Part 13
Ce fut alors que je gagnai mon nom de Yi-Yong-ik, le Tout-Puissant. Mes compagnons avaient déjà fait leur soumission et avaient été, depuis longtemps, mis au carcan que je luttais encore. Mes poings étaient durs comme les plus durs maillets, et j’avais, pour les diriger, des muscles et une volonté non moins solides. J’avais vite compris, à ma joie, que les Coréens ignoraient tout de l’art de la boxe, tant pour l’attaque que pour la garde. Je les abattais comme des quilles, et ils tombaient en tas, les uns sur les autres.
Je n’aurais pas respecté davantage Kwan-Yung-Jin. M’étant rué sur lui, ses serviteurs s’interposèrent et le sauvèrent. C’étaient des êtres flasques. Tapant dans la masse, je les envoyai rouler à droite et à gauche, en grand désordre, et je fis de leurs soies un surprenant gâchis. Mais soldats et villageois, revenant au combat, pour défendre leur seigneur et maître qui se trouvait derechef en péril, fondirent sur moi, tellement nombreux, que mes mouvements en étaient entravés. Ceux qui étaient derrière poussaient ceux qui étaient devant. Je ne cessais pas de taper et de joncher le sol de mes ennemis.
Finalement, ils m’étouffèrent presque sous le nombre et, comme les autres, je fus mis en planche.
On nous chargea, mes compagnons et moi, avec nos carcans, sur une des jonques qui, toutes deux, remirent à la voile.
--Bon Dieu! interrogea Vandervoot, et quoi encore?
Serrés comme des volailles, un jour de marché, nous étions piteusement assis sur le pont, les uns à côté des autres. Juste au moment où Vandervoot posa sa question, la jonque s’inclina fortement sous la brise et nous déboulâmes tous, pêle-mêle, avec nos planches, vers les dalots opposés, fort mal en point et nos cous tout écorchés[18].
[18] Les dalots sont les trous pratiqués dans l’encadrement du pont d’un navire, pour laisser écouler l’eau de mer.
De la dunette où il se tenait, Kwan-Yung-Jin baissa les yeux vers nous, sans paraître nous voir. Quant à Vandervoot, il ne fut plus connu parmi nous, bien des années durant, que sous le sobriquet: «_Et quoi encore, Vandervoot?_» Pauvre bougre! Il mourut gelé, une nuit, dans les rues de Keijo, sans trouver une porte qui s’ouvrît devant lui.
On nous débarqua sur le continent, où l’on nous jeta dans une prison puante, infectée de vermine.
Telle fut notre entrée sur le sol coréen et notre premier contact avec les fonctionnaires de ce pays. Mais je devais, pour tous mes compagnons, prendre une glorieuse revanche sur Kwan-Yung-Jin, le jour où, comme vous l’allez voir, Lady Om eut des bontés pour moi et où le pouvoir fut mien.
Nous demeurâmes dans cette prison de nombreux jours. Kwan-Yung-Jin avait envoyé un messager à Keijo, la capitale, afin de connaître quelle serait, à notre égard, la décision royale.
Entre temps, nous étions passés à l’état d’exhibition foraine. De l’aube au crépuscule, les barreaux de nos fenêtres étaient assiégés par les indigènes, qui jamais encore n’avaient vu de spécimens de notre race. Parmi ces badauds, il n’y avait pas que de la populace. D’élégantes ladies, portées en palanquins sur les épaules de leurs coolies, venaient considérer les diables étrangers vomis par la mer et, tandis que leurs serviteurs chassaient la foule vulgaire à coups de fouet, elles risquaient vers nous de longs regards timides. De notre côté, nous pouvions voir peu de leur visage, qui était voilé, selon la coutume du pays. Seules, les danseuses et les vieilles femmes circulaient dehors, la figure découverte.
J’ai souvent pensé que Kwan-Yung-Jin souffrait des nerfs et que, lorsque ceux-ci le tourmentaient particulièrement, il s’en prenait à nous. Quoi qu’il en soit, sans rime ni raison, chaque fois qu’il en avait le caprice, il ordonnait que nous sortions de prison et qu’on nous battît dans la rue, aux cris de joie de la populace. L’Asiatique est une bête cruelle, qui se délecte, sans se lasser, au spectacle de la souffrance.
Puis, à notre grande satisfaction, les bastonnades prirent fin. L’arrivée de Kim en fut la cause.
Qui était Kim? Je dirai seulement de lui qu’il était le cœur le plus pur que nous ayons jamais rencontré en Corée. Il était alors capitaine, et commandait cinquante hommes, lorsque nous fîmes sa connaissance. Ensuite il devint commandant des Gardes du Palais. Et, finalement, il mourut pour l’amour de Lady Om et pour le mien. Qui était Kim? Il était Kim, et c’est tout dire.
Sitôt son arrivée, nos cous furent délivrés de leurs carcans et nous fûmes logés à la meilleure auberge du lieu. Sans doute nous étions encore des prisonniers. Mais des prisonniers honorables, avec une garde d’honneur, de cinquante cavaliers.
Le lendemain, nous cheminions sur la grande route royale, seize marins montés à califourchon sur seize chevaux nains, comme il s’en trouve en Corée, et nous nous dirigions vers Keijo. L’Empereur, m’expliqua Kim, avait exprimé son désir d’abaisser son regard sur les étranges «Diables des Mers».
Le voyage dura plusieurs jours, car il fallait traverser, du nord au sud, la moitié du territoire coréen.
A la première halte, étant descendu de selle, j’allai voir donner la pitance à nos montures. C’était le cas ou jamais de crier: «Et quoi encore, Vandervoot?» Je ne m’en fis pas faute et tous accoururent. Aussi vrai que je suis vivant, les gens de notre escorte nourrissaient leurs chevaux avec de la soupe aux févettes, de la soupe aux févettes chaude, encore et encore. Et, durant tout le temps de notre voyage, les chevaux n’eurent rien autre chose que de la soupe aux févettes.
C’étaient, je l’ai dit, des chevaux nains, on ne peut plus nains. L’ayant parié avec Kim, j’en soulevai un et, en dépit de ses hennissements et de sa résistance, je l’enlevai, se débattant, sur mes épaules, où je le maintins solidement. En sorte que les hommes de Kim, qui déjà avaient ouï parler de mon sobriquet de Yi-Yong-ik, le Tout-Puissant, ne me donnèrent plus désormais, d’autre nom.
Kim était plutôt grand pour un Coréen, race de haute stature et bien musclée. Et lui-même se tenait en haute estime sur ce chapitre. Mais, coude à coude et paume à paume, je lui faisais baisser le bras à volonté. Aussi les soldats et les badauds, qui s’assemblaient sur notre passage dans les hameaux que nous traversions, me regardaient-ils bouche bée, en murmurant: «Yi-Yong-ik!»
Nous demeurions promus, en effet, à la dignité de ménagerie ambulante. Notre renommée nous précédait, et les gens de la campagne environnante accouraient en foule, pour nous voir défiler. Ils s’alignaient tout le long la route, comme au passage d’un cirque. La nuit, les auberges où nous logions étaient assiégées par une multitude avide de nous contempler. Nous n’avions un peu de repos qu’après que les soldats avaient repoussé cette cohue à coups de lance, et avec maints horions. Auparavant, Kim faisait appeler les hommes les plus forts, les lutteurs les plus renommés, et se divertissait énormément, ainsi que la foule, à me voir les mettre en marmelade et les abattre dans la boue, les uns après les autres.
Le pain était ignoré, mais nous avions en abondance du riz bien blanc (excellent pour les muscles et dont je ressentis longtemps les bienfaits), ainsi qu’une viande que je découvris rapidement être de la viande de chien, animal qui est régulièrement abattu dans les boucheries coréennes. Le tout assaisonné de pickles effroyablement épicés, mais que je finis par aimer à la passion. Pour boisson, un autre breuvage blanc, mais limpide et montant fortement à la tête, qui provenait de la distillation du riz, et dont une pinte aurait suffi à tuer un malportant, si elle ravigotait merveilleusement un homme fort, au point même de le rendre à peu près fou.
A Chong-ho, ville fortifiée que nous traversâmes, je vis, à la suite d’une absorption exagérée de ce breuvage, Kim et les notables rouler sous la table. C’est sur la table que je devrais dire, car celle-ci n’était autre que le sol, où nous étions accroupis et où, pour la centième fois, je pris dans les jarrets quelques crampes carabinées.
Là encore, tout le monde murmurait: «Yi-Yong-ik!» et, à la Cour même de l’Empereur, la glorieuse rumeur me précéda.
Toujours, n’ayant plus rien vraiment d’un prisonnier, je chevauchais aux côtés de Kim, mes longues jambes touchant presque le sol. Dès que la route devenait tant soit peu boueuse et que ma monture s’y enfonçait, mes pieds en grattaient la boue. Kim était jeune. Kim était un homme universel. En toute circonstance, il se montrait égal à lui-même. Toute la journée et une bonne moitié de la nuit, nous devisions et plaisantions tous deux. Certainement j’avais reçu le don des langues, et, très rapidement, je m’initiai au Coréen. Kim s’émerveillait de mes progrès.
Il m’instruisait aussi des mœurs et du caractère des indigènes, de leurs qualités et de leurs défauts. Il m’enseigna mainte chanson, chansons de fleurs, chansons d’amour et chansons à boire. En voici une qui était de son invention et dont je vais tenter de vous traduire la fin.
Kim et Pak, dans leur jeunesse, ont signé entre eux un pacte, selon lequel ils s’abstiendront de boire désormais. Le pacte n’a pas tardé à être rompu et tous deux chantent en chœur:
«Non, non, ne me retiens plus! La coupe ensorceleuse, Où tant je bus, Fera de nouveau mon âme joyeuse! Dis-moi, mon vieux, dis, oh! dis Où se vend le vin couleur de rubis! N’est-ce pas auprès de ce pêcher rose? Bonne chance, adieu! Foin de notre vœu! Je cours m’en flanquer une bonne dose.»
Hendrik Hamel, homme intrigant et matois, m’encourageait dans mes plaisanteries, qui m’attiraient la faveur de Kim et, par ricochet, faisaient rejaillir celle-ci sur Hendrik Hamel et sur toute notre compagnie. Hendrik Hamel ne cessa pas d’être mon conseiller, je dois le proclamer, et c’est en suivant ses directives que je gagnai par la suite la faveur de Yunsan, le cœur de Lady Om et la bienveillance de l’Empereur. J’avais sans doute, en moi-même, l’inflexible volonté et la témérité nécessaire au grand jeu que j’engageai. Mais, si je fus le bras, Hendrik Hamel fut la tête qui ordonna tout.
Jusqu’à Keijo, le pays que nous parcourions était dominé par de hautes montagnes neigeuses, sur le flanc desquelles se creusaient de nombreuses et fertiles vallées. Il était semé de villes fortifiées, pareilles à Chong-ho, et où nous faisions halte après chacune de nos étapes. Chaque soir, de cime en cime, s’allumaient, dans la tombée du jour, des signaux lumineux, dont la flamme courait sur toute la contrée. Kim ne manquait pas d’observer avec attention ces chaînes de feu qui, des côtes à la capitale, rougeoyaient, portant vers l’Empereur leurs messages. Une seule flamme par fanal signifiait que le pays était en paix. Deux flammes annonçaient une révolte ou une invasion étrangère. Jamais, durant notre voyage, nous ne vîmes plus d’une seule flamme.
Tandis que nous chevauchions, Vandervoot, qui fermait la marche, ne cessait d’admirer et de s’étonner. Et de plus en plus, il demandait:
--Dieu du ciel! Et quoi encore?
CHAPITRE XVII
SEIGNEUR! SEIGNEUR! UN PAUVRE MATELOT...
Keijo, la capitale, formait une importante cité, où toute la population, à l’exception des nobles, ou yang-bans, était vêtue de l’éternel blanc. Ceci, m’expliqua Kim, permet de déterminer à première vue, par le degré de propreté ou de saleté de ses vêtements, le rang social de chaque personne. Car il va de soi qu’un coolie, qui ne possède qu’un unique costume, est, fatalement, toujours sale. De même, on peut conclure facilement que quiconque apparaît en un blanc immaculé dispose, sans aucun doute, de nombreux effets de rechange et a sous ses ordres, pour s’entretenir ainsi sans tache, une armée de blanchisseuses. Seuls, les yang-bans, avec leurs soies pâles et multicolores, planent bien au-dessus de cette commune et vulgaire classification.
Après nous être reposés, pendant plusieurs jours, dans une auberge où nous lavâmes notre linge et réparâmes de notre mieux, en nos vêtements, les ravages d’un naufrage et le désordre de notre voyage, nous fûmes appelés devant l’Empereur.
Un grand espace libre s’ouvrait devant le Palais Impérial, qui était précédé de chiens colossaux, en pierre sculptée. Ils étaient accroupis sur des piédestaux ayant deux fois la hauteur d’un homme de grande taille, et ressemblaient plutôt à des tortues, tellement ils s’y aplatissaient.
Les murs de pierre du Palais étaient formidables et couverts d’une dentelle de sculptures. Ils étaient si robustes qu’ils pouvaient défier d’y ouvrir une brèche les canons les plus puissants d’une armée assiégeante. La Porte principale était à elle seule un monument. Elle ressemblait à une pagode, et de nombreux étages, couverts chacun d’un toit de tuiles, s’y superposaient, en diminuant de largeur jusqu’au sommet. Des soldats richement équipés montaient la garde devant cette porte. Ce sont, me confia Kim, ceux qu’on appelle les Chasseurs-de-Tigres, c’est-à-dire les guerriers les plus braves et les plus redoutables dont s’enorgueillit la Corée.
Mais il suffit. Un millier de pages me seraient nécessaires pour décrire dignement le Palais de l’Empereur. Je dirai seulement que nous avions devant nous la plus magnifique matérialisation du pouvoir qu’il nous pût être donné de contempler. Seule, une antique et forte civilisation avait été capable d’élever ces murs interminables et orgueilleux, et ces toitures merveilleuses, aux pignons innombrables.
On ne conduisit pas les vieux loups de mer que nous étions dans une Salle d’Audience. Mais, directement, nous fûmes amenés dans une grande Salle de Festin, où nous attendait l’Empereur.
Le festin touchait à sa fin et la foule des convives était de joyeuse humeur. Quelle foule grouillante et superbe! Hauts Dignitaires, Princes du Sang, Nobles portant l’épée, Prêtres au visage pâle, Officiers Supérieurs à la peau tannée, Dames de la Cour, le visage découvert, Danseuses fardées qui se reposaient, assises par terre, de leurs danses, Duègnes, Dames d’Honneur, Eunuques, Serviteurs et Esclaves.
Tout ce monde s’écarta devant nous cependant, quand l’Empereur, accompagné de ses familiers, s’avança pour nous examiner. C’était, surtout pour un Asiatique, un aimable monarque. Il ne devait pas avoir plus de quarante ans et sa peau, claire et pâle, n’avait jamais connu les ardeurs du soleil. Il avait une grosse bedaine, portée par des jambes malingres. Il avait dû, pourtant, dans sa jeunesse, être un bel homme, et son front en avait gardé une certaine noblesse. Mais ses yeux étaient chassieux, avec des paupières plissées, et ses lèvres se contractaient avec une sorte de tremblement. C’était là, comme je devais l’apprendre, le fruit des excès auxquels il s’abandonnait, excès qu’encourageait Yunsan, le grand prêtre bouddhiste et pourvoyeur impérial, dont nous reparlerons tout à l’heure.
Avec notre accoutrement de marins, nous faisions, mes compagnons et moi, assez piètre figure dans le milieu brillant qui nous entourait. Il y eut d’abord des exclamations étonnées, qui bientôt firent place aux rires. Les danseuses nous environnèrent, nous firent leurs prisonniers, s’attachant trois ou quatre à chacun de nous, et nous entraînèrent à leur suite dans leurs évolutions, comme des ours que l’on oblige à danser.
C’était humiliant pour nous. Mais que pouvaient pour leur défense de pauvres loups de mer? Que pouvait le vieux Johannes Maartens, avec, à ses trousses, une bande de jeunes filles rieuses, qui lui serraient le nez, lui pinçaient les bras, lui chatouillaient les côtes pour le faire se trémousser? Afin d’échapper à ce traitement, qui l’horripilait, Hans Amden demanda qu’on lui donnât de la place et se mit à exécuter, d’un pas lourd, une danse hollandaise des plus baroques, jusqu’à ce que toute la Cour éclatât d’une tumultueuse hilarité.
En ce qui me concerne, moi qui avais été, pendant plusieurs jours, le joyeux compagnon et l’égal de Kim, j’estimai outrageant le rôle de pitre que l’on prétendait me faire jouer. Je résistai, mordicus, à la riante Ki-Sang. Me raidissant sur mes jambes, le torse droit, les bras croisés, je dédaignai pinçons et chatouillis, qui ne produisirent pas en moi le plus léger frisson. On m’abandonna pour une autre proie.
Hendrik Hamel, traînant derrière lui les trois Danseuses qui l’avaient entrepris, fonça vers moi. Il me mâchonna:
--Pour l’amour de Dieu, mon vieux, fais ton effet, et tire-nous de là...
Je dis qu’il me mâchonna, car, chaque fois qu’il ouvrait la bouche pour parler, les trois Danseuses la lui bourraient de bonbons.
Il continua, tant bien que mal, en inclinant alternativement la tête de droite et de gauche, afin d’éviter les mains pleines de bonbons, qui s’acharnaient:
--Ces singeries sont déplorables pour notre dignité. Elles vont nous couler. Nous sommes réduits à l’état d’animaux savants. Je t’envie et regrette de ne pouvoir t’imiter dans ta résistance. Ah! les garces! Continue à te faire respecter d’elles. Et fais-nous respecter aussi...
Il se tut, de force, car les terribles jeunes filles avaient complètement obstrué sa bouche de leurs bonbons.
J’avais compris, cependant, et mon audace naturelle en fut alertée. Un eunuque qui, derrière moi, me chatouillait le cou avec une longue plume, me fit démarrer soudain.
Les jeunes danseuses, qui n’avaient réussi à rien avec moi, observaient d’un œil attentif le manège de l’eunuque. Réussirait-il là où elles avaient échoué? Je ne laissai rien transpercer de mon dessein. Mais, tout à coup, rapide comme la flèche, sans même tourner la tête ni le corps, j’allongeai le bras et appliquai au bonhomme, en plein sur la figure, une maîtresse gifle arrière.
Ma main s’aplatit magnifiquement sur sa joue et sur ses mâchoires. Il y eut un craquement, comme celui d’une planche de la coque d’un navire qui se fend sous la tempête, et l’eunuque roula sur lui-même, comme une boule, qui ne s’arrêta sur le plancher qu’à douze pieds de moi.
Les rires cessèrent. Ils firent place à des cris de surprise, et j’entendis chuchoter: «Yi-Yong-ik!» Je recroisai mes bras et demeurai sur place, superbe d’orgueil.
Il y avait certainement en moi l’étoffe d’un parfait cabotin. Car écoutez ce qui suivit.
L’œil fier et dédaigneux, chef reconnu, dès cet instant, de tous mes compagnons, j’affrontai, sans baisser le regard, les centaines d’yeux qui me fixaient. Et c’est moi qui les fis tous se baisser ou se détourner. Tous, sauf deux.
Ces deux yeux étaient ceux d’une jeune femme, qu’à la richesse de sa robe et à la demi-douzaine de servantes qui l’entouraient, je jugeai immédiatement devoir être une dame de qualité. C’était en effet Lady Om, une princesse authentique, appartenant à la Maison des Min. J’ai dit qu’elle était jeune. Elle paraissait avoir mon âge, trente ans environ. Et, quoiqu’elle fût mûre et belle à point pour être mariée, elle ne l’était pas.
Elle me regardait, les yeux dans les yeux, sans broncher, jusqu’à ce qu’elle m’eût contraint à fuir son regard. Il n’y avait, dans ses prunelles, ni insolence, ni hostilité, ni défi quelconque. Je n’y trouvais qu’une immense fascination.
Il me répugnait d’avouer que j’étais vaincu par ce petit brin de femme. Je feignis, en détournant la tête, de reporter mon regard sur le groupe honteux de mes camarades, en proie aux danseuses. Puis je frappai dans mes mains, à la mode asiatique, en criant impérieusement, en coréen, d’une voix de stentor et comme on parle à des subalternes:
--Vous autres, laissez-les tranquilles!
J’avais la poitrine solide et l’on aurait cru entendre beugler un taureau. Jamais ordre aussi impératif et aussi retentissant n’avait encore ébranlé l’air sacré de l’Impérial Palais.
La salle entière en fut pétrifiée. Les femmes en tremblaient d’effroi et se serraient les unes contre les autres, comme pour chercher entre elles une protection mutuelle. Les petites danseuses lâchèrent les matelots et leur capitaine, et se reculèrent, effarées, en ricanant. Seule, Lady Om ne parut point troublée et recommença à plonger dans mes yeux, qui étaient retournés vers les siens, ses yeux grands ouverts.
Un lourd silence retomba, comme si chacun attendait que résonnât quelque fatidique parole. Tous les yeux coulissaient furtivement leur regard de l’Empereur à moi, et de moi à l’Empereur. Moi, je demeurais toujours, sans perdre la tête fort heureusement, immobile et muet, et les bras croisés.
Enfin l’Empereur parla.
--Il connaît notre langue... dit-il simplement.
Toute la salle haletait. On entendait les respirations palpiter dans les poitrines.
Je ne savais trop quoi répondre et je fonçai, en bon matelot blagueur, sur la première idée folle qui s’offrit mon esprit.
--Cette langue, déclarai-je, est ma langue natale.
L’Empereur parut étonné, et impressionné tout à la fois, par mon assurance. Il fit la mine de quelqu’un qui a avalé de travers et ses lèvres se contractèrent. Puis il me demanda:
--Explique-toi!
Je repris:
--Cette langue est ma langue natale. Je la parlais, à peine issu du sein de ma mère, et ma sagesse précoce émerveillait tous ceux qui m’approchaient. Puis je fus emporté un jour par des pirates, en un pays lointain, où se fit mon éducation. J’oubliai tout de mes origines. Mais, à peine eus-je remis le pied sur le sol coréen que je reparlai spontanément mon langage ancien. Je suis Coréen de naissance et maintenant seulement je suis chez moi.
Il y eut, parmi les assistants, des murmures divers et des colloques. L’empereur interrogea Kim.
Cet excellent homme n’hésita pas à appuyer mes dires et ne craignit pas de mentir en ma faveur.
--J’atteste, dit-il, qu’il parlait notre langue, lorsque je le rencontrai qui sortait de la mer...
Je l’interrompis:
--Que l’on m’apporte, sans plus tarder, des vêtements dignes de moi!
Et, me retournant derechef vers les danseuses:
--Laissez en paix mes esclaves! Ils viennent d’accomplir un long voyage et sont fatigués. Oui, ce sont là mes fidèles esclaves.
Kim m’emmena dans une autre pièce, où il m’aida, selon le désir que j’en avais exprimé, à changer de vêtements. Puis il renvoya les domestiques et, resté seul avec moi, me donna une brève et utile leçon sur la façon de m’exprimer et de me conduire. Il ne savait pas plus que moi où je voulais en venir. Mais il était, comme moi, plein de confiance.
Je revins dans la Grande Salle et (c’était le plus amusant de l’aventure), tandis que je débitais mon coréen, soi-disant rouillé par ma longue absence du pays, Hendrik Hamel et les autres, qui s’étaient entêtés à ne parler que leur langue depuis leur arrivée à terre, ne comprenaient pas un traître mot de mes paroles.
--Je suis, proclamai-je, du noble sang de la Maison de Koryu, qui régnait jadis à Song-do.
Et je débitai, de mon mieux, une vieille histoire, que Kim m’avait contée au cours de notre chevauchée. Tout en parlant, je le regardais tendre l’oreille, avec forces grimaces, pour bien s’assurer que j’étais un bon perroquet.
L’Empereur me demanda quelques renseignements supplémentaires sur mes compagnons. Je répondis:
--Ceux-ci, comme je l’ai dit, sont mes esclaves. Tous, sauf ce vieux coquin (je désignais du doigt Johannes Maartens), qui est le fils d’un affranchi.
Je fis signe à Hendrik Hamel qu’il s’approchât.
--Cet autre, continuai-je, est né dans la maison de mon père, d’une souche d’esclaves. Il m’est particulièrement cher. Nous sommes du même âge, nés le même jour, et, ce jour-là, mon père m’en fit présent.
Lorsque, par la suite, Hendrik Hamel, curieux de savoir ce que j’avais dit, connut l’histoire, il s’irrita passablement et se répandit en reproches envers moi.
--Que veux-tu? lui répliquai-je. J’ai dit cela comme un étourneau, pour dire quelque chose, sans mauvaise intention, crois-le bien. Mais ce qui est fait est fait! Quand le vin est tiré, il faut le boire. Nous devons continuer à jouer nos rôles, et toi en prendre ton parti.