Part 6
--Ma robe, ma robe!... Mais dites donc l'ami, vous qui faites le prêcheur, est-ce que votre robe vous empêche d'aller tous les soirs jouer au bézigue chez madame Mériel? Prenez garde, mon cher Nohèdes. Pour être mieux habillée, la tentation n'en est que plus dangereuse. Elle est jolie, mademoiselle Claire, et elle n'a pas froid aux yeux, autant qu'il m'a semblé. Elle s'ennuie à Bazerque et son fiancé est un assez piètre compagnon. Il n'a pas fait de la prison comme mon compère Capirol--oh! huit jours seulement pour une batterie à l'auberge, et il avait eu la main un peu lourde--mais il ne vaut pas beaucoup plus cher, le futur gendre de madame Albanie: un coureur, un ivrogne, et la dégaine d'un imbécile avec ça. Mademoiselle Claire ne doit pas avoir beaucoup d'agrément avec lui. Et vous êtes là, vous; soit dit sans vous offenser, vous y êtes plus souvent qu'à votre tour. Entre son galant officiel et vous, comment voulez-vous que la donzelle ne fasse pas la différence? Elle la fait, soyez-en sûr; sa petite tête travaille. Je ne vous ai vus qu'une fois ensemble; mais ça m'a suffi.
--Quelle idée!
--Je vous dis que ça y est. Je connais les femmes un peu mieux que vous, n'est-ce pas? La petite vous allongeait de ces coups d'oeil... C'était pendant qu'on tressait les guirlandes de buis pour la procession, chez madame Albanie. Vous travailliez côte à côte. Je l'ai vue faire, allez, elle se frottait à votre soutane comme une chatte...
--Assez, abbé Curvale, assez! Vous calomniez une honnête fille.
--La calomnier, moi? et pourquoi donc, s'il vous plaît? Parce qu'elle a le bon goût de vous préférer à son grand dadais de fiancé? Elle est libre après tout, et vous aussi. Vous n'avez pas prononcé vos voeux, que je sache. Le temps de laisser repousser la tonsure!
--Mais il n'y a rien, absolument rien, entre mademoiselle Mériel et moi, je vous le jure.
--C'est bon, je ne vous demande pas vos secrets. J'ai voulu seulement vous avertir. Méfiez-vous, si vous n'êtes pas encore amoureux; l'amour vous guette. Mais si vous succombez, comptez sur moi, disposez de moi; je suis votre homme...
L'abbé Nohèdes ne savait plus s'il devait se fâcher ou rire de ces offres de service. L'ingénuité de ce cynisme le désarmait.
--Je vous remercie de votre bonne volonté, dit-il; mais je n'en ai que faire. Mademoiselle Mériel ne pense pas plus à moi que je ne pense à elle. Votre imagination a fait tous les frais de ce mauvais roman. Laissons cela, je vous en prie. Parlons plutôt de vous; vous êtes sur la mauvaise pente, abbé Curvale. J'ai peur pour vous, peur et pitié. Venez me voir; je tâcherai de vous faire du bien à ma façon... Si bas que vous soyez tombé, vous pouvez remonter encore, reprendre votre aplomb. Venez, je prierai pour vous, en attendant.
Cahin-caha, la jardinière faisait son entrée à Bazerque. Comme elle passait devant la maison des Mériel, une croisée s'ouvrit au premier étage, la figure de Claire apparut.
L'abbé Curvale esquissa un sourire.
--Priez pour moi, soit, dit-il, mais ne négligez pas de prier pour vous.
XIII
Un soir, à l'heure du bézigue, Gilbert trouva un nouveau venu installé au salon, chez les Mériel, un monsieur entre deux âges, en tenue de bicyclette.
--Mon ami, M. le vicomte de Viraben, présenta Adrien de Favaron.
La petite figure en bec d'oiseau, falotte, avec un soupçon d'impertinence, s'inclina légèrement devant l'abbé, l'oeil clignotant sous la vitre du monocle.
Le nom du personnage n'était pas nouveau pour Gilbert. Il revenait à tout moment dans les propos d'Adrien, accolé à quelque souvenir de ses années toulousaines, à un incident de cotillon, à une affaire de duel, à un scandale de cabaret. M. de Viraben était connu, presque célèbre à Toulouse et aux environs, dans le monde où l'on s'amuse.
Il y tenait l'emploi d'homme à la mode, d'homme à bonnes fortunes. Ses cravates faisaient autorité; les jeunes cercleux attendaient l'inauguration de ses complets, de ses faux-cols, pour adresser leurs commandes au chemisier, au tailleur. La chanteuse qu'il applaudissait, debout à une fin d'acte à la sortie des fauteuils d'orchestre, la jeune femme dont il patronnait l'entrée dans le monde avaient chance de réussir.
Adrien avait débuté sous ses auspices, quand il était venu _faire son droit_ à Toulouse. Viraben l'avait abouché avec les usuriers les plus complaisants, avec les cocottes les plus en vue; il avait présidé à son premier duel, au dîner de crémaillère qu'il avait donné en mettant dans ses meubles la belle Anita, des Folies-Toulousaines... C'était son maître, c'était son dieu.
Mais que venait faire ce monsieur à Bazerque? Comment s'était-il décidé à un déplacement si vulgaire, à une époque de l'année où il est séant de figurer sur les listes d'étrangers à la montagne ou aux bains de mer?
L'explication était un bail à renouveler, quelques changements d'exploitation à introduire dans une ferme récemment héritée aux environs de Bazerque. Dès son arrivée dans le pays, en descendant du train, le vicomte s'était enquis de l'ami Favaron, et comme il ne l'avait pas rencontré chez lui, il était venu le relancer chez ses futurs beaux-parents. Et il s'excusait de son indiscrétion, il se levait déjà, prêt à se retirer.
--On se couche tôt à la campagne... souriait-il.
--Jamais avant dix heures, affirmait Claire. Et elle obligeait le vicomte à se rasseoir. On vous tient, on vous garde, ajoutait-elle.
--A condition que vous ne changiez rien à vos habitudes, acquiesçait M. de Viraben. Je gage que vous alliez faire la partie, quand je suis arrivé. La table est prête et Monsieur le curé est impatient de battre les cartes. Le bézigue, peut-être? Très passionnant, le bézigue. Cependant, pour ce soir, on pourrait peut-être... Avez-vous quelques jeux de whist, vieux ou neufs... peu importe. Oui? Eh bien alors, je propose d'organiser un petit _tata_... pardon, un baccarat. Oh! le baccarat des familles à un sou la fiche.
--Un sou? mais c'est énorme! objecta en riant Mme Mériel; et puis, nous n'avons pas de fiches.
--Les haricots feront l'affaire: la fiche agricole!
Claire battait des mains, excitée, heureuse. L'arrivée du vicomte faisait événement dans sa vie. Il était comme l'annonciateur de ce monde brillant dont son mariage allait lui ouvrir les portes, de ce pays du plaisir, vers lequel s'élançait, toutes voiles dehors, son rêve, à demi émancipé déjà, de petite bourgeoise de campagne. Elle n'avait d'yeux, elle n'avait d'oreilles que pour M. de Viraben. Il l'avait associée à son jeu et leurs visages se frôlaient, leurs doigts se mêlaient à tout moment, en maniant, en relevant les cartes. Le vicomte tenait la banque. Claire s'était chargée de payer les tableaux, et quand les haricots montaient en tas devant elle, après un bel abattage ils s'amusaient à chercher l'emploi de leurs bénéfices.
--Il y en a au moins pour quarante sous! s'exclamait l'ami d'Adrien. Qu'allons-nous faire de cette fortune? Vous ne vous laissez pas tenter, Monsieur l'abbé? demandait-il à Gilbert qui les regardait faire.
--Monsieur l'abbé est bien trop sérieux, expliquait Bernard Mériel. Il méprise le jeu. Il fait semblant de s'intéresser à la partie, mais je suis sûr qu'il récite son chapelet en dedans...
--Monsieur l'abbé est simplement un ignorant, répliquait Gilbert; il travaille à s'instruire.
Gilbert s'instruisait en effet. Il cherchait à comprendre Claire. Cervelle légère, créature de nerfs et de caprice, il la connaissait telle et depuis longtemps; mais qu'elle se fût prise d'un goût si vif, si immédiat, pour cette caillette surannée de Viraben, qu'elle gobât ses fadaises, qu'elle s'esclaffât de rire aux plaisanteries que le vieux beau empruntait aux plus périmés almanachs, cela tout de même le déconcertait un peu. Et quel besoin de se jeter si ostensiblement à sa tête? Sans doute, Mme Mériel et l'abbé Resongle n'étaient pas des témoins bien incommodes, ni des juges bien redoutables. Bernard non plus, ni même Adrien, qui se rengorgeait comme d'un succès personnel du triomphe de son ami. Mais il était là, lui, et la petite emballée avait l'air de le narguer par moments, de l'obliger à s'apercevoir de sa toquade.
Cependant on avait servi le thé. Adrien avait demandé du punch, et comme il n'était pas assez fort à son gré, il l'additionnait d'alcool, se versait rasade sur rasade. Son optimisme débordait alors, il risquait des plaisanteries, hasardait des banco, pontait coup sur coup des quantités de haricots fabuleuses. Et comme il avait eu vite fait de perdre son enjeu, il jouait maintenant des hectolitres sur parole. Quand l'abbé Resongle, un peu ahuri de ses allures, donna le signal du départ, le vicomte avait gagné la récolte d'une année.
--Bonne occasion pour manger un _cassoulet_, disait-il, en prenant congé. Je vous invite tous demain matin à Laplagnole...
Mme Mériel s'excusait; elle avait une lessive en train. Mais elle consentait à laisser aller Claire et Bernard. Adrien, naturellement, était de la partie.
--On va s'amuser, bravo! s'exclamait Claire.
--Surtout, tâchez d'arriver de bonne heure, recommandait le vicomte. La baraque est à l'abandon depuis la mort de ma tante, et je compte sur vous pour tout organiser, Mademoiselle Claire. C'est vous qui serez la maîtresse de maison.
La vie de Claire changea brusquement à partir de ce jour-là. Le déjeuner à Laplagnole fut suivi de plusieurs invitations à Bazerque. Du village au château, les quatre amis ne faisaient qu'un chemin. Les négociations pour le bail à terme du domaine n'avançaient pas; plusieurs candidats avaient été successivement écartés. Puis ce fut un projet d'irrigation, une prise d'eau qui devait tripler le revenu des prairies. Et comme tout cela devait prendre du temps, M. de Viraben s'était décidé à faire venir ses chevaux et ses voitures de Toulouse. Le château quelque peu délabré avait reçu la visite des tapissiers; des meubles anciens, dénichés au galetas où les avait déportés la tante défunte, avaient changé l'aspect des salons; d'heureux élagages pratiqués dans les massifs du parc avaient ouvert des perspectives sur l'horizon des collines lauraguaises que couronnait, aux jours clairs, le feston des Pyrénées. On s'installait, on pendait la crémaillère dans un grand dîner suivi d'un bal champêtre où les châteaux du voisinage avaient été conviés. Puis ce fut un pique-nique aux Pierres de Naurouse, paysage recommandé dans les guides, et, bientôt après, une partie de pêche au canal. L'élan était donné. Les beaux fils, les belles madames du canton accouraient, émoustillés. Les couturières de Folgarde étaient réquisitionnées pour mettre au point les toilettes de l'année dernière. Un vent d'aimable folie passait sur tout le canton.
Elle ne s'ennuyait pas, la petite Claire. C'était des combinaisons à trouver, des modèles de costumes, de coiffures. Enfiévrée, elle chiffonnait des étoffes, feuilletait des journaux de modes, des albums du Bon-Marché. Le vicomte cherchait, combinait avec elle. Il était le bon conseiller, le guide infaillible, l'initiateur et l'arbitre. Le soir, au bal, Claire triomphait. Les amis d'Adrien, dragons permissionnaires à la moustache conquérante, conducteurs jurés de cotillons, papillonnaient autour d'elle. D'imposantes douairières, de vieilles fées royalistes descendues de leurs créneaux l'accueillaient, la cajolaient. On s'étonnait seulement un peu de son intimité affichée avec le seigneur de Laplagnole; on en chuchotait, on en souriait dans les coins. Décidément, c'était une fiancée bien nouveau jeu, cette petite Mériel, et Adrien de Favaron était un fiancé bien débonnaire. Bernard et lui, quels étranges chaperons pour une petite personne de ce tempérament! Adrien n'était là que pour la montre; il gardait la chaise de sa fiancée pendant les quadrilles, suppléait au besoin un valseur absent. La danse n'était pas son affaire; le meilleur de son temps, il le passait au buffet à ingurgiter les sandwiches et les rafraîchissements variés dont l'ami Viraben l'avait chargé de dresser la carte. Encore un peu novice pour aborder les manèges du flirt, Bernard, après avoir plastronné un moment dans quelque embrasure, avoir frôlé des épaules nues et respiré des gorges troublantes, allait tenir compagnie à l'ami Favaron. Les deux futurs beaux-frères en tenaient une dose à la fin de la soirée, quand le beau Viraben leur ramenait Claire, une Claire lasse et fripée, grisée de compliments et de valses. Et c'était avec des paroles pâteuses et des gestes mous, qu'ils la reconduisaient, qu'ils l'aidaient à remonter en voiture.
XIV
La fiancée d'Adrien se mourait d'ennui maintenant, les jours où elle était obligée de demeurer chez elle. Après les dissipations de la veille, après les heures agitées, pleines jusqu'au bord, pleines de riens, pleines de vide, mais de ce vide bruyant qui tinte comme un grelot, elle ne pouvait plus supporter la tranquillité de Bazerque. Tout lui semblait fané, décoloré autour d'elle. Oh! ces après-midi assoupies sur la monotonie du tricot, dans la clarté grise de la fenêtre, en tête à tête avec maman Albanie, quel supplice! Un mot de loin en loin, un bâillement étouffé, un soupir. Et de nouveau, l'accablement du silence. Le facteur passait, une charrette grinçait, lointaine sur la route, le tilbury du médecin tournait à l'angle de l'église; puis c'était la récitation lente d'un _pater_ marmonné par un mendiant au seuil de la cuisine. Puis rien. Le soir venait. La clarté baissait, faisait flotter les mailles du tricot; les maisons en face prenaient des visages de mortes; des pas se hâtaient sur la route plus blanche; on rentrait du travail; des bruits en agonie sortaient des seuils, s'en allaient vers le sommeil des campagnes.
Dans le crépuscule, en attendant la lampe, Claire fermait les yeux, revivait le plaisir d'hier, évoquait le plaisir de demain, absente déjà, partie en esprit vers le prochain bal.
Le lendemain venu, Claire partait, impatiente, après un baiser machinal à sa mère. Mme Albanie gardait la maison, occupée à ses prières, à son ménage. L'abbé Nohèdes s'arrêtait quelquefois en passant, s'informait de Mlle Mériel, s'étonnait de la solitude où elle laissait sa mère. Et la brave femme excusait l'absente. La maison était triste, les occasions de se divertir étaient rares à Bazerque, la pauvre enfant faisait bien d'en profiter, de se donner de l'air. Les soucis lui viendraient assez tôt, quand elle serait mariée. Adrien ne demandait pas mieux que de sortir et Bernard était enchanté du prétexte de chaperonner sa soeur pour se lancer dans le monde. M. de Viraben était là d'ailleurs et Mme Mériel se fiait à lui pour piloter sa fille. C'était un cavalier accompli, le seigneur de Laplagnole, un vrai gentilhomme.
L'abbé Resongle l'approuvait. Le loyalisme du vieux beau, son acquiescement aux bonnes idées, le rendait indulgent à ses tares de viveur. Quand le fond est solide, affirmait-il, qu'importe le reste? Tel quel, sa société valait mieux pour Adrien et pour Bernard que celle des compagnons de chasse, des camarades de café, qu'ils fréquentaient à Bazerque...
L'abbé Nohèdes soulevait quelques objections. Sans vouloir s'en prendre à personne, il se demandait pourquoi, en vertu de quelle morale, les fêtards du grand monde seraient plus intéressants, plus recommandables que les habitués des cabarets... L'alcool du champagne ou l'alcool de l'absinthe, c'était toujours de l'alcool.
--Tu as peut-être raison en théorie, mon cher abbé, ripostait le curé Resongle, mais vois-tu, tes balances sont trop justes. Où en serions-nous, grand Dieu, s'il fallait prendre tout au pied de la lettre? Le diable nous guette, c'est certain; bien fin qui lui échappe. Crois-tu que je ne me sois pas reproché plus d'une fois de priser ou de jouer aux cartes? Cependant je prise et je joue, de la même façon et pour les mêmes motifs que M. de Viraben s'amuse et que Claire danse. La créature n'est que péché, mon pauvre ami. Estimons-nous heureux si nous échappons au péché mortel.
L'abbé Nohèdes se taisait; mais il rongeait son frein. Comment une mère, un confesseur, s'aveuglaient-ils au point de ne pas voir le danger que courait Claire? Cette confiance en M. de Viraben pouvait les mener loin. Et qui sait où elle en était déjà, la pauvre écervelée? Car, sous prétexte de jeux innocents, de tennis et de contredanse, c'était un flirt en règle que poursuivait maintenant le vieux roquentin. Peut-être ne pensait-il pas à mal au début de sa liaison avec la fiancée de son ami. Il avait tourné autour par désoeuvrement, par habitude, pour ne pas laisser rouiller ses facultés de joli coeur, parce qu'elle était à son goût; et comment ne pas le lui dire?... Puis, comme ses manèges avaient aguiché l'enfant, comme il la sentait frémissante, emballée, il s'était intéressé au jeu, avait poussé ses avantages. Tant pis pour Adrien s'il ne gardait pas mieux son bien. On ne voulait pas le lui enlever, mais l'admirer seulement d'un peu près, le manier un moment. Il reprendrait ses droits, plus tard, il se dédommagerait dans la sécurité d'une possession officielle, du léger préjudice causé par des privautés sans conséquence...
En attendant, le flirt allait son train. Anxieux et muet, Gilbert assistait à ce spectacle. Chaque visite nouvelle du vicomte lui révélait un pas en avant sur la mauvaise route.
Il aurait voulu avertir Claire, lui crier casse-cou; le cri hésitait dans sa gorge. De quel droit aurait-il parlé? Et puis, était-ce bien uniquement son devoir de chrétien qui le poussait à intervenir, à sauver une âme en perdition? Gilbert se souvenait des insinuations de l'abbé Curvale, des méchants propos qu'il avait tenus sur lui et sur Claire, le soir où il le ramenait de la conférence; il avait protesté, il s'était fâché, et cependant sa conscience n'était pas tout à fait tranquille. Gilbert se taisait. Mais malgré lui le trahissaient la raideur, l'hostilité de son attitude. Claire et Viraben s'en étaient aperçus; ils s'en moquaient; Claire ouvertement, le vicomte en sous-entendus perfides; ils raillaient son fanatisme de réformateur, ses anathèmes contre les exercices mondains...
--Vous devriez nous faire une conférence là-dessus à notre prochaine vente de charité, proposait le vicomte: l'Eglise et la valse, le quadrille devant les saints conciles. Cela ferait un numéro sensationnel. Vous auriez un succès fou.
--Chapitre premier: du décolletage chez la femme chrétienne; le décolletage en pointe et le décolletage en carré... commentait Adrien de Favaron.
--En pointe, c'est permis, n'est-ce pas Monsieur l'abbé? interrogeait Claire en offrant au séminariste la jeune nudité de sa gorge.
--Le décolletage devrait être permis jusqu'à trente-cinq ans, interdit après. Voilà ma règle, se prononçait le vicomte. Si l'Eglise défendait les exhibitions de salières que nous sommes obligés de subir, je l'approuverais de grand coeur.
--Le fait est que pour le sel qui se dépense dans ces réunions, les salières sont peut-être inutiles, répliquait Gilbert.
--Pas mal, l'abbé!
--Un bon point à Gilbert! approuvaient ces messieurs.
Et l'abbé Resongle:
--Assez plaisanté! Passons aux choses sérieuses. Un cent de piquet, voulez-vous, mon cher Adrien?
--Et nous, pendant ce temps, nous répéterons notre pas de deux pour la soirée des Saint-Urcisse, proposait Claire au vicomte. Bernard nous jouera l'air sur sa guitare.
Gilbert n'était pas seul à remarquer les assiduités de M. de Viraben auprès de Claire. Tout Bazerque s'intéressait à leur manège. Quand Mlle Mériel s'en allait en charrette anglaise avec le vicomte, les gens sortaient, se plantaient sur leur porte comme pour un spectacle. Adrien, d'habitude, les précédait à bicyclette. Et les plaisanteries des spectateurs allaient leur train.
--Eh! eh! Le seigneur de Laplagnole ne s'ennuiera pas en route! Elle n'a pas l'air endormi, la donzelle!
--Si elle attelle à deux, avant de se marier, que fera-t-elle après? Elle va bien, l'enfant!
M. Sudre, le pharmacien-empailleur, haussait les épaules:
--La voilà bien, la noblesse; les voilà, les classes dirigeantes! Des détraqués ou des imbéciles. Et ça voudrait faire marcher le peuple!
Derrière sa fenêtre, à travers la mousseline des rideaux, l'abbé Nohèdes observait, devinait ces grimaces, ces médisances...
--Malheureuse enfant! songeait-il, elle va se perdre, elle est perdue, si personne ne lui vient en aide.
Il se détournait de la croisée, reprenait, en marchant à grands pas dans sa chambre, la récitation interrompue de l'office de la Sainte-Vierge. Mais l'image de Claire en tête à tête avec le beau Viraben l'obsédait. Incapable de poursuivre sa lecture, il s'agenouillait, se prosternait sur le carreau. De tout son coeur déchiré, frémissant de pitié et de tendresse, il appelait la miséricorde divine sur cette tête folle qu'il était impuissant à sauver.
XV
L'abbé Nohèdes venait de donner une répétition à Bernard; il quittait son élève. Sur le palier, devant lui, la chambre de Claire était ouverte. La jeune fille rentrait du jardin; elle désépinglait son chapeau, debout devant l'armoire à glace. Gilbert ralentit le pas, donna un coup d'oeil en passant aux cretonnes roses, au mobilier laqué de couleur crème. Au-dessus du lit, entre des accessoires de cotillon--un éventail japonais, un flot de rubans,--trônait sur un socle une bonne Vierge de Lourdes, un peu étonnée de ce voisinage.
--Bonjour, l'abbé, vous n'entrez pas?... l'interpella Claire. Il y a si longtemps qu'on n'a pas causé ensemble. Et il marche, le temps! plus que trois semaines de vacances; mais c'est encore trop pour vous, sans doute. Il vous tarde de rentrer au séminaire, avouez-le...
--Avouez aussi que mon départ ne vous laissera pas un grand vide...
--C'est votre faute; on ne vous voit plus ici, et quand vous y venez, quand vous daignez faire acte de présence, vous êtes là comme un étranger; il faut vous arracher les paroles de la bouche. Vous étiez plus aimable, soit dit sans vous offenser, quand vous êtes arrivé à Bazerque? Nous étions amis, souvenez-vous.
--Je me souviens, et je vous assure que mes sentiments n'ont pas changé. C'est vous qui n'êtes plus la même.
--Pas la même? que voulez-vous dire? Expliquez-vous, je suis curieuse de vous entendre. Mais entrez d'abord, asseyez-vous là, près de moi. Vous hésitez? Seriez-vous devenu scrupuleux, par hasard? Vilain défaut! Soyez tranquille, on laissera la porte ouverte. Entrez donc. J'ai un volume à vous rendre, le tome premier de l'Histoire des Moines d'Occident, par M. de Montalembert; tenez, inutile de me porter la suite. Il est rasant, votre Montalembert...
--La bibliothèque de Monsieur de Viraben a plus de ressources que la mienne, et c'est lui sans doute qui choisit vos lectures. Vous avez là un excellent guide...
--Comme vous dites ça! On voit bien qu'il vous porte sur les nerfs, notre ami Viraben. C'est pourtant un galant homme, et si aimable...
--Vous parlez si bien de lui, qu'il ne me reste rien à en dire.
--C'est pour vous éviter la peine de mentir. Vous le détestez; il y a beau temps que je m'en suis aperçue. Pauvre vicomte! Qu'a-t-il pu vous faire?
--Rien, Mademoiselle, moins que rien.
Gilbert prenait le volume sur la table où l'avait posé Claire; il s'inclinait, prêt à sortir.
--Déjà? Vous êtes si pressé, vraiment? Allons, encore une minute, par charité. Je m'ennuie tellement aujourd'hui! M. de Viraben est chez son homme d'affaires à Folgarde, Adrien chasse, Bernard travaille. Tout le monde m'abandonne...
--Prenez patience. Vous vous divertirez demain. N'est-ce pas demain qu'on doit danser à Radegonde? vous danserez...
--Je danserai, vous l'avez dit. Est-ce que cela vous fâche? C'est si bon de valser! On ne sait plus où l'on est, tant que ça dure, et après, on dort si bien! C'est délicieux.
Gilbert haussa légèrement les épaules. Puis, après un silence:
--Pensez-vous quelquefois au salut de votre âme, Mademoiselle Mériel? interrogea-t-il.
--Belle question! Mon âme est en bonnes mains. C'est l'abbé Resongle qui s'en charge. Il y pense pendant que je m'amuse.