Part 6
«Si M. le capitaine veut bien me suivre jusqu’au boudoir de Mme la comtesse, madame peut donner cinq minutes à monsieur...»
J’étais vert de fureur. Cette femme daignait m’accorder cinq minutes, à moi qui aurais donné toute ma vie pour son fils! J’entre dans un boudoir de vieille coquette, admirablement machiné pour fausser la lumière et cacher les ravages du temps. Une minute après, j’entends un bruit d’étoffes, mais un bruit comparable au murmure de la mer: vous auriez dit un océan de soieries soulevé par une tempête de crinoline. La robe paraît: elle est mauve. Madame avait antidaté son deuil pour le faire plus court! Je regarde sa figure, elle était souriante et féline: ce fameux regard en coulisse de la Dubarry à quarante ans!
Ah! si du moins j’avais pu me dire: Elle n’est pas la vraie mère de mon pauvre turco! Mais elle lui ressemblait depuis qu’elle avait commencé de vieillir. J’étais forcé de le retrouver en elle, moins flatté, mais aussi vivant que dans le portrait de la petite sœur.
Elle resta debout, tandis que, debout devant elle, j’expliquais les raisons de mon importunité.
«Ainsi, monsieur, me dit-elle en minaudant, vous avez connu ce pauvre Léopold?
--Oui, madame, répondis-je, et ils ne sont pas nombreux ceux qui l’ont connu et apprécié sur la terre.»
Un nuage passa sur son front. J’étais peut-être allé trop loin du premier mot; mais elle se rappela sans doute à la minute qu’il ne sied pas de répliquer aux sottises des inférieurs. Elle prit donc un air de condescendance polie, et me dit de sa voix traînante, où nulle émotion ne perçait:
«Sans doute, il avait des côtés excellents: sa mort laisse un grand vide parmi nous; mais aussi quelle absurde fantaisie d’aller se faire tuer chez les sauvages quand on a tout pour vivre heureux à Paris? S’il avait écouté nos conseils, il serait encore de ce monde.
--Je sais, madame, que vous n’étiez pas favorable à sa vocation, car il n’avait point de secrets pour moi, et je suis initié à toutes les affaires de la famille. J’ai lu toutes ses lettres, c’est-à-dire celles qu’il vous écrivait...»
Elle rougit positivement sous le coup de ce reproche. «Bon! me dis-je, j’ai fait brèche; frappons encore à la même place, et voyons une fois pour toutes s’il n’y a pas quelque chose d’humain au fond de ce cœur trop fermé!» Elle ne me laissa pas le temps de redoubler le coup: sa riposte était prête.
«En effet, répliqua-t-elle, la discrétion n’était pas son fort; il avait le défaut de s’ouvrir un peu à l’aventure. Et vous dites, monsieur, qu’il vous avait chargé?...
--D’embrasser sa mère et sa sœur, puis...
--Permettez que je tienne la commission pour faite. N’avez-vous pas quelque autre chose à notre adresse?
--Oui, madame; voici sa montre qu’il m’a dit d’arrêter à l’heure précise de sa mort, pour que sa dernière pensée...
--Bien, bien, monsieur, j’entends; l’intention est délicate, et cette idée ne pouvait venir qu’à une âme de race. J’en suis profondément touchée, car cela prouve que la vulgarité des choses ambiantes n’avait pas encore déteint sur ce malheureux enfant... Mais la montre est un chronomètre d’un certain prix, si j’ai bonne mémoire: peut-être vous serait-il agréable de conserver ce souvenir de lui?
--Il m’a laissé lui-même les souvenirs qu’il me destinait; c’est à vous qu’il envoie celui-ci, madame, et je croirais être impie en l’acceptant.
--Soit. Est-ce tout?
--Non, madame, vous trouverez ici tous les papiers de votre fils, le journal de sa vie, les deux lettres qu’il a écrites à sa sœur et à vous en partant de Biskra, enfin ses vers, car vous n’ignorez pas qu’il était poëte.
--Hélas! nous avons fait tout ce que nous avons pu pour le corriger de ce petit défaut.
--Mais il avait du génie, madame, et c’est sa gloire que je mets entre vos mains.
--Monsieur, vous rimez peut-être aussi?
--Non, madame, moi je suis parfait... Voici enfin la tunique qu’il portait le jour de sa mort: elle est tachée de son sang, et les coups dont elle est criblée vous apprendront avec quel courage...»
Je n’en dis pas plus long, et je m’arrêtai un instant sur ce sens suspendu pour étudier l’effet de ma phrase. Plus de doute, j’avais touché un point sensible dans la région du cœur. La poitrine se gonfla, les lèvres grimacèrent, les yeux se mirent à papilloter: il y avait des larmes sous roche. «Pleure donc! lui criai-je en moi-même; prouve-moi que tu es une femme de chair et d’os, pétrie du même limon que nous et notre égale par la faculté de souffrir! Alors je t’ouvre mes bras et je te réintègre, morbleu! dans le sein de l’humanité!»
Mais le malheur voulut qu’en ce moment les roues d’une voiture se missent à grincer sur le sable de la cour. Mme de Gardelux se souvint qu’elle était en représentation et que les larmes ne sont pas de mise dans le monde. Elle leva les yeux, et je ne sais quel équipage elle reconnut à travers les stores coloriés de son boudoir. Peut-être aussi sa raison subitement refroidie se dit-elle qu’une tunique ensanglantée serait un embarras et une tristesse intolérables, et qu’il n’y avait pas de place pour un tel objet dans son chiffonnier de bois de rose. Bref, elle renfonça ses larmes et changea de physionomie.
Je vis le coup de temps, et j’allais appuyer sur la corde en la forçant à voir et à toucher la dernière dépouille de son fils; mais la comtesse était rentrée en possession d’elle-même: elle m’interrompit comme j’allais déchirer l’enveloppe de papier, détourna la tête avec mille grimaces en respirant un petit flacon.
«Oh! s’écria-t-elle, monsieur, je vous demande grâce pour mes nerfs! Remportez cela, je vous prie; faites-en ce que vous voudrez: donnez-le de ma part à quelque officier malheureux!
--Eh! madame, répondis-je, un officier n’est jamais malheureux, car il sait toujours à quelle solde il a droit, et il règle ses besoins en conséquence... Votre très-humble serviteur!»
Je m’en allais en oubliant mes autres commissions dans le fond de ma poche, et j’allongeais déjà la main vers le bouton de la porte, quand le bouton tourna tout seul, et la porte s’ouvrit. Je recule ébloui, effaré, renversé par une apparition lumineuse; la surprise et l’admiration me font perdre la tête, et je m’écrie étourdiment:
«Ah! notre petite Hélène!»
Notre petite Hélène, qui était une grande et majestueuse personne, me foudroie d’un regard hautain et met entre elle et moi l’espace d’une révérence. Je me reprends, je veux faire comprendre que j’ai dit une chose extrêmement naturelle à Biskra, mais impertinente à Paris; je balbutie quelques mots d’explication, de souvenir, de sentiment, et je finis par lui présenter la bague et le médaillon de son frère, qu’elle prend sans quitter son attitude roide et son air froid. La maman me regardait d’une façon qui voulait dire: En avez-vous encore pour longtemps? Je salue, je m’enfuis, mon caban se replace tout seul sur mes épaules, et lorsque je me vois sur le perron de leur hôtel, j’aspire une large bouffée d’air et je frappe la terre du pied en criant: Les gredines!
Avais-je tort ou raison? je m’en rapporte à vous.
Personne ne voulut discuter avec un si brave garçon, qui semblait si profondément ému; mais en sortant du café j’entendis Gougeon dire à Fitz Moore: «Veux-tu voir un capitaine bien étonné? Attire Brunner dans un coin, et apprends-lui que pendant dix-huit mois il a été amoureux fou de Mlle de Gardelux.»
LE BAL DES ARTISTES.
I
En mil huit cent... non, pas de dates! je finissais mes études au collége Louis-le-Grand, et je commençais à relever, dans les livres classiques, les passages, malheureusement trop rares, où les anciens parlent d’amour. Quelques romans de la _Bibliothèque jaune_, introduits par contrebande, achevaient mon éducation toute théorique: j’étais un lys érudit, rien de plus. Mes moustaches, après deux ans de sollicitations inutiles, commençaient à répondre aux invites du rasoir. Elles promettaient d’être noires; j’en parle sans fatuité, car elles sont blanches aujourd’hui, après avoir été rousses. J’attendais tout de leur croissance; on m’aurait inspiré le plus profond dégoût de la vie si l’on m’avait déclaré qu’entre vingt et trente ans les billets doux et les bouquets ne pleuvraient pas sur ma tête de tous les balcons de Paris. Cependant je n’étais pas joli garçon, mais j’espérais le devenir; et j’y serais arrivé, selon toute apparence, si la beauté s’acquérait par le vouloir, comme les sciences, les millions et les épaulettes. Enfin, j’ai deux enfants sur cinq qui seront peut-être moins laids.
Un certain samedi, jour de Saint-Charlemagne, mes camarades m’entraînèrent au théâtre du Palais-Royal. On avait composé le spectacle pour nous: quatorze actes et un intermède! un menu qui rappelait, par le nombre et la variété des plats, notre gros banquet du matin. Nous remplissions la salle à nous seuls: les plus riches avaient pris les loges et l’orchestre; les pauvres petits diables comme moi s’étouffaient au parterre. Dans les entr’actes on montait sur les bancs, on _piquait des Laïus_, c’est-à-dire on prononçait des discours à la louange de Sainville, ou de la Pologne, ou de M. Odilon Barrot.
En ce temps-là, le théâtre de M. Dormeuil était peuplé des artistes les plus admirables et des plus jolies femmes de Paris. J’ajoute, entre parenthèses, que les fleurs de l’époque étaient beaucoup plus belles, les fruits plus savoureux, les vins plus forts et le soleil plus brillant qu’aujourd’hui. Le spectacle fut gai comme tous les spectacles que vous avez vus à vingt ans. Comme on riait de bon cœur en plongeant les deux coudes dans les flancs de ses voisins! Comme on pleurait des larmes généreuses aux couplets patriotiques de M. Clairville chantés par Mlle Angélina! Quelle ardeur s’allumait dans les âmes chaque fois que M. Leménil retroussait sa moustache grise! Évidemment cet homme avait fait la campagne de Russie et parlé à l’Empereur comme je vous parle. Celui qui nous aurait soutenu le contraire eût été roué de coups.
On commençait la cinquième pièce, et je venais de tomber amoureux pour la troisième fois, lorsque Zémire parut en scène. Tout ce que j’avais vu, entendu et senti depuis le commencement de la soirée (je dirais presque depuis le premier jour de ma vie) fut oublié en un instant. J’aimais pour tout de bon, et ma première idée fut d’interrompre le spectacle par une demande en mariage. Si vous avez eu vingt ans, ne fût-ce que pour un quart d’heure, vous ne vous moquerez pas de moi.
Elle représentait une petite princesse cauchoise du pays de Matapa. La pièce, signée de MM. Pétard et Croquin, me parut un chef-d’œuvre. Le rondeau qu’elle chantait est encore buriné au fond de ma mémoire comme la _Henriade_ dans le piédestal de la statue de Henri IV sur le Pont-Neuf. Oh! l’aimable musique et la joyeuse poésie! Le monde civilisé oubliera-t-il jamais ce refrain qui fait encore battre mon cœur:
La gaudriol’, ça m’ va; c’est dans mon caractère, Mais quant au mariag’, demandez à mon père! M’sieu, demandez à papa! (_bis._) Il vous en fich’, il vous en fich’, il vous en fichera.
Par quel miracle se peut-il que j’ai tant vieilli, et que ces vers soient toujours restés jeunes? J’achetai la pièce pour l’emporter au collége, mais ce fut une dépense inutile: je la savais par cœur! Toute la nuit mon cerveau lut comme une chaudière où bouillonnait la poésie de MM. Pétard et Croquin.
Deux mois durant, je vécus de souvenir, négligeant toutes mes études, et compromettant, comme à la tâche, mes examens de fin d’année. Mes parents, qui me destinaient à l’École polytechnique, apprirent que je ne travaillais plus. Ils joignirent leurs remontrances aux reproches du proviseur; je fus mis en retenue jusqu’à nouvel ordre et traité comme le dernier des cancres, moi qui avais eu le prix de physique au grand concours et la joie d’embrasser M. Villemain! Mais je me consolais de tous mes déboires en admirant, au fond de mon pupitre, une petite lithographie de Zémire, éditée rue Coq-Héron.
Aux vacances de Pâques, le hasard ou la Providence prit enfin mon sort en pitié! Un de mes compagnons de chaîne, consigné comme moi pour crime de paresse, me conta que son père, M. de Rongefeuille, chef de division à l’Intérieur, écrivait des vaudevilles sous le pseudonyme de Croquin. Je tombai dans ses bras, et je lui promis de travailler double, de faire ses devoirs et les miens, s’il me faisait aimer de Zémire.
Ce jeune homme n’avait que dix-sept ans, mais son père le traitait en camarade; aussi raisonnait-il très-savamment sur la vie privée des actrices. Il voyait quelquefois des répétitions générales et pénétrait jusque dans les coulisses. Peut-être exagérait-il un peu ses avantages, mais il m’a juré qu’un soir de _première_, Mme Grassot lui avait pris le menton.
Ce qu’il me raconta de Zémire, sans atténuer la violence de mes sentiments les dégagea de leur timidité et leur fit prendre une tournure plus cavalière. La jeune personne n’était plus épousable depuis cinq ou six ans; elle vivait dans l’intimité d’un Russe extraordinairement riche, et elle avait des caprices. Je décidai qu’elle aurait un caprice pour moi. Rongefeuille me procura son adresse: boulevard des Italiens, 87, au premier. Vous voyez que la Russie faisait bien les choses.
Je rédigeai ma déclaration en bonne prose simple et carrée, avec prière de me répondre au collége.
«P. S. Si par hasard la violence et la sincérité de mes sentiments ne vous décidaient pas à m’aimer sans m’avoir vu, je passerai jeudi prochain sous vos fenêtres, à la tête de ma division.»
Elle ne répondit point, la cruelle! Le jeudi suivant, la promenade du collége défila sous ses fenêtres; Zémire ne se montra pas au balcon. Je commençais à la mépriser. «Il faut, pensai-je, qu’elle ait l’âme bien vulgaire pour préférer ce Russe, qui doit être vieux et laid (puisqu’il est riche) à un jeune homme de vingt ans.» Ma tête se monta si bien que je résolus de me présenter chez elle et de lui faire une homélie en quatre points contre la vénalité du cœur. La jeunesse de l’époque était ainsi faite, c’est-à-dire ainsi bête. Nous trouvions naturel et décent qu’une fille de théâtre reçût par charité l’argent des nobles vieillards et se donnât gratis aux imberbes. Ce préjugé s’est renversé avec le temps: les imberbes se ruinent, et l’on aime des vieillards qui n’ont rien à donner, pas même une mèche de cheveux. Mais passons.
Je m’étais remis au travail, et j’avais reconquis l’usage de mes dimanches. Je me présentai sept ou huit fois chez elle, sans être admis. Mes camarades, gorgés de confidences et saturés du récit de mes peines, commençaient à m’entourer d’une certaine considération. S’il est beau d’être reçu dans l’intimité d’une comédienne, il est déjà passablement flatteur au collége de se voir consigné à sa porte. Ce qui serait moins que rien pour un homme du monde est un peu plus que rien pour un moutard. J’ai vu plus d’une fois des gamins de dix-sept ans se glorifier de telle petite incommodité qu’un homme de trente-cinq ans aurait trouvé simplement désagréable. J’ai rencontré aussi un vieux conseiller d’État qui contait à tout venant et portait comme en féronnière des infortunes qu’un auditeur eût cachées avec soin. Chaque âge a sa coquetterie.
A force de monter l’escalier de Zémire et d’affronter les dédains de sa femme de chambre, je finis par la voir elle-même, en personne, comme elle sortait pour dîner, je ne sais où. Je tombai à ses pieds dans l’antichambre, en criant: «Aimez-moi! je suis Léon! si vous ne pouvez pas avoir une passion pour moi, que ce soit un simple caprice! Est-il possible que vous me refusiez une chose qui me rendrait si heureux?»
Je comprends aujourd’hui tout le ridicule de cet argument. Toutefois, on a connu au 6e d’artillerie un officier laid et sans esprit qui a réussi, vingt années durant, auprès des femmes, sans autre raison, sans autre mérite que l’immense désir qu’il avait d’obtenir leurs bonnes grâces. Méditez sur ce point, si vous avez le temps.
Zémire avait le droit de me rire au nez; elle eut pitié d’un amour évidemment sincère.
«Mon cher enfant, me dit-elle, (elle avait sept ou huit ans de plus que moi), vous feriez beaucoup mieux de terminer vos études. Il n’y a rien en vous qui doive déplaire, mais vous êtes dans l’âge ingrat. Il faut jeter vos gourmes et laisser croître vos moustaches. Vos parents me voudraient mal de mort si je vous détournais de vos études. Vous ne pouvez pas être amoureux de moi, puisque vous n’avez pas été mon amant; on désire une femme _avant_, mais on ne l’aime qu’_après_. D’ailleurs je veux être franche, car votre sincérité me touche: j’aime quelqu’un.
--Ce boyard, ô Zémire!
--Non! pas lui.»
Elle me salua gentiment de la main et descendit l’escalier avec les ondulations les plus coquettes. Je me lançai à sa poursuite en criant:
«M’aimeriez-vous si j’étais reçu à l’École polytechnique?
--Nous verrons ça, dit-elle. Revenez l’an prochain.»
Le lendemain, je lui envoyai les vers suivants, mon premier et mon dernier essai dans la littérature:
J’ai vingt ans! C’est l’âge où l’on aime, Ce n’est pas l’âge d’être aimé. Age ingrat! tu l’as dit toi-même, Ingrate au cœur trop consumé!
Mon cerveau bout, mon front se gonfle, Mon cœur bondit comme un lutin, Dans ce dortoir où le pion ronfle En digérant son vieux latin.
Tandis que je rêve à dimanche, A dimanche où je vêtirai L’uniforme trop court de manche Et l’escarpin démesuré,
Pour m’asseoir au fond du parterre Et t’applaudir, la larme à l’œil, Fleur du ciel, parfum de la terre, Étoile de monsieur Dormeuil;
Lorsque mon âme prend des ailes, Fuit sa cage et s’envole à toi Comme les jeunes hirondelles Dont le berceau bénit ton toit,
Que fais-tu, ma belle princesse, Dans ce grand lit qui tour à tour Est profané par la richesse Et sanctifié par l’amour?
Je sais bien que ma poésie ne valait pas celle de MM. Pétard et Croquin, mais j’avais fait de mon mieux, et je croyais mériter une réponse. Zémire ne m’écrivit pas même pour se moquer de moi. Ses autographes valaient trois francs à l’hôtel Bullion, et elle en était avare. Je me plongeai dans le travail, comme un autre se serait jeté à la rivière. Le moment des examens approchait; je fis des tours de force, et j’entrai cent vingt-quatrième à l’École sur une liste de cent vingt-cinq.
II
La première fois que je sortis en uniforme, je courus chez elle. La capote m’allait fort bien; je n’avais plus de boutons sur la figure. Ajoutez que j’étais le seul de ma promotion qui ne portasse point de lunettes. La femme de chambre prit ma carte sans me reconnaître et la porta à Madame. Cinq minutes après, on me fit entrer dans une espèce de salon qui était son cabinet de toilette.
Je rangeais déjà mon épée neuve, pour tomber plus commodément à ses genoux, quand j’aperçus un beau jeune homme brun, pâle et languissant, étendu de tout son corps sur une chaise longue. C’était le détestable boyard. Il avait tout au plus vingt-huit ans, et l’on pouvait le citer comme un des plus jolis garçons de l’Europe. Rien qu’en voyant sa figure et ses mains, il me sembla que la nature m’avait donné un mufle et des pattes.
Zémire, fort peu vêtue d’un peignoir blanc brodé, se souleva sur son fauteuil et nous présenta l’un à l’autre:
«Monsieur le prince D...; monsieur Léon Brosse. Cher prince, monsieur est l’amoureux dont je vous ai montré les jolis vers. M. Brosse est un jeune homme de beaucoup d’esprit, qui vient d’entrer à l’École polytechnique.»
Je cherchais la garde de mon épée comme un homme tombé dans un guet-apens. Le prince me tendit la main et m’offrit une cigarette de tabac turc.
«M. Brosse, me dit-il, vous êtes non-seulement un homme d’esprit, mais un homme de goût. Zémire est la plus jolie femme de Paris. Seulement, donc déjà, elle est trop coquette. Je vous conseille de la prendre au sérieux comme camarade, et pas autrement.
--Vânia, lui cria-t-elle, vous êtes insupportable. Si vous découragez ainsi tous ceux qui m’aiment, j’aurai le désagrément de mourir sans que personne se soit tué pour moi.»
Je balbutiai quelques mots, et je me mis à fumer ma cigarette par le bout allumé ce qui les fit rire aux larmes. Il me semble pourtant que je repris un peu d’aplomb; mais cette visite d’un quart d’heure a laissé dans mon esprit l’impression d’un cauchemar atroce. Le prince me demanda quels étaient mes professeurs de poésie à l’École polytechnique, et Zémire si nous ne comptions pas faire bientôt une nouvelle révolution. Je sortis comme un idiot. L’un et l’autre m’engagèrent poliment à réitérer ma visite. Mais la honte me retint plus de trois mois. Je me sentais trop ridicule, et puis (faut-il l’avouer?) je craignais d’avoir fait une bassesse en touchant la main de mon rival. Tous les dimanches, tous les mercredis, tous les jours de sortie, j’allais au boulevard des Italiens et je passais sous le balcon de Zémire. Une fois, je la vis à sa fenêtre, et je cachai ma figure dans mon manteau; une autre fois, je la rencontrai presque en face, et je m’enfuis comme un voleur.
Au commencement de février, cent affiches dispersées dans Paris annoncèrent un grand bal au profit de l’Association des artistes. Le nom de Zémire figurait en dernier, suivant l’ordre alphabétique, sur la liste des patronesses. Je perdis plusieurs journées à le lire et à le relire. Ce plaisir innocent disait plus à mon cœur et coûtait moins à ma bourse que les grogs du Café hollandais.
A la fin, je me persuadai que si je ne retournais pas chez Zémire, elle expliquerait mon abstention par des motifs d’ignoble économie. Je pris un grand parti: j’avais vingt francs; je résolus d’aller, d’un air indifférent, chercher un billet chez elle. Le reste de la somme me paraissait plus que suffisant pour lui envoyer un bouquet le jour du bal. Sacrifice d’autant plus généreux, selon moi, que le bal se donnait un samedi, et non pas un jour de sortie.
Je m’armai de courage, et, après avoir fait une ou deux lieues à pied sur le boulevard des Italiens, je montai chez elle. Dans l’escalier, je tâtais encore ma poche pour m’assurer que l’argent y était bien. Elle me reçut amicalement dans sa chambre à coucher; nulle trace de prince. J’avais préparé pour la circonstance un petit discours sans affectation, mais elle me coupa la parole au premier mot, prit une grande enveloppe et en tira une énorme liasse de billets roses. Il y en avait tant que je n’osai jamais n’en demander qu’un seul. Je mis sur la cheminée mes quatre pièces de cent sous (l’or n’était pas encore inventé).
«Vous n’en prenez que deux?» me dit-elle avec une petite moue.
J’aurais donné mes épaulettes à venir pour avoir le moyen de payer la liasse entière. Je balbutiai une excuse, et je m’enfuis comme un voleur. J’avais honte d’être pauvre; je me croyais déshonoré à ses yeux. Coûte que coûte, il fallait sortir d’une situation si fausse. J’empruntai vingt francs le matin du bal, et j’envoyai au boulevard des Italiens un bouquet magnifique, avec ma carte.
Le même jour, vers cinq heures, le portier de l’École me fit dire qu’il avait quelque chose à me remettre. C’était un carton à manchon. Je l’ouvris; j’y trouvai ma carte et mon pauvre bouquet, que j’écrasai du pied. Je ne dormis pas de la nuit. Le lendemain, j’avais congé; je courus chez Zémire. Elle rit aux éclats en me voyant entrer.
«Eh bien! dit-elle, vos camarades se sont-ils un peu amusés à vos dépens?
--Pourquoi mes camarades?
--Mais lorsqu’on vous a rapporté vos camélias à la salle d’étude! Avouez que la farce était bonne et que je vous ai bien attrapé!»
Je lui contai que sa cruelle plaisanterie m’avait frappé dans un coin, à l’écart de mes camarades.
«C’est bien dommage, dit-elle. Je croyais que les autres se moqueraient un peu de vous.»
Je me fâchai tout rouge, et plus j’y pense, plus il me semble que j’avais raison. Peut-être cependant allai-je un peu trop loin, car après avoir juré de ne la plus revoir, je lui donnai ma malédiction de jeune homme. Excusez-moi, je suis d’un sang méridional.
III