Par Odin! les femmes danoises sont d’une race bien misérable. Elles enfantent des nains et non des hommes! Que pourra-t-on faire de cet avorton? Écoute, toi, Lingaard, tu l’élèveras tout de même et, plus tard, il me servira d’échanson. Veille bien sur les chiens, qu’ils n’en fassent point une bouchée dans leur gueule, comme d’un petit bout de viande oublié sur la table.

Ce fut le vieux Lingaard qui, effectivement, prit soin de ma piaillarde enfance, et je ne connus l’affection ni les caresses d’aucune femme. Je suivais le destin de Tostig Lodbrog, tantôt à terre, où l’on bataillait, tantôt sur les nefs qui vacillaient dans les tempêtes. Comment je survécus et pus faire un jour mentir la prophétie de Tostig, qui avait déclaré que je ne serais jamais qu’un nain, Dieu seul le sait! Toujours est-il que je grandis rapidement. Tostig dut renoncer à me plonger dans son pot d’hydromel et à tenter de m’y noyer, sauvage plaisanterie qu’il affectionnait fort.

J’avais, sans doute, l’âme solidement chevillée au corps et je commençai à remplir mon rôle d’échanson. Alors que nos bateaux étaient immobilisés dans la mer gelée, je me vois encore, dans la salle du festin de Brunanbuhr, titubant, en tenant en mains le crâne de Guthlaf, empli de vin chaud parfumé, et que j’allais présenter à Tostig, assis à l’extrémité de la table.

Tostig Lodbrog, complètement ivre, rugissait, et tous les convives avec lui. On serait cru dans une maison de fous. Des scaldes chantaient les exploits d’Hialli, ceux du vaillant Hogni, et l’or de Nibelung, et la vengeance de Gudrune, quand elle servit à manger à Atli le cœur de leurs propres enfants. Je vivais parmi des hommes féroces, aussi féroces dans leurs jeux que dans leurs combats, et, n’en connaissant point d’autres, je trouvais toute naturelle leur compagnie.

Une heure vint où, moi aussi, j’eus ma grande colère, ma colère rouge. Je n’avais encore que huit ans, lorsque mes dents se découvrirent. C’était au cours d’une vaste beuverie, à Brunanbuhr, où Lodbrog avait invité à sa table le chef danois Agard, son allié. Une dispute ne tarda pas à surgir entre les deux hommes, sur le mérite réciproque des combattants des deux nations, et soudain Tostig Lodbrog, près de qui je me tenais debout avec le crâne de Guthlaf, qui puait et fumait, se prit à insulter et à mépriser injurieusement les femmes danoises.

Alors, me souvenant de ma mère danoise, je vis rouge. Je soulevai en l’air le crâne de Guthlaf et en assénai un coup violent sur la tête de Tostig Lodbrog, qui fut inondé, ébouillanté et aveuglé par le vin chaud.

Bien plus, tandis que, s’étant levé, il chancelait en battant l’air de ses grands bras, afin de me trouver et m’écraser, je sortis la petite dague que je portais. A trois reprises je le frappai, au ventre, à la cuisse et aux fesses, car je n’étais pas assez grand pour atteindre plus haut.

Ce que voyant, Agard mit son épée au clair, et ses hommes l’imitèrent, tandis qu’il criait:

--Un ourson! Un ourson! Par Odin, laissez l’ourson se battre!

Et, sous le toit tumultueux de Brunanbuhr, on vit le petit échanson de race danoise entamer une bataille en règle contre l’énorme Tostig Lodbrog, qui titubait sans pouvoir l’atteindre.

Il réussit enfin à m’empoigner, et me lança à l’autre bout de la table, parmi les cruches et les coupes, en hurlant:

--Sortez-le d’ici! Qu’on le donne à manger aux chiens!

Mais Agard intervint et, frappant sur l’épaule de Lodbrog, me demanda à lui comme cadeau d’amitié.

Lorsque la mer fut dégelée et que les navires purent sortir des fjords, je partis donc sur la nef d’Agard, qui m’institua son échanson et son porte-épée, et qui me nomma Ragnar Lodbrog.

Nous fîmes voiles vers le sud et arrivâmes au pays d’Agard, qui était voisin de celui des Frisons. C’était une terre triste et plate, marécageuse et brumeuse.

Je vécus, trois ans, avec mon nouveau maître, toujours derrière lui, soit qu’il chassât le loup dans les marécages, soit qu’il bût dans la Grande Salle de son palais, où Elgiva, sa jeune épouse, venait souvent s’asseoir, entourée de ses femmes.

Je l’accompagnai dans une de ses expéditions, plus encore vers le sud, et nous longeâmes, avec nos navires, ce que l’on appellerait aujourd’hui les côtes de France. C’est alors que j’appris que plus on descendait vers le sud, plus on trouvait les saisons tièdes, et douces les femmes comme le climat.

Nous abordâmes et livrâmes bataille. Agard fut blessé à mort. Nous le ramenâmes dans son pays, où il acheva d’expirer.

Un grand bûcher fut élevé, pour le brûler, près duquel se tint Elgiva, dans un corselet tissu d’or, et chantant. Elle monta ensuite sur le bûcher, où elle brûla, et avec elle tous les serviteurs du maître, tous ses esclaves mâles et neuf femmes esclaves, parées de colliers d’or. Puis encore huit captifs de naissance noble, qui avaient été faits dans une incursion au pays des Angles[22]. Deux faucons y furent aussi jetés, et les deux jeunes fauconniers avec leurs oiseaux.

[22] Peuple saxon, établi au nord de la Germanie et au sud de la Chersonèse Cimbrique (Jutland actuel). Ils passèrent ensuite dans l’île de Bretagne, nommée depuis Angleterre.

Mais moi, l’échanson Ragnar Lodbrog, je ne brûlai pas. J’avais onze ans, j’étais hardi et n’avais jamais revêtu de vêtements tissés, mais seulement des peaux de bêtes.

Comme les flammes du bûcher s’élançaient vers le ciel, tandis qu’avant de s’y précipiter Elgiva achevait son chant funèbre, et que femmes et hommes esclaves hurlaient désespérément leurs refus de mourir, je brisai mes liens. Puis, bondissant, je gagnai rapidement les marécages, ayant encore au cou le collier d’or de ma servitude, et luttant de vitesse avec la meute des chiens lancés à mes trousses.

Dans les marécages, je trouvai d’autres hommes qui y vivaient à l’état sauvage, mais libres, des esclaves échappés et un tas de hors-la-loi, qu’on traquait de temps à autre, en guise de divertissement, comme on chassait les loups.

Je vécus là, durant trois nouvelles années, sans toit, ni feu, et m’endurcissant aux privations et au froid. Puis au cours d’une course que je tentai pour enlever une femme aux Frisons, je me laissai capturer, après une poursuite de deux jours[23].

[23] Les Frisons étaient un peuple de la Germanie qui, primitivement, habitait, semble-t-il, l’Ile des Bataves (une des îles de l’embouchure du Rhin), puis occupa tout le littoral de la Mer Germanique, entre les embouchures du Rhin et de l’Ems. La Hollande actuelle occupe la majeure partie de leur territoire.

Je fus dépouillé de mon collier d’or et troqué, contre deux chiens-loups, au Saxon Edwy, qui me mit un collier de fer, puis, plus tard, me donna en cadeau, avec cinquante esclaves, à Athel, un chef du pays des Angles.

J’y fus esclave combattant jusqu’au moment où, perdu au cours d’une incursion malheureuse effectuée dans la direction de l’est, je fus capturé et vendu aux Huns. Je devins, chez eux, gardien de pourceaux, m’échappai vers les grandes forêts du sud de la Germanie et fus recueilli, comme affranchi, par les Teutons, dont les tribus, sous la pression des Huns, étaient venues, comme moi, chercher là un asile.

Et, un jour, à travers ces forêts, remontant de plus loin encore vers le sud, apparurent les Romains, dont les légions nous refoulèrent vers les Huns. Les peuples se heurtaient et s’écrasaient mutuellement, faute de place, sur le sol de l’Europe. Au cours d’une mêlée, je fus fait prisonnier et emmené à Rome.