Le vœu d'être chaste: roman

Part 4

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--Vous en faites trop, Monsieur le Curé; si vous continuez, vous tomberez malade avant la fin! lui disait Mme Mériel en le réconfortant d'un petit verre de bénédictine. Mais le curé protestait. La joie de réussir lui enlevait la fatigue. Il lui semblait être à ses débuts dans le sacerdoce, quand, nouveau vicaire à Saint-Jérôme de Toulouse, il organisait la procession de la Fête-Dieu: vingt pavillons, quatorze bannières, plus de cinquante congréganistes en robe blanche...

--Hélas! soupirait-il, nous ne pouvons pas égaler ces magnificences; mais, dans la mesure de nos forces, nous aurons travaillé au bon renom de la paroisse et au triomphe de notre sainte religion! Et se tournant vers le bel Adrien de Favaron, qui venait maintenant tous les soirs, de Villefranche, faire sa cour à Mlle Mériel: C'est Dieu qui vous a inspiré, mon jeune ami, l'apostrophait-il. Nous nous endormions ici dans une coupable indifférence; grâce à vous, à votre générosité, la paroisse a retrouvé son élan. Tout le monde a voulu suivre votre exemple. Tenez, aujourd'hui encore, la congrégation des enfants de Marie a décidé de renouveler les rubans de moire bleue qui servent d'insigne à ses membres. Ces pauvres petites ne sont pas riches; elles prendront sur le budget de leur coquetterie pour subvenir à la dépense: double profit pour le bon Dieu... Enfin; mais ceci sous toutes réserves, mon cher ami, ajoutait l'abbé Resongle d'un air de mystère, enfin j'ai tout lieu d'espérer que les orphéonistes de Bazièges nous prêteront leur concours. Vous savez qu'ils ont eu le premier accessit de lecture à Carcassonne. Ils rehausseront la cérémonie...

L'heure du bézigue avait sonné depuis un moment et l'abbé laissait passer l'heure. La partie commencée, sa carte en l'air, prête à couper une brisque, il s'arrêtait, repris par son idée fixe. C'était un détail oublié qui lui revenait, une lettre à écrire tout de suite.

--La provision de papier d'argent est épuisée; je me suis chargé de la commande...

Mme Mériel l'admirait.

--Comment pouvez-vous penser à tant de choses? Ménagez-vous, Monsieur le Curé, prenez garde!

--Le bon Dieu me soutiendra, répliquait l'abbé Resongle. Et il s'administrait un second verre de bénédictine.

La question du chant faillit tout entraver. Il s'agissait de choisir les motets que devaient chanter les Enfants de Marie, et le choix n'allait pas tout seul. L'abbé Nohèdes, à qui incombait cette partie du programme, avait sur la musique religieuse des idées qui n'étaient pas celles de M. Béquine, organiste attitré de la paroisse. L'abbé tenait pour la sévérité de la liturgie, M. Béquine pour les flons-flons d'opéra, qu'il accommodait en cantiques. Il y eut conflit, menace de démission de l'organiste, toute une affaire, que l'abbé Resongle, indifférent en ces matières, trancha en imposant les compositions du R. P. Lambillotte, musicien douceâtre et canonique.

Cette difficulté réglée, il n'y avait plus qu'à penser à la décoration de l'église et des maisons devant lesquelles devait passer le cortège.

Chez les Mériel, tout le monde était en l'air. Depuis Claire, grande ordonnatrice, jusqu'à Bernard, chargé des travaux de pyrotechnie, car on avait résolu de clôturer la fête par des illuminations accompagnées de fusées et de bombes--chacun s'occupait à sa manière. Gilbert lui-même était appelé, consulté à chaque instant. Claire ne pouvait rien faire sans lui. Ç'avait été d'abord le plan d'ensemble à inventer, à dessiner: un décor de verdure et de fleurs qui devait envelopper la façade tout entière. Puis les détails, les guirlandes, les couronnes. Déjà les antiques palissades de buis qui clôturaient le jardin avaient été tondues et des mains diligentes tressaient les menues branches en cordes, en festons, en astragales. Un large transparent représentant N.-D. de Lourdes devait, encadré dans une croisée du premier étage, former le centre de la composition, que complèteraient à la dernière heure les orangers du jardin alignés le long du mur et, avec les orangers, les hortensias, les hémérocales, les glaïeuls, toutes les fleurs du parterre offertes en un bouquet grandiose.

Gilbert avait fini par se passionner pour ces choses. Il s'attendrissait sur la communauté de vie que les préparatifs de la fête avaient inaugurée dans la maison.

Il croyait par moments remonter les âges, revivre un de ces moments de ferveur qui animaient jadis les familles chrétiennes. L'attitude de Claire encourageait cette illusion. Elle avait depuis quelques jours un air enthousiaste et grave qu'il ne lui connaissait pas encore, avec cependant des fusées de gaieté çà et là, mais d'une gaieté blanche, sans malice, comme de quelque jeune nonne folâtrant dans le cloître avec ses compagnes. Elle chantait; sa voix s'unissait à la voix des jeunes servantes qui l'aidaient à tresser le buis. C'était un cantique sentimental du père Hermann:

_... le jour ne paraît pas encore Oh! nuit, cruelle nuit, dureras-tu toujours!_ . . . . . . . . . . . . . . . . . .

En percevant ce timbre de pureté, ces paroles d'innocence, Gilbert se demandait si c'était bien Claire qu'il entendait, la Claire du tennis, la fiancée frivole d'Adrien de Favaron. Mais elle avait toujours eu de ces contradictions en elle, des passades de ferveur religieuse après des temps de dissipation et de folie. Elle était, selon le caprice de l'heure, la vierge folle ou la vierge sage, et elle était l'une ou l'autre avec une égale ardeur, un pareil emportement à se donner tout entière. Gilbert le savait et cependant il ne pouvait pas s'empêcher de prendre au sérieux sa dernière métamorphose. Sa sévérité fléchissait, sa prudence désarmait devant elle. Ils causaient, et leurs propos tournaient vite aux confidences.

Elle était curieuse de savoir comment, dans quelles circonstances, il était revenu à Dieu. Elle s'informait de la vie qu'il menait au grand séminaire, de l'heure à laquelle on se levait, on se couchait, des plats qu'on servait au réfectoire, du vestiaire, du linge... Le règlement lui paraissait bien sévère: le lever à cinq heures en plein hiver, et ce maigre rigoureux pendant tout le carême! L'interdiction de recevoir des dames au parloir l'intriguait beaucoup. Quoi! pas même une parente, une cousine? «C'est donc qu'on se méfie de vous, qu'on ne trouve pas votre vocation assez solide?» Elle s'effrayait aussi de la durée des méditations à la chapelle: «Une heure! les genoux doivent vous faire mal!» Cependant elle approuvait Gilbert d'avoir quitté le monde. Les fêtes, le plaisir, c'est si vide, à la longue! Et malicieusement: «Vous le savez mieux que moi, d'ailleurs», ajoutait-elle. Puis se ravisant: «Ne regrettez-vous jamais votre liberté?»

--Jamais! répondait Gilbert.

--Vous avez pris le bon parti, affirmait-elle de nouveau. Puis, avec un soupir: Ah! si l'on n'était pas si lâche! Elle baissait les yeux: Je vais vous étonner peut-être, mon ami. Mais il y a des jours où j'ai envie de faire comme vous, d'entrer en religion. Mais, on ne voudrait pas de moi, sans doute?

--Pourquoi pas, si vous étiez vraiment appelée? Mais il n'est que temps de vous décider, souriait Gilbert. Que dirait ce pauvre M. de Favaron?

--M. de Favaron? Ne vous mettez pas en peine de lui. Il ne serait pas long à m'oublier. Mais avant d'entrer au couvent, il faudrait savoir lequel. Carmélite ou soeur de Charité? Conseillez-moi, Monsieur l'abbé. Pas d'ordre enseignant surtout. Soeur férule, jamais! La coiffe blanche des religieuses de Saint-Vincent de Paul, à la bonne heure! Voyez-vous ma figure au fond? La cornette ne m'irait pas mal, je crois. Et puis, je serais brave. Et savez-vous? Plus tard, quand vous seriez un bon vieux prêtre et moi une très antique religieuse, peut-être vous nommerait-on aumônier de l'hôpital. Et nous finirions de vivre ensemble en nous exhortant à bien mourir. N'est-ce pas que ce serait charmant? Vous riez; vous ne me croyez pas capable d'un coup de tête. Prenez garde, Monsieur l'abbé, ne me mettez pas au défi. Pensez-vous donc que ça m'amuse tant que ça de me marier? Je suis une ignorante c'est vrai, une coquette aussi par moment, quand je m'ennuie. Mais je vaux tout de même mieux que ma vie, Monsieur Gilbert. Ah! tenez, je sens bien que j'aurais raison de me révolter, de ne pas vouloir ce qu'on a voulu pour moi. Je ne suis pas la poupée que vous imaginez peut-être. Pour être heureuse, il me faut quelque chose qui m'emplisse le coeur, une passion, bonne ou mauvaise; il me la faut, entendez-vous? Croyez-vous que M. de Favaron puisse me l'inspirer...?

Gilbert ne savait que répondre. Les messieurs directeurs du grand séminaire n'avaient pas prévu une consultation de ce genre, dans leurs instructions de vacances.

Mais était-ce bien sérieux? Simple fantaisie d'enfant gâtée: un tour de piété entre deux tours de valse. Peut-être. Peut-être aussi le coup de la grâce, le vent de l'Esprit qui passait sur cette âme, qui la jetait vers Dieu? Et dans ce cas, il serait, lui, Gilbert, l'instrument choisi pour son salut!

Le séminariste se taisait, perplexe, hésitant entre la prudence qui lui conseillait de ne rien trancher, de s'en référer à ses supérieurs, et la charité chrétienne qui le poussait à secourir une âme en détresse.

La brusque entrée de Bernard le tira pour un moment de l'embarras de conclure.

--Vous causiez? interrogea le mauvais garçon en toisant Claire et Gilbert.

Il s'allongeait en même temps sur le canapé, disposait un coussin sous sa tête pour la sieste.

--Pas la peine de vous déranger; je viens ici pour dormir, je dors...

Mais Claire ne se laissa pas démonter.

--Oui, dit-elle, nous causions, Monsieur l'abbé et moi; nous causions de choses sérieuses. Le salut de mon âme; rien que ça; mon bonheur dans ce monde et dans l'autre. Dois-je me marier ou entrer au couvent?

--Au couvent, Ophélie, au couvent! ordonna Bernard avec une intonation et un geste de théâtre. Et après une pause: Farceuse, va! ajouta-t-il. Puis se tournant vers Gilbert.

--Et s'il n'y a pas d'indiscrétion, que conseillez-vous à ma soeur?

Le parti de Gilbert était pris.

--J'allais lui répondre, dit-il, qu'en pareille matière, le plus sûr est de s'en rapporter à sa mère et à son confesseur.

Claire secoua la tête d'un air de dépit...

--L'abbé Resongle? gouailla Bernard. Un jeune directeur ferait mieux ton affaire, pas vrai, soeurette?

VIII

Le grand jour était arrivé, un beau dimanche bleu et blanc voué aux couleurs de la Sainte-Vierge; en haut, dans l'azur, des flocons d'ouate comme des cygnes en voyage; en bas, sur la blancheur des draps tendus le long des murs, du papier bleu en festons, en guirlandes. Les vêpres étaient dites; la procession venait de sortir. La porte de l'église grande ouverte dégorgeait, avec les fumées de l'encens, le flot des pavillons et des bannières. Lentement, accompagné de la sonnerie plus lente des cloches, le cortège s'avançait, se déroulait dans la rue.

L'abbé Gilbert à son rang, un peu en avant du choeur des chanteuses qu'il avait mission de diriger, se retournait, jetait un coup d'oeil en arrière, prêt à modérer ou à presser l'allure, à rectifier les distances entre les groupes. Tout allait bien, mieux qu'il n'avait osé l'espérer. Les inventions naïves de ces dévots et de ces dévotes de village, les coloriages grossiers, les décorations rudimentaires, prenaient, assemblés ainsi, promenés en plein air, une belle signification d'emblème et de symbole. Dans l'éclat du soleil estival, à travers la vapeur exhalée des encensoirs et des urnes, une illusion se faisait, un rayonnement d'apothéose. Jusqu'aux figures des fidèles qui semblaient changées aussi, plus expressives, comme exaltées par le courant de vie religieuse qui, depuis quelques jours, emportait la paroisse. Même chez les indifférents, chez ceux qui assistaient au défilé en spectateurs, du haut de leur fenêtre ou du seuil de leur porte, des réminiscences de piété attendrissaient les regards, ordonnaient des attitudes concordantes avec l'âme de la foule. La Grâce passait, douce conquérante, courbait les fronts devant elle. Cependant on avait pu craindre un moment des manifestations hostiles; au café du Siècle, centre de propagande radicale et franc-maçonnique, des conciliabules avaient été tenus, disait-on, des résolutions avaient été prises. Sur le passage du cortège des coups de sifflet partiraient embusqués, l'hymne révolutionnaire éclaterait mêlé à la détonation des pois fulminants, à l'haleine sacrilège des boules puantes. Et tout s'était borné aux casquettes enfoncées sur les yeux, aux attitudes ironiques de quelques tâcherons en blouse de travail, debout, bras croisés sur la porte du caboulot, d'où l'on avait, en manière de protestation, exilé, ce jour-là, les lauriers-roses... L'écueil franchi, Gilbert s'épanouissait plus librement dans l'atmosphère de cordialité pieuse émanée de la fête. Pour la première fois depuis les vacances, il se sentait en accord avec son milieu, en sympathie avec cette vie paroissiale où il n'avait guère rencontré, d'abord, que déceptions et déboires. Mais c'était sa faute probablement et il avait mal vu jusque-là. Non, ce n'était pas fini; le prêtre avait conservé sa haute fonction mystique dans les campagnes. Ce monde réaliste du village pouvait à de certains jours se hausser aux sublimités de la foi. Le séminariste rendait grâce à la Sainte-Vierge de lui avoir révélé ces choses. Un élan de reconnaissance le faisait se tourner vers la statue qui s'avançait majestueuse et souriante, dominant de la tête la suite bariolée des pavillons et des dômes. Les textes sacrés récités à l'office du jour, les paroles des hymnes et des proses chantées à la louange de Marie lui revenaient à la mémoire: «Je me suis élevée comme le palmier de Gadès et comme les rosiers de Jéricho... J'ai grandi comme un bel olivier dans la campagne et comme un platane le long du chemin, au bord des eaux vives...»

Comment, par quelle étrange confusion, en venait-il à détourner vers Claire Mériel, ces images consacrées par l'Eglise à la mère de Dieu? Il s'attendrissait sur elle, sur ses fiançailles, sur la prochaine déchéance dont la menaçait un mariage indigne d'elle. Pauvre rose blanche de Jéricho! Pauvre âme orageuse et débile! La fragilité même de son actuelle candeur la lui rendait plus précieuse; il aurait souhaité de la préserver, de la vouer telle qu'elle lui apparaissait aujourd'hui en sa blancheur immaculée d'enfant de Marie, de la donner à la Sainte-Vierge.

Ce rêve le hanta jusqu'à la fin de la cérémonie. Le long des rues endimanchées, dans l'odeur du fenouil et du romarin écrasés sous ses pas, plus tard sur la place au moment où la statue en suspens, oscillant en l'air comme pour un essor surnaturel, se fixa sur son piédestal, telle une reine au milieu de son peuple, plus tard encore dans l'église, pendant la minute suprême de la bénédiction, le séminariste poursuivit cette vision d'une Claire sublimée, fiancée par lui à Jésus.

IX

Ce fut Claire elle-même qui se chargea de remettre les choses au point. La fête commencée à l'église s'était continuée à table, au presbytère où l'abbé Resongle offrait à dîner aux organisateurs et aux héros de la journée, aux fabriciens, aux orphéonistes, au «généreux donateur». Claire était là avec les Mériel et les Favaron; mais combien changée, hélas! combien différente du personnage supra-terrestre que Gilbert lui avait attribué tout à l'heure. Terrestre, oh! très terrestre maintenant, pas du tout enfant de Marie, ni fiancée du Christ, la future compagne du bel Adrien avait repris avec la livrée du siècle--une robe à manches courtes hardiment décolletée en pointe--sa désinvolture habituelle de libre parleuse et d'enfant gâtée. Elle riait et on riait autour d'elle. La table était en belle humeur. Sceptiques ou dévots, on eût dit que les convives avaient hâte de prendre leur revanche des exercices pieux auxquels ils s'étaient associés tantôt, de l'effort qu'ils avaient dû faire, ceux-ci pour prier, ceux-là pour regarder prier les autres. Assez de spiritualité; assez de liturgie, assez de cantiques et de prêches! Il était temps de vaquer à des besognes plus savoureuses. La salle à manger presbytérale avec ses lithographies aux murs, suggestives d'une religion indulgente et nourricière--d'un côté la _Pêche miraculeuse_, de l'autre la _Multiplication des pains_--encourageait ces dispositions. L'abbé Resongle donnait l'exemple. La procession l'avait creusé. Glorieux et las, tassé sur sa chaise, il mastiquait ferme et, entre deux bouchées, il commentait les plats, excitait ses invités à bien faire.

--Encore une tranche de daube, mon ami, disait-il à M. Toutinet, directeur de l'orphéon de Bazièges; vous l'avez bien gagnée. Votre _Tantum ergo_ a été une merveille. Sans le respect dû au saint lieu, on vous aurait fait recommencer. A vous de bisser ce morceau maintenant. Ce boeuf est tendre comme la rosée, n'est-il pas vrai? Je l'ai choisi moi-même, chez Terraube et j'ai fait lever le filet sous mes yeux jeudi dernier en sortant du dîner de l'Adoration perpétuelle... Terraube est un mécréant, mais il faut avouer que sa viande est de qualité supérieure. Et Thècle a soigné la sauce.

Sur le nom de Thècle il y eut une explosion de louanges.

--Je me souviens, articulait le vice-président du conseil de fabrique, d'un certain fricandeau à l'oseille... C'était en 1875, l'année où nous inaugurâmes le _Chemin de Croix_...

La conversation continuait, ainsi lancée; mais Claire avait cessé d'y prendre part, tournée en tête à tête, vers Adrien de Favaron. Et c'étaient des chuchotements, des rires étouffés, des clins d'oeil désignant le voisin de gauche de Claire, M. Toutinet, qui madrigalisait selon les rites anciens et prenait des airs inspirés en contemplant sa voisine. Quelquefois les plaisanteries d'Adrien allaient trop loin et Claire l'arrêtait, le doigt levé d'un geste de menace, qui était peut-être aussi bien une invitation à poursuivre. Que pouvait-il lui dire? Rien d'édifiant, à coup sûr. Une jolie conclusion aux pratiques de la journée!

Tout en suivant leur manège du coin de l'oeil, Gilbert faisait semblant d'écouter madame de Favaron qui trônait majestueuse entre lui et le vice-président du conseil de fabrique. Dans la société un peu mêlée du presbytère, la froideur de ses paroles, la dignité de son maintien rétablissaient les distances. Elle avait une façon de dévisager à travers son face-à-main, le menu peuple des fabriciens et des orphéonistes qui décontenançait ces braves gens, paralysait leur coup de fourchette. Elle s'entretenait avec Gilbert des événements de la journée, et elle les trouvait consolants pour la bonne cause. Les gens de campagne n'étaient pas aussi mauvais qu'on voulait bien le dire. Ils n'avaient pas perdu la foi. C'était sur ce terrain qu'on pouvait encore s'entendre. Et elle préconisait la fusion des classes dans un vaste mouvement de croisade religieuse: des processions comme celle d'aujourd'hui, des retraites, des conférences. A l'égalité devant la loi, irréalisable et mensongère, il fallait opposer l'égalité devant Dieu! Et là-dessus la bonne dame s'indignait des toilettes exhibées tout à l'heure à la procession par les jeunes Bazerquaises: des grisettes en chapeau, des paysannes en falbalas, quelle pitié! Où irait-on de ce train! La chère personne oubliait que cette course à la vanité avait fait la fortune de son père, marchand de nouveautés à Toulouse; mais Gilbert qui s'en souvenait était médiocrement touché de ses lamentations. Il s'intéressait moins à ce qu'il entendait qu'à ce qu'il aurait voulu entendre, à la conversation--dont il ne pouvait suivre que la pantomime--entre Adrien de Favaron et Mlle Mériel.

--Eh! Gilbert? A quoi penses-tu? l'interpellait l'abbé Resongle. Fais donc passer la bouteille de Villaudric. Tu ne vois pas que tes voisins font des prières pour la pluie? Arrose-les bien vite! Puis, se tournant vers Claire et Adrien: Vous, les fiancés, on vous surveille! menaçait-il en riant. Les conversations particulières sont défendues. Si vous causez tant que ça maintenant, prenez garde! vous n'aurez plus rien à vous dire!

Cependant le dessert arrivait et, avec le dessert, le Gaillac mousseux, excitateur du rire, père de l'éloquence.

C'était l'heure des toasts.

L'abbé Resongle se leva.

--Je vous recommande ce Gaillac, mes amis, dit-il, en aspirant la mousse prête à déborder de son verre; je le tiens de l'abbé Gatimel, mon ancien camarade du grand séminaire, un saint prêtre qui fut pendant trente ans desservant de Nohic, en cet admirable vignoble albigeois béni par la Providence. Hélas, mon pauvre Gatimel est défunt et les vignes sont phylloxérées. Ne nous attristons pas trop cependant--ma cave n'est pas encore à sec--et buvons à la santé du bienfaiteur de cette paroisse, de mon jeune ami Adrien de Favaron. Buvons à sa santé... et à son bonheur, ajouta-t-il en s'adressant à Claire.

D'autres discours suivirent. On porta la santé du Conseil de fabrique, de l'orphéon de Bazièges, et ces toasts appelèrent des répliques. On trinqua en l'honneur de Mme Mériel, «cet ange du dévouement», de l'abbé Resongle, «notre bien-aimé pasteur». A la demande des invités, M. de Favaron père, ancien lieutenant des mobiles, récita des vers patriotiques et M. Toutinet, favori des Muses, débita une poésie de circonstance. Mais Bernard Mériel, tout à coup, réclama le silence. Il avait chauffé sournoisement, à coups de Villaudric et de Gaillac, son voisin, le vice-président du Conseil de fabrique, lui avait soufflé l'idée de prendre la parole. Et il la prit, en effet, mais après quelques balbutiements incertains, soulignés de gestes expressifs, il la quitta honteusement. Et ce fut le fou rire.

L'abbé Resongle exultait. L'amour-propre paroissial débordait de son coeur comme la mousse de son verre. Il célébrait le terroir, la fertilité du sol, le bon esprit des habitants. Les céréales rendaient quinze pour un de la semence; il y avait encore eu quatre-vingt-quinze pour cent de communions d'hommes aux Pâques dernières... Les mécréants eux-mêmes de Bazerque étaient d'une espèce particulière; sensibles au fond, faciles au repentir. Témoin, le cas de ce Birol...

--Vous connaissez tous Birol, disait-il, un garnement s'il en fut, un mauvais diable qui eut, il y a quelques années, des démêlés avec la justice. Un fort gaillard, par exemple, les plus larges épaules de la paroisse. Et bien, j'étais en peine pour trouver des porteurs capables de charrier la statue. Birol s'est offert: «A condition que tu te confesseras avant», lui ai-je dit. Il s'est confessé, il a porté la statue. N'est-ce pas admirable?

X

L'explosion d'un marron d'air coupa court à l'éloquence de l'abbé Resongle. Le feu d'artifice commençait. Les pièces étaient dressées en bordure de la route devant la maison des Mériel. Les croisées du presbytère donnaient juste en face. Sans se déranger, en sirotant le café et les liqueurs, on pouvait assister au spectacle... Adrien de Favaron n'était plus là; il servait de second à Bernard, artificier en chef, qui l'avait préposé au lancement des fusées. De l'embrasure de la fenêtre où il s'adossait, Gilbert regardait Claire évoluer dans le salon, verser le café aux convives. Elle riait, très excitée, répondait avec des manèges de coquetterie espiègle aux fadeurs dont la poursuivait le poète-orphéoniste Toutinet. Débarrassée enfin, elle poussa droit à Gilbert:

--Qu'est-ce que vous ruminez-là, dans votre coin, Monsieur l'abbé? lui demanda-t-elle. Gageons que vous étiez en train de penser du mal de moi--après en avoir dit peut-être, pendant le dîner, avec votre voisine. Peuh! Vous aviez l'air d'être bien d'accord ensemble. N'est-ce pas que c'est une créature imposante, ma future belle-mère? Un vrai portrait de famille avec son tour de cheveux à la Sévigné. Et ce qu'elle se gobe! Ah, elle et moi, ça fait deux! Allons! dites la vérité, elle vous a rasé légèrement, avouez-le, Madame mère!

--Madame de Favaron est une personne sérieuse, elle a d'excellents principes, murmura Gilbert.