Le vagabond des étoiles

Part 12

Chapter 123,795 wordsPublic domain

Je ne crois pas qu’à cette époque je pesasse plus de quatre-vingt-dix livres. Deux ans avant, lorsque se refermèrent sur moi les portes de la prison de San Quentin je faisais cent soixante-cinq livres. J’avais perdu, semblait-il, tout ce que je pouvais perdre. Il ne paraissait pas possible que je pusse, à la fois, perdre une once de plus et continuer à vivre. Cependant, au cours des mois qui suivirent, once par once, je continuai à diminuer de poids, jusqu’à me rapprocher plus, selon mon calcul approximatif, de quatre-vingts livres que de quatre-vingt-dix.

Il y a des gens qui s’étonnent de voir à quel point certains hommes peuvent s’endurcir. C’est une affaire d’entraînement. Le gouverneur Atherton était un homme dur, et sa dureté m’endurcissait. Par contre-coup, ma propre dureté réagissait sur la sienne et l’accroissait.

Quoi qu’il fît, il ne réussit pas pourtant à me tuer. Si je vais mourir, c’est qu’une loi précise et un juge impitoyable, qui l’a appliquée, m’ont condamné à la potence, pour avoir frappé un geôlier avec mon poing. Jusqu’à la dernière seconde, je protesterai toujours que le nez de ce gardien avait une aptitude spéciale à saigner. Quand je donnai ce coup de poing, mes yeux clignotaient à la lumière, comme ceux d’une chauve-souris, et j’étais, à la lettre, un squelette, chancelant sur ce qui lui servait de pieds. Comment aurais-je pu frapper bien fort? Quelquefois je me demande si ce malheureux nez a réellement saigné. Bien entendu, Thurston l’a juré, à la barre des témoins. Mais j’ai vu des geôliers prêter serment pour de pires parjures.

Ed. Morrell brûlait de savoir si j’avais continué à réussir mes expériences. Mais ce fut seulement lorsque, la nuit suivante, Jones Face-de-Tourte fut venu relever Smith que, profitant de son illégale faculté de pioncer, je pus engager sérieusement la conversation avec mes deux compagnons. Lorsque j’eus terminé mon récit, Oppenheimer déclara:

--Rêves d’opium!

Puis, après un silence, il reprit:

--Au temps où j’étais garçon de courses, j’ai, une fois, fumé de l’opium. Je puis te dire, Standing, que, pour ce qui est de voir des choses, je t’aurais rendu des points. C’est, je me figure, le truc qu’emploient les romanciers pour se monter l’imagination.

L’opinion d’Ed. Morrell m’était favorable, au contraire. Il ne doutait pas de ce que je racontais. Les résultats, cependant, étaient différents chez lui de ceux que j’obtenais. Lorsque son corps, m’expliquait-il, mourait dans la camisole, il demeurait Ed. Morrell. Jamais il ne remontait dans des existences antérieures. Lorsque son esprit était libéré de la matière, c’était pour errer toujours dans le temps présent. Dans cet état, il lui était donné de contempler sa dépouille, gisante sur le sol de son cachot, puis d’errer à travers San Francisco et d’y voir ce qui s’y passait. Il avait ainsi visité deux fois sa mère et, les deux fois, il l’avait trouvée endormie. Mais il n’avait aucun pouvoir sur les choses matérielles. Il ne pouvait ni ouvrir ni fermer une porte, ni déplacer un objet, ni manifester sa présence par quelque bruit ou autrement. Les mêmes choses matérielles n’avaient non plus, par contre, aucun pouvoir sur lui. Murs et portes ne lui étaient pas des obstacles. Il était uniquement esprit et pensée.

--Dans une de ces promenades à San Francisco, nous conta-t-il, j’appris, par une nouvelle enseigne appendue devant la boutique de l’épicerie qui faisait le coin du pâté de maisons où habitait ma mère, que ladite épicerie avait changé de propriétaire. Six mois après seulement, je pus envoyer à ma mère ma première lettre, et m’y informai près d’elle si ce que j’avais constaté était exact. Elle me répondit qu’effectivement l’épicerie était passée en d’autres mains.

--Ainsi, demanda Jake Oppenheimer, tu avais été capable de lire ce qui était sur l’enseigne?

--Évidemment, je l’ai lu, répondit Morrell. Sans quoi, aurais-je pu savoir que le nom du propriétaire avait été modifié?

--Fort bien! frappa l’incrédule Oppenheimer. Ton raisonnement est irréfutable. Mais je demande une preuve supplémentaire. Dans quelque temps, quand nous aurons des gardiens un peu plus maniables, qui nous permettront de nous procurer parfois un journal, tu te feras mettre en camisole, tu quitteras ton corps, et tu t’en iras faire une petite balade dans le vieux Frisco[14]. Glisse-toi, entre deux et trois heures du matin, aux environs de la Troisième Rue et du Marché, c’est l’instant où les journaux du matin sortent des presses. Lis les dernières nouvelles. Puis reviens en vitesse à San Quentin, en précédant le remorqueur qui traverse la Baie et qui apporte les journaux. Fais-moi part de ce que tu auras lu. Je me procurerai ensuite, par l’intermédiaire d’un gardien, un de ces journaux. Si je trouve exact tout ce que tu m’auras dit, alors je joindrai les pouces et absorberai ensuite, comme paroles d’Évangile, tout ce que tu raconteras de tes promenades.

[14] Abréviation de San Francisco.

C’était là, en effet, une excellente épreuve, et je ne pus qu’approuver Oppenheimer, en déclarant à mon tour qu’une telle expérience serait décisive. Morrell répondit qu’il s’y prêterait volontiers. Mais il lui répugnait de quitter inutilement son corps. Il ne le ferait que si, un jour, il avait mérité la camisole, en dehors de sa volonté et s’il souffrait réellement trop.

Oppenheimer observa:

--Voilà comme ils sont tous! Ils ne veulent jamais déballer leur marchandise! Ma mère croyait aux esprits. Lorsque j’étais enfant, elle ne cessait de les évoquer et de les interroger, en leur demandant des conseils. Mais jamais elle n’en a tiré rien de bon. Ils étaient incapables de lui dire où le vieux père aurait pu trouver une place sûre, ou découvrir une mine d’or, ou gagner le gros lot à la Loterie Chinoise. Je t’en fiche! Ils ne lui servaient que des ragots. Comme, par exemple, que l’oncle du vieux père avait eu un goître, ou que son grand-père était mort de phtisie galopante; ou que nous déménagerions avant qu’il fût quatre mois. Et ceci n’était pas bien malin à annoncer, étant donné que nous changions de logis six fois par an, en moyenne!

J’estime que si Oppenheimer avait eu la chance de recevoir, dans sa jeunesse, une bonne éducation, il serait certainement devenu un grand savant, un penseur égal aux plus illustres. C’était un homme positif, qui ne croyait qu’aux faits bien établis. Sa logique était imbattable, bien qu’un peu froide.--«Je veux voir d’abord.»--Telle était la règle qui lui servait à mener toutes choses. Il n’y avait pas chez lui la moindre imagination, et toute autre foi lui était étrangère. C’est bien ce que Morrell avait observé de son côté. Le manque de foi avait empêché Oppenheimer de réussir, dans la camisole, l’expérience de la petite mort.

CHAPITRE XVI

«ET QUOI ENCORE, VANDERVOOT?»

Je fus, une fois, Adam Strang, un Anglais. L’époque de cette vie, aussi approximativement que je puisse la situer, s’étendait à peu près entre 1550 et 1650, et je vécus cette existence jusqu’à un âge fort avancé, comme vous le verrez par mon récit. Un de mes grands regrets, depuis que Morrell m’eut enseigné la façon de réaliser ces intéressantes expériences a toujours été de n’avoir point poussé plus loin mes études historiques. Ainsi aurais-je pu identifier et exposer plus exactement nombre de faits, qui sont demeurés pour moi imprécis. Tandis que je suis contraint de marcher à tâtons et de deviner mon chemin, à travers le temps et les lieux de mes existences antérieures.

Un point très particulier de ma vie d’Adam Strang est que mes souvenirs n’en commencent guère avant trente ans. Plusieurs fois, dans la camisole, m’est apparu Adam Strang. Mais toujours il a resurgi en pleine stature, les muscles protubérants, homme dans toute la force de ses trente ans.

Le _Sparwehr_, sur lequel je naviguais en qualité de simple matelot, était un vaisseau hollandais, vaisseau marchand, parti pour les Indes, et qui s’était aventuré bien au delà, sur des mers inconnues, à la recherche de nouvelles richesses.

Le vieux Johannes Maartens, qui le commandait, et dont la face bestiale et la tête carrée, toute grisonnante, n’avaient rien en apparence de romanesque, rêvait de la découverte de terres inexplorées, de quelque nouvelle Golconde qui lui fournirait en abondance la soie et les épices.

La vérité m’oblige à dire que nous trouvâmes surtout la fièvre, les morts violentes et des paradis pestilentiels, dont la beauté recouvrait de vrais charniers et marchait de pair avec eux. Et encore des cannibales, qui nichaient dans les arbres et étaient d’enragés chasseurs de têtes. Nous débarquâmes dans mainte île étrange, dont les lames furieuses battaient les rivages, et où, sur les sommets des montagnes, fumaient des volcans. Là, de tout petits hommes, aux cheveux crépus et serrés, qui semblaient plutôt des singes, dont ils avaient le cri insupportable et plaintif, campaient dans les forêts et dans la jungle, derrière un rempart de pieux et d’épines, d’où ils nous envoyaient, dans l’ombre du soir, des éclats de bois empoisonnés. Quiconque d’entre nous avait été, comme d’un dard d’abeille, piqué par un de ces éclats, mourait infailliblement, avec d’horribles hurlements.

Ailleurs, d’autres hommes plus grands, et plus féroces encore, nous affrontaient sur le rivage même. Ils faisaient pleuvoir sur nous flèches et javelots, dans le grondement et le roulement de guerre de leurs petits tam-tams et de leurs grands tambours. Et partout, à terre, ils s’embusquaient sur notre passage, dans des troncs d’arbres, tandis que montaient, de collines en collines, des colonnes de fumées, qui appelaient aux armes la population tout entière.

Le subrécargue, Hendrik Bamel, était co-propriétaire de l’aventureux _Sparwehr_. Tout ce qui n’était pas à lui appartenait au capitaine Johannes Maartens, et réciproquement. Celui-ci parlait peu l’anglais, et Hendrik Hamel à peine davantage. Les matelots, en compagnie de qui je vivais, ne parlaient que le hollandais. Mais ayez confiance en moi pour apprendre rapidement toutes les langues, le hollandais tout d’abord, puis le coréen, comme vous l’allez voir!

Après avoir beaucoup tangué et roulé, nous arrivâmes à une île appartenant au Japon, qui n’était pas marquée sur notre carte. Les habitants ne voulurent avoir aucuns rapports avec nous. Deux fonctionnaires en robe de soie traînante, et portant l’épée, qui firent l’admiration béate de Johannes Maartens, vinrent à bord et nous invitèrent, fort poliment, à nous éloigner au plus vite. Sous l’affectation doucereuse de leurs manières et de leurs discours transperçait l’ardeur belliqueuse de leur race, et nous nous hâtâmes d’obtempérer.

Nous traversâmes sans encombre les Archipels Japonais et arrivâmes à la Mer Jaune, faisant route vers la Chine.

Le _Sparwehr_ était un vieux, sale et abominable sabot, qui traînait à ses flancs et sous sa quille toute une chevelure marine. Sa marche en était fort alourdie et entravée. Lorsqu’on prétendait le faire changer de direction, il demeurait sur place, à ballotter, comme un navet jeté à l’eau. Un chaland de rivière était, comparé à lui, rapide, dans ses mouvements. Avec vent debout, il en avait pour un bon quart d’heure à virer, et tout l’équipage devait donner.

Or, à la suite d’un ouragan terrible qui, quarante-huit heures durant, nous avait fait rendre l’âme, le vent avait soudain sauté. Le _Sparwehr_ avait refusé d’obéir au gouvernail et, pris de flanc, il s’en allait à la dérive.

Nous dérivions vers la terre, dans la clarté glaciale d’une aube tempétueuse, sur une mer en furie, dont les lames s’élevaient hautes comme des montagnes. On était en hiver. Tout, sauf la mer, était silencieux autour de nous et, à travers l’opacité d’une tourmente de neige, nous pouvions découvrir, par instants, une côte inhospitalière. Si l’on peut appeler côte un chapelet brisé de récifs écumeux, de rocs sinistres et innombrables, au delà desquels apparaissaient confusément des falaises abruptes, des caps avançant leur éperon dans les flots. Derrière ce rempart redoutable, une chaîne de montagnes se profilait, couverte de neige.

Nous ignorions quelle était cette terre, vers laquelle nous allions, et si d’autres que nous y avaient jamais abordé. A peine une vague ligne l’indiquait-elle sur notre carte. Et il nous était permis de craindre que ses habitants, si elle en avait, fussent aussi rébarbatifs que son aspect.

La proue du _Sparwehr_ donna en plein contre un pan de falaise, qui s’avançait en eau profonde, et notre mât de beaupré, après s’être un instant dressé jusqu’au ciel, se brisa net. Le mât de misaine s’abattit avec un vacarme effroyable et culbuta par-dessus bord, avec ses vergues et ses haubans[15].

[15] Le mât de beaupré est celui qui se penche sur l’eau, à l’avant du navire; le mât de misaine est celui qui vient ensuite et précède le grand mât. Les vergues sont les pièces de bois transversales qui, sur les mâts, soutiennent les voiles. Les haubans sont les cordages qui, entre eux, étayent les mâts.

Ruisselant d’eau et roulé sur le pont par les paquets de vagues, je parvins à rejoindre Johannes Maartens, sur le gaillard d’avant. D’autres hommes de l’équipage firent comme moi et, comme moi, s’amarrèrent solidement avec des cordes. On se compta. Nous étions dix-huit, tous les autres avaient péri.

Johannes Maartens, que j’ai toujours admiré, n’avait pas perdu son sang-froid. Il me toucha de la main, puis leva son doigt vers une cascade d’eau salée, qui ruisselait, d’une anfractuosité de la falaise.

Je compris ce qu’il voulait dire. Il désirait savoir si j’étais homme à escalader le grand mât, encore debout, et à sauter de là sur la minuscule plate-forme qu’à vingts pieds au-dessus de la dunette ménageait cette anfractuosité, dans le rocher à pic.

La largeur du saut à effectuer variait de seconde en seconde, selon les oscillations du mât. Tantôt elle était de six pieds, et tantôt de vingt pieds. Le mât oscillait comme un ivrogne, par l’effet du roulis et du tangage, tandis que le navire s’écrasait un peu plus, à chacun des heurts de sa coque contre la falaise.

Je me déliai et commençai à grimper. Arrivé au faîte du mât tragique, je mesurai de l’œil la largeur du saut qui était nécessaire, et me lançai. L’opération réussit et j’atterris sur l’anfractuosité de la falaise. Là, je me mis à quatre pattes, prêt à tendre la main à mes compagnons, qui m’avaient suivi en hâte dans l’escalade du mât. Il n’y avait pas de temps à perdre, car le _Sparwehr_ pouvait, d’un instant à l’autre, sombrer en eau profonde. Tous tant que nous étions, nous étions à moitié ankylosés par le vent glacé, qui soufflait sur nous et sur nos vêtements mouillés.

Le maître queux fut, après moi, le premier à sauter. Il fut projeté dans le vide et je vis son corps qui tournait sur lui-même, comme une roue de voiture. Un paquet de mer le happa, tandis qu’il tombait, et l’écrabouilla contre la falaise. Un de nos mousses, un jeune homme de vingt ans, barbu, fut coincé par le mât contre une saillie de la falaise. Ce ne fut pas long pour lui. Il mourut du coup. Deux autres hommes culbutèrent dans le vide, comme avait fait le cuisinier. Les quatorze autres et le capitaine Maartens, qui sauta le dernier, furent sains et saufs. Une heure après, le _Sparwehr_ s’engloutissait.

Deux jours et deux nuits, en grand péril de mort, nous demeurâmes accrochés à la falaise, sans aucune issue pour nous, car il nous était impossible de l’escalader plus haut, et nous ne pouvions non plus redescendre vers la mer, qui s’était un peu calmée.

Le troisième jour, au matin, un bateau de pêche nous découvrit sur notre perchoir.

Les hommes qui le montaient étaient entièrement vêtus de vêtements blancs, fort sales, on le conçoit. Leurs longs cheveux étaient curieusement noués sur le faîte de leur crâne. Ce nœud, je l’appris par la suite, est, chez ceux qui en sont pourvus, le signe du mariage. Il offre également, lorsqu’une dispute ne peut se régler par des mots, un point de prise excellent, permettant de flanquer à son interlocuteur un solide soufflet.

Le bateau s’en retourna vers le village auquel appartenaient ceux qui le montaient, afin d’y quérir du secours. Tout le monde accourut, avec des cordes, et presque toute la journée fut nécessaire pour nous tirer de notre fâcheuse position. Après quoi, ils nous emmenèrent avec eux.

C’étaient de bien pauvres et bien misérables gens, et leur nourriture était difficile à digérer, même par l’estomac d’un matelot. Leur riz, d’une indicible saleté, était brun comme du chocolat. Les grains, qui demeuraient munis des trois quarts de leurs cosses, étaient mélangés de bouts de paille et de bouts de bois. A tout moment, il fallait s’arrêter de manger, afin de s’introduire dans la bouche le pouce ou l’index, et se débarrasser la mâchoire des matières dures qui la blessaient. Ils se nourrissaient aussi d’une sorte de millet, assaisonné de cornichons d’une espèce particulière, d’un goût si fort qu’ils vous emportaient la bouche[16].

[16] Des piments.

Les maisons étaient construites de boue séchée, avec un toit de chaume. A travers les cloisons intérieures étaient pratiquées des ouvertures, par où transitait la fumée de la cuisine, en chauffant, sur son passage, la pièce où l’on couchait.

Nous nous reposâmes, plusieurs jours, chez ces braves gens, étendus sur les nattes qu’ils nous offrirent, et nous consolant de notre malheur avec leur tabac, qui était très doux, presque insipide. Nous le fumions dans des pipes dont le fourneau était minuscule, et s’emmanchait d’un conduit d’un yard de long.

Ils fabriquaient également une sorte de breuvage qui était sur et se buvait chaud, et présentait l’apparence du lait. Si l’on en prenait une dose un peu forte, il montait rapidement à la tête. Après en avoir lampé d’énormes potées, je fus saoul à chanter, ce qui est, pour tout matelot, dans le monde entier, le mode coutumier d’exprimer son ivresse. Encouragés par ce beau succès, mes compagnons m’imitèrent, et bientôt nous nous mîmes tous à rugir, sans nous soucier de la nouvelle tourmente de neige qui faisait rage au dehors, complètement oublieux aussi d’avoir été jetés sur une terre inconnue, abandonnée de Dieu.

Le vieux Johannes Maartens riait aux éclats, faisait, en chantant, le bruit d’une trompette, et se battait à force les cuisses, en compagnie des meilleurs de notre bande. Hendrik Hamel, d’ordinaire impassible et compassé comme tous les Hollandais, petite figure brune où luisaient deux yeux semblables à deux perles noires, se livrait, comme le pire d’entre nous, à mille folies.

Comme font immanquablement les matelots ivres, il sortait sans répit, de sa poche, tout ce qu’il avait d’argent sauvé avec lui, afin d’acheter toujours plus de breuvage laiteux. Notre conduite était honteuse. Et les femmes n’arrêtaient pas de nous apporter à boire, tandis que tout ce que la pièce pouvait contenir de public s’y entassait, pour assister à nos expansions bouffonnes.

C’est ainsi que le capitaine Johannes Maartens, son associé Hendrik Hamel, leurs treize hommes et moi-même, amenâmes tapage et braillâmes de toutes nos forces, dans le pauvre village coréen, tandis qu’au dehors le vent d’hiver faisait rage sur la Mer Jaune. L’homme blanc a fait victorieusement le tour de la planète qui le porte. Je crois, en vérité, que s’il y a été poussé par sa soif de lucre et de rapines, c’est à sa folle insouciance qu’il a dû de réussir ses entreprises.

Ce que nous avions vu jusqu’à cette heure de la terre de Cho-Sen (Ah! ah! que voilà un joli nom, et je ne pouvais vraiment pas mieux choisir[17]!) n’était pas pour exciter beaucoup notre enthousiasme. Si ces misérables pêcheurs étaient un échantillon véridique de ses habitants, nous n’avions pas de peine à comprendre pourquoi ce sol avait peu attiré les navigateurs étrangers.

[17] _Chosen_, en anglais, veut dire _choisi_; d’où le calembour du narrateur.

Nous nous trompions. Le village où nous étions faisait partie d’une île, et ceux qui y commandaient avaient sans doute expédié un message sur le continent. Un beau matin, en effet, trois énormes jonques à deux mâts, dont les voiles latines étaient faites de nattes de paille de riz, jetèrent l’ancre à quelque distance de la grève.

Quand les sampans qui s’en détachèrent eurent accosté au rivage, les yeux du capitaine Johannes Maartens s’écarquillèrent démesurément, car une soie magnifique recommençait à chatoyer devant ses yeux.

Un Coréen bien découplé avait débarqué, vêtu de soie de la tête aux pieds, d’une soie multicolore, aux tons pâles, et il était entouré d’une demi-douzaine de serviteurs obséquieux, pareillement habillés de soie.

Ce noble personnage s’appelait Kwan-Yung-Jin, comme je l’appris par la suite. C’était un _yang-ban_, ou homme noble. Il exerçait les fonctions de magistrat ou gouverneur de la province dont dépendait l’île. Emploi fort lucratif, cela va de soi, car il pressurait fortement ses administrés.

Une centaine de soldats, au bas mot, débarquèrent à sa suite et se dirigèrent avec lui vers le village. Ces soldats étaient armés de lances dont le fer, long et plat comme celui d’une hache, tranchant comme une lame de couteau, était échancré de trois dents. Quelques-uns d’entre eux étaient munis d’un fusil à mèche, qui remontait aux époques héroïques. Il était de telle dimension qu’un homme était nécessaire pour le porter, et un autre homme pour porter le trépied sur lequel il était appuyé, lorsqu’on voulait l’utiliser. L’arme, comme j’eus à le constater, partait parfois. Parfois aussi, elle ne partait pas. La réussite dépendait d’un bon réglage de la mèche et de l’état de la poudre déposée dans le bassinet.

Ainsi avait coutume de voyager Kwan-Yung-Jin.

Les dirigeants du village tremblaient de peur devant lui, et sans doute n’avaient-ils pas tort. Je m’avançai, comme interprète, au nom de mes compagnons, et baragouinai les quelques mots de coréen que je connaissais.

Kwan-Yung-Jin prit une mine renfrognée et me fit signe de m’écarter. J’obéis sans défiance. Pourquoi l’aurais-je craint? J’étais aussi grand que lui et, comme poids, je surpassais nettement le sien. J’étais beau, ma peau était blanche et mes cheveux étaient d’or.

Il me tourna le dos et alla vers le chef du village, tandis que les six serviteurs soyeux formaient entre lui et nous un cordon défensif. Pendant qu’il parlait à cet homme, plusieurs soldats s’avancèrent, portant sur leurs épaules des planches d’un pouce d’épaisseur, de six pieds de long environ, sur deux de large, et qui étaient curieusement fendues dans le sens de la longueur. Vers l’une de leurs extrémités était un trou rond, d’un diamètre inférieur à celui de la tête d’un homme.

Kwan-Yung-Jin donna un ordre. Deux soldats munis d’une de ces planches s’approchèrent de Tromp, qui était assis par terre, fort occupé à examiner un panaris qu’il avait à l’un de ses doigts. Le Hollandais Tromp était un balourd, lent dans ses gestes, lent dans ses pensées. Avant même qu’il eût saisi de quoi il s’agissait, la planche s’ouvrit comme une paire de ciseaux, puis se referma, solidement rivée, autour de son cou.

Comprenant soudain sa situation fâcheuse, Tromp se mit à beugler comme un taureau, et à danser avec une telle frénésie qu’il fallut s’écarter pour lui faire place, ainsi qu’à la planche qui dansait avec lui.

La situation, dès lors, se gâta. Il était clair que Kwan-Yung-Jin avait médité de nous mettre tous au carcan, et la bataille commença. Nous nous battions, les poings nus, contre un cent de soldats, bien armés, et contre les habitants du village, qui s’étaient joints à eux, tandis que Kwan-Yung-Jin se tenait à l’écart, dans ses soieries, en un fier dédain.