Le vagabond des étoiles

Part 11

Chapter 113,966 wordsPublic domain

--Reviens! me cria ma mère.

Je regardai Jed et il me regarda. Nos pensées se croisèrent, comme nos regards. Je le savais têtu, il me savait obstiné, et nous étions décidés, chacun, à demeurer quand même, si l’un de nous se retirait.

Je me remis donc en marche et il m’imita.

--Ici, Jesse! cria à nouveau ma mère. Et il y avait plus d’une gifle dans ses paroles.

Jed m’interrogea des yeux. Je secouai la tête et déclarai:

--Allons-y!

Nous détalâmes, à toutes jambes, sur le sable et il nous parut que tous les fusils des Indiens étaient lâchés sur nous. J’arrivai à la source le premier, en sorte que Jed, qui m’avait suivi de près, dut attendre, pour remplir ses seaux, que j’eusse empli les miens.

--A mon tour, maintenant! dit-il.

Et il mit tant de lenteur dans son opération qu’il avait visiblement l’idée de me laisser partir seul, afin d’avoir la gloire de demeurer le dernier.

Je tins bon et me collai contre terre, en attendant qu’il eût terminé. Je suivais du regard les petits nuages de poussière qu’autour de nous soulevaient les balles. Finalement, nous reprîmes côte à côte notre course.

--Pas si vite! disais-je à Jed. Tu vas renverser la moitié de ton eau!

Ma remarque produisit son effet, car il ralentit le pas sensiblement.

A mi-chemin, je trébuchai et me plaquai tout de mon long, la tête la première. Une balle qui avait frappé le sol, juste devant moi, avait fait jaillir du sable plein mes yeux. Sur le moment, je me crus touché.

Jed se tenait debout, près de moi, et m’attendait.

--Tu l’as fait exprès! ricana-t-il, tandis que je me remettais sur mes pieds.

Je saisis aussitôt sa pensée. Il croyait que je m’étais volontairement laissé choir, afin de renverser mon eau et d’avoir la gloire d’en retourner chercher d’autre.

Cette rivalité de bravoure devenait entre nous une sérieuse affaire. Si sérieuse que je ne voulus pas lui donner un démenti et que je refoulai, en courant, vers la source. Et Jed Durham au mépris des balles qui soulevaient la poussière autour de lui, resta debout, à découvert, tout droit à la même place, en m’attendant.

Nous regagnâmes, l’un près de l’autre, les chariots, mettant dans notre témérité même notre point d’honneur d’enfants. Mais, quand nous arrivâmes au but, j’avais seul mes deux seaux pleins. Une balle avait crevé, près de sa base, un des seaux de Jed.

Ma mère s’en prit à moi, de nos bravades communes, et j’essuyai un sermon bien senti. Mais je ne reçus aucune gifle. Elle avait certainement compris que mon père, qui, durant ce sermon, clignait de l’œil vers moi, derrière elle, ne tolérerait pas qu’elle me frappât. C’était la première fois de ma vie qu’entre mon père et moi se traduisait ainsi une communauté de sentiments intimes.

Lorsque nous repartîmes dans la grande fosse, Jed et moi fûmes consacrés héros. Les femmes, des larmes dans les yeux, nous accablaient de bénédictions et se jetaient sur nous, en nous couvrant de baisers.

Je prisais peu, tout en me sentant flatté dans mon orgueil, l’exubérance de ces démonstrations. Mais, quand Jérémie Hopkins, qui avait son moignon de bras entouré d’un bandage, eut déclaré que Jed et moi nous étions de la bonne étoffe dont on fait les hommes, alors mon cœur se gonfla.

Je fus, tout le reste du jour, assez incommodé par l’inflammation de mon œil droit, causée par le sable qu’avait fait rejaillir la balle. Ma mère l’examina et déclara qu’il était tout injecté de sang. Quant à moi, que je le tinsse ouvert ou fermé, je souffrais autant. En sorte que tantôt je l’ouvrais, et tantôt le fermais.

La situation s’était un peu détendue, dans la grande fosse. Chacun avait pu boire. Et, quoique se posât le problème de savoir comment nous pourrions recommencer à nous procurer de l’eau, on se reprenait à espérer. Le point noir était nos munitions. Une révision, faite par mon père dans tous les chariots, aboutit à un total de cinq livres de poudre. Il n’y en avait guère plus dans les poires à poudre des hommes.

Pensant que l’attaque ennemie allait reprendre, comme la veille, avec le soleil couchant, je me faufilai dans la tranchée, sous les chariots, près de Laban, que j’y rencontrai.

J’avais d’abord hésité à me faire voir de lui, craignant qu’en me découvrant là, il ne m’ordonnât de retourner sur mes pas. Il n’en fut rien. Il continua à observer avec méfiance, entre les roues des chariots, tout en mâchonnant son tabac. De temps à autre, il crachait toujours à la même place. Ce qui avait fini par creuser dans le sable un petit trou.

Je me hasardai à rompre le silence.

--Comment, dis-je, vont aujourd’hui les espiègleries?

C’était une façon de me moquer de lui, car toujours il m’abordait par cette même phrase.

Il ne broncha pas et répondit:

--A merveille, jeune homme! Et mieux que jamais je me porte, maintenant que j’ai pu recommencer à chiquer. Jesse, imagine-toi, j’avais la bouche tellement sèche, que depuis le lever du soleil j’avais dû déposer ma chique. Grâce à toi, qui nous as apporté de l’eau...

Un homme, à ce moment, montra sa tête et ses épaules, par-dessus la petite colline du nord-est, qui était occupée par les blancs.

Laban pointa vers lui son fusil et le tint couché en joue, pendant une bonne minute. Puis il laissa retomber son arme.

--Quatre cents yards! dit-il. Il vaut mieux ne pas risquer le coup. Il se peut que je l’atteigne. Mais je peux aussi le rater. Ton père, petit, tient à la poudre.

Il y eut un silence. Puis, avec un aplomb extraordinaire, car, après mon exploit, j’estimais que je pouvais parler en homme, je demandai:

--Crois-tu, Laban, que nous ayons chance de nous sortir d’ici?

Laban parut réfléchir profondément.

--Jesse, dit-il enfin, je ne dois pas te cacher que nous sommes dans un fichu trou. Mais nous en sortirons. Oui, nous en sortirons, je te le dis. Tu peux, sur cette chance, parier sans crainte jusqu’à ton dernier dollar.

--Il y en a, en tout cas, parmi nous, qui n’en sortiront jamais.

--Et quels donc?

--Eh bien! Bill Tyler, et Mrs. Grant, et Silas Dunlap, et tous les autres.

--Que veux-tu, Jesse? N’en parlons plus... Ceux-là sont déjà sous terre. Ne sais-tu pas que toute caravane doit semer des morts le long de sa route? Il en a été ainsi, je suppose, depuis que le monde est monde, et le monde ne s’en est pas dépeuplé. La naissance et la mort, Jesse, vois-tu bien, ont toujours marché, ici-bas, la main dans la main. Il en a été ainsi depuis des milliers d’années. Et toujours la naissance l’emporta sur la mort. Je le suppose, du moins, puisque la terre ne s’est jamais vidée et que, de tout temps, au contraire, les hommes ont crû et multiplié. Ainsi toi, Jesse, tu aurais pu être tué cet après-midi, en allant chercher de l’eau. Eh bien! non! Tu es ici, n’est-ce pas, à bavarder avec moi, et il y a toutes chances pour que, quand tu seras grand, tu deviennes, en Californie, le père d’une nombreuse famille.

Cette façon optimiste d’envisager la situation, et la bonhomie de Laban envers moi, m’encouragèrent à formuler un désir qui, depuis longtemps, mijotait dans mon cerveau.

--Dis donc, Laban, m’écriai-je soudain, supposons que tu sois tué ici...

--Qui? Moi! s’exclama-t-il.

--Je dis seulement: «Supposons», expliquai-je.

--Ça va ainsi! Continue. Supposons que je sois tué...

--Voudrais-tu me léguer tes scalps?

Il ronchonna en lui-même, puis grommela:

--Qu’en ferais-tu? Ta mère te giflerait, si elle voyait que tu les portes.

--Oh! je ne les porterais pas devant elle! Mais voyons, Laban, bien franchement, si tu es tué, il faut bien que quelqu’un en hérite de tes scalps. Pourquoi pas moi?

--Pourquoi pas? Pourquoi pas?... C’est très exact. Je t’aime, Jesse, et j’aime ton papa... Convenu! A la minute même où je mourrai, les scalps deviendront ta propriété. Et aussi le couteau à scalper. Timothée Grant, ici présent, en est témoin. As-tu entendu, Timothée?

Timothée, couché dans la tranchée, répondit qu’il avait effectivement entendu et je demeurai tout abasourdi de l’immensité de ma bonne fortune, suffoqué de bonheur, et sans pouvoir trouver, à l’adresse de Laban, un seul mot de remerciement.

L’attaque coutumière se produisit au coucher du soleil et des milliers de coups de fusil furent tirés sur le campement. Aucun des nôtres, bien abrités, ne fut atteint. De notre côté, nous ne tirâmes pas plus de trente coups, et je vis Laban et Timothée Grant toucher chacun un Indien.

Entre temps, Laban me confia que, depuis le début du siège, les Indiens seuls avaient nourri la fusillade. Pas un seul blanc n’avait tiré. C’était certain et fort surprenant. Pourquoi agissaient-ils ainsi? Ils ne nous apportaient aucun secours, mais ne nous attaquaient pas non plus. Et sans cesse, pourtant, ils allaient communiquer avec les Indiens, qui nous attaquaient. Quel était cet inquiétant mystère?

Le matin du quatrième jour, la soif recommença à nous tourmenter cruellement. Une lourde rosée était tombée pendant la nuit. Hommes et femmes, pour se rafraîchir, la léchaient avec leurs langues, sur les timons des chariots, sur les sabots des freins et sur les cercles de roues.

La rumeur circulait que Laban était revenu de patrouiller avant le point du jour; qu’il avait, seul, rampé jusqu’au camp des blancs; que ceux-ci étaient déjà debout et qu’il les avait aperçus, à la lueur des feux de leurs bivouacs, qui priaient en cercle. Il avait pu, aussi, saisir quelques mots de leurs prières, dont nous étions l’objet, et où ils demandaient à Dieu de leur inspirer ce qu’ils devaient faire de nous.

J’entendis une des sœurs Demdike dire à Abby Foxwell:

--Puisse Dieu, en ce cas, leur suggérer de bonnes pensées!

--Et qu’il ne tarde pas trop! répondit Abby Foxwell. Car, après un autre jour sans eau, et nos munitions épuisées, que pourrions-nous devenir?

Rien n’arriva pendant la matinée. Pas un coup de fusil ne partit. Le soleil flamboyait dans l’air immobile. Nos soifs allaient croissant. Bientôt les bébés altérés se mirent à pleurer, les enfants à se plaindre et à se lamenter.

A midi, Will Hamilton prit deux grands seaux et se disposa à partir pour la source. Comme il se préparait à ramper sous un des chariots, Anne Demdike courut vers lui, l’entoura des bras et tenta de le retenir.

Il lui parla, l’embrassa et se mit en route. Pas un coup de feu ne fut tiré sur lui, ni à l’aller, ni quand il remplissait ses seaux, ni à son retour.

--Le ciel soit loué! s’écria quand il fut rentré, la vieille Mrs. Demdike. Ils se sont laissés toucher par la grâce du Seigneur.

Et telle fut l’opinion de beaucoup de femmes.

Sur le coup de deux heures, après un frugal repas qui nous avait un peu réconfortés, un homme apparut, porteur d’un drapeau blanc.

Will Hamilton sortit au-devant de lui. Après quelques minutes de conversation, il s’en revint parler à mon père et aux autres hommes. Un peu en arrière du parlementaire, nous avions aperçu Lee, debout, et qui nous regardait.

Une émotion intense s’empara de toute la caravane. Les femmes, estimant leurs peines finies, pleuraient et s’embrassaient les unes les autres. Il y en avait, dont la vieille Mrs. Demdike, qui chantaient des _Alleluia_ et bénissaient Dieu.

La proposition qui nous avait été faite, et que nos hommes avaient acceptée, était que nous nous remettions immédiatement en route, sous les plis du drapeau parlementaire, et que les blancs protégeraient notre exode.

J’entendis mon père dire à ma mère:

--Nous n’avions qu’à accepter. Il le fallait...

Il était assis, abattu et les épaules basses, sur un timon de chariot.

--Cependant, répliquait ma mère, que se passerait-il s’ils nous trahissaient?

Mon père eut un geste vague et répondit:

--Courons la chance qu’ils ne le fassent pas. Nos munitions sont épuisées.

Plusieurs de nos hommes déchaînèrent nos chariots et les firent rouler de façon à pratiquer des brèches dans leur cercle. J’observais avec attention.

Lee apparut, suivi par deux chariots vides, attelés de chevaux, qu’il amenait, dit-il, à notre intention. Tout le monde se groupa autour de lui. Il conta qu’il avait fort à faire avec les Indiens, pour les maintenir à distance, et que le major Higbee, avec cinquante hommes de la milice des Mormons, était prêt à nous prendre sous sa protection.

Mais, là où le soupçon se dessina chez mon père et chez Laban, et chez nombre de nos hommes, ce fut lorsque Lee nous déclara que nous devions nous séparer de nos fusils et les déposer dans un des chariots. Le prétexte invoqué était que nous ne devions pas exciter l’animosité des Indiens. En agissant ainsi, nous aurions l’air, pour eux, d’être les prisonniers de la milice des Mormons, et ils nous laisseraient partir sans récriminer.

Mon père parut se raidir contre une semblable demande et se préparait à refuser. Il échangea un regard avec Laban, qui lui répondit, à voix basse:

--Ils ne nous seront pas plus utiles entre nos mains que dans les chariots, puisque nous n’avons plus de poudre.

Deux de nos blessés, qui ne pouvaient pas marcher, furent montés dans un des deux chariots amenés par Lee, et qui avaient chacun un homme pour les conduire. Avec eux y furent placés les petits enfants. Lee semblait les trier au-dessus et au-dessous de huit ans. Jed et moi, nous avions neuf ans et, de plus, étions plutôt grands pour notre âge. Aussi Lee nous rangea-t-il dans le groupe des plus âgés, en nous disant que nous devions aller à pied, avec les femmes.

Quand il prit notre bébé des bras de ma mère et le plaça dans le chariot, elle protesta tout d’abord. Puis je la vis qui se mordait les lèvres, et elle laissa faire. C’était une femme d’âge moyen, aux yeux gris et aux traits durs, à la forte ossature, et qui avait eu, jadis, quelque embonpoint. Mais le long voyage et les privations subies avaient marqué sur elle leur empreinte. En sorte que ses joues s’étaient creusées, qu’elle avait maigri et que, comme toutes les autres femmes de la caravane, son visage avait pris une expression pensive et angoissée.

Lee décrivit ensuite quel devait être l’ordre de la marche. Il dit que les femmes, et les enfants qui chemineraient avec elles, iraient les premiers, à la file, derrière les deux chariots. Ensuite viendraient les hommes, un par un.

A l’ouïe de ces paroles, Laban vint vers moi, détacha les fameux scalps, qui pendaient à sa ceinture, et me les attacha autour de la taille.

Je protestai:

--Mais tu n’es pas encore tué, Laban!

--Je m’en flatte! répondit-il en badinant. Je viens seulement de me mettre en ordre avec Dieu. Porter des scalps est une vanité toute païenne.

Il demeura encore un instant près de moi, puis tourna brusquement ses talons, afin de rejoindre les autres hommes de la caravane. Une dernière fois encore, il détourna la tête et me cria:

--Allons, au revoir, Jesse! Au revoir!

Je me demandais pourquoi tant de cérémonie dans ces adieux, lorsqu’un blanc entra, sur son cheval, dans notre enceinte. Il disait que le major Higbee l’avait envoyé vers nous, pour nous recommander de nous hâter, parce que les Indiens pouvaient, d’une seconde à l’autre, recommencer leur attaque.

Notre caravane s’ébranla, chargée de tous les paquets qu’elle pouvait emporter. Nous abandonnions derrière nous tous nos grands chariots, pour suivre les deux qui avaient été amenés par Lee. Femmes et enfants les talonnaient de près. Quand nous fûmes à deux cents yards en avant, nos hommes, à leur tour, se mirent en marche.

A droite et à gauche, se tenait la milice des Mormons. Appuyés sur leurs fusils, les soldats, debout, formaient une longue double ligne, écartés les uns des autres de six pieds environ. Tandis que tous défilions devant eux, je ne pus m’empêcher de remarquer la gravité sombre qui était empreinte sur leurs figures. Ils étaient lugubres comme des croque-morts. Les femmes l’observèrent aussi, et quelques-unes se mirent à pleurer.

Je marchais derrière ma mère, qui avait feint de ne pas voir mes scalps. Derrière moi venaient les trois sœurs Demdike, deux d’entre elles soutenant leur vieille mère. J’entendis, devant nous, Lee qui criait sans cesse, aux deux hommes qui conduisaient les deux chariots, de ne pas aller si vite. Un autre homme, qu’une des sœurs Demdike affirma être le major Higbee, se tenait en selle sur son cheval, derrière les soldats, et nous regardait passer. Pas un Indien n’était en vue.

Comme je venais de tourner la tête pour voir si je n’apercevais pas Jed Dunham, l’événement eut lieu.

J’entendis le major Higbee crier d’une voix forte:

--Faites votre devoir!

Il me sembla que tous les fusils de la milice partaient d’un coup unique. En une seconde, nos hommes s’écroulèrent. Puis, à une nouvelle décharge, ce fut le tour des femmes. Les sœurs Demdike et leur mère tombèrent toutes en même temps. Je retournai la tête pour chercher ma mère. Elle aussi était par terre.

De partout, autour de nous, des centaines d’Indiens apparaissaient, qui faisaient feu à bout portant. Je vis les deux sœurs Dunlap qui se sauvaient dans les sables, et je courus après elles, car blancs et Indiens nous tuaient pêle-mêle.

Tout en courant, j’aperçus un des conducteurs des chariots tirant sur deux des nôtres, qui étaient blessés et s’y trouvaient. Les chevaux de l’autre chariot, effrayés par la fusillade, ruaient et se cabraient, avançaient et reculaient, et leur conducteur avait grand’peine à les maintenir.

Tandis que le petit garçon que j’étais, courait après les sœurs Dunlap, tout s’assombrit autour de moi. Mes souvenirs, à ce point précis, s’arrêtent. Jesse Fancher cesse d’exister et disparaît pour toujours.

La forme qui était Jesse Fancher, le corps qui était sien, matière fugace, passa comme une apparition et ne fut plus.

Mais l’esprit impérissable qui l’animait a survécu. Et, dans sa réincarnation suivante, il a animé le corps visible (qui n’est en réalité qu’une apparition nouvelle), connu sous le nom de Darrell Standing; lequel va être incessamment tiré de sa cellule, pendu et expédié dans le néant, où toutes ces apparitions s’éteignent.

Il y a ici, dans la prison de Folsom, un condamné à vie, nommé Matthew Davies, qui appartient à la génération des plus vieux prisonniers et qui sert d’aide lors des exécutions.

Ce vieillard a vécu dans les plaines où fut tué le jeune Jesse Fancher. J’ai pu contrôler, par lui, les événements que je viens de raconter. Au temps où il était enfant, on parlait souvent, dans sa famille, du grand massacre des Prairies-des-Montagnes. Seuls, disait-on, les enfants en bas âge, qui étaient dans les deux chariots, furent épargnés. On estima qu’ils étaient trop jeunes pour se souvenir et pouvoir parler un jour.

J’enregistre fidèlement les déclarations de cet homme et j’affirme que jamais, dans mon existence de Darrell Standing, je n’avais auparavant lu une seule ligne, entendu une seule parole se rapportant à la caravane du capitaine Fancher, qui périt aux Prairies-des-Montagnes.

Tous ces faits, cependant, dans la camisole de force de la prison de San Quentin, sont revenus à ma mémoire. Il est évident que je n’ai pu les tirer de rien, pas plus que je n’ai pu créer la dynamite que l’on me réclamait.

Si donc j’ai eu connaissance de ces événements, la seule explication plausible est qu’ils avaient subsisté dans mon esprit immortel qui, contrairement à la matière, ne saurait périr.

Je dois également déclarer, en terminant ce chapitre, que Matthew Davies m’a encore déclaré ceci. Quelques années après le massacre, dont la nouvelle avait transpiré, Lee fut arrêté par la police du gouvernement des États-Unis, condamné à mort et reconduit, pour y être exécuté, à l’endroit même où notre caravane avait campé.

CHAPITRE XV

RÊVES D’OPIUM OU RÉALITÉS?

Quand, au terme de mes premiers dix jours consécutifs de camisole, je fus ramené à la vie consciente par le pouce du docteur Jackson, qui pressait, pour l’écarter, une de mes paupières, j’ouvris successivement mes deux yeux et, tournant mon visage vers le gouverneur Atherton, j’eus le sourire.

--Trop misérable pour vivre et trop vil pour mourir!

Telle fut l’appréciation flatteuse qu’il porta sur moi.

--Les dix jours sont achevés gouverneur...

--C’est bon, grommela-t-il. Nous allons vous délacer.

--Ce n’est pas cela, lui dis-je. Vous avez certainement remarqué mon sourire. Et vous n’avez point, sans doute, oublié notre petit pari. Avant de me délacer--ce qui n’est pas autrement urgent--donnez donc à Morrell et à Oppenheimer le tabac Bull Durham et le papier à cigarettes que vous avez promis. Pour que vous fassiez bonne mesure, voici un autre sourire...

--Oui, oui, je connais les bluffs familiers aux animaux de votre espèce, déclara, d’un air sentencieux, le gouverneur Atherton. Vous n’en serez pas plus avancé! Je ne sais ce qui me retient de vous battre, vous qui battez tous les records de la camisole.

--Le fait est, opina le docteur Jackson, que je n’ai jamais entendu parler d’un homme qui sourit, après dix jours de ce traitement.

--C’est du bluff! je le répète... répondit le gouverneur. Délace-le, Hutchins.

Je murmurai derechef, car la vie en moi était devenue si faible, qu’il me fallait réunir le peu de forces qui me restaient, et y joindre toute ma volonté, pour pouvoir émettre seulement ce murmure:

--Pourquoi cette hâte, gouverneur? Oui, pourquoi cette hâte? Je n’ai pas de train à prendre. Et je suis si diantrement à l’aise dans ma situation que je préfère, mille fois, n’être pas dérangé.

On me délaça cependant et on me roula sur le sol, hors de la fétide camisole, comme un paquet inerte et impuissant.

Le capitaine Jamie se pencha sur moi.

--Je ne m’étonne pas, dit-il, qu’il se trouvât bien là dedans. Il ne sent rien. Il est paralysé.

--Paralysé comme votre vieille grand’mère! ricana le gouverneur. Du bluff! vous dis-je. Mettez-le un peu sur ses pieds et vous verrez s’il ne tient pas debout.

Hutchins et le docteur réunirent leurs efforts pour me redresser.

Quand ce fut fait:

--Lâchez maintenant! commanda Atherton.

La vie n’avait pu, tout naturellement, revenir d’un seul coup dans mon corps, qui, dix jours durant, avait été comme mort. Le résultat en fut que, n’ayant sur ma matière aucune influence, je flageolai sur les genoux, tanguai en des torsions diverses et, finalement, vins m’écraser le front contre le mur de ma cellule.

--Vous voyez bien! dit le capitaine Jamie.

--Oui, oui, bien joué! s’obstina le gouverneur Atherton. Cet homme a du cran, je le reconnais. C’est un simulateur admirable!

--Vous parlez d’or, gouverneur, murmurai-je, allongé par terre. Je l’ai fait exprès. C’est une chute de comédie. Relevez-moi encore et je recommencerai. Je vous promets beaucoup à rire...

Je ne m’attarderai pas sur la torture que j’éprouvai, comme les fois précédentes, par suite du retour de la circulation du sang. C’était déjà pour moi une vieille histoire, qui régulièrement allait se renouveler à chaque période de camisole. Les marques indélébiles que cette intense souffrance a creusées sur mon visage, je les emporterai à la potence.

Quand, enfin, ils me laissèrent seul, je restai étendu par terre tout le reste de la journée, hébété, dans un demi-coma. Il y a une sorte d’anesthésie de la douleur, engendrée par la douleur même et par son excès. J’ai connu cette anesthésie.

Vers le soir, je réussis à me traîner, çà et là, sur le sol de ma cellule, sans pouvoir me tenir debout. Je bus beaucoup d’eau--comme le petit Jesse assoiffé, étendu sur le sable brûlant. Ce fut le lendemain seulement que, par un effort puissant de ma volonté, je me décidai et parvins à manger l’horrible pain que l’on m’avait laissé.

Le programme du gouverneur Atherton n’avait pas varié. Me permettre de me reposer et de récupérer des forces, quelques jours durant. Puis, si je n’avais pas avoué où était cachée la dynamite, me remettre, pour dix jours, dans la camisole.

Lui-même me l’avait répété, et je lui avais simplement répondu:

--Navré je suis, de tout mon cœur, de vous causer tant d’ennuis, gouverneur. Quel dommage que je m’obstine encore à vivre! Ma mort vous soulagerait de tous vos tourments. Que voulez-vous? Si je ne meurs pas, ce n’est point de ma faute.