Le vœu d'être chaste: roman

Part 8

Chapter 83,843 wordsPublic domain

--Vraiment? C'est affreux cela, mon pauvre ami. Mais, prenez donc garde à votre cheval, ou donnez-moi les rênes. Je n'ai pas envie d'entendre la fin de votre déclaration dans le fossé...

--Ne vous moquez pas! Je suis l'homme le plus malheureux du monde.

--Ce n'est pas une raison pour loucher de mon côté, au risque de nous jeter sur toutes les voitures qui passent!

--Vous plaisantez, et je souffre...

--C'est donc ça, que vous avez les yeux rouges; je supposais que vous aviez pris un coup d'air.

--C'est tout ce que vous trouvez à me dire pour me consoler?

--Faites-vous consoler par Adrien. Voulez-vous que je l'appelle? Vous lui expliquerez votre cas.

--Ne m'accablez pas, Claire! Je connais Adrien; c'est un brave coeur, mais une nature un peu élémentaire. L'échange de sentiments que je vous demande ne peut lui faire aucun tort; ces choses-là l'intéressent assez peu. C'est à votre âme seule que j'en veux... Le reste...

--Vous le lui abandonneriez, n'est-ce pas? Vous êtes un ami généreux. Et vous me demandez de consentir au partage?...

--C'est-à-dire... Tenez, ce sujet là est délicat, et je suis trop ému pour me faire comprendre... Lisez ceci plutôt... ces quelques lignes où j'ai mis tout mon coeur.

--Des vers, peut-être?

--Oh!

--C'est que je vous vois si monté! Et c'est convenable au moins, votre papier? Donnez. Et tâchez maintenant de mieux faire votre métier de cocher. Nous avons déjà failli verser deux fois... Ah! pardon! ne vous appuyez pas sur moi. Pas de frôlements, s'il vous plaît. Vous savez que je n'aime pas ces manières...

Viraben se tint tranquille un moment; mais le silence n'avançait pas ses affaires.

--Vous me boudez, mon amie, reprit-il. A quoi pensez-vous?

--J'écoutais chanter les grillons, répliqua Claire; ce qu'ils me disaient ne manquait pas d'éloquence.

--Les grillons sont habillés de noir... C'est pour cela qu'ils vous plaisent, sans doute, ricana le vicomte.

--Vous êtes trop spirituel pour moi, mon ami; je renonce à lutter avec vous...

--Ne vous fâchez pas, je vous en prie. On peut bien s'amuser un peu de votre conversion. Est-ce donc si sérieux?

--Tout ce qu'il y a de plus sérieux.

--Tant pis! Penser à son salut, à votre âge! Votre montre avance, ma chère amie.

--Et la vôtre retarde. Un vieux pécheur comme vous, il ne serait que temps de vous mettre en règle avec votre conscience.

--Pécheur tant que vous voudrez; n'empêche que je vais à la messe le dimanche. Que voulez-vous de plus? Et les bonnes oeuvres donc! J'accompagne les quêteuses à l'église, je suis commissaire de tous les bals de charité. C'est bien quelque chose, il me semble...

--Moins que rien, mon pauvre ami. Vous vous damnerez bien sûr, du train dont vous allez; vous sentez le roussi à plein nez! Un joli chrétien, qui ne va pas à confesse et qui fait la cour à la fiancée de son ami.

--Baste! Pour ce que ça me rapporte! Au lieu de me vouer à l'enfer, en bonne dévote que vous êtes, vous ne feriez peut-être pas mal d'examiner votre conscience. Si vous regardiez bien au fond!...

--Que voulez-vous dire?

--Je dis que si j'ai le coeur pris, vous avez la cervelle malade et que l'un ne vaut pas mieux que l'autre. Vous vous montez la tête, ou on vous la monte. Ah! les dessous de la dévotion, ce n'est pas toujours beau, allez! Une mondaine qui se convertit, c'est quelquefois un prêtre qui se perd...

--Ou un séminariste qui oublie sa vocation, n'est-il pas vrai? Voilà où vous vouliez en venir. Et c'est pour me dire ça que vous m'avez fait monter en voiture? Un mot de plus, et je vous plante là, je descends...

Viraben l'obligea à se rasseoir. Il n'était pas content, le vicomte. Sa tentative ratait; il avait essayé sans succès du sentiment et des reproches; il était au bout de sa rhétorique. Restait l'action. Son instinct l'y poussait, ses habitudes de galanterie combative, à la hussarde. Au point où il en était, d'ailleurs, il avait tout à gagner, rien à perdre, à pousser sa pointe. Et dans combien de circonstances, là où la parole avait échoué, le geste avait réussi!

L'occasion paraissait favorable. Adrien avait pris les devants, les précédait vers Bazerque où l'heure du dîner les invitait à rentrer. Et la route était déserte, le vicomte s'en assura d'un coup d'oeil; la traversée d'un bois ajoutait à la solitude... Brusquement l'amoureux éconduit, de sa main gauche restée libre, entoura la taille de Claire, l'attira sur sa poitrine. Et ses lèvres goulues, ses lèvres brutales, cherchaient les lèvres de sa voisine. Elle se débattait.

--Adrien! Adrien! appelait-elle.

Un bruit de pas, un froissement de feuilles à côté d'eux à la lisière du bois, obligea M. de Viraben à relâcher l'étreinte. Presque au même moment, l'abbé Nohèdes débouchait d'un sentier. Il saluait Claire, tendait la main au vicomte qui n'osait passer outre. L'abbé Resongle l'avait chargé de visiter une malade au hameau d'Enbarthe. Il revenait par le plus court.

--Le plus court sera de rentrer avec nous, l'invitait Claire. L'abbé résistait d'abord, puis cédait à l'insistance de son amie.

Il se disposait à s'asseoir en arrière, dos à dos avec M. de Viraben...

--Que faites-vous? Ce n'est pas votre place. M. de Viraben ne permettra jamais... Vous allez vous mettre près de moi; M. de Viraben derrière; je conduirai. Est-ce que vous n'avez pas confiance dans mes talents?

--Je vous en prie, insistait mollement le vicomte, en aidant le séminariste à monter sur le siège; je connais mon devoir. En voiture comme ailleurs, la préséance est à l'Eglise.

XIX

Adrien avait eu l'idée, ce jour-là, de surprendre Claire, de lui offrir une promenade matinale à bicyclette. Quand il se présenta chez les Mériel, Claire était sortie.

--Elle n'est pas encore revenue de l'église, lui dit madame Mériel. Elle est restée après la messe pour arranger les fleurs de l'autel avec l'abbé Gilbert. Cette enfant est un ange de piété.

--La piété est une excellente chose, répondit Adrien; l'hygiène aussi. Je venais la chercher pour pédaler avec elle...

--Voulez-vous que je la fasse appeler?...

--Inutile; je vais l'attendre en flânant, répliqua le fiancé, pas fâché de l'occasion qui s'offrait de constater la durée du tête à tête avec le séminariste.

Il sortit. Le capitaine Guitalens le héla. Il battait son absinthe sur la terrasse du café Cazalas, en compagnie du pharmacien Sudre. Adrien s'assit à côté d'eux, se fit servir.

Le poste était bon pour surveiller les abords de l'église dont le porche s'ouvrait en face, de l'autre côté de la petite place.

--Quoi de neuf, Monsieur Adrien? interrogea M. Sudre.

M. Sudre aimait à cancaner. Assaisonnée de quelque histoire, d'un commérage inédit, son absinthe lui paraissait plus savoureuse. Dans sa boutique, pendant qu'armé du pilon ou du pinceau, il triturait une drogue dans son mortier, collait une étiquette sur une fiole, il confessait ses clients, ses clientes. De la pharmacie au café, les nouvelles ne faisaient qu'un saut. Et là, entre buveurs, elles s'ornaient, s'amplifiaient avant de faire leur tour de ville.

--L'abbé Resongle a passé sept fois de suite au piquet, hier soir, avec ma belle-mère; c'est tout ce que j'ai de plus intéressant à vous dire, racontait Adrien.

--Sept fois! C'est un veinard. La partie a fini de bonne heure cependant. A dix heures quand j'ai fermé mes volets tout était éteint chez madame Mériel. Il me semble qu'on veillait plus tard, d'habitude.

--C'est que mademoiselle Claire se lève de bon matin, maintenant, insinuait le capitaine. Au coup de sept heures, pendant que je suis en train de me raser au carreau, je la vois entrer à l'église... Elle devient dévote, à ce qu'il paraît, votre fiancée...

--Elle a de qui tenir, expliquait Adrien.

Charles, le jardinier des Mériel, passait, charriait une brouettée de fleurs à l'église. Et le capitaine se récriait sur la beauté des hémérocalles.

--Les miennes sont défleuries depuis quinze jours. Et ces zinnias! Je n'en ai jamais vu d'aussi doubles... Ça doit fendre le coeur à ce brave Charles, de démolir ses corbeilles. Mais c'est pour le bon Dieu, il n'y a rien à dire. Pas vrai, Monsieur Adrien?

--Le fait est que, dimanche dernier, la chapelle de la Vierge était superbe, affirma M. Sudre. On ne me voit pas souvent à l'église; mais je suis allé, entre les offices, admirer le coup d'oeil. Mademoiselle Claire a un goût!

--L'abbé Nohèdes aussi, souligna le capitaine, en clignant de l'oeil à l'adresse de son compère. A eux deux, ils s'entendent à merveille...

--Et M. de Viraben? qu'en faites-vous? demanda encore M. Sudre. Il n'est pas venu hier soir. Souffrant, peut-être? Il en fait un peu trop pour son âge: pédaler, danser... sans parler du reste... Ce serait dommage tout de même s'il lui arrivait quelque chose. C'est un bon camarade, un ami dévoué...

La sonnette se mit à tinter, de l'autre côté de la rue, à la porte de la pharmacie.

--J'y vais, avertit de sa place M. Sudre. Il plia son journal, posa la soucoupe sur son verre d'absinthe, à cause des mouches.

--C'est Mète, de chez les Estibal, qui vient chercher des remèdes, dit-il. Mme Estibal est très bas. Encore une typhoïde, la cinquième depuis un mois...

--Bonne affaire pour les pharmaciens! plaisantait le capitaine. Une ou deux épidémies par an, ça fait aller le commerce.

Charles sortait de l'église avec sa brouette vide. Claire et Gilbert étaient seuls maintenant. Adrien songeait à leur tête à tête. Et sans doute le capitaine avait la même idée. Adrien croyait la voir à travers le mauvais sourire qu'il étouffait dans sa moustache. Il s'énervait alors, avalait son absinthe à grandes lampées, et celle-là finie, il en battait, il en buvait une seconde. Et dans sa cervelle fumeuse, la vision mauvaise se précisait, obsédante... Cependant, un ronflement d'harmonium arrivait de l'église, à travers le silence de la petite place.

--Attention! commandait le capitaine; ils vont chanter à présent.

La voix de l'abbé s'élevait. Elle célébrait l'amour, l'amour divin sans doute, mais avec les paroles, avec l'accent de l'autre, de l'amour défendu; et comment faire la différence? Le cantique fini, quand la voix se tut, expira en point d'orgue sous les voûtes, le silence qui succéda parut plus suspect encore au fiancé, plus angoissant à entendre.

Que se passait-il maintenant, de l'autre côté de la muraille?

--Il possède un bon organe, le futur _vobiscum_, fit remarquer le capitaine; et une jolie tête avec ça; tout ce qu'il faut pour réussir au théâtre. S'il ne se faisait pas curé, ce serait un ténor à caprices. Ce qu'il s'en paierait des femmes, le gaillard! Le voyez-vous en maillot et en pourpoint, dans le rôle de Faust, au quatuor du troisième acte?

_Laisse-moi contempler ton visage._

Le capitaine chantonnait.

--Ah! les voilà qui s'en vont, dit-il en apercevant Claire et l'abbé Nohèdes qui sortaient ensemble de l'église. Et il attaquait la phrase célèbre:

_Ne permettrez-vous pas, ma belle demoiselle..._

Adrien s'était levé, avait pris congé de son camarade. Il allait à la rencontre de Claire qui rentrait chez elle. La porte de la maison se refermait sur eux, et le capitaine, à qui n'avait pas échappé l'agacement du fiancé--ses insinuations y avaient bien été pour quelque chose--, se versait un doigt de pure, la dégustait lentement.

--Bon, ça chauffe maintenant chez les Mériel. La petite est en train d'écoper? proférait-il en faisant claquer sa langue.

XX

Adrien se plaignait à Claire, dès le vestibule.

--Un siècle que je vous attendais. Combien de chapelets avez-vous récités ce matin? J'ai failli repartir sans vous voir...

--Vous n'aviez qu'à venir me chercher. L'église n'était pas fermée, que je sache. Vous nous auriez aidés à décorer la chapelle. Vous verrez si c'est beau demain.

--Je vous crois que ce sera beau; vous y avez mis le temps. Et de la musique encore après; pour vous reposer, sans doute.

--C'est un cantique que je dois accompagner à vêpres; nous répétions.

--L'abbé Nohèdes a de la chance, il vous a tant qu'il veut, vous lui donnez des journées entières, et à nous des minutes--s'il en reste...

--Seriez-vous jaloux, par hasard, mon ami?

--Jaloux? non, étonné seulement de la longueur de vos séances à l'église. Trois heures d'horloge. Ne trouvez-vous pas que c'est beaucoup? Qu'avez-vous donc tant à vous dire?

--Des choses qui ne vous intéresseraient guère, mon ami...

--Parce que je ne serais pas en état de les comprendre? n'est-ce pas? Merci de la bonne opinion que vous avez de mon intelligence.

--Ce n'est pas vous faire une grande injure, de supposer que vous aimez mieux parler chasse ou cheval, que religion. A chacun sa spécialité, mon cher... Vous trouveriez plus convenable, sans doute, que je continue à pédaler ou à danser avec votre ami Viraben?

--Dites: notre ami; après l'intimité où vous avez été ensemble, vous n'avez pas envie de le renier, je pense? Viraben est un homme du monde, de notre monde. Personne ne peut s'étonner de vous voir en sa compagnie. Tandis que l'autre...

--Et bien, l'autre...? Qu'avez-vous à dire à l'autre?

--Rien, sinon qu'il est trop souvent avec vous. Ici ou à l'église, vous ne vous quittez pas depuis quinze jours...

--Et cela vous déplaît? vraiment? quel malheur! Et que dois-je faire pour rentrer dans vos bonnes grâces? Faut-il signifier son congé à l'abbé Nohèdes? Ou bien est-ce que vous me donneriez la permission de le voir encore quelquefois. Et pendant combien de minutes? J'attends vos ordres, mon ami. A moins que vous n'ayez besoin de consulter M. de Viraben, avant de rien décider.

--Raillez, raillez... C'est dans votre intérêt que je parle. Vous savez si les gens d'ici sont prêts à critiquer les fréquentations des gens d'église avec les femmes. On commence à jaser sur votre compte, je vous en avertis.

--Votre obligeance est extrême. Et comment avez-vous su...? quelle est la bonne langue qui vous a mis sur la voie... Gageons que c'est votre ami Viraben!

--Et quand même ce serait lui? Vous lui avez donné le droit, ce me semble, de s'intéresser à ce qui vous touche...

--Et vous ne vous êtes pas demandé s'il n'avait pas quelque motif secret d'intervenir, de vous indisposer contre l'abbé Gilbert...

--Il est notre ami. Cette explication me suffit, inutile d'en chercher une autre...

--Un ami dévoué en effet, une belle âme. Vous avez raison de vous fier à lui, les yeux fermés. Pauvre Adrien! Tenez, ouvrez-les un moment, vos yeux, pour lire ces lignes. Vous les refermerez après, si vous voulez.

Claire avait tiré le billet du vicomte de sa poche, elle le donnait à M. de Favaron.

--Ma première pensée, dit-elle, avait été de le déchirer sans le lire. Et je ne l'ai pas lu en effet; mais je ne l'ai pas déchiré non plus. Le voilà intact, tel que votre fidèle ami me le fit passer hier en voiture...

Adrien rompit le cachet, dévora les lignes accusatrices... Un peu démonté d'abord, il se rassurait bientôt, rendait le papier à Claire.

--Une frime, cette déclaration, dit-il; c'était concerté entre nous, une façon de vous ramener, de vous arracher à une mauvaise influence...

--Et les pressions de mains, et les baisers qu'on a essayé de me prendre, c'était aussi dans le programme? Tenez, vous me faites pitié, mon pauvre ami! Je suis bien bonne de vous écouter, de discuter avec vous. Quand on est incapable de se conduire, on n'a pas la prétention de gouverner les autres. Je vous ai laissé aller jusqu'au bout cette fois, parce que j'étais curieuse de voir où arriverait votre aveuglement. En voilà assez maintenant. Je n'avais jamais eu beaucoup d'illusions sur vous, au moins pensais-je que nous pourrions vivre en bons camarades. Et voilà qu'avant d'être mon mari, vous voudriez être mon maître! Vous me livrez sottement aux entreprises d'un vieux fat qui me compromet, qui essaie de me perdre, et quand je me réfugie dans l'amitié d'un brave garçon, quand je cherche mon salut dans la piété, vous vous mettez en travers, vous me soupçonnez, vous m'accusez presque de mal faire. Vous m'avez offensée cruellement; je sens que je ne vous pardonnerai jamais. Tout est fini entre nous, je vous rends votre parole et je reprends la mienne... Adieu, Monsieur de Favaron!

Claire, en même temps, avait pris la rampe de l'escalier qui conduisait à sa chambre. Avant qu'Adrien fût revenu de sa surprise, elle s'était réfugiée chez elle, avait fermé sa porte à double tour. Adrien l'implorait à travers la serrure:

--Claire? voyons, ce n'est pas possible. Vous ne pouvez pas me quitter comme ça. J'ai eu tort, je l'avoue; on m'avait monté la tête. Pardonnez-moi. Je lâche Viraben, vous me sacrifiez l'abbé Gilbert. Et tout est dit, tout est oublié.

La cloche du déjeuner sonnait, appelait la famille à la salle à manger. Des portes s'ouvraient dans le corridor; Madame Mériel, Bernard sortaient, s'informaient auprès d'Adrien du sujet de sa querelle avec Claire... Adrien expliquait à sa manière. Il s'était énervé à attendre sa fiancée, et alors...

--Tu n'as pourtant pas perdu ta matinée, farceur, insinuait Bernard, je t'ai vu de ma fenêtre étouffer deux absinthes chez Cazalas! C'est l'absinthe qui t'a monté à la tête...

--Mais que lui avez-vous dit, que lui avez-vous fait à cette chère enfant? insistait madame Mériel.

--Rien; rien de grave; une simple observation à propos du temps qu'elle passait à l'église...

--Et quel mal peut-elle y faire, à l'église?

--Aucun, assurément, aucun...

--Alors, pourquoi lui reprocher...? Vous avez eu tort, mon enfant. Et elle s'est fâchée, ma Claire?

--Si elle n'avait fait que se fâcher! Elle a rompu avec moi; elle m'a rendu ma parole.

--Lui avez-vous fait vos excuses?

--Je suis prêt à les lui faire encore.

Madame Mériel frappait à la porte de Claire.

--Tu entends, ma Claire, mon petit Clairon? disait-elle... Adrien se repent, il te supplie de lui pardonner. Allons, ouvre, ma chérie, viens déjeuner; l'abbé Resongle est invité. Tu sais qu'il n'aime pas attendre. Viens, cela s'arrangera au dessert.

--Et nous jouerons au tennis, après déjeuner, insista Bernard. Adrien n'est pas méchant, tu sais bien; il gaffe quelquefois, voilà tout. Veux-tu que nous le mettions au pain sec...?

--Je descendrai quand M. de Favaron sera parti, répondit enfin Claire; je ne veux plus le voir.

--Viens toujours; si tu ne veux pas le voir, on le fera manger à la cuisine.

L'abbé Resongle arrivait, parlementait à son tour à travers la porte...

--Claire, mon enfant, qu'est-ce qu'on me dit, que vous êtes brouillée avec Adrien? Quelque malentendu, sans doute...

Claire se taisait.

Et la cloche appelait de nouveau.

L'abbé Resongle tira sa montre:

--Midi et quart déjà. Cette enfant sera cause que nous mangerons le gigot trop cuit.

Il s'arrêta pour humer l'odeur qui montait de la cuisine.

--Il me semble que ça sent le brûlé. Qu'en pensez-vous, mes amis? Si nous nous mettions à table? L'enfant prodigue reviendra.

--Jamais! répliqua nettement Claire; jamais, tant que M. de Favaron sera là. S'il a quelque délicatesse, il sait ce qui lui reste à faire...

--Quel contre-temps! soupira l'abbé Resongle. Je sens que cette malheureuse histoire m'a déjà coupé l'appétit. Déjeunons cependant, si vous m'en croyez. Claire réfléchira pendant ce temps et nous jugerons mieux de la situation, quand nous aurons repris des forces. _Primo vivere!_ Nous délibèrerons ensuite!

XXI

En entrant à l'église, à l'heure de sa visite quotidienne au Saint-Sacrement, Gilbert aperçut Claire agenouillée, en prières devant l'autel de la Sainte Vierge. Priait-elle vraiment? Elle pleurait. Gilbert ne pouvait pas voir sa figure qu'elle cachait dans ses mains, mais sa douleur se trahissait dans le frisson de sa nuque, secouée par les sanglots.

Gilbert s'agenouilla pas loin d'elle; mais ses lèvres seules articulaient les oraisons habituelles. Sa pensée était toute au spectacle de cette affliction dont il ignorait la cause. Pauvre Claire! Qu'avait-elle à se désoler ainsi, que lui avait-on fait? Il souhaitait et il craignait de l'apprendre. Qu'allait-elle lui dire? Elle pleurait toujours. Il percevait distinctement ses soupirs; il assistait à l'orage de ce coeur bouleversé. Et l'orage peu à peu se communiquait à lui, vibrait en écho dans sa poitrine. Un élan de pitié le sollicitait à se lever, à se porter au secours de cette âme en peine.

Ce fut Claire qui se leva brusquement, qui alla vers lui.

--Excusez-moi, dit-elle; il faut que je vous parle.

Gilbert était debout devant elle.

--Je vous écoute, dit-il en s'inclinant.

Elle le regardait, comme égarée, avec des yeux encore baignés de larmes et un frémissement de ses lèvres gonflées, contractées par la montée des sanglots qu'elle ne parvenait pas à étouffer.

--Je suis bien malheureuse, balbutia-t-elle après un silence. Puis rapidement, à voix basse: Adrien m'a fait une scène. Il a osé me reprocher mon amitié pour vous, il m'a menacée, il m'a insultée. J'ai rompu avec lui... Et maintenant, j'ai tout le monde contre moi. Ma mère, Bernard, tous. Ils veulent que je lui pardonne, que je me réconcilie. Jamais! Je ne veux plus le voir... Ah! que faire? Mon Dieu! que faire? Je n'ai plus que vous, monsieur Gilbert; conseillez-moi, sauvez-moi!

--Vous devriez plutôt vous adresser à l'abbé Resongle, suggéra Gilbert; il est l'ami de votre mère. Elle fera ce qu'il voudra.

--L'abbé Resongle? Inutile. Il est tout Favaron. Si je l'écoutais, j'aurais déjà pardonné. Et savez-vous la raison qu'il me donne? Il dit--j'ai honte de vous le répéter--il dit qu'après trois mois de fiançailles, je ne suis plus libre de remercier Adrien. On nous a trop vus ensemble; personne ne voudrait de moi, si je lui signifiais son congé. Est-ce vrai?

--Le monde est méchant, Mademoiselle; peut-être avez-vous été quelquefois imprudente...

--Alors, vous aussi, vous me condamnez; c'est trop fort! Je ne peux pas le croire. Je vous en prie, mon ami, dites-moi bien vite que l'abbé Resongle se trompe, que je ne suis pas compromise. Rassurez-moi. Je suis une brave fille, n'est-ce pas? Vous m'estimez, vous m'aimez; je n'ai pas démérité de vous...

--Certes, Mademoiselle, je vous estime et je vous plains... répondit Gilbert. Mais mon opinion est bien peu de chose. Ah! si je pouvais vous être utile!

--Vous le pouvez, mon ami. Votre présence m'a déjà fait du bien. J'avais perdu la tête. Savez-vous ce que je demandais à la sainte Vierge, là, tout à l'heure? Eh bien! je lui demandais de me faire mourir, plutôt que de me laisser reprendre par Adrien...

--Mourir? quel enfantillage! Mourez au monde plutôt, affranchissez-vous, fiancez-vous avec Dieu. Personne n'aura rien à dire ainsi, ni votre mère, ni l'abbé Resongle. Et pour vous ce sera le bonheur définitif. Vous m'avez dit une fois, je m'en souviens bien, que vous aviez la vocation...

--Hélas! ce n'était qu'une parole en l'air; j'ai bien peur de n'être pas appelée. Non, vraiment; Dieu est trop loin de moi; je suis trop loin de lui, si vous aimez mieux... J'aurais besoin d'un maître plus à ma portée, d'un coeur d'homme sur lequel je m'appuierais...

--Libérez-vous d'abord de votre engagement, Mademoiselle; débarrassez-vous de M. de Favaron. Et alors... il y a encore dans le siècle des jeunes gens sérieux, de bons chrétiens. Il y en a sûrement dans vos relations, dans votre monde. L'expérience que vous venez de faire vous a instruite. Vous saurez choisir...

Claire secoua la tête.

--Mon choix est fait, dit-elle; elle hésita un moment, puis à voix plus basse: malheureusement celui que j'aime n'est pas libre... du moins il va cesser de l'être...

Gilbert n'osait pas comprendre.

--Vous n'y êtes pas? reprit Claire. Inutile alors de m'expliquer davantage.

Son trouble, son regard de tendre inquiétude en disaient plus que des paroles. Gilbert se taisait, suffoqué. Il essaya de se reprendre.

--Si vous le voulez bien, Mademoiselle, dit-il, nous causerons de cela plus tard... et ailleurs... L'endroit me semble mal choisi...