Le Turco

Part 7

Chapter 74,011 wordsPublic domain

Dix ans plus tard, j’étais chef d’escadron au 37e d’artillerie, il n’y avait pas dans l’armée un officier supérieur plus jeune que moi. Les circonstances m’avaient servi; j’avais pris à moi seul, sans l’aide du génie, la ville de ***. Mon nom, tambouriné dans les journaux, avait obtenu pour six mois une célébrité européenne; personne ne doutait que je ne fusse du bois dont on fait les maréchaux de France. Une amourette, divulguée à mots couverts par mon ami P. de M. dans la _Revue des Deux-Mondes_, avait ajouté à ma gloire un élément romanesque. Bref, j’étais à la mode, et le succès (comme il arrive souvent) me rendait presque joli garçon.

Moi, pas bête et bien portant, je tenais l’occasion par les cheveux, et je n’avais garde de lâcher prise. J’allais partout où l’on s’amuse; je montrais ma figure aux Parisiennes de tout rang et j’empochais à bel amour comptant la monnaie de mes victoires. On me montrait au doigt: voilà le fameux Brosse, l’officier d’avenir, le galant chevalier, le preneur de femmes et de villes, Brosse Poliorcète, qui vient d’apporter à Paris les clefs de *** sur un plat d’or!

Un soir, au bal de l’Opéra, tandis que les pékins ne se gênaient pas pour me nommer tout haut au passage, un domino de satin noir, masqué d’une quadruple dentelle, se retourna vivement, me regarda en face et prit mon bras.

«Bonsoir, vainqueur!»

A ces deux mots, je reconnus la voix de Zémire. Elle soutint avec beaucoup d’aplomb que je la prenais pour une autre; mais je ne démordis pas de mon idée pendant un bon quart d’heure qu’elle me promena dans les couloirs. Impossible de l’entraîner jusque dans ma loge! Après m’avoir lancé une espèce de déclaration ambiguë, elle me glissa des mains comme une anguille (une anguille un peu forte) et disparut.

Je m’informai d’elle au Helder; on me dit qu’elle avait des rentes; quelque chose comme la solde de dix généraux de brigade à manger par an. Cette gaillarde-là avait fait autant de tort à la Russie que les canons de Pélissier. Enfin! chacun son lot! Je tournai la girouette ailleurs et je n’y repensai plus de trois mois.

Mais la veille du bal des artistes, je reçus un coupon d’une place dans la loge 19, avec ces mots écrits sur l’angle: «Prends et comprends.» Je n’y compris rien du tout, mais je pris bien la chose.

J’endosse l’habit noir numéro un, enrichi de l’arc-en-ciel de mes ordres, et, sur le coup de minuit et demi, je ne fais qu’un bond du Helder à l’Opéra-Comique. Il gelait à fendre le bitume, mais j’avais une pelisse de renard. La pelisse au vestiaire, j’ouvre la tranchée devant la loge 19 et j’entre sans coup férir. Garnison, néant: j’étais en avance. M’aurait-on joué un tour? Il n’y a point d’apparence. Une farce de deux cent cinquante francs, on n’en fait guère à Paris dans ces prix-là. En attendant, je regarde la salle, qui était superbe. Les plus belles actrices de Paris, Rachel même, enfin tout!

Pendant que je flânais de l’œil et que les lorgnettes des autres loges commençaient à dévisager votre serviteur, ma porte s’ouvre et voilà Zémire en personne.

Elle était encore bien; un peu trop forte, je vous ai dit; l’amour engraisse les femmes; c’est comme le cheval pour les officiers. Elle s’était un peu barbouillé la figure, mais elle rougissait sous le plâtre; sa voix tremblait. Elle était émue, ma parole d’honneur!

Elle m’en dit très-long: qu’elle avait été ingrate, qu’elle avait méconnu mon amour, que j’avais une belle occasion de me venger en méprisant le sien; que j’étais un jeune homme et elle bientôt une vieille femme; mais qu’elle avait du sentiment à mon service comme on n’en a jamais rencontré dans les pays chauds.

Pendant ce temps-là, s’il faut l’avouer, je ne faisais pas trop le cruel, et je me laissais prendre les mains dans le petit salon. Elle resta plus de trois heures à me faire la cour; c’était nouveau, c’était flatteur, et même, tranchons le mot, c’était bon.

Finalement, elle me conte qu’elle veut tout quitter pour moi et monter derrière mon char comme une esclave. S’il y avait eu un notaire dans la salle, je crois, diable m’emporte, qu’elle m’épousait d’assaut. Je ne disais ni oui ni non, mais je prenais mes petits à-compte.

Voilà que le bal tire à sa fin, quand je me croyais encore au commencement; les loges se vidaient, les diamants filaient comme des étoiles dans une nuit d’août. Je rêve un dénoûment et j’offre un potage.

«Non, dit-elle; vous ne m’aimez pas encore assez. Je veux vous faire la cour et détruire un à un tous les mauvais sentiments qui vous restent contre moi.» Bref, il est convenu que j’irai, huit jours durant, me faire courtiser de deux à quatre. Le jeu me paraissait plus amusant qu’un whist; j’accepte. En attendant, elle veut me reconduire chez moi, dans une grande voiture de Brion qu’elle avait à l’année. Je lui fais observer que je loge à Vincennes. N’importe! j’étais flatté, réellement flatté, qu’elle fît tant de chemin pour moi.

Elle s’enveloppe de ses fourrures, et nous descendons, bras dessus, bras dessous; elle était fière de me montrer au peuple des escaliers, mais je n’y voyais pas grand mal. En passant devant le vestiaire, je songe à ma pelisse, mais le monde nous poussait, il aurait fallu attendre et surtout la faire attendre; d’ailleurs vous devinez que je n’avais pas froid; enfin la dame avait de la zibeline pour deux; j’escalade le marchepied, et en route!

Je ne vous raconterai pas notre voyage jusqu’à la barrière du Trône, mais vous pouvez croire que je ne perdis pas mon temps. Zémire fut aussi chatte qu’une femme peut l’être sans dire son dernier mot. Ces trois quarts d’heure-là sont marqués parmi les meilleurs de ma vie.

Mais en arrivant à la barrière, elle devint rêveuse; elle me dit qu’elle portait sur elle pour cent cinquante mille francs de diamants, que son cocher était nouveau, qu’elle ne le connaissait pas assez pour en être bien sûre, qu’elle craignait de revenir toute seule, à la merci de cet homme, depuis Vincennes jusqu’à Paris. Enfin elle me proposa délicatement de me déposer sur la route! Je fus tellement étourdi du coup, que je me laissai débarquer dans la neige. Zémire me serra dans ses bras, me fit promettre qu’elle me verrait le lendemain, et me voilà trottant sur Vincennes dans mon bel habit noir, par un froid de douze degrés.

J’arrivai transi à ma chambre, et je fis une maladie de six mois. Mais je considère cet accident comme un des plus heureux de ma vie, car sans ma pleurésie du bon Dieu je me serais remis à aimer cette drôlesse-là.

LE POIVRE.

Il y a bien vingt-cinq ans de cela; mes cheveux étaient noirs et les siens... Ah! monsieur! la jolie petite tête blonde! Notre fils le lieutenant était à peine une vague espérance; nous l’appelions Rosine entre nous, car nous ne voulions qu’une fille.

Nous étions mariés depuis trois mois, bientôt quatre; inutile d’ajouter que nous nous adorions comme on ne sait plus aimer aujourd’hui.

Je dois vous avouer que mon beau-père, le marquis, ne m’avait pas précisément jeté sa fille à la tête. Il ne me trouvait pas d’assez bonne maison, quoique morbleu!... mais n’importe. C’était bien le meilleur homme et le plus doux de la terre. Il grondait du matin au soir contre sa femme et contre Irène, mais Irène et la marquise le menaient à grandes guides, c’est-à-dire par le bout du nez. Un nez bourbonien, fabriqué à souhait pour ce genre d’exercice. Bref, après avoir parlé vingt fois de me passer sa lame au travers du corps (et il était homme à le faire), ce scélérat d’émigré m’avait donné sa fille et son cœur avec; il m’adorait. Je vois encore les deux grosses larmes qui coulaient sur ses longues joues lorsqu’il nous dit adieu après les noces en nous donnant sa bénédiction paternelle: une vieillerie passée de mode aujourd’hui! Je lui trouvai l’air si drôle, mais si drôle que ma figure se contracta comme si j’allais éclater de rire et que je me mis à pleurer comme un sot.

En ce temps-là, il y avait encore des diligences, et vous aurez beau dire, on ne s’ennuyait pas à deux sur la grand’route, quand on avait eu soin de retenir tout le coupé. Irène voulait voir la Suisse et l’Italie: je lui fis faire un petit voyage artistique et sentimental dont une princesse se serait léché les doigts. Tout l’été y passa; le bon vieux père et la marquise nous écrivaient partout où la poste avait ouvert boutique; et des tendresses, des attentions, des conseils! «Chers enfants, soyez sages; évitez les brigands; craignez les courants d’air dans la montagne; Henri, ménagez-la.» Bonnes gens! braves gens! On n’en fait plus comme eux, et ils sont trop loin d’ici pour que j’aille leur dire quelle amitié, quel culte, nous leur gardons au fond du cœur.

J’avais promis solennellement de leur ramener Irène en septembre. Le marquis tirait encore sans lunettes et il arpentait la plaine comme pas un, sur ses jarrets de soixante ans. La chasse ouvrait le 4 en Lorraine, nos logements étaient préparés là-bas, la marquise nous écrivait: «Je vide le château pour meubler votre pavillon.» Mais comme Irène était un peu fatiguée du voyage et comme il nous restait cent bonnes lieues à faire, je décidai que nous nous reposerions un jour à Paris.

La diligence nous déposa le 1er septembre, à cinq heures du matin, dans la cour des messageries. Il fallut éveiller l’enfant qui dormait entre mes bras, dans mon manteau. Le manteau! encore une chose que vous avez supprimée sans la remplacer. L’enfant, c’était Irène; elle avait l’air d’une petite fille de quinze ans, quoiqu’elle en comptât vingt sonnés, et les aubergistes lui avaient dit mademoiselle tout le long du chemin. Moi, je l’appelais l’enfant; aujourd’hui, qu’on fait tout à l’anglaise, on dirait _baby_. Elle, elle m’appelait _petit mari_; j’avais pourtant déjà cinq pieds six pouces, car je n’ai pas grandi depuis l’âge de trente ans. Elle disait cela si gentiment, en effaçant l’_r_, et d’une petite voix si douce que je me sentais presque aussi père que mari.

Nous voilà donc sur le pavé, vers le milieu de la rue Montmartre, elle à peine réveillée, moi pas mal ahuri du bruit des roues, qui me grondait encore dans la tête, et sans savoir où prendre gîte, car nous n’avions pas encore d’installation à Paris. Les malles étaient déjà sur le fiacre et je ne savais pas quelle adresse d’hôtel j’allais donner au cocher.

«Mais, dit-elle en ouvrant ses grands yeux, si nous allions rue de la Victoire!

--Rue de la Victoire? chez ton père?

--Certainement, puisqu’il n’y est pas. Le concierge a les clefs, nous serons mieux qu’à l’hôtel. D’abord, moi, j’ai mille choses à prendre, et puis, je serai si contente de revoir la maison!

--Au fait! et moi aussi. Cocher, rue de la Victoire!»

Le marquis passait là cinq ou six mois d’hiver. Il occupait un premier étage assez modeste avec remise et écurie; cela valait alors deux mille francs de loyer, qui font six mille francs d’aujourd’hui. Aux approches de la maison, mon cœur battit par habitude. J’avais si souvent fait le pied de grue sur ces trottoirs! Je m’étais arrêté tant de fois pour me donner une contenance, devant le pharmacien, devant le marchand de meubles et le miroitier! A cinq heures du matin, les volets changent bien la physionomie des boutiques: je ne m’y reconnaissais plus.

La porte cochère était ouverte; on voyait au fond de la cour un domestique en tenue du matin: figure inconnue. Le concierge dormait sur la foi des traités; ses deux fils, bambins de huit à dix ans, jouaient à balayer l’escalier: éducation professionnelle. Ils me parurent très-jolis, ces petits concierges en herbe; les figures d’enfants commençaient à m’intéresser. L’un d’eux courut prendre les clefs du premier étage, tandis qu’un pauvre diable affamé, comme il en sort le matin entre les pavés de Paris, chargeait nos malles sur ses épaules. Celui-là, grâce à Dieu et à ma chère petite Irène, a pu faire un bon déjeuner.

Me voyez-vous montant avec elle ce terrible escalier dont chaque marche me rappelait une espérance, une crainte, une angoisse? Ce passé tout récent me semblait vieux de dix années. Je ne m’étais pourtant pas ennuyé pendant les quatre derniers mois, oh non! mais le temps me paraissait long parce qu’il avait été plein. Aujourd’hui (expliquez cela si vous pouvez), il me semble que les vingt-cinq ans de mon bonheur ont été rapides comme un rêve. Je n’en ai pas joui, sacrebleu! Je demande à recommencer.

Elle ouvrit elle-même, avec la petite clef, la porte de l’antichambre. Un encombrement à faire peur: dix gros paquets de toile grise, cousus de ficelle et noués aux coins... Que diable est-ce que cela?

«Mais, dit-elle en riant, c’est notre linge de maison. Tu ne reconnais pas mon trousseau, _gros bête_?» Gros bête était un mot de tendresse qu’elle répétait souvent, et qui me donnait toujours envie de l’embrasser. C’est que le ton fait la chanson, voyez-vous. Quant à ce fameux trousseau, il remplissait encore cinq ou six caisses de bois blanc à charnières; on me l’avait fait admirer un beau soir et je n’y avais remarqué qu’une profusion de faveurs bleues, rouges et violettes, nouées assez gentiment et attachées par un million de petites épingles. La lingerie n’est pas mon fort.

Nous entrons dans la salle à manger: c’est là que j’ai fait jadis l’admiration de la famille par une sobriété trop naturelle, hélas! «Vous avez donc un appétit d’oiseau?» disait la bonne marquise. Le fait est que j’avais l’estomac serré dans un étau; rien ne passait. Les rideaux sont décrochés; la table sans rallonges et réduite à sa plus simple expression est passablement poudreuse; nous y trouvons un tas de cartes de visites (la réponse à nos billets de faire part), et une lettre de décès datée du surlendemain de notre mariage. C’est un parent éloigné qu’Irène connaissait peu. Je parcours les noms machinalement, pour prendre un aperçu de ma nouvelle famille, et je m’aperçois que ma femme est encore inscrite sous le nom de Mlle Irène de V! Deux jours après la noce!... Mais il faut passer quelque chose à des parents si éloignés. Le lustre est dans un sac; le beau buffet de noyer et d’ébène surmonté des armes du marquis, nage dans la poussière. Les pièces d’argenterie qui le faisaient craquer sous leur poids sont parties pour la campagne; il ne reste qu’une cave à liqueurs oubliée par mégarde et ouverte par un heureux hasard. Les bambins montent de l’eau, nous pourrons faire un grog, et j’ai soif.

Voici le grand salon où nous avons signé le contrat au milieu d’une brillante assemblée. Quelle fête! Le lustre, les candélabres, les appliques, tout était en feu. Et les diamants des femmes! J’en avais mal aux yeux, parole d’honneur. Le meuble était de bois doré et de brocatelle bouton d’or. Aujourd’hui, tout est voilé de housses grises; les consoles sont ficelées dans du papier de journal; il n’y a pas jusqu’aux pincettes qui ne soient entourées de papier comme un manche de gigot. Le tapis de moquette rouge et les rideaux bouton-d’or, en paquet dans la percale; l’encadrement des glaces s’éteint ici sous un lambeau de gaze, là sous un chiffon de papier. Les persiennes sont fermées, le jour est terne, on sent le froid. Nous entrons dans le petit salon intime où j’ai fait ma cour à Irène. C’est là qu’elle éternisait par des miracles d’industrie mes bouquets quotidiens. Elle en fait durer un toute une semaine; qu’en dites-vous? Elle ouvre un petit meuble et me montre trente fleurs étiquetées et datées dans trente feuilles de papier blanc. J’apprends ainsi que la chère petite a gardé un échantillon de tous les bouquets qui lui sont venus de moi. Mais les pauvres fleurs ne sont pas seulement fanées; elles ont moisi. Allons! les souvenirs se conservent mieux dans le cœur que dans le papier, décidément. Irène ferme le petit meuble en bois de rose et me montre en riant un bureau dont le velours est couvert de poivre en grains. Ce bureau, c’est toute une histoire. Un jour que la marquise nous gardait en achevant je ne sais quelle tapisserie, Irène prit un crayon et voulut me tracer le plan du château de V. Elle s’embrouilla tant et si bien dans ses dessins et dans ses explications que la mère vigilante s’endormit une minute. Ah! la jolie, l’aimable, et la précieuse minute! Elle valait son pesant d’or!

Mais pourquoi ce poivre répandu sur le velours incarnat? Elle m’apprend que le poivre a la vertu de chasser les bêtes. Je remarque en effet que les meubles, les paquets, les housses, tout est saupoudré de grains noirs. Et tout en regardant une pile de tableaux et de portraits de famille, j’éternue du haut de ma tête. «C’est le poivre!» dit-elle, et nous rions.

Elle avait alors trente-deux petites dents si jolies, un timbre de voix si frais et si doux que le rire semblait inventé pour elle. Aussi je vous réponds qu’elle s’en donnait à cœur joie. Et elle n’était jamais seule à rire quand je me trouvais là.

Les enfants du portier sont descendus depuis longtemps, la porte est refermée, nous sommes bien chez nous, et la preuve c’est que nous nous embrassons tout en courant. Il y avait si longtemps que nous n’avions été à nous! Presque une demi-heure! Elle me montre sa jolie chambre, la même où j’ai pénétré pour la première fois après la messe du mariage, tandis que ma chère petite achevait ses préparatifs de départ. Je me souviens que ce jour-là, saisi d’une étrange émotion devant toutes ces choses innocentes et blanches, j’ai mis furtivement un genou en terre et baisé les rideaux du petit lit virginal. Aujourd’hui, les rideaux du lit et des fenêtres sont en tas dans un coin, avec du poivre dessus. Les matelas et les oreillers sont semés de poivre; on y a mis par-dessus le marché deux ou trois cadres et une chaise. Hélas! Hélas!

Elle prend la chaise et s’assied; la pauvre chérie tombe de fatigue. Je veux qu’elle se mette au lit; elle ne dit pas non, mais elle prétend que je suis encore plus las qu’elle, car elle a dormi en voiture, et j’ai passé la nuit à la bercer. J’avoue que deux heures de sommeil feraient assez bien mon affaire, mais où dormir? Dans sa chambre? Impossible. Un lit est toujours assez large, mais le sien ne serait jamais assez long pour mes jambes de sept lieues. Nous pénétrons alors dans la chambre du bon marquis: plus de rideaux, un lit tout nu; on n’aperçoit le long des murs que des cordons de sonnettes; le poivre craque sous nos pieds. On serait bien là, j’en suis sûr, mais où trouver des draps? Toutes les armoires fermées, les clefs sont en Lorraine, c’est trop loin. «Et mon trousseau!» dit-elle. Et de rire.

Nous retournons à l’antichambre: j’éventre l’un après l’autre tous les ballots. Je trouve des serviettes, des torchons, les tabliers de la cuisinière, de la femme de chambre, du domestique, tout excepté des draps. Enfin je crie victoire, elle accourt et se moque de moi: j’étais tombé sur les nappes damassées! Mais pourquoi pas? On prend deux nappes et nous courons faire le lit. Elles sont trop courtes, ces nappes; il en faudrait quatre. Elle retourne à la source et revient en riant plus fort: elle a trouvé toute seule un drap de toile écrue, un peu grosse, un peu rude; un drap de domestique, mais assez grand pour couvrir les maîtres. Là-dessus, nous secouons le poivre de la couverture et voilà le lit fait. Nous trottons à travers le poivre jusqu’au cabinet de toilette de la marquise, et après vingt allées et venues, vers sept heures du matin nous finissons par nous mettre au lit. La pauvre enfant devait être à demi morte; quant à moi, j’étais sur les dents.

«Petit mari, me dit-elle en posant sa jolie tête sur l’oreiller, je ne suis plus fatiguée du tout.»

L’OUVERTURE AU CHATEAU.

Retraites, 3 septembre, 10 heures du soir.

Je ne sais pas si c’est le café, ou la chartreuse, ou tout bêtement la fatigue, mais il n’y a pas moyen de fermer l’œil. Tous ces gaillards-là sont couchés depuis une heure; les ronflements du grand ami ébranlent la cloison de ma chambre; l’ami joli qui dort au-dessus de ma tête souffle des pois à plein boisseau; le seigneur des Retraites, notre hôte, n’a pas dû longtemps causer avec Madame, car la pauvre petite femme avait marché quatre heures dans les labourés, et n’en pouvait plus: ses longues paupières brunes tombaient à chaque instant sur ses beaux yeux, comme des stores dont la corde a cassé.

Nous n’avons pourtant pas fait des étapes de dix lieues, mais lorsqu’on s’est dorloté neuf ou dix mois dans les fauteuils, les divans et tout le capitonnage de ce siècle avachi, on devient plus sensible au mal physique. La civilisation moderne a pris de telles précautions pour supprimer la fatigue; les voitures et la vapeur remplacent si avantageusement nos jambes, les machines font si bien la besogne de nos bras, qu’une jolie promenade en plaine et quelques bourrades de fusil contre l’épaule laissent une courbature au gaillard le mieux bâti. C’est ce qui maintiendra toujours une distance respectueuse entre l’armée et la garde nationale.

Mon vieil ami Eude de Granfort est venu nous prendre hier à la gare de... Il s’est donné l’an dernier un magnifique omnibus vert attelé en poste; l’habit de postillon, vert et rouge, rehausse la bonne mine du cocher et donne à l’équipage un petit air de fête.

Tout le monde a été exact au rendez-vous. Ce n’est pas la première fois que nous faisons l’ouverture ici, ni la deuxième, ni même la vingtième. Voyons: en quelle année avons-nous mangé nos derniers haricots, à la pension Durand? C’était pardieu en 1838. Granfort venait d’hériter de son père, le lieutenant général. Nous étions ses inséparables, Balézieux, d’Anglure et moi, et nous pressentions tous, avec une certaine mélancolie, que la vie allait nous séparer pour longtemps. «Mes amis, dit le bon Eude, jurons que tous les ans, quoi qu’il arrive, nous ouvrirons la chasse aux Retraites!» On jura. Le plus beau de l’affaire, c’est qu’en ce temps-là aucun de nous n’avait encore chassé! Ah! les jolis fusils neufs! Et les bons chiens de fantaisie, achetés, sans garantie du gouvernement, sur le quai de la Ferraille! L’album de chasse, doré sur tranche et illustré de dessins grotesques, a conservé la mémoire de nos premiers exploits: on tua un corbeau le 1er septembre, et le 2 un lièvre gîté. Le 3, je fus roi de la chasse! J’avais massacré un lapereau sans défense et un pouillard sortant du nid. Malgré la modestie de ces débuts, nous sommes tous devenus des chasseurs mieux que passables; Eude surtout, qui vit six mois dans ses terres.

Les circonstances nous ont dispersés, comme on le prévoyait trop. Balézieux, le grand ami, est receveur dans le Midi; d’Anglure, l’ami joli, est juge au tribunal de la Seine; toujours joli, du reste, et plus homme du monde que jamais. Sa robe ôtée, il monte à cheval dans la cour du Palais, et fait un tour au bois de Boulogne. Moi, je suis maître de forge, et le moins fortuné des quatre; vous savez que la partie ne va pas fort. Enfin!

Mais j’aime à constater que depuis 1838 aucun de nous n’a manqué à l’appel; aucun n’est arrivé plus tard que l’ouverture; aucun n’a pris congé avant le 30 septembre. Est-ce gentil, cela? Nous passons quelquefois la moitié de l’année sans nous voir et sans nous écrire; n’importe. On sait que tous les cœurs sont solides au poste, et qu’on retrouvera, à un moment donné, la chaude poignée de main et la vieille camaraderie du collége. Eude nous écrit régulièrement le 20 août pour nous rafraîchir la mémoire; on ne répond pas; on accourt.

Cette année-ci, l’invitation n’était pas de luxe. Notre ami s’est marié, et, hier encore, nous ne connaissions pas sa femme. Il a passé la lune de miel en Italie; il était encore à Naples au milieu d’août; nous avons pu croire un instant qu’il nous avait oubliés; mais non.

I