Le vœu d'être chaste: roman

Part 7

Chapter 73,797 wordsPublic domain

--Vous prenez tout en riant, on ne peut pas causer sérieusement avec vous.

--Vous voulez que je sois sérieuse? Tenez, ça vient; ça y est maintenant. Je vous écoute.

--C'est que, je ne sais comment vous dire... Voyons, est-ce que vous ne trouvez rien à reprendre à la vie que vous menez depuis quelques jours... depuis l'arrivée de Monsieur de Viraben? Je ne suis peut-être pas un très bon juge de ce qui est bien ou mal au point de vue du monde. C'est en chrétien que je vous parle. Il me semblait, à moi, que les fiançailles étaient une espèce de sacrement.

--Un sacrement? Comme vous prenez les choses! Et vous trouvez que je ne suis pas une fiancée suffisamment canonique... Je vous scandalise, mon cher abbé. Encore faudrait-il savoir comment. C'est mon amitié avec monsieur de Viraben qui vous choque, sans doute. Elle est pourtant bien innocente. Monsieur de Viraben est un camarade d'Adrien, il me traite en camarade, voilà tout. Adrien ne s'en formalise pas; je ne vois pas pourquoi vous seriez plus ombrageux que lui.

--Vous avez raison, Mademoiselle, mettez que je n'aie rien dit. Cependant mon opinion n'est pas seule en cause. J'ignore ce que les gens de votre monde pensent de votre intimité avec Monsieur de Viraben. Tant mieux si ces bonnes langues vous ont épargnée. Elles ne sont pas indulgentes d'habitude. Mais j'ai eu occasion d'entendre parler les gens du village...

--Qui ça? Monsieur Sudre, le pharmacien, le capitaine Guitalens? Belles autorités! L'opinion de Bazerque! Si vous pensez que ça me trouble... En voilà assez sur ce sujet, mon cher abbé, et même trop. Vos intentions sont excellentes, je veux le croire, mais vous auriez aussi bien fait de garder ça pour vous.

--Je me tais, Mademoiselle. C'est une affaire à régler entre vous et votre conscience...

--Et, justement, vous auriez pu la laisser tranquille, ma conscience; elle ne me reprochait rien. Pour un peu de plaisir que j'ai pris, pour un doigt de cour qu'on m'a fait, ce n'était pas la peine de me suggérer des scrupules. Avec ça que ma vie a été si gaie jusqu'ici! Et une fois mariée, je sais ce qui m'attend. Adrien a fait la fête, lui; il s'en est fourré jusque-là. Il ne demandera qu'à rester tranquille. La chasse dans la journée, le soir sa pipe et ses pantoufles. Une jolie perspective!

--Amusez-vous donc, Mademoiselle, puisque vous ne voyez pas de meilleur emploi à faire de votre âme immortelle...

Claire se taisait. La tête inclinée un peu, entre ses cils baissés, elle dévisageait Gilbert. Sa véhémence l'étonnait. Quelle chaleur il mettait à la sermonner, quelle passion! Et son air était d'accord avec ses paroles: un air grave, une figure enthousiaste. Dans le tourbillon qui l'emportait, elle l'avait oubliée, cette figure, elle l'avait oubliée pour d'autres moins intéressantes. Etourdiment, elle avait écarté d'elle cette amitié qui s'était offerte, qui s'offrait encore; car, elle le sentait bien, ce farouche censeur, elle n'avait qu'un mot à dire pour le reprendre. Et alors ce serait une autre vie devant elle, une autre intimité: une vie, une intimité meilleures... Claire continuait à regarder Gilbert, et, à mesure qu'elle le regardait, les raisons de changer, de revenir à lui, lui paraissaient plus pressantes.

--Eh bien, non! dit-elle, brusquement décidée. Après ce que vous venez de me dire, je n'aurais plus le même goût à m'amuser. Vous m'avez gâté mon plaisir. Malgré moi, je ne serais plus tranquille. Je ne suis pas si mauvaise que vous le pensez, Monsieur l'abbé. Rappelez-vous, au moment de la procession... vous m'aviez presque convertie; je devenais dévote. Et puis vous m'avez lâchée... oh! lâchée indignement. Monsieur de Viraben est venu, et alors... Je suis fabriquée ainsi, voyez-vous; toute l'une ou toute l'autre.

Gilbert ne pouvait pas lui dire pourquoi il s'était détourné d'elle; mais il revit aussitôt telles qu'il les avait aperçues le soir de la procession, à travers le transparent lumineux, les deux figures accolées, cette vilaine image de sensualité qui l'avait révolté contre Claire... Il s'excusa vaguement.

--Je n'avais pas la charge de votre conscience, dit-il; seul, l'abbé Resongle...

--L'abbé Resongle? Il serait le premier à se moquer de mon emballement, s'il me voyait trop prompte à me convertir; il m'enverrait danser. Il ne me confesse que d'une oreille, le brave homme; il connaît si bien tous mes péchés, qu'il ne m'écoute plus. Vrai, il s'endort dessus quelquefois; il ronfle. Ce n'est pas l'abbé Resongle qu'il me faudrait, c'est vous...

--Mais comment, à quel titre? Je ne peux pourtant pas vous confesser, Mademoiselle.

--Vous pouvez me diriger tout au moins. N'êtes-vous pas mon ami, l'ami de mon âme? Tenez, je sens que cette minute est décisive. Dépêchez-vous de me prendre pendant que je me donne. Vous verrez comme je serai docile, comme je serai sage... Voulez-vous essayer? Je me suis fâchée tout à l'heure quand vous m'avez parlé de M. de Viraben; mais, au fond, je sentais bien que vous étiez dans le vrai. J'ai été un peu légère avec lui. Sauvez-moi, mon ami; tirez-moi de ses griffes...

--Alors ce bal à Radegonde? interrogea Gilbert.

--J'y renonce, si vous consentez à vous charger de moi. C'est dit, c'est juré, n'est-ce pas?

--Dans la mesure où les convenances...

--Pas de mesure, pas de convenances. Est-ce que ces choses-là existent dans le royaume de Dieu? A ce soir, mon ami. Ce soir vous verrez une nouvelle Claire. Vous viendrez, n'est-ce pas? M. de Viraben va faire une tête...

L'abbé Nohèdes se levait. Claire prit une touffe de roses qui trempait sur sa cheminée dans un cornet de cristal.

--Tenez, lui dit-elle. Ce n'est pas pour vous; c'est une commission que je vous donne, une commission pour la Sainte-Vierge. Vous mettrez ces roses sur son autel. Et vous lui direz ceci de ma part: Claire revient. Elle comprendra.

XVI

L'abbé Gilbert put le constater le soir même, en entrant dans le salon de Mériel; Claire était revenue. Changement de costume, changement d'attitude: une robe de conversion, le corsage montant, la jupe unie, et la coiffure à l'avenant, des bandeaux presque plats accompagnant une figure calme, qui s'essayait au recueillement.

Maman Mériel et l'abbé Resongle, enfoncés dans leur bézigue, ne prenaient pas garde à ces nuances, Adrien et Bernard pas davantage, occupés tous les deux, selon leur habitude, à transvaser coup sur coup le flacon de chartreuse dans leurs petits verres. Mais elles n'avaient pas échappé à M. de Viraben qui se creusait la cervelle à en deviner le motif. Très intrigué, il s'employait à dérider Claire, et il y travaillait à sa façon avec la liberté d'allures, le ton camarade qu'elle lui avait laissé prendre avec elle. Mais ses tentatives rataient l'une après l'autre. D'un regard, d'un silence, Claire coupait son élan, le remettait à sa place. Et elle envoyait la mortification de son ancien flirt avec un sourire, en hommage à l'abbé Gilbert. M. de Viraben avait l'air décontenancé, piteux. Et cet air ne lui allait pas du tout. Sous les grâces défrisées du vieux beau, l'âge se trahissait alors, le sourire forcé tournait en grimace, la patte d'oie accusatrice bâillait tristement aux tempes...

Claire prenait un plaisir étrange à constater ces déchéances. La disgrâce actuelle de M. de Viraben lui semblait une juste expiation des succès trop faciles qu'il avait eus auprès d'elle. Toute à son nouveau caprice, elle ne pardonnait pas au camarade d'Adrien de lui avoir inspiré un engouement qui lui paraissait maintenant si peu justifié. Où avait-elle l'esprit, où avait-elle les yeux pour avoir subi un pareil ascendant, pour avoir hésité une minute entre l'amitié d'un Gilbert et le flirt d'un Viraben, entre l'agitation mondaine si futile, si décevante où l'avait initiée le vicomte, et la vie spirituelle dont le séminariste allait lui ouvrir l'accès? Qu'étaient-ce auprès de l'abbé Nohèdes, les fades poupées avec qui, depuis quinze jours, elle se trémoussait en cadence? Adieu, chers, adieu! Dédaigneuse, elle signifiait leur congé à ces fantoches. Adieu! les chevaliers du gardénia, adieu les petits camarades d'un quart d'heure, les compagnons de valses à qui elle avait donné le bout de ses doigts, un peu de sa chair nue à frôler. C'était d'autres caresses, d'autres intimités qu'elle souhaitait maintenant: caresses d'esprit, intimités d'âme. La dévotion lui apparaissait comme un changement de décor, un horizon tout blanc, un pays de pureté et de douceur où ils allaient, Gilbert et elle, péleriner, la main dans la main.

Comment ce nouveau rêve, cette brusque toquade s'arrangerait-elle avec ses rapports de famille, avec ses engagements de fiancée, elle ne s'en inquiétait pas, elle ne voulait pas le savoir. Son unique souci était de rompre avec le passé, de se débarrasser au plus tôt du seigneur de Laplagnole.

En le reconduisant, comme elle avait l'habitude de le faire, au seuil de la porte, pendant que--non sans quelque raideur dans les articulations--il enfourchait sa bicyclette, elle lui envoyait, d'un geste de sa petite main cet: «Adieu, cher!», où se résumait son âme, la petite âme sérieuse et sincère qu'elle avait ce soir-là.

Dès le lendemain s'inaugurait sa vie nouvelle, sa vie à l'église. Elle y venait le matin, elle y revenait l'après-midi, elle y retournait le soir. Elle y faisait ses prières, sa méditation, son chemin de croix, sa visite au Saint-Sacrement. Elle y était comme chez elle. La chapelle de la Sainte-Vierge qui lui servait d'oratoire était presque la propriété des Mériel, qui, de temps immémorial, l'entretenaient à leurs frais. Elle s'installait là, aussi à l'aise que dans sa chambre. Confortablement assise sur sa chaise, agenouillée sur son prie-dieu, un prie-dieu à elle, capitonné avec un coussin et un accoudoir brodé à son chiffre, elle entrait en conversation avec la Sainte-Vierge de l'autel, une N.-D. de Lourdes qui était quasiment un bibelot de famille, ayant été offerte à la fabrique par sa mère, le jour de sa première communion.

La Sainte Vierge et Claire s'entendaient très bien. Claire prenait à coeur ses pieuses pratiques. Après la passade de frivolité qui les avait interrompues, elles avaient pour elle un attrait de nouveauté, une pointe d'émotion où elle retrouvait ses émotions, ses ferveurs anciennes. Elle se plaisait à ce retour, elle avait une satisfaction délicate à se refaire toute petite, toute humble, toute innocente, à dévêtir la livrée du siècle, à rejeter son enveloppe de mondaine. Et à cette toilette de son âme, à cette toilette à rebours, elle mettait encore une coquetterie inconsciente. Ce n'était pas pour elle seulement, ni même pour Jésus qu'elle se démarquait ainsi, c'était pour l'abbé Nohèdes.

Pendant que Claire s'appliquait à ces exercices, l'abbé arrivait, échangeait un salut muet avec elle, allait s'agenouiller dans sa stalle. Leurs regards se croisaient un moment, se détournaient pour se rejoindre encore.

Leurs âmes ne se quittaient pas. Gilbert priait pour Claire. Sa piété s'exaltait à la pensée d'avoir été choisi pour la ramener à Dieu. Et Claire était le bon élève, l'écolier docile sous le regard du Maître; elle piochait son _Imitation_, sa _Journée du Chrétien_, comme le collégien sa version ou son thème, moins pour le thème ou la version que pour les bons points en perspective.

Les exercices dévots en se succédant modifiaient leurs attitudes. Gilbert se levait de sa stalle, se prosternait en adoration devant le tabernacle; Claire faisait son chemin de Croix. Et elle avait jusque dans sa ferveur une élégance d'attitudes, une manière à elle de glisser sur les dalles, d'écarter les plis de sa robe en pliant les genoux, d'incliner la tête ou de la relever vers les saintes images, qui donnait des distractions à Gilbert.

Une fois la semaine, le samedi, elle s'occupait à renouveler les fleurs dans les vases de l'autel. Le jardinier des Mériel en brouettait toute une brassée, et l'abbé Nohèdes aidait la jeune sacristine à les disposer en bouquets. C'était toute une après-midi de causerie à demi-voix, de gaieté discrète, dans le recueillement du sanctuaire. L'abbé s'employait aux gros ouvrages, il égalisait les tiges, coupait les fleurs mortes, charriait sur les degrés du tabernacle les bouquetiers énormes lourds du poids des tournesols et des asters. Claire s'ingéniait à combiner les couleurs, à les assembler selon les affinités que lui révélait une délicate esthétique. Le parfum capiteux et triste des floraisons d'automne, l'odeur des verdures coupées, l'arome délicat des héliotropes et des verveines, imprégnait leurs doigts, flottait autour d'eux en une douceur voluptueuse. Et leurs jeunes visages, animés par le travail, égayés par la liberté d'une camaraderie permise, se souriaient à travers le fragile édifice des pétales qui s'effeuillaient dans leurs mains, s'en allaient en pluie fraîche sur la moquette du tapis.

Quand le paysage de l'autel était composé, Claire ouvrait l'harmonium, essayait quelques accords. Depuis la démission définitive de M. Béquine, l'organiste, elle avait dû se charger d'accompagner au lutrin, de jouer à la grand'messe et aux vêpres dans les intervalles du plain-chant. L'abbé Gilbert la guidait dans le choix, dans l'interprétation des morceaux. C'étaient des motifs de Schumann, de Mendelssohn, des mélodies pour eux, et tant pis pour les autres, s'ils ne savaient pas les entendre.

Ces répétitions en tête à tête étaient un ravissement. Grâce à la transposition de la musique, une confusion se faisait du divin à l'humain. L'amour de Jésus et l'amour de la créature parlent à peu près la même langue, éveillent des sentimentalités presque pareilles. Délicieux équivoque où se complaisait la nouvelle convertie.

L'abbé Nohèdes devait l'avertir de l'heure, et avertie, elle prolongeait les adieux, s'attardait à des consultations inutiles. Elle s'en allait enfin, pleine de son rêve, insensible au contact de la vie réelle. Le soir, dans le salon familial, autour de la table à jeu, l'émotion persistait encore, l'innocente complicité continuait entre les deux amis. A travers les platitudes de la conversation, les mots d'esprit de M. de Viraben, les plaisanteries d'usage, suggérées par le bézigue, Claire écoutait en idée les propos de l'après-midi, les confidences échangées au pied de l'autel. Gilbert lui-même, quelque effort qu'il fît, avait peine à descendre de ces hauteurs mystiques. Un regard plus profond, une parole plus grave lui échappait, évoquait pour Claire et pour lui le pays, le monde de l'au-delà où ils venaient de vivre ensemble.

XVII

Cependant la dévotion de Claire déconcertait le petit monde des Mériel.

--Cette enfant ne peut rien faire avec mesure, soupirait madame Albanie.

--Qu'est-ce qui la prend? se demandait Bernard. La voilà toquée du bon Dieu, maintenant. Oh! je suis bien tranquille, d'ailleurs; ça lui passera...

--Quand l'abbé Gilbert sera rentré au grand séminaire. C'est cet enragé-là qui lui a tourné la cervelle, ricanait le vicomte.

--L'abbé est un homme instruit et un bon chrétien; sa société ne peut être que profitable à mademoiselle Claire, ripostait l'abbé Resongle, qui n'aimait pas à entendre mal parler du clergé.

Il ne se gênait pas d'ailleurs pour taquiner sa pénitente:

--Combien de fois à l'église depuis ce matin? l'interrogeait-il. Vous savez que Séguélanette, la sacristine, est jalouse de vous; elle finira par m'envoyer sa démission comme cet excellent M. Béquine.

--Séguélanette est bien âgée, répliquait Claire; c'est tout ce qu'elle peut faire, de veiller au linge de l'autel. Vouliez-vous que je laisse les bouquets pourrir dans les urnes? Il ne manque pas de fleurs au jardin.

--Mes malheureux héliotropes! se lamentait madame Mériel. Moi qui les soignais comme la prunelle de mes yeux! Et maintenant ma corbeille est saccagée.

--Si les corbeilles de madame votre mère ne vous suffisent pas, celles de Laplagnole sont à votre disposition, Mademoiselle, proposait ironiquement M. de Viraben; les massifs même et les bosquets, s'il vous plaît de transformer l'église en jardin d'hiver.

Le vieux beau se refusait à prendre au sérieux la dévotion de Claire. Pour innocent qu'eût été leur flirt jusque-là, il lui semblait qu'il lui avait donné des droits sur elle. Leur manège avait été un peu loin pour s'arrêter si court; une ou deux fois même, il avait cru comprendre qu'on ne lui aurait pas su mauvais gré d'oser davantage. Il est vrai que, la minute après, l'enfant se ravisait, reprenait sa distance. Sans pruderie, avec un jeu discret de parades et de ripostes, elle déjouait ses assauts, le remettait gentiment à sa place. Et c'était à recommencer. Le vicomte ne savait trop que penser de ces avances, ni de ces reculades. C'était comme une figure de quadrille imprévue, où l'impeccable cavalier, le conducteur de cotillon, s'embrouillait, perdait le peu de psychologie qu'il avait acquise dans le monde où l'on danse. Cette Claire le déconcertait, tantôt sage et tantôt casse-cou, selon que ça lui chantait. Et maintenant, voilà qu'elle s'avisait d'être dévote. Pourquoi? Il avait d'abord expliqué la chose à son avantage. Cette froideur subite de son amie, quand il essayait de reprendre la conversation avec elle au point où ils l'avaient laissée, ce n'était sans doute que les dernières convulsions d'une vertu chancelante qui se réfugiait en Dieu pour lui échapper. Mais cette hypothèse, flatteuse pour son amour-propre, ne résistait pas à l'épreuve. La vérité s'imposait. La sagesse de Claire tenait bon. L'abbé Nohèdes triomphait sur toute la ligne. Quelle mortification pour Viraben! Dans son dépit d'amoureux évincé, il se reprochait de n'avoir pas poussé plus vivement ses avantages, de s'en être tenu aux menus profits, aux dérisoires à-comptes. Nigaud! qui avait laissé l'occasion s'échapper, glisser de ses doigts.

Cette aventure mettait son catholicisme à une rude épreuve. Le mieux pensant des hommes en fut pendant quelques jours le plus impie. Il en voulait à l'abbé Nohèdes, il en voulait presque au bon Dieu de lui avoir pris son bien, il s'en prenait à son ami Adrien--son ami?--de n'avoir pas su défendre sa fiancée contre les entreprises du séminariste.

Puis, ce moment de mauvaise humeur passé, il se trouva plus misérable encore. Il avait cru désirer Claire, et voilà qu'il l'aimait maintenant. Un Viraben imprévu, un Viraben sentimental éclatait brusquement à travers l'autre, le Viraben au monocle, impassible et correct. Amoureux à son âge, mauvaise affaire! Le vicomte s'enfermait en tête à tête avec son miroir; mais ce confident ne lui disait rien de bon. Il se remémorait alors pour prendre courage ses anciens succès, ses bonnes fortunes d'antan, il recensait de vieilles écritures, des photographies éventées. Pauvres consolations!

Le beau Viraben souffrait et il s'étonnait de souffrir. Lui qui n'avait connu jusque-là que des soucis de santé ou d'argent, une culotte au cercle, un commencement de gastrite, il n'en revenait pas d'avoir gâté sa vie pour les beaux yeux d'une demoiselle de campagne. Il constatait son mal et il s'y abandonnait. Il savait ce qui l'attendait à Bazerque et il fallait qu'il se soumît chaque jour à cette épreuve, qu'il renouvelât la certitude de sa disgrâce.

Aux heures où il ne pouvait pas voir Claire, son unique bonheur était de parler d'elle avec Adrien. Les deux amis ne se quittaient plus. Ils se plaignaient l'un à l'autre de leur commune infortune. Adrien ne reconnaissait plus sa fiancée. Elle, si bon enfant, si complaisante à ses habitudes bonnes ou mauvaises, est-ce qu'elle ne taxait pas ses petits verres, maintenant? Et si elle l'avait fait par amitié encore! Mais ce n'était qu'une consigne. Elle obéissait aux instructions de l'abbé Nohèdes.

--Un fanatique, cet abbé! s'exclamait Adrien.

--Un intrigant! répliquait Viraben.

--Il est en train de la brouiller avec moi.

--Avec nous... Car, enfin, je ne lui ai rien fait, à ta fiancée... soupirait le vicomte.

--Dis que tu l'as comblée...

--Et tu vois comme elle me traite. Elle ne me laisse rien passer. Pas le plus petit mot pour rire. Ça devient funèbre, chez ta future belle-mère, mon pauvre ami. On se couche comme les poules. Un de ces soirs, je vous trouverai tous occupés à réciter le chapelet... Une jolie vie que tu vas mener là, quand tu seras marié, entre ces femmes et ces prêtres!

--C'est vrai qu'on s'ennuie à pleurer. Si nous filions à Toulouse, si nous nous donnions de l'air pendant quelques jours?

Mais Viraben était d'avis de rester. Il serait imprudent de laisser le champ libre à l'abbé. Il n'avait pris que trop d'influence sur mademoiselle Mériel.

--Que le bon Dieu le patafiole! s'exclamait Adrien.

--Il ne le patafiolera jamais assez, répliquait le vicomte. Sais-tu que tu aurais le droit de le remettre à sa place... le droit et le devoir. Il abuse vraiment, cet homme! Une visite de loin en loin, je ne dis pas. Chez les gens comme nous, à la campagne surtout, on ne peut pas faire autrement que de recevoir quelques prêtres. Si ces prêtres sont discrets, s'ils sont âgés surtout, il n'y a pas d'inconvénient. Tiens, l'abbé Resongle, par exemple... Il est un peu crampon, je ne dis pas; mais quel brave homme! Il comprend tout, il excuse tout; il sait vivre. Tandis que l'autre, avec son air grave...

--Je ne m'y fierais qu'à moitié à son air grave, articulait Adrien.

--A moitié, c'est encore trop. Il vous a une façon de regarder les femmes, quelque chose d'en dessous...

--Ah! le vilain tartufe!

--Tartufe! tu l'as dit... Je ne sais pas si tu as bien suivi son manège. Il travaille à isoler Claire; il cherche à nous faire fuir la maison.

--C'est vrai; tout à l'heure encore, j'ai failli donner dans le panneau.

--Tu pars, nous partons... et sitôt que nous avons tourné le dos, il arrive. Si nous restons, d'ailleurs, il a la ressource de l'église. Très commode, l'église! Il n'y a jamais personne. On est sûr de ne pas nous y rencontrer, en tout cas...

--Et tu supposes que Claire et l'abbé s'y rencontrent?

--Je ne le suppose pas; j'en suis sûr. On commence même à jaser de leurs rendez-vous... Bien à tort, sans doute; mais enfin, les apparences... Donc, pas de déplacement, pas de fugue à Toulouse, concluait Viraben. Nous ne bougeons pas.

--Et l'abbé n'a qu'à se bien tenir. Je l'ai dans le nez cet individu. Au premier geste, au premier mot suspect, je lui règlerai son compte.

--Ne nous emballons pas, mon ami. Veillons au grain; cela suffit. Tu n'as pas envie de te brouiller avec ta future belle-mère, j'imagine...

--Que diraient mes créanciers? soupira le fiancé de Claire.

--Tu tiens le bon bout, d'ailleurs; il s'agit de ne pas le lâcher... Bernard est dans ton jeu, n'est-ce pas? Tu n'as qu'à serrer Claire de plus près, à ne pas laisser prendre ta place... Je serai là, sois tranquille; avec ta permission, je lui ferai même un doigt de cour, à cette ingrate. Il faut la désensoutaner, la remettre dans le train. A nous deux, que diable! nous en viendrons bien à bout du séminariste.

XVIII

Sur les instances de son fiancé, Claire avait consenti à faire une promenade d'après-midi en charrette anglaise, avec le vicomte. Adrien tantôt devant, tantôt derrière, les accompagnait à bicyclette. Elle était gaie, ce jour-là, la petite Mériel. Très sûre d'elle, indulgente aux autres, elle était en veine de malice légère, d'amusement puéril.

Le vieux beau se félicitait de cette débonnaireté soudaine. Retour de coquetterie, peut-être. Et dès le premier kilomètre, enhardi, il abusait du tête à tête pour ouvrir son coeur à Claire, lui raconter son chagrin. Il conduisait en même temps, et ses explications alternaient avec les avertissements qu'il était obligé de donner à sa bête un peu rétive.

--Que vous ai-je fait, disait-il, pour me traiter si mal? Pas un mot d'amitié depuis quinze jours! Si vous saviez comme votre indifférence me fait souffrir!--_Pull hope!_--Depuis que vous m'avez abandonné, je ne vis plus; je suis comme un corps sans âme. _Aoh!_