Part 10
Après quoi, nous dénombrâmes nos pertes. De nombreux bébés et enfants étaient morts, et trois étaient mourants. Le petit Rish Hardacre avait été frappé au bras par une balle. Il n’avait pas plus de six ans, et je me souviens de l’avoir vu, qui regardait bouche bée sa blessure, tandis que sa mère le prenait sur ses genoux, pour le bander. Je voyais ses joues baignées des larmes qu’il avait versées. Mais maintenant il ne pleurait plus et fixait, étonné, un fragment d’os brisé, qui protubérait de son avant-bras.
Grand’mère White fut trouvée morte dans le chariot des Foxwell. C’était une très vieille femme, impotente et obèse, dont l’unique occupation était de rester assise, toute la journée, en fumant sa pipe. C’était la mère d’Abby Foxwell.
Mrs. Grant aussi avait été tuée. Son mari était à côté de son cadavre. Grant était très calme. Pas un pleur ne mouillait ses paupières. Il était simplement assis près de sa femme, son fusil posé en travers, sur ses genoux, et on le laissait seul à sa douleur.
Sous la direction de mon père, que j’entendis nommer alors capitaine Fancher (ainsi je connus quel était mon nom de famille), toute la caravane besognait, avec le zèle d’une troupe de castors.
Au centre de l’enceinte formée par les chariots, fut creusée une vaste tranchée, et le sable que l’on en tira fut, tout autour, disposé en remblai. A l’intérieur de cette sorte de fosse, les femmes traînèrent la literie, les vivres et divers objets de première nécessité, qui furent tirés des chariots. Les plus petits enfants mirent la main à la pâte. Il n’y eut, chez aucun d’eux, aucune récrimination, aucun pleurnichement. Tous savaient comme moi qu’ils étaient nés pour travailler.
La grande fosse fut réservée aux femmes et aux enfants. Sous les chariots de l’enceinte, une tranchée moins profonde, avec un remblai également, fut pratiquée à l’usage des combattants.
Laban, entre temps, revint d’une patrouille qu’il avait faite hors du camp. Il annonça que les Indiens s’étaient éloignés d’un demi-mille environ et palabraient entre eux. Il avait, en plus, compté six des leurs, qu’ils avaient emportés du champ de bataille et qui paraissaient à l’agonie.
CHAPITRE XIV
LE SUPPLICE DE LA SOIF
Plusieurs fois, au cours de la matinée, nous observâmes des nuages de poussière qui s’élevaient au loin et trahissaient la présence d’un nombre considérable d’hommes à cheval. Tous convergeaient vers nous et semblaient nous envelopper de tous côtés. Mais nous ne pouvions distinguer personne.
Un de ces nuages, après s’être approché plus que les autres, s’éloigna ensuite et ne reparut plus. Il n’y eut qu’une voix pour affirmer que ce grand nuage était notre bétail, que l’on emmenait. Nos quarante chariots, qui avaient franchi les Montagnes Rocheuses et traversé la moitié du continent américain, en devenaient impuissants. Les quelques bêtes qui étaient demeurées, pendant la nuit, à l’intérieur du campement, avaient pris la fuite au cours de la fusillade. Et, plus encore que les morts que nous avions à déplorer, c’était un malheur irréparable. Sans animaux de trait, nos chariots ne pouvaient rouler plus loin.
A midi, Laban revint d’une seconde patrouille. Il avait vu une nouvelle troupe d’Indiens, qui arrivait du sud. On cherchait à nous encercler. A ce même moment, nous découvrîmes une douzaine d’hommes blancs qui galopaient sur leurs chevaux, sur la crête d’une petite colline pas trop éloignée, d’où ils nous dominaient et nous observaient.
--L’explication, la voilà! dit à mi-voix Laban à mon père, en montrant leur groupe de la main. Ce sont eux qui ont poussé les Indiens contre nous.
Pendant ce colloque, j’entendais à ma gauche Abby Foxwell, qui disait à ma mère:
--Ce sont des blancs comme nous... Pourquoi ne viennent-ils pas à notre secours?
Je me redressai et, bravant la gifle que je savais m’être destinée par ma mère, je rétorquai:
--Ce ne sont pas des blancs! Ce sont des Mormons!
La journée s’écoula sans autre incident.
Lorsque la nuit fut tout à fait tombée et l’obscurité bien noire, trois de nos jeunes gens quittèrent le camp. Je les vis partir. C’étaient Will Aden, Abel Milliken et Timothée Grant.
--Je les ai envoyés à Cedar City pour demander du secours, dit mon père à ma mère, tout en absorbant rapidement quelques bouchées pour son souper.
Ma mère hocha la tête.
--Les Mormons, dit-elle, ne manquent pas autour du campement. Ils ne nous apportent aucune aide, ni ne nous adressent aucun signe d’amitié. Ceux de Cedar City n’en feront pas plus.
Mon père observa:
--Il y a de bons et de méchants Mormons...
--Jusqu’ici, interrompit ma mère, nous n’en avons jamais trouvé de bons!
Je n’entendis plus parler, le lendemain matin, de nos trois messagers. Mais je ne tardai pas alors à connaître ce qui s’était passé. Tout le camp en était atterré.
Les trois hommes avaient à peine parcouru quelques milles qu’ils furent entourés et défiés par les blancs. Will Aden éleva la voix et déclara qu’ils appartenaient à la compagnie Fancher, qu’ils allaient à Cedar City pour demander du secours. Il fut aussitôt abattu d’un coup de fusil. Milliken et Grant tournèrent bride et revinrent, au galop, apporter la nouvelle.
Elle enlevait à nos cœurs tout espoir. C’étaient bien les hommes blancs qui avaient poussé sur nous les Indiens. Le pire des périls, que nous redoutions depuis si longtemps, fondait sur nous.
Sur ces entrefaites, quelques-uns d’entre nous, ayant quitté l’abri des chariots, allèrent à la source pour y chercher de l’eau. Les balles crépitèrent autour d’eux. La source n’était pas éloignée de plus de cent pieds. Mais le chemin qui y conduisait était sous le feu des Indiens, qui s’étaient terrés à portée, de chaque côté du ravin. Ce n’étaient pas, heureusement, de fameux tireurs, et les nôtres rapportèrent l’eau sans avoir été touchés.
Nous étions tous installés dans la fosse et, habitués comme nous l’étions aux rudesses de l’existence, nous nous y trouvions assez confortablement. Il va de soi que ce n’était pas gai pour les familles de ceux qui avaient été tués, ou blessés, et il fallait soigner ceux-ci.
Toujours poussé par mon insatiable curiosité, je m’écartai subrepticement des jupes de ma mère et m’arrangeai pour ne rien perdre de ce qui se passait.
Des hommes étaient occupés, dans un endroit de la grande fosse, à creuser un trou. Neuf cadavres, sept d’hommes et deux de femmes, y furent ensemble ensevelis. Seule, Mrs. Hastings, lorsqu’on recouvrit les corps, exprima bruyamment son chagrin. Elle avait perdu son mari et son père. Elle pleurait et se lamentait, avec de grands cris. Les autres femmes furent longues à pouvoir la calmer.
Assemblés vers l’est, sur une colline basse, où on les distinguait facilement, les Indiens continuaient à palabrer et à discuter, en un brouhaha formidable. Mais, à l’exception d’un coup de fusil qu’ils tiraient sur nous, de temps autre, ils n’attaquaient pas.
Laban brûlait de connaître ce qui se passait, disait-il, dans la cervelle de ces bêtes vicieuses.
--Ne peuvent-ils, s’exclamait-il, décider ce qu’ils doivent faire et le faire?
La chaleur fut intense, au cours de l’après-midi, dans notre fosse. Le soleil dardait sur nous ses rayons, dans un ciel sans nuages, et pas un souffle de vent! Les hommes, allongés avec leurs fusils, dans la tranchée creusée sous les chariots, étaient en partie abrités. Mais dans la fosse, où s’entassaient plus de cent femmes et enfants, et qui était exposée au plein soleil, la température était terrible. Des vélums, faits de couvertures étendues sur des piquets, avaient été dressés au-dessus des blessés. On grouillait et suffoquait, et sans cesse je cherchais quelque prétexte pour aller rejoindre les hommes sous les chariots, pour porter fièrement à mon père quelque message.
Nous avions incontestablement commis une faute grave, quand, en formant le cercle de nos chariots, nous n’y avions pas enclos la source. La cause en était dans l’affolement qui avait suivi la première attaque des Indiens, dans l’ignorance où nous étions si elle n’allait pas être aussitôt suivie d’une seconde.
Maintenant il était trop tard. Exposés comme nous l’étions au feu de l’ennemi, posté sur sa colline, nous ne pouvions risquer de déchaîner nos chariots et de les pousser plus loin. Mon père ordonna à deux hommes de fouiller le sol, dans notre enceinte même, et d’y creuser un puits. Des latrines y furent également aménagées.
Vers la fin de l’après-midi, nous revîmes Lee. Il était à pied et traversait, en diagonale, la prairie située au nord-ouest de notre camp. Il se tenait juste hors de la portée d’un coup de nos fusils.
A sa vue, mon père prit un des draps de ma mère, l’attacha à deux aiguillons, liés ensemble pour en faire une hampe plus solide, et hissa le tout en l’air, comme drapeau blanc. Mais Lee n’y prit pas garde et poursuivit son chemin.
Laban voulait qu’on tentât de tirer sur lui un coup de fusil à longue portée. Mon père s’y opposa. Les blancs, dit-il, n’ont pas encore décidé de notre sort, et un coup de fusil sur Lee pourrait faire pencher aussitôt, du mauvais côté, la balance indécise.
Puis, s’adressant à moi, après avoir déchiré une bande dans le drap et l’avoir attachée à un aiguillon:
--Tu vas, Jesse, aller vers lui. Prends ceci pour ta sauvegarde. Essaie de le joindre et de lui parler. Ne fais aucune réflexion sur ce qui est arrivé. Tâche seulement de lui persuader de venir vers nous, pour causer.
Ma poitrine se gonfla d’orgueil, à l’idée de la mission qui m’était confiée. Comme je me disposais à obéir sans retard, Jed Durham cria qu’il voulait m’accompagner. Il avait à peu près mon âge.
--Durham, demanda mon père au père de l’enfant, autorisez-vous votre fils à suivre Jesse? Il vaut mieux qu’ils soient deux. Ils s’empêcheront l’un l’autre de commettre des imprudences.
Durham acquiesça, et c’est ainsi que Jed et moi, deux gosses de neuf ans, sortîmes du camp sous la protection du drapeau blanc, que nous brandissions.
Mais Lee refusait de parler. Quand il nous vit arriver en courant, il déguerpit aussitôt. Nous ne pûmes même pas arriver assez près de lui pour qu’il pût nous entendre. Il disparut soudain, après s’être caché sans doute derrière quelque broussaille. Vainement nos yeux le cherchèrent, quoique nous sussions bien qu’il n’avait pas pu s’évanouir.
Nous nous obstinâmes. On ne nous avait pas dit combien de temps nous devions être absents et, comme d’autre part les Indiens tiraient sur nous, nous continuâmes, Jed et moi, à avancer. Nous battîmes consciencieusement les buissons, sur une assez grande distance, et ne rentrâmes au camp qu’au bout de deux heures. Si l’un de nous deux avait été seul, il l’eût fait en quatre fois moins de temps. Mais une émulation mutuelle excitait notre zèle et notre bravoure.
Notre témérité ne fut pas cependant sans profit. Tout en marchant avec notre drapeau blanc, nous découvrîmes que notre campement était assiégé de tous côtés. A un demi-mille au sud, nous aperçûmes un grand camp d’Indiens. Nous pouvions voir sur une proche prairie, les jeunes gens s’exercer à courir à fond de train, montés sur leurs chevaux. Les Indiens qui nous avaient attaqués étaient toujours campés sur leur colline basse, du côté de l’est.
Contournant leur position, nous réussîmes à escalader, sans être vus, une autre colline qui la dominait. Jed et moi, nous passâmes une demi-heure à tenter de les dénombrer. Nous conclûmes, très approximativement, qu’ils devaient être au moins deux cents. Nous constatâmes aussi que des blancs étaient parmi eux et que la discussion était très animée.
Ce n’était pas tout. Vers le nord-est, à une distance minime, était un camp de blancs, dissimulé par un repli du terrain. A proximité, cinquante à soixante chevaux de selle tondaient l’herbe. Un peu plus vers le nord, s’avançait un petit nuage de cavaliers, qui approchaient fort vite et qui piquaient droit vers le camp des blancs.
Lorsque nous fûmes de retour au campement, la première chose qui m’advint fut une gifle, que m’administra ma mère, pour me punir d’être resté si longtemps éloigné. Mais mon père nous louangea fort, Jed et moi, lorsqu’il eut entendu notre rapport.
--Nous ferions bien, capitaine, dit à mon père Aaron Cochrane, de nous préparer dès maintenant à une attaque. Le cavalier aperçu par les enfants était sans doute un messager, qui apportait des ordres supérieurs. C’est en l’attendant que blancs et Indiens palabraient sans rien tenter. Ce qui est du moins certain, c’est que nos ennemis ne ménagent pas la viande de leurs montures.
Au bout d’une demi-heure, rien ne bougeant toujours, Laban partit à la découverte, sous la garde du drapeau blanc qui nous avait déjà servi, à Jed et à moi. Mais il ne s’était point éloigné de vingt pas que les Indiens ouvraient le feu sur lui et le contraignaient à rebrousser chemin.
Comme le soleil allait disparaître à l’horizon, je me trouvais dans la grande fosse, à garder le bébé, tandis que ma mère étendait des couvertures sur le sol, pour préparer un lit. Toute la caravane était littéralement empilée. Tellement que tout le monde, la nuit précédente, n’avait pas trouvé place pour s’étendre. Plusieurs femmes avaient dû dormir assises, leur tête retombée sur leurs genoux.
Tout à côté de moi, me secouant le bras ou me donnant un coup sur l’épaule de temps à autre, Silas Dunlap était mourant. Il avait été atteint à la tête, lors de la première attaque, et, toute cette journée, il avait déliré, en divaguant et en chantant. Sans cesse, à en donner à ma mère des crises de nerfs, il fredonnait:
«Le premier petit Diable disait au second petit Diable: «Donne-moi du tabac de ta tabatière!» Le second petit Diable ripostait au premier petit Diable: «Épargne tes sous, mon frère, «Et toujours auras tabac dans ta tabatière!»
J’étais assis près de Silas Dunlap et tenais sur moi le bébé quand l’attaque se déclancha. Le soleil se couchait et, de tous mes yeux, je fixais Silas Dunlap, qui achevait de mourir. La main de sa femme, Sarah, était posée sur son front. Elle et sa tante Marthe pleuraient silencieusement. C’est juste à ce moment que l’attaque se produisit.
Des centaines de fusils pétaradaient et lançaient leurs balles. L’ennemi formait un demi-cercle, qui allait de l’est à l’ouest, et nous criblait de plomb. Chacun, parmi nous, dans la grande fosse, s’aplatit contre terre. Les petits enfants se mirent à crier. Quelques-unes des femmes, au début, crièrent aussi.
Les coups de feu pleuvaient sur nous sans interruption. Grand était mon désir de ramper jusqu’à la tranchée, sous les chariots, où nos hommes entretenaient, sans fléchir, un feu roulant. Mais, devinant mes intentions, ma mère me fit sur-le-champ coucher à plat, près du bébé.
Je regardais, du coin de l’œil, Silas Dunlap. Il agonisait encore lorsque le bébé des Castleton fut tué. La petite Dorothée Castleton, qui n’avait que dix ans, tenait le bébé dans ses bras. Elle ne fut pas atteinte. J’entendis que l’on disait autour d’elle que la balle avait dû rebondir sur le toit d’un des chariots et, retombant de là dans la grande fosse, frapper l’enfant par ricochet. Ce n’était là qu’un simple hasard et, sauf les accidents de ce genre, affirmait-on, nous étions en sûreté.
Je retournai mon regard vers Silas Dunlap. Il ne bougeait plus. Ce n’était pas de chance pour moi! Je n’avais jamais vu personne au moment précis de sa mort, et j’eusse été curieux de ce spectacle.
La petite Dorothée Castleton eut une crise de nerfs. Elle cria et hurla avec une telle persistance qu’elle engendra une crise semblable chez Mrs. Hastings. En entendant ce boucan, mon père envoya vers nous Watt Cuming, qui arriva en rampant et demanda ce qui se passait, puis s’en retourna.
La nuit était déjà noire lorsque le feu de l’assaillant cessa, et il n’y eut plus, comme la veille, que quelques coups isolés. Deux de nos hommes furent blessés au cours de cette seconde attaque, et on les ramena dans la grande fosse. Bill Tyler fut tué et, dans les ténèbres, il fut, ainsi que Silas Dunlap et le bébé Castleton, enterré le long des autres morts.
Des hommes se relayèrent, toute la nuit durant, pour creuser le puits plus profondément. Mais ils ne rencontrèrent, en fait d’eau, que du sable humide. D’autres hommes se risquèrent à aller quérir à la source quelques seaux d’eau. Mais on tira sur eux et ils durent renoncer, après que Jérémie Hopkins eût eu la main gauche sectionnée, à la hauteur du poignet, par une balle.
Le lendemain (c’était le troisième jour où nous étions assiégés), la chaleur et la sécheresse étaient pires que jamais. Nous nous éveillâmes avec la soif et il n’y eut pas de cuisine. Nos bouches étaient tellement sèches que nous eussions été incapables de manger. J’essayai de mordre dans un morceau de pain que ma mère m’avait donné, mais je dus y renoncer. Des salves de coups de fusil étaient tirées sur nous derechef, que suivaient de longues acclamations, puis un silence complet. Mon père ne cessait de recommander à ses hommes de ne pas gaspiller les munitions, car nous allions bientôt nous en trouver à court.
On continuait à creuser le puits. Il était si profond qu’il fallait en hisser le sable avec des cordes et des seaux. Ceux qui le recevaient et vidaient étaient exposés aux balles, et l’un d’eux fut atteint à l’épaule. Il se nommait Peter Bromley et conduisait les bœufs du chariot des Bloodgood. Il était fiancé à Anne Bloodgood. Elle bondit vers lui, tandis que les balles volaient et la contraignaient à revenir se mettre à l’abri.
Vers le milieu du jour, le puits s’éboula, et il fallut trimer dur pour retirer du sable le couple de travailleurs qui s’y trouvait enfoui. Ce n’est qu’au bout d’une heure que l’on parvint à dégager Amos Wentworth. Après quoi, le puits fut étayé à l’aide de planches enlevées aux chariots, et de timons. Mais, à vingt pieds de profondeur, on ne trouva rien encore que du sable humide. L’eau ne filtrait toujours pas.
La vie, durant ce temps, dans la grande fosse, devenait de plus en plus intenable. Les enfants réclamaient à boire en pleurant, et les bébés piaillaient et gémissaient sans discontinuer.
Robert Carr, un autre blessé qui était couché à dix pieds environ de ma mère et de moi, avait perdu la raison. Il n’arrêtait pas de battre l’air avec ses bras et de demander de l’eau, à cor et à cri. Des femmes aussi battaient la campagne, en geignant contre les Indiens et les Mormons. Il y en avait d’autres qui priaient avec ferveur, et les trois grandes sœurs Demdike chantaient des psaumes, en compagnie de leur mère. D’autres encore ramassaient du sable humide, qui avait été remonté du puits, et l’accumulaient contre le corps de leurs bébés, pour essayer de les rafraîchir et de les calmer.
Exaspérés de tant de souffrances, les deux frères Fairfax, prenant des seaux, rampèrent sous un chariot et coururent, d’un trait, vers la source. Gilles n’était pas arrivé à mi-chemin qu’il tomba. Roger, plus heureux put aller et revenir, relativement indemne. Les deux seaux qu’il rapporta n’étaient qu’à moitié pleins, car il en avait laissé échapper une partie, en courant. Il rampa à nouveau sous les chariots et descendit dans la grande fosse. Sa bouche saignait.
Deux seaux à moitié pleins ne pouvaient aller loin, pour tant de personnes. Les bébés seuls, les très jeunes enfants et les blessés, en eurent leur petite part. Je n’en pus obtenir une seule goutte. Mais ma mère, trempant un linge dans les quelques cuillerées qu’on lui donna pour le bébé, m’en humecta la bouche. Je mâchai le linge humide et elle ne garda rien pour elle-même.
La situation empira encore, au cours de l’après-midi. Le soleil implacable continuait à luire, dans un ciel sans nuages et sans vent, et transformait notre trou de sable en fournaise. Les détonations n’arrêtaient pas de crépiter autour de nous et les Indiens de jeter leurs cris perçants. De temps à autre seulement, mon père autorisait nos hommes à tirer un coup de feu, et uniquement les meilleurs tireurs, comme Laban et Timothée Grant.
Cependant une décharge ininterrompue de plomb s’abattait sur le campement. Il n’y eut pas de ricochets trop désastreux. Quatre seulement de nos hommes furent blessés dans leur tranchée, et un seul grièvement.
Durant une accalmie de la fusillade, mon père descendit dans la grande fosse et, sans mot dire, s’assit près de ma mère et de moi. Il écoutait, le visage contracté, toutes les lamentations, tous les sanglots de tant de malheureux êtres qui réclamaient de l’eau. Puis il se releva et s’en alla inspecter le puits. Il n’en rapporta que du sable humide, dont il fit un cataplasme qu’il appliqua sur la poitrine et sur les épaules d’un des blessés, qui se plaignait plus fort que les autres.
Après quoi, il se dirigea vers Jed et vers sa mère, et envoya chercher dans la tranchée le père de Jed. Nous étions tellement pressés les uns contre les autres qu’il était impossible de faire un mouvement dans la fosse sans les plus grandes précautions, pour ne pas piétiner les corps de ceux qui étaient allongés.
--Jesse, me dit-il, as-tu peur des Indiens?
Je secouai la tête avec énergie, devinant que j’étais destiné à une autre mission, non moins glorieuse que la précédente.
--Jesse, continua-t-il, as-tu peur de ces sacrés Mormons?
Profitant de l’occasion qui s’offrait à moi d’épancher ma bile, sans craindre le revers vengeur de la main maternelle, je m’écriai, avec conviction:
--Non! Je n’ai pas peur de ces sacrés Mormons!
Je vis, à ma réponse, un sourire triste plisser les lèvres serrées de mon père. Il reprit:
--En ce cas, Jesse, veux-tu aller à la source, avec Jed, chercher de l’eau?
J’exultai.
--Nous allons vous habiller tous deux en filles. Peut-être, alors, ne tireront-ils pas sur vous.
Je protestai, et insistai, que je pouvais fort bien aller tel que j’étais, comme un homme, un homme véritable, en pantalon. Mais mon père déclara que, si je refusais d’obéir, il trouverait un autre petit garçon pour accompagner Jed. Alors je cédai.
On tira, du chariot des Chattox, un coffre que l’on amena, et qui contenait les robes du dimanche de leurs deux jumelles, qui étaient à peu près de la même taille que Jed et moi. Quelques femmes vinrent nous aider à les revêtir. Les robes n’avaient pas été sorties du coffre depuis notre départ de l’Arkansas.
Dans son angoisse, ma mère laissa son bébé à Sarah Dunlap et vint nous accompagner jusqu’à la tranchée, sous les chariots. Là, derrière le petit parapet de sable, je reçus, et Jed avec moi, ses dernières instructions. Puis nous sortîmes en rampant et nous nous trouvâmes à découvert.
Tous deux nous portions exactement les mêmes vêtements: bas blancs, robes blanches, avec une grande ceinture bleue, et chapeaux d’été blancs. La main droite de Jed et ma main gauche s’étreignaient étroitement. Dans nos deux mains libres, nous portions chacun deux petits seaux.
--Prenez votre temps! nous jeta mon père, comme nous commencions à avancer. Allez doucement! Marchez comme des filles.
Pas un coup de fusil ne fut tiré.
Nous atteignîmes la source sains et saufs, nous emplîmes nos seaux et, avant de revenir, nous nous allongeâmes à plat ventre, pour boire une longue lampée, à même la source. Un seau plein dans chaque main, nous rebroussâmes chemin. Et, toujours, pas un coup de feu!
Je ne me souviens pas du nombre de voyages que nous effectuâmes ainsi. Quinze ou vingt, au bas mot. Nous marchions lentement, nous donnant la main à l’aller. Puis nous revenions avec nos quatre seaux pleins. Ce manège nous altérait prodigieusement. Plusieurs fois, nous nous allongeâmes pour boire longuement à la source.
Mais tout a une fin. Il était évident que si les Indiens avaient momentanément cessé leur feu, ils avaient en cela obéi aux ordres des blancs qui étaient avec eux. Avait-on cru que nous étions vraiment des filles? Je l’ignore. Toujours est-il que Jed et moi, nous nous préparions à nous mettre en route pour un nouveau voyage, quand un coup de feu éclata, puis un second.