Part 3
Dès le lendemain de son arrivée à Bazerque, Gilbert avait arrêté l'emploi de ses journées. Il les avait voulues semblables en tout à ses journées du grand séminaire: mêmes heures, mêmes occupations, même discipline. Mais il avait beau faire ce n'était plus autour de lui, le grand silence, l'atmosphère mystique de la clôture sulpicienne. On travaillait ferme, on s'agitait, au village. La vie matérielle, la vie pour l'argent, menait son tapage en discordance avec la vie contemplative, avec la vie de l'âme. A l'angelus du matin, les métiers s'éveillaient, le forgeron faisait parler son enclume, le tisserand sa navette. Des chariots passaient, grinçaient sur la route. Aux heures les plus lasses de l'après-midi, le grondement d'une batteuse animait la torpeur des campagnes, suscitait l'image de la fourmilière humaine, gesticulant dans la poussière comme dans une fumée de bataille.
Les sonneries mêmes de l'église, au lieu de suggérer des rêves pieux, comme au séminaire, n'étaient plus ici, qu'une espèce d'horloge à longue portée notifiant aux villageois l'horaire de leurs travaux, de leurs nourritures.
A peine si une bonne femme ou deux assistaient à la messe que l'abbé Resongle disait chaque jour à six heures. La santé de madame Mériel ne lui permettait pas de se lever aux aurores, et l'abbé Resongle ne pouvait pas attendre à cause de son estomac. A moins qu'un service d'anniversaire n'y appelât quelque famille paysanne, groupe taciturne, venu là pour conjurer les puissances occultes, pour apaiser les mânes de parents voués aux flammes du purgatoire, l'église restait à peu près vide.
Gilbert y entrait le premier après le sacristain. Docile à la règle, il aidait ce fonctionnaire, cordonnier de son état, à disposer les vases sacrés, les ornements qui allaient servir au saint sacrifice. En véritable enfant de lumière--_filius lucis_, ainsi que la liturgie désigne les clercs tonsurés, il s'occupait de renouveler l'huile des lampes sacrées, d'allumer les cierges de l'autel. Somnolent et quinteux, aux prises avec sa pituite quotidienne, l'abbé Resongle arrivait ensuite, dépêchait sa messe.
Vers le dernier évangile, une odeur savoureuse se répandait, voyageait à travers la nef. C'était le chocolat de Monsieur le curé que Thècle portait à la sacristie. Le brave homme commençait à le boire goulument, à peine dévêtu des ornements sacerdotaux, puis, lentement, à petites gorgées qui coupaient son action de grâces.
L'estomac une fois satisfait, il reprenait ses esprits, réglait l'ordre du jour: baptême, mariage, sépulture, cancanait avec le sacristain, causait pêche ou jardinage--les deux grandes passions de sa vie.
--L'autan souffle encore ce matin, se lamentait-il; on ne pourra pas travailler à l'Ers; le vent emporterait les lignes... Ou bien encore: Orage cette nuit; les anguilles donneront au moulin. Tu verras ça, mon petit. Elles vont se prendre toutes seules. Et Thècle a un talent pour la matelotte!
Mais les légumes lui faisaient oublier les anguilles. La sécheresse les flambait; il fallait toujours avoir l'arrosoir à la main. Thècle n'en pouvait plus. L'abbé Resongle avait les mains pelées de travailler à la pompe.
--Tu m'aideras ce soir, commandait-il à Gilbert. A nous deux, nous soignerons les petits pois; nous leur en donnerons jusqu'à plus soif. Et tu verras comme ils seront reconnaissants. Bien arrosés, ils nous fondront dans la bouche. Avec une tranche de jambon de la Montagne-Noire et des pigeons du pays, tu t'en lècheras les doigts, mon enfant. Ils sont gras, cette année, les pigeons; le blé couché par l'orage qu'il fit avant les fauchaisons, s'est égrené à terre; ces bestioles s'en fourrent à pleins jabots. A quelque chose malheur est bon...
A tout moment dérangé par le curé, Gilbert n'avait seulement pas une minute de tranquillité pour dire ses prières à l'église. Il avait beau invoquer le règlement.
--Les vacances sont les vacances, déclarait l'abbé Resongle. Le temps ne te manquera pas pour te sanctifier au séminaire. Tu es ici pour réparer tes forces, pour te gaver de plein air... et pour obéir à ton curé, ajoutait-il en riant. Sais-tu que j'ai des droits sur toi? que je serai chargé, à la fin des vacances, de faire un rapport à tes supérieurs. Prends garde! Tâche de te bien conduire à table, si tu veux être bien noté. Songe que c'est une bonne oeuvre que tu accomplis en me tenant compagnie. Crois-tu que je ne déjeune pas assez souvent seul? Mauvaise affaire! On mange trop vite alors, et la digestion se fait mal...
Et de fait, le déjeuner n'en finissait pas. Et après le déjeuner, le café, les petits verres. Il y avait une certaine liqueur de prunelles fabriquée par Thècle, un velours sur la langue, un baume dans l'estomac, résumait l'abbé Resongle. Chaque fois que tu en prends, assurait-il, tu allonges ta vie d'un an.
--A ce compte, nous sommes sûrs de devenir centenaires! plaisantait Gilbert en écartant la bouteille.
--Je te scandalise, mon pauvre enfant! soupirait le curé. Si, si, je le vois bien, répétait-il, en réponse aux dénégations de Gilbert. Et ça ne me surprend pas. C'est que vous êtes gâtés en fait de vertu, au grand séminaire. Vous vivez avec des saints. De l'abbé Védrune, tomber sur l'abbé Resongle, cela fait une dégringolade. Tu m'aimes, je le crois, mais tu me méprises un peu, j'en suis sûr. Et bien, tu as tort, mon ami; tu as grand tort. Crois-tu que ton abbé Védrune que j'admire, que je vénère autant que toi, crois-tu que ce saint homme, qui sera peut-être canonisé un jour, ferait merveille, ici, à Bazerque, avec son cou tordu, ses scrupules et sa théologie? C'est très bien d'argumenter et de méditer. Mais serait-on aussi savant que l'ange de l'Ecole et aussi pieux que Saint-Antoine de Padoue, à quoi veux-tu que ça serve, ici, avec nos paysans? Trop parfait, je les ennuierais peut-être; ils ne me comprendraient pas. J'ai été comme toi, mon enfant, j'ai eu mon heure d'intransigeance. C'était à mon arrivée ici, au début de mon ministère. Le zèle apostolique me dévorait, je ne passais rien aux autres ni à moi-même. Cela dura ce que ça put: six mois, un an? Si ça se fût prolongé, j'étais brouillé avec toute la paroisse. Tu y passeras plus tard; tu me rendras justice. Et déjà même... Voyons que fais-je de mal, après tout? Ça te choque peut-être, que je pêche à la ligne? Que veux-tu? Les journées sont longues à Bazerque; lire épaissit le sang; et puis j'évangélise en route, je visite mes malades, je cause avec l'un, avec l'autre. Chacun son goût d'ailleurs; mon voisin, le curé de Lastours s'amuse à la photographie; le jeune desservant de Riscle compose des vers. Il travaille pour la gloire et moi pour la friture; en quoi suis-je plus repréhensible? Et puis, qu'y a-t-il encore? les bons dîners que je fais chez les Mériel, mes parties de bézigue avec madame Albanie? C'est ça qui te déplaît? Je le suppose du moins, puisque voilà trois soirs de suite que tu refuses, sous divers prétextes, de m'accompagner chez nos amis. Eh bien! si tu boudes, c'est tant pis pour toi. Madame Albanie est la bienfaitrice de la paroisse, la mère des pauvres, la providence du presbytère. Et tu voudrais que je prive cette bonne dame du plaisir bien innocent à coup sûr de faire sa partie de cartes avec moi! Pharisien, va! Le curé tendait en même temps sa main à Gilbert. Sans rancune, mon garçon! Et maintenant, conclut-il en se renversant dans son fauteuil, je sens que mes idées s'embrouillent; c'est l'heure de la sieste; je te rends ta liberté.
Gilbert courait s'enfermer dans sa chambre; il s'attelait à son devoir de vacances. Il avait écrit le titre, jeté quelques idées, quelques divisions, sur le papier. Il avait ordonné le sujet, défini les termes selon la méthode scholastique. Il s'agissait maintenant de déduire les preuves. Mais il y travaillait sans entrain, il induisait, il déduisait mollement. L'ouvrage n'avançait pas. Le rêve peu à peu se substituait au syllogisme. Gilbert pensait à Claire. Chassée, exorcisée, l'image de la jeune fille revenait malgré lui, se glissait entre les feuillets inutilement consultés du _Compendium_. Et Gilbert se dépitait, se révoltait contre l'intruse. Faible contre le souvenir, il fuyait la réalité, il se refusait aux occasions de revoir mademoiselle Mériel.
Et l'abbé se moquait de sa sauvagerie:
--Tu préfères donc passer la soirée avec tes livres qu'avec tes amis? Drôle de goût! Madame Mériel n'est pas contente de toi, je t'en avertis. Et moi je ne sais plus que dire pour t'excuser. La migraine? Ça ne prend plus. Tâche de trouver autre chose; tâche de venir, surtout. Peut-être as-tu consulté l'abbé Védrune et attends-tu qu'il t'ait donné la permission de sortir, de tripoter le carton ou de pousser les dominos avec nous? Attends donc, puisque tu as peur de te damner en notre compagnie. Mais je te préviens que tu joues un sot personnage.
Gilbert souriait, promettait de venir, se dérobait encore. Mais un matin, après la messe, l'abbé Resongle le manda à la sacristie. Madame Mériel l'avait chargé d'une commission pour lui. Affaire urgente; un service qu'elle avait à lui demander, des leçons de latin à donner au jeune Bernard.
Le bon curé s'amusait de l'air attrapé du séminariste.
--On te tient, cette fois, mon petit! disait-il, en se frottant les mains; impossible de t'échapper. C'est Claire qui a eu cette bonne idée, et Madame Mériel a sauté dessus. Elle t'attend demain, après son déjeuner.
VI
--Pardonnez-moi de vous avoir dérangé, s'excusait, le lendemain, Mme Mériel, en invitant Gilbert à s'asseoir. On ne vous voit plus ici; il paraît que notre frivolité vous fait peur; nous sommes trop mondains pour vous! Ce n'est pourtant pas ma faute, je vous l'assure. Dieu sait s'il me tarde de reprendre mon train de vie, mes heures de lecture, de prière. C'est vrai, qu'on deviendrait païen à se tenir ainsi du matin au soir en parade, à regarder s'amuser ces jeunes fous. Hier, je n'ai seulement pas eu le temps de finir mon rosaire; un chapelet à peine! Heureusement l'abbé Resongle a la manche large; il me comprend; il me plaint. Grâce à lui, j'espère ne pas me brouiller tout à fait avec le bon Dieu.
Gilbert s'excusait à son tour, invoquait la règle sulpicienne, le devoir de vacances à rédiger. Et Mme Mériel:
--C'est d'un devoir aussi, qu'il s'agit cette fois, mon cher enfant. Je voudrais que vous puissiez donner quelques heures par semaine à Bernard. Le malheureux est en train d'oublier le peu qu'on lui avait appris l'an dernier chez l'abbé Besançon. Et s'il échoue de nouveau en novembre, il n'y aura plus moyen de le tenir enfermé, j'en ai peur. Que deviendra-t-il alors! Quelle vie mènera-t-il à Bazerque? S'il consentait seulement à s'occuper d'agriculture comme son père? Il est vrai que mon mari n'y a guère brillé, le cher homme; on l'a exploité. Mais Bernard! Je le vois déjà entre les mains des maquignons, des usuriers, de tous les aigrefins du pays. C'est que nous ne sommes pas aussi riches qu'il le paraît, mon cher enfant. Je l'ai dit à Bernard; il n'a fait que rire; il croit que je le trompe, que j'exagère pour l'obliger à travailler. C'est pourtant vrai. Je ne sais pas où l'argent passe. C'est ma faute peut-être. Je n'ai jamais eu la tête bien forte pour les chiffres. Et maintenant je me fais vieille, on abuse de moi, on me vole, on me ruine... Si ça continue de ce train-là, je me demande où nous en arriverons, ce que deviendront mes enfants après moi. S'il tenait un diplôme, je serais moins inquiète pour l'avenir de Bernard; nous en ferions un avocat, un substitut, avec la protection de notre cousin Darbouste, le conseiller à la cour... Vous voyez, je vous dis tout, mon cher abbé; et je vous ennuie peut-être. Mais c'est une habitude que j'avais prise avec votre mère... Et vous aussi, n'est-ce pas, vous êtes un ami de la famille. Vous voudrez bien vous occuper de Bernard.
--Je vous remercie d'avoir pensé à moi, répondit Gilbert; je suis tout à vos ordres. Quand voulez-vous que je commence?
--Vous vous entendrez avec mon fils; je vais le faire appeler.
Mais Bernard appelé ne se dérangeait pas. Il fabriquait des cartouches; l'ouverture était proche; il n'avait pas une minute à perdre...
Mme Albanie et Gilbert le trouvèrent installé avec ses sacs à plomb et ses boîtes de poudre dans le bureau-capharnaüm du rez-de-chaussée. Claire l'assistait. Gâterie de soeur aînée, affectation de goûts masculins, elle avait ainsi accoutumé de partager les occupations de son frère. Après lui avoir fait chercher les mots dans le dictionnaire, quand il composait ses thèmes ou ses versions, Bernard l'avait dressée à doser la poudre et le plomb, à sertir les cartouches. Et elle s'acquittait de sa fonction, avec des rêves de vie sportive devant les yeux, des vignettes de quelque costume de chasse à jupes courtes qu'elle avait le projet d'endosser à l'ouverture, et qui la faisaient exagérer d'avance ses paroles, ses attitudes garçonnières. L'affaire expliquée, Bernard se prêtait d'assez mauvaise grâce aux projets de sa mère. Travailler son latin, à quoi bon? Son unique chance, à l'écrit, était d'avoir un surveillant myope et un voisin fort en version. Des leçons? et dans quel temps? La matinée appartenait au cheval; l'après-midi à la sieste et le soir aux réunions de famille. Il cédait pourtant devant l'insistance maternelle; on prenait jour, et Mme Mériel, délivrée de ce souci, satisfaite de la soumission apparente de son fils, se mettait à bavarder avec Gilbert, tandis que Claire et Bernard, assis devant une table chargée d'ustensiles, s'activaient à la confection des cartouches.
Mais Claire bientôt lâchait ses outils, le plomb lui avait noirci le bout des doigts et le sertissage lui avait donné un commencement d'ampoule.
--Assez travaillé pour aujourd'hui! s'écriait-elle, en décrochant la guitare suspendue au mur au-dessous d'un trophée d'armes; et, la tête penchée, les sourcils froncés légèrement, elle tendait les cordes, préludait, chantait enfin, en s'accompagnant, une chanson espagnole. Elle ne faisait que fredonner d'abord, afin de ne pas gêner la conversation de sa mère et de Gilbert; mais à mesure que la chanson accentuait son rythme, précipitait son allure, la chanteuse s'animait, oubliait de se contraindre. Elle n'avait qu'un filet de voix et ce filet était âcre; mais cette âcreté même, cette chaleur nerveuse s'accordait avec ce qu'elle essayait de dire, avec le rauque dialecte, les coups de soleil et d'ombre, les élans de passion et les langueurs subites de la habanera.
_Los hijos de mimorenas_ . . . . . . . . . . . .
Gilbert ne perdait pas une note.
Mais Bernard intervenait:
--Pas si vite, tu manques l'effet, faisait-il observer à sa soeur. Et il reprenait le motif à sa façon. J'en suis sûr, expliquait-il. C'est comme ça qu'Anita le donnait aux Folies Toulousaines. Demande-le plutôt à Adrien. Elle lui a coûté assez cher à apprendre, cette habanera; il ne l'oubliera pas de si tôt...
--Suffit! ripostait Claire. Je te dispense de me parler des maîtresses d'Adrien...
C'était sans doute indiscret d'en écouter plus long, et Gilbert se le reprochait un peu; mais les histoires que lui contait Mme Mériel étaient d'un si médiocre intérêt: cancans de village, racontars de sacristie, le séminariste ne résistait pas à la curiosité de suivre les propos du frère et de la soeur.
--Les maîtresses d'Adrien? répliquait Bernard; sois tranquille, je ne les connais pas toutes. Mais cette Anita était vraiment une bonne fille. Tu aurais tort de lui en vouloir. C'est elle qui m'a présenté à Adrien. Et elle m'a donné d'excellents tuyaux sur lui. Il paraît que...
--Assez, assez! insistait Claire. On pourrait nous entendre...
--Baste! reprenait Bernard, tu sais bien que maman est dure d'oreille, et quant à Gilbert, s'il entend, et bien, que veux-tu que ça lui fasse? Il en a entendu d'autres, notre cher abbé! Allons! parce qu'il porte une robe au lieu d'un veston et qu'on lui a rasé le sommet du crâne, faudrait-il pas se gêner avec notre petit Gil? Avec ça qu'il ne sait pas ce que parler veut dire. Tiens pas plus tard qu'il y a un mois, le soir de ma colle, au Pré Catelan, on m'a montré son ancien béguin, Rose Fonarme, les plus belles épaules de Toulouse. Il allait bien, avant sa conversion, Monsieur l'abbé!
--Tais-toi, je te prie, laisse l'abbé Gilbert tranquille! ordonnait Claire. Adrien et toi, vous n'êtes seulement pas capables de le comprendre. C'est très bien, ce qu'il a fait, oui, très bien, de s'être retourné comme ça tout d'un coup, de s'être donné à Dieu. Ne blague pas. C'est plus intelligent, avoue-le, que de s'abrutir au café, ou d'aller prendre sa culotte au cercle, comme le dit élégamment ce brave Adrien...
Bernard avouait; mais il ne voulait pas que sa soeur dît du mal de son fiancé.
--C'est un chic type, affirmait-il; il s'habille comme un ange, ses cravates sont un rêve. Et comme il se tient bien à cheval!...
--Ajoute, souriait Claire, qu'il a la poche bien garnie et que son futur beau-frère puise à volonté dans sa poche; n'est-il pas vrai, mon petit Bernard?
--Si tu n'as pas confiance dans mon jugement, demande à l'abbé Resongle, répondait modestement Bernard...
Et Claire:
--Oh! l'abbé! Il suffit qu'Adrien ait promis une statue de la Sainte-Vierge à la fabrique, pour qu'il lui trouve toute espèce de mérites. Vous vous entendez tous pour m'obliger à le prendre.
Claire se taisait, un pli au front, soucieuse; puis, haussant légèrement les épaules:
--Celui-là ou un autre, qu'importe d'ailleurs? soupirait-elle, puisque je n'aurais jamais l'occasion de choisir. Que je prenne mon mari des mains de l'abbé Bouzigues ou de l'abbé Resongle...? Puis après un nouveau silence: C'est égal, concluait-elle, je n'ai pas encore dit mon dernier mot.
--En effet, tu as la ressource de rester vieille fille, plaisantait Bernard, soeur gâteau, tante à héritage. Voilà un bel avenir...
Pendant que ces étranges confidences se murmuraient entre le frère et la soeur, Mme Mériel achevait d'expliquer à Gilbert la brouille récemment survenue entre l'abbé Bouzigues et sa servante. Tous les deux l'avaient prise pour arbitre: mission délicate, à laquelle le séminariste l'encourageait par de vagues assentiments.
Il était tout au malheur de Claire.
Ainsi, se disait-il, voilà une jeune fille riche, jolie, adulée, heureuse en apparence, et au fond, quelle misère! Donnée, livrée, presque au premier venu. Et pour tout appui, pour tout conseil, un frère sans coeur, une mère sans cervelle. Oui, mais elle est coquette. C'est sa coquetterie qui la perd, autant que la faiblesse de sa mère... Inutile de la plaindre. Allons! dis qu'elle a des yeux qui te parlent et que ses louanges te montent à la tête, concluait-il. Tu ne t'apitoierais pas tant sur elle, mauvais chrétien, si elle avait le malheur d'être laide.
Gilbert détourna les yeux aussitôt.
Une chambrière entrait en même temps, appelait ces dames. La couturière venait d'arriver de Toulouse.
Et Claire, se levant, battait des mains.
--Vite, maman; c'est mon amazone qu'on apporte. Bravo! Je serai prête pour le rallye-paper des Saint-Elix, à Radegonde!
Mme Mériel s'excusait auprès de Gilbert à qui Mlle Claire offrait la main de haut et en plongeant, selon la mode de l'année.
Gilbert et Bernard étaient seuls.
--Maintenant, à nous deux, mon cher abbé, disait Bernard. Tout à l'heure, à propos de ces répétitions, je n'ai pas voulu faire de la peine à ma mère. Mais, vous savez, le bachot? je m'en fiche. Pensez donc! avant d'être bachelier de philosophie, il me faudrait--je me connais--trois ans au bas mot. Trois ans! Est-ce que j'ai une tête à me laisser coffrer pendant trois ans? Toute la vie, alors! Zut! Je plaque le bachot.
--Et que comptez-vous faire?
--Rien; je chasserai, je monterai à cheval comme mon beau-frère. Je me marierai... plus tard... L'abbé Resongle me trouvera bien un parti; je m'adresserai à mes anciens maîtres du Caousou. Parlez-moi de ceux-là, pour dénicher des héritières. Quelque jeune fille du commerce, une ancienne élève du Sacré-Coeur qui sera trop heureuse de décrasser ses écus en épousant le beau-frère de M. de Favaron. Oh! je ne suis pas exigeant pour la dot: trois cent mille francs; de quoi monter ma maison, mon écurie: un cob à deux fins pour la selle et pour la charrette anglaise, une paire d'anglo-normands pour le landau. Et puis c'est tout.
--Je vois que vous êtes un garçon raisonnable et de goûts modestes, répondit Gilbert. Cependant il me semble qu'un diplôme ne nuirait pas à vos projets d'avenir. La peau d'âne de l'Université complèterait heureusement l'effet des parchemins beau-fraternels. Pensez-y; et, si le coeur vous en dit, comptez sur moi. Vous devez être un peu rouillé, j'en ai peur; nous referons connaissance avec les classiques latins, avec Virgile, avec Horace...
--Eh, eh! Horace a du bon, appuyait Bernard. Il connaissait les femmes, ce gaillard-là. Eh, eh! Ils ne s'embêtaient pas les Romains!
Gilbert avait rougi...
--Monsieur Mériel, reprit-il gravement; nous avons été camarades; je ne l'ai pas oublié, je ne vous demande pas de l'oublier non plus. Je vous prie seulement de vous rappeler mon nouveau costume. Simple question de nuances; je compte sur votre savoir-vivre pour ne pas me contraindre à vous les faire observer.
VII
La fête de l'Assomption approchait; les préparatifs de la procession mettaient en mouvement les gens de Bazerque. La libéralité de M. de Favaron, promulguée au prône par l'abbé Resongle, avait piqué au vif l'amour-propre paroissial. Il fallait faire grand, il fallait faire neuf.
On s'y évertuait.
Chez les frères Maristes, instituteurs libres, aussi bien qu'à la maison des soeurs de la Sainte-Famille, éducatrices communales des filles, on s'ingéniait à des surprises. On ne se contentait pas, cette année, de découper des bannières bleues, des oriflammes roses, forêt de papier qu'on voit, d'habitude, se balancer aux mains des enfants, en tête du cortège. Plus compliqués, objet de combinaisons savantes, des pavillons, des dômes se machinaient, destinés à abriter sous leurs arcs de verdure artificielle une série d'emblèmes, d'attributs pieux: une Couronne d'Epines, une Sainte Bible.
On parlait même d'un Agneau Pascal sensationnel, d'un véritable agneau, empaillé toutefois, qui devait figurer porté sur un brancard, dans un décor de prairie.
M. Sudre, pharmacien, esprit libre, mais passionné pour la taxidermie, avait consenti à préparer lui-même le sujet fourni gratuitement par le boucher Estup.
Mais les soeurs de la Sainte-Famille avaient trouvé mieux encore. Elles complotaient une représentation des litanies de la Sainte Vierge. La Rose Mystique, la Tour d'Ivoire, l'Arche d'Alliance défileraient, donnant une forme sensible aux invocations des fidèles.
Le Miroir de Justice était une glace ancienne prêtée par Mme Mériel, et la Tour d'Ivoire, une tour Eiffel en carton-pâte, souvenir de l'Exposition, rapporté de Paris par un serrurier enthousiaste.
Ainsi tout Bazerque travaillait à la gloire de Marie. L'abbé Resongle partageait son temps entre les ateliers où s'élaboraient ces merveilles; il y mettait la main à l'occasion; il donnait une idée, rectifiait le dessin d'un dôme, la découpure d'une oriflamme. Chez les soeurs, il inventait à la pointe des ciseaux un modèle de calice en papier d'argent; chez les Maristes, les manches retroussées, il aidait les peintres, brossait les décors comme un manoeuvre. Après quoi, fatigué, il chavirait son chapeau, épongeait son front, encourageait les artistes d'une prise de tabac. Le brave homme en arrivait à oublier la pêche à la ligne, à négliger les petits pois du presbytère.
Le soir, chez les Mériel, il racontait les progrès de l'oeuvre, les miracles de la journée.