Part 10
--La chair est faible, j'en sais quelque chose, répondit l'abbé Gilbert, mais n'aviez-vous pas contre elle la ressource de l'oraison, le secours de la grâce?
--Et, croyez-vous que je n'aie pas lutté, que je n'aie pas crié ma misère à Dieu? Dieu ne veut plus de moi: je suis un réprouvé, un maudit!
--Qu'en savez-vous? La miséricorde divine est infinie. Ecoutez-moi, abbé Curvale; je ne suis qu'un enfant, un malheureux pécheur comme vous. Vous souffrez, je souffre aussi, je suis malade du même mal. La tentation m'a visité; quand je suis arrivé chez vous, ma vocation chancelait, j'étais prêt à rentrer dans le monde, à dépouiller la livrée de Jésus-Christ...
--Ah! ah! je comprends, fit l'abbé Curvale. Il s'agit de mademoiselle Mériel. Une jolie fille et une belle dot. Mes félicitations, mon cher!
--Inutile de me complimenter. J'ai renoncé à mon projet, j'ai vaincu la tentation. Vous m'y avez aidé. Ce que j'ai vu ici, m'a dégoûté à tout jamais de la femme. Le mariage ne me protègerait pas suffisamment contre les embûches de la chair, et le ministère paroissial, vous m'en avez fourni la preuve, ne serait pas plus efficace. Le cloître seul... Oui, le cloître, insista Gilbert en réponse à l'étonnement que lui marquait le curé de St-Assiscle. La règle, la clôture, voilà le vrai, l'unique refuge des passionnés et des faibles? Comment hésiterais-je? Tout à l'heure, à table, je regardais, pour ne pas vous voir, vous et votre complice, les images de sainteté pendues aux murs; le portrait de l'abbé de Rancé m'a sauté aux yeux; il m'a semblé qu'il était là pour moi, qu'il me parlait, qu'il m'appelait. J'ai fait pacte avec lui. Dès demain, s'il plaît à Dieu, j'entrerai à Sainte-Marie-du-Désert. Et vous, mon cher abbé, ne voulez-vous pas me suivre?
--Il est trop tard. Le mauvais pli est pris. Le froc, maintenant, me pèserait autant que la soutane. Vous y croyez encore, vous, à la vertu de la prière, à l'efficacité de la règle? Allons donc! qui a bu boira. Luxurieux ou alcoolique, c'est tout comme. Et je suis l'un et l'autre; je brûle par tous les bouts. Je ne m'appartiens plus d'ailleurs; j'ai pris d'autres engagements. Connaissez-vous l'_OEuvre des Prêtres_?
--Cette officine de renégats? Oui, je la connais et je l'exècre. Vous seriez-vous laissé prendre aux filets de ces huguenots?
--Il faut vivre, mon cher, il faut sustenter la bête. Si mes supérieurs m'ôtent le pain de la bouche, à qui voulez-vous que je m'adresse?
--Quoi? vous abjureriez notre sainte religion! Vous! un prêtre! Quelle honte! Ah! si votre mère se doutait...
--Ma mère! c'est vrai; vous me prenez à l'endroit sensible. Ma mère qui s'est privée de tout, qui a trimé nuit et jour pour me faire instruire, pour m'envoyer au séminaire... Pauvre sainte femme! Elle devait venir aujourd'hui pour m'aider à faire les honneurs du presbytère. C'était sa joie, de me voir officier à l'autel, de recevoir la communion de mes mains. J'ai inventé une histoire, un prétexte pour l'écarter de St-Assiscle.
--Mais si quelqu'un la renseignait sur vos projets?
--Qui? Vous ne ferez pas cela, vous, mon ami, vous ne commettrez pas cette mauvaise action. Pourquoi tourmenter inutilement la plus inoffensive, la meilleure des créatures? Maman! Oh! maman!
L'abbé Curvale avait caché sa figure dans ses mains. Il pleurait. Les larmes coulaient entre ses doigts, pleuvaient sur son rabat, sur sa soutane. Il s'était arrêté à l'angle du mur du cimetière. De là, le sentier plongeait à travers les chaumes, jusqu'au fond de la combe où il s'embranchait avec le chemin de Bazerque. Des gens le remontaient, venaient vers lui; des hommes, des femmes endimanchés qui se rendaient à l'église, appelés par la sonnerie des vêpres.
L'abbé Curvale se raidit:
--Allons! il faut que je vous quitte. Votre main, voulez-vous me la donner? C'est à votre pitié que je la demande. Après, ce sera fini entre nous; vous ne me saluerez plus. Adieu! Les vêpres sont là; je n'ai que le temps de passer à la sacristie pour vêtir l'aube et la chasuble... Quoique indigne, je suis prêtre encore; je remplirai ma fonction jusqu'au bout...
Gilbert dévalait déjà le sentier. Au bas de la côte, il s'agenouilla dans l'herbe du talus; le visage tourné vers la croix terminale du clocher qui s'érigeait là-haut, blanc et rose, parmi la verdure noire des cyprès, il pria pour le salut de l'abbé Curvale. Ses bras croisés sur sa poitrine avaient peine à contenir le tumulte de son coeur; ses idées chaviraient; les blasphèmes qu'il avait entendus, la surprise de la Grâce qui était venu le chercher à cette table sacrilège, le souvenir de Claire Mériel, l'image de Marianne Capirol, la douceur de sa vocation nouvelle, l'horreur que soulevait en lui l'apostasie prochaine de son hôte, tant d'émotions coup sur coup le bouleversaient jusqu'au tréfond. Il priait cependant, il s'unissait au chant des psaumes, à la liturgie des vêpres commencées dont la musique lente arrivait jusqu'à lui à travers le sommeil des campagnes. Il priait et il se calmait peu à peu. Exorcisées, chassées par les anges de l'Oraison, les pensées, les visions funestes s'évanouissaient comme un mauvais rêve. Et c'étaient devant lui les blanches perspectives, les harmonies heureuses du cloître, lueurs d'aube, avant la gloire éternelle des élus... Sauvé! je suis sauvé! murmurait Gilbert.
Il s'était levé; dans un ample signe de croix énergiquement ponctué au front, à la poitrine, aux épaules, il s'était donné de nouveau à Dieu, voué à la Sainte-Trappe.
Ainsi armé, protégé contre la tentation. il pouvait maintenant aborder sans crainte son dernier rendez-vous avec Claire.
Plus que quelques paroles à dire et tout serait fini; il serait libre, affranchi de la femme, délié à jamais du servage de la chair.
Encrambade n'était plus qu'à une étape--la dernière--sur la route de Sainte-Marie-du-Désert.
XXV
L'abbé Gilbert avait fait un long détour pour éviter le village. Le soir tombait, quand il arriva au bord du canal qui borde les terres d'Encrambade. L'ombre des ormeaux séculaires enveloppait l'eau morte d'une douceur de crépuscule. Une barque glissait, soulevait une onde paisible qui montait, s'épandait, s'aplanissait en mourant dans l'herbe de la berge. Et la monotonie de ce mouvement, comme d'une respiration innocente, la perspective des berges en ligne droite, ce spectacle de soumission, de docilité heureuse, achevait de pacifier Gilbert, de l'incliner vers la vie conventuelle, vers la longue suite des journées calmes, bornées par le devoir, emprisonnées dans la Règle...
Le barrage d'une écluse l'avertit qu'il était arrivé. Une prairie encadrée de platanes séparait le jardin du canal. En contre-bas du talus, l'herbe molle des regains fléchissait, déjà moite de la rosée du soir. Gilbert poussa la barrière blanche qui donnait accès dans le domaine, entra dans le mystère des charmilles. De la clarté luisait au bout d'une allée, vers la métairie. Là, s'ouvrait, en avant des bâtisses, l'horizon encore lumineux de la plaine, le désert blond des chaumes et des labours. Des gens s'activaient sur l'aire blanche, vouée aux travaux du battage. Des régimes de maïs luisaient en tas, dorés par les derniers rais du soleil, et des saches de toile bourrées d'épis s'accotaient au mur de la ferme. On faisait le partage.
Madame Mériel présidait, assise sur une chaise empruntée aux métayers. La bonne dame avait, ce soir-là, sur son front uni de vieille enfant, un pli de vague inquiétude. Que ce fût la déception de la mauvaise récolte ou l'ennui du mariage manqué de sa fille, elle souffrait, et cette souffrance--la première peut-être de sa vie--s'exprimait en une grimace de bouderie attendrissante et comique. Pauvre madame Albanie! L'arrivée de Gilbert fit diversion à son chagrin. La vue seule d'une soutane lui fut un soudain réconfort.
Gilbert s'excusait de se présenter à l'improviste. Il passait, il avait vu les contrevents ouverts...
--C'est le bon Dieu qui vous envoie mon enfant! gémit madame Mériel. L'abbé Resongle vous a sans doute raconté le malheur qui nous arrive. Un mariage si convenable, le trousseau commandé, jour pris pour le contrat... Et voilà que ça se démanche! Rupture. Et le motif? Rien; quelques paroles que les fiancés ont eues entre eux. Une bêtise! Et Claire s'est butée. Que faire, mon Dieu, que devenir? Adrien se désole; un si brave garçon! moi je ne fais que pleurer. J'en suis à mon troisième mouchoir depuis ce matin. Si ça ne s'arrange pas, j'en ferai une maladie, pour sûr. Ah! la méchante fille! L'abbé Resongle l'a chapitrée pendant une heure sans lui faire entendre raison. Et dire que nos toilettes sont prêtes. La couturière est venue m'essayer ma robe. En voilà une histoire! Il n'y a pas deux jours qu'ils se sont promenés ensemble à bicyclette. Ah! cette Claire! Elle m'en fait voir une! Vous la connaissez? Quand elle a dit non, c'est non. J'en perdrai la tête voyez-vous. Tout à l'heure, je m'embrouillais en comptant les sacs. J'ai peur que l'abbé Resongle n'ait pas su la prendre. Il la traite comme si elle n'avait que dix ans; elle s'est révoltée. Mais vous, un camarade, elle vous écoutera peut-être. Essayez, mon ami.
--Vous vous faites illusion sur mon influence, répondit Gilbert. Je tâcherai cependant...
--Ah! quel service vous nous rendriez, mon cher enfant! Quelle reconnaissance! Allez et que tous les saints du Paradis vous assistent. J'ai déjà commencé une neuvaine à Saint-Antoine. Allez! Claire vient de me quitter. Vous la trouverez au salon ou au jardin.
Claire était au salon. Dans la demi-obscurité de la pièce où la porte vitrée laissait entrer un reste de crépuscule, Gilbert l'aperçut assise, les bras pendants, la tête à l'abandon renversée au dos d'un fauteuil.
--Je commençais à penser que vous ne viendriez pas, dit-elle, en tendant à Gilbert une main frémissante et glacée. Sans doute, vous n'étiez pas pressé de me porter une mauvaise réponse. Elle s'était soulevée à moitié vers lui, le dévisageait longuement. Je n'espérais pas beaucoup; je n'espère plus, dit-elle, d'une voix amère et lasse.
--J'ai passé la nuit dernière à prier, à consulter Dieu, dit-il.
--Et Dieu vous a conseillé de me planter là? répondit-elle. Pourquoi ne pas me dire tout simplement que vous ne voulez pas de moi? C'est bien fait, je n'ai que ce que je mérite. Quelle idée, de me jeter à votre tête! N'êtes-vous pas un dévot, c'est-à-dire un égoïste inconscient, à la façon de ma mère et de l'abbé Resongle! Votre salut avant tout, n'est-ce pas? Vous avez peur de vous damner avec moi. Car vous m'aimez bien un peu, avouez-le; vous avez au moins un certain goût pour ma petite personne. Mais la prudence vous commande de me fuir. Et vous fuyez. Que je sois malheureuse avec Adrien, peu vous importe, pourvu que vous n'ayez rien à vous reprocher dans mon malheur. Eh bien! j'en suis fâchée pour vous, mon cher; mais vous n'échapperez pas à cette responsabilité. Tout petit saint, tout détaché du monde que vous soyez, vous avez été en coquetterie réglée avec moi. Peut-être me suis-je plus passionnée que vous à ce jeu, mais vous avez été pris, vous aussi. Osez dire que non! C'est votre faute, si je me suis peu à peu éloignée d'Adrien, si je me suis dégoûtée de lui au point de ne pouvoir pas lui revenir de bon coeur. C'est fini maintenant; ma vie est brisée et vous vous en lavez les mains. Ah! c'est lâche, ce que vous faites; oui, c'est lâche. Je suis peu de chose pour vous juger et mon opinion ne vous inquiète guère. Tant pis! Je vous juge et je vous condamne. Je vaux mieux que vous, Gilbert. Un peu coquette, un peu toquée, je le sais, mais quand la toquade me tient, je vais jusqu'au bout de ma toquade... Je vous aime Gilbert, je vous aime!
--Vous m'aimez aujourd'hui, mais demain? Nos pensées, nos goûts ne s'accordent guère; nos fortunes non plus. Êtes-vous bien sûre, si je cédais à votre caprice, de ne pas regretter tôt ou tard l'existence mondaine qu'on vous destinait et pour laquelle vous êtes faite? Vous vous prépareriez une vie de repentir pour une minute de bonheur. D'ailleurs je ne suis pas l'homme que vous croyez. Trop faible pour me gouverner moi-même, comment oserais-je prendre charge d'âme, répondre de votre avenir?
--Mauvaises raisons, piètres excuses, répliqua Claire. Le plus grand malheur pour moi, le seul malheur est de vous perdre. Le reste ne m'est rien... Ah! Gilbert, vous me faites cruellement expier la folie que j'ai eue de m'attacher à vous.
--Eh! pensez-vous que je n'aie pas souffert, moi aussi? Pensez-vous que je n'aie pas commencé à expier? Sachez qu'en vous quittant, je suis décidé à me séparer du monde, à me vouer à la pénitence. Mon parti est pris. Si les Pères de la Trappe consentent à me recevoir, je vais m'enterrer à Sainte-Marie du Désert.
--Vous vous donnez à Dieu et vous me donnez à monsieur de Favaron. Singulier cadeau que vous lui faites! Un coeur plein de vous! Alors, c'est vrai, c'est fini, on ne vous verra plus! Et quand comptez-vous partir?
--Demain à la première heure. Je suis venu vous dire un dernier adieu.
Gilbert s'inclinait, prêt à s'en aller. Claire se leva, ouvrit la porte d'entrée qui donnait accès dans le jardin.
--J'étouffe ici! dit-elle, j'ai peur de me trouver mal; ne me quittez pas, mon ami!
Gilbert l'accompagna au jardin. Ils firent quelques pas côte à côte sous la charmille, dans l'allée crépusculaire. Au fond, vers le canal, une rougeur s'épandait et dans l'ombre, au bord des massifs, des roses blanches flottaient comme séparées de leur tige.
Ils se taisaient tous les deux. Ce fut Claire qui rompit le silence.
--J'ai une faveur à vous demander, dit-elle; la dernière. Je voudrais que vous emportiez quelque chose de moi au couvent: une médaille. Elle plongea la main dans son corsage; un peu de chair pâle apparut, avec la chaîne d'argent et la médaille au bout, encore tiède du contact de la peau. Tenez, dit-elle, il y a plus de dix ans que je la porte. Vous, vous allez me donner votre chapelet.
L'échange se fit. L'obscurité tombait, s'épaississait autour d'eux.
--Je voudrais qu'il fît toujours nuit, murmura Claire. A quoi bon le jour, puisque je ne dois plus vous voir...
Gilbert s'attendrissait, et il se dépitait de s'attendrir. Tout est fini, pourquoi prolonger ces adieux. Je devrais être parti depuis cinq minutes songeait-il. Il cherchait la phrase à dire pour prendre congé. Les mots ne venaient pas. Un émoi le gagnait, un vertige. C'était encore une fois la tentation avec ses délices et ses affres. Eh! quoi, je serai donc toujours le même, réfléchissait-il; une blancheur de peau entrevue, la moiteur d'un regard appuyé sur le mien suffiront à me retourner l'âme, à me changer en bête. Il détournait les yeux, s'obligeait à réciter mentalement des prières. Je ne faillirai pas! se promettait-il. Et déjà il succombait.
Lasse, frissonnante de la rosée du soir, Claire s'était laissée tomber sur un banc. Il était debout devant elle. D'un geste brusque, elle prit ses mains, l'attira sur sa poitrine.
--Je vous aime! je vous aime! soupirait-elle.
--Claire? Claire?
Madame Mériel les appelait du haut du perron.
--Adieu pour toujours! murmura Gilbert en repoussant son amie.
Sans rien dire, ils aidèrent madame Mériel à fixer les contre-vents, à fermer la maison. Ils reprirent avec elle, la route de Bazerque.
La malheureuse mère n'osait pas interroger Gilbert. Elle racontait la récolte médiocre, les métayers astucieux et geignards. Ses lamentations tombaient dans le silence...
A l'entrée de la grand'rue, comme ils allaient se séparer, elle se décida.
--Eh bien! demanda-t-elle à l'abbé, avez-vous converti cette méchante enfant?
--J'ai fait de mon mieux..., articula Gilbert.
--Et vous avez réussi, continua Claire. Vous pouvez tuer le veau gras, petite mère; dès demain je consens à recevoir monsieur de Favaron. N'est-ce pas ce que vous souhaitiez? ajouta-t-elle en se retournant vers Gilbert.
Madame Albanie les entoura tous les deux d'un regard de malice affectueuse.
--L'abbé Resongle va être bien surpris dit-elle. Nous aurions dû y penser plus tôt. Quand il s'agit de prêcher les femmes, ce sont les jeunes prédicateurs qui font les meilleurs sermons.
XXVI
L'abbé Resongle eut un haut le corps, le lendemain matin, quand Gilbert lui fît part de ses nouvelles intentions. Cela se passait à la sacristie où le séminariste avait suivi le prêtre après lui avoir servi la messe.
--A la Trappe! à la Trappe! s'exclamait le curé, en remuant à petits coups de sa cuiller le chocolat fumant, que venait de lui porter Thècle. A la Trappe! Et tout de suite encore! Quel zèle! La vertu ne te suffit pas; c'est la sainteté qu'il te faut!
--La sainteté! Je ne vise pas si haut, mon cher monsieur le curé. Si je pouvais seulement être assuré de faire mon salut!
--Et tu penses que la règle de l'abbé de Rancé t'y aidera? interrogeait le bonhomme, en émiettant délicatement, à petites bouchées, le pain grillé dans son bol.
--L'abbé de Rancé avait commencé par être un malheureux pécheur comme moi.
--Plus que toi! sourit l'abbé Resongle. Ces hommes du grand siècle faisaient tout grand, même la débauche. Sa pénitence fut en proportion de ses fautes. Mais sans doute avait-il aussi un estomac solide. C'est là l'écueil, mon cher enfant. Tout le monde n'est pas en état de supporter le jeûne et l'abstinence... Ainsi, moi... Tel que tu me vois, j'ai pensé aussi à la clôture. C'était pendant une retraite de rentrée, au grand séminaire. Le prédicateur, un grand diable de capucin qui avait de la barbe jusqu'aux yeux, nous avait servi un sermon sur l'enfer qui m'avait donné la petite mort. Je me croyais déjà dans la rôtissoire. L'idée me vint de me réfugier au couvent. En attendant de pouvoir y entrer, je lisais la vie des grands pénitents, je m'appliquais à imiter leurs pratiques. Je me privais des aliments gras au réfectoire, je m'abstenais du vin et du sel, je passais mes nuits en prières. En suite de quoi, sans grand profit pour mon avancement spirituel, ma santé s'altéra gravement. Je tombai en mélancolie et en paresse. La théologie, les sciences ne m'intéressaient plus, j'argumentais mal et mes dissertations ne se tenaient pas debout. Mes directeurs s'alarmèrent. Les sulpiciens sont des gens sages; mon confesseur lui-même se ligua avec le médecin, pour m'obliger à rentrer dans la vie commune... Et je ne m'en suis pas si mal trouvé. Ce que je te dis là, n'est pas pour blâmer ni pour refroidir ton zèle. En ces matières, l'expérience des autres ne sert à rien. C'est affaire à toi et au bon Dieu. J'ai voulu simplement te montrer, par mon exemple, que dans le cas où ta résolution faiblirait, tout ne serait pas perdu. A défaut du couvent, tu auras la ressource de la carrière paroissiale. Et c'est bien assez, tu peux me croire, pour te faire gagner le ciel...
--Assez et trop, répliqua Gilbert. Hélas! ce n'est pas pour chercher des difficultés, c'est pour les éviter plutôt, que j'ai pensé à la Trappe. Je suis faible, et je n'ai guère le sens pratique. Que deviendrais-je à la tête d'une paroisse...?
--C'est vrai, je l'ai remarqué, que tu n'es pas ce qu'on appelle un débrouillard, mon pauvre enfant. Le zèle du Seigneur t'égare parfois, tu vas à l'extrême; les solutions justes t'échappent. Mais ce sont là des péchés de jeunesse. La pratique se serait chargée de t'amender.
--Avouez, mon cher curé, que vous auriez autant aimé que j'expérimente ailleurs que chez vous. J'ai fait quelques pas de clerc pendant ces vacances.
--Ça, c'est encore vrai; acquiesça l'abbé Resongle, en sauçant une dernière mouillette. Je ne t'en veux pas; mais tu as quelque peu bouleversé Bazerque avec ton intransigeance. Ainsi ta malheureuse querelle avec M. Béquine, mon organiste. Une jolie affaire que tu me laisses sur les bras. Je te demande un peu ce que ça te faisait qu'il célébrât les louanges de la Sainte Vierge sur des airs de la _Favorite_ ou de la _Fille du Régiment_? D'abord personne ne les connaissait ici ces opéras. Et puis on était habitué à prier, à communier sur ces airs là. La tradition les avait consacrés. C'était comme de la liturgie. Et qu'est-ce qui m'arrive maintenant? Tu nous quittes. Mademoiselle Mériel se marie. Me voilà sans organiste...
--Vous voyez bien que j'ai raison de renoncer au séminaire. J'aurais été un mauvais curé; je ferai peut-être un bon moine.
--Tu aurais été un excellent directeur, mon ami, si j'en juge par ton succès auprès de Claire. Comment t'y es-tu pris pour la décider à faire sa paix avec M. de Favaron? Tu sais qu'il était un peu jaloux de toi, ce nigaud d'Adrien, et c'est là-dessus qu'il s'était brouillé avec Claire. Une bêtise! mais qui aurait pu mal finir. Je peux bien te le dire, maintenant que l'affaire est arrangée. Cette rupture était un désastre. Elle est mal dans ses affaires, la pauvre madame Albanie. Un coeur d'or et des mains percées. Tout ce qu'elle avait s'en est allé en invitations et en aumônes. Trop faible, voilà son seul défaut. Claire la faisait marcher comme un enfant. Toute fantaisies, toute caprices, cette petite. Il était temps qu'on la marie. Un fier service que tu nous a rendu là, mon ami. Je dis: nous, parce qu'il me semble que madame Albanie et moi, nous ne faisons qu'un,--ceci soit dit sans te scandaliser. Songe qu'il y a plus de cinquante ans que je la connais. Et comment aurais-je pu la voir sans l'aimer? Elle et son mari ont été ma providence dans cette paroisse. Tu te souviens de M. Mériel; il était la simplicité même. Et elle, quelle sainte personne, quelle créature du bon Dieu! J'étais jeune alors. Nous avons vieilli côte à côte. Nous avons eu les mêmes joies, les mêmes tristesses. J'ai tenu Claire et Bernard sur les fonts baptismaux, j'ai enterré mon pauvre ami. J'aime ces enfants comme s'ils étaient miens. Ce que tu as fait pour Claire, c'est comme si tu l'avais fait pour moi. Madame Albanie t'a remercié, elle te remerciera encore. Tout à l'heure, nous irons la voir ensemble.
--Tout à l'heure, monsieur le curé, j'aurai le regret de vous quitter. Je pars par le premier train. Ce soir, s'il plaît à Dieu, je coucherai à Sainte-Marie du Désert.
--Déjà? Il me semble que je rêve. Mon cher Gilbert, mon pauvre enfant! Moi qui espérais t'avoir ici près de moi, plus tard, qui comptais te demander comme vicaire régent à Monseigneur, quand ces damnés rhumatismes ne me laisseront plus la force de gouverner mon troupeau. Depuis ton entrée au séminaire, je caressais secrètement ce projet, je m'en étais ouvert à madame Albanie. Tu aurais été notre bâton de vieillesse. La chère dame commence à s'endormir le soir sur les cartes; tu l'aurais suppléée, tu aurais aidé Thècle aux travaux du jardinage; et qui sait? tu n'es pas un fervent de la pêche à la ligne, mais peut-être en aurais-tu pris le goût avec moi. A la belle saison, quand le goujon donne et que la brigne commence à remonter en eau douce, nous aurions été ensemble cueillir une friture au moulin. Et maintenant, il faut renoncer à tout cela. Tu nous quittes. Que le bon Dieu t'assiste, mon cher enfant! Que le joug de la règle te soit léger! Et si l'épreuve est au-dessus de tes forces, si tu rentres jamais dans la vie séculière, n'oublie pas les amis que tu laisses ici, les deux pauvres vieux qui ne cesseront pas de penser à toi.
Gilbert s'étonnait. Il se reprochait d'avoir mal jugé l'abbé Resongle, d'avoir méconnu sa bonté. Et sans doute, cette bonté était bien quelque peu égoïste, sans doute il était intéressé, ce rêve de félicité que le brave homme s'était forgé pour ses vieux jours; n'importe! depuis la mort de ses parents, Gilbert n'était pas gâté en fait de tendresse. Bien froids avaient été ses rapports avec ses anciens maîtres du lycée, bien sèche la paternité spirituelle des sulpiciens du grand séminaire. Oh! ceux-là, on aurait pu les tordre et les exprimer tous ensemble sans en tirer une goutte d'émotion. L'orphelin fondit en larmes...
--Bénissez-moi, Monsieur le curé, dit-il en se jetant aux pieds de l'abbé Resongle.