Le Turco

Part 5

Chapter 54,081 wordsPublic domain

«Merci! dit-il.» Il s’arrêta plusieurs minutes comme si ce simple mot l’avait fatigué. J’attendais en retenant mes larmes et je tâchais de prendre un air riant. Les forces lui revinrent; sa main, que je serrais toujours, pressa un peu la mienne; il respira longuement et me dit à demi-voix:

«C’est fini... je m’y attendais... tu sais!... Un peu plus tôt, un peu plus tard!... N’importe! c’est beau, la guerre... je n’ai vécu qu’ici, avec vous... On aurait bien pu m’y laisser quelque temps, mais... il faut croire que je n’en étais pas digne... Ah! je n’ai pas été gâté sur la terre. Il n’y a que vous autres... toi surtout.»

Je pris mon courage à deux mains pour lui dire qu’il avait tort de se croire perdu, qu’on revenait de plus loin, que Marcou m’avait rassuré sur son état, qu’avant deux mois il serait encore des bons. Oui, je lui débitai tout ce qui me passa par la tête; mais, s’il faut vous dire vrai, je n’étais pas fameux dans ce rôle-là. Il m’arrêta d’un petit sourire pâle qui fit geler la moelle au fin fond de mes os.

«Pauvre Charles! Laisse-moi dire, ça presse un peu, vois-tu... Tu sais ma vie... je pardonne tout ce qu’on m’a fait, je demande pardon de toutes mes maladresses. Ma montre est là, sous ma tête. Tu l’arrêteras après m’avoir fermé les yeux, et tu la porteras à ma mère. Elle verra que ma dernière pensée, à ma dernière minute,... comprends-tu? Le médaillon, il faut que tu le rendes à ma sœur... toi-même! Mon testament est dans ma chambre, à Biskra. Envoie-le tout de suite quand nous serons dépêtrés d’ici. Pas les lettres! je t’ai dit... toi-même!... Embrasse-les. Ma bague est pour Hélène. Elle ne la portera pas, mais elle peut bien la garder dans ses petits bijoux. Je t’ai légué mes armes et mes livres, mon bon vieux. J’aurais dû... non, j’espère qu’elles ne brûleront pas mes pauvres vers. Tu les apercevras un jour ou l’autre imprimés à l’étalage de la Librairie-Nouvelle... Tu t’en iras jusqu’au Helder, les deux volumes sous le bras, et tu y passeras peut-être un bon quart d’heure à reparler de moi avec un de ceux qui m’ont connu. Est-ce donc bête de mourir quand on avait peut-être sous le képi des pensées immortelles! J’étouffe! Encore un peu d’eau!»

J’essayai de le faire boire, mais il fut pris d’un hoquet si violent qu’il rejeta la gorgée entière et m’éclaboussa de la tête aux pieds. «N’essaye pas, dit-il, rien n’entre plus... Ah! j’oubliais... il y a quelques milliers de francs dans ma poche... c’est pour les hommes de ma compagnie. Adieu au général, aux camarades, à mes turcos, au drapeau, à la France, à la vie, à toi, frère!... J’étouffe... Ah! ça va mieux!»

En effet, ça allait même tout à fait bien, car le pauvre garçon avait fini de souffrir.

Moi, j’étais devenu fou, et je me comportai comme une brute. Je sortis de la tente en courant, sans lui fermer les yeux, sans accomplir une seule de ses dernières volontés. Je traversai le camp dans tous les sens, je rentrai chez moi, j’en sortis, je m’en allai réveiller cinq ou six camarades pour leur dire que le turco était mort, je fis une tournée aux avant-postes, et je vagabondai comme un homme ivre, jusqu’à six heures du matin.

L’idée me vint alors de retourner à l’ambulance. J’avais besoin de le revoir. Lorsque j’arrivai à la tente, les infirmiers l’avaient déjà mis dehors. Je le trouvai par terre, étendu sur le dos: on ne voyait que sa figure; le corps était caché, avec cinq ou six autres, sous une bâche de mulet. J’en comptai huit, de ces bâches, rangées à la file. On entendait, dans une tente voisine, le râle d’un blessé.

Ce qui m’exaspérait, c’était de voir le joli gazon neuf qui verdoyait insolemment autour de ces malheureux corps. Le ciel était d’un bleu féroce; le soleil implacable riait. Une superbe matinée pour les paysagistes, mais les yeux me cuisaient trop; vous pouvez croire que je n’étais pas en train d’admirer.

Je ne sais pas combien de temps je restai là, assis dans l’herbe humide, rongeant le bout de mes doigts, et drôlement bercé par la dernière chanson du spahi qui mourait à quatre pas plus loin. Une tape sur l’épaule me réveilla de ma stupeur. C’était le général qui venait faire sa visite aux malades et ses adieux aux morts. Il ne m’adressa pas un seul mot de consolation: il savait bien que je n’étais pas consolable.

«Capitaine Brunner, me dit-il d’un ton d’autorité, personne ne sortira du camp jusqu’à ce soir. A sept heures, nous irons rendre les derniers devoirs aux camarades et aux amis que nous avons perdus. Il y a quelques paroles à prononcer sur leur tombe, je vous ai choisi. Retournez à votre tente et mettez-vous à la besogne: vous n’avez guère que le temps.»

Cela dit, il me tourna le dos et s’en alla droit comme barre aux ambulances; mais sa voix avait fléchi sur la fin, et à la façon dont il se moucha dès qu’il fut hors de vue, je compris qu’il avait eu de la peine à se contenir devant moi. Un homme de guerre a besoin de connaître pas mal de choses, et entre autres le cœur humain. Si ce bon vieux n’avait pas eu l’idée de m’imposer une distraction laborieuse, je ne sais pas de quelles sottises j’aurais été capable ce jour-là. J’écrivis et je recommençai ma petite oraison funèbre; cela me conduisit jusqu’au milieu du jour, et quand je l’eus achevée tant bien que mal, je me mis à l’apprendre par cœur et à la réciter sous ma tente.

Mais le soir, à sept heures, quand je me vis debout devant cette fosse, où se dessinait confusément, sous un lambeau de toile grossière, le corps du malheureux turco, je perdis la mémoire, la parole et la force. Je répétai cinq ou six fois de suite le mot _camarades_, tout un peuple d’idées se mit à danser pêle-mêle dans mon cerveau, et pas une ne se décidait à passer par la bouche. Je suppose que la plus vive et la plus frappante de toutes fut le contraste de cette tombe obscure avec cette vie militaire si bien commencée; je me souvins sans doute que la veille, en rentrant au village, le général m’avait promis la croix pour mon ami, car j’arrachai machinalement la croix qui pendait sur ma tunique, je la lançai dans la tombe ouverte, et je me laissai choir à la renverse entre les bras du général, qui ne se privait plus de pleurer.

Je ne me rappelle pas si je revins au camp sur mes jambes ou si les hommes m’y rapportèrent comme un paquet. Le major me fit prendre un calmant qui me jeta sur le lit pour vingt-quatre heures. A mon réveil, je trouvai plus de besogne que dix hommes n’en auraient pu faire: tous mes amis s’étaient donné le mot pour me distraire en m’écrasant. Les Arabes, qui n’étaient pourtant pas de mes amis, s’entendirent avec les autres. Nous fûmes attaqués par des forces considérables; les alertes, nos sorties, le danger, un coup de crosse qui me fendit la tête, tout cela me fit du bien.

Six semaines après l’événement, un renfort nous arriva de Constantine. Pour opérer la jonction, il fallut livrer une vraie bataille; mais nos communications avec Biskra furent rétablies pour le reste de la campagne. Mes lettres de France m’arrivèrent en botte: vous devinez la joie après une si longue privation. Le sort a des caprices étranges: dans ce courrier, je trouve quelques lignes de madame de Gardelux! Cette mère qui ne répondait pas à son fils avait donc trouvé le temps de m’écrire! Voici le texte de son poulet; je tiens l’original à la disposition des amateurs:

«Madame de Gardelux remercie M. le capitaine Brunner des bonnes notes qu’il a données au comte Léopold. Elle le prie de vouloir bien continuer ses soins à ce jeune homme qu’un coup de tête a engagé dans une voie déplorable, mais dont la vie est d’un grand prix, car il est l’unique représentant de son nom. M. le capitaine Brunner peut compter sur toute la reconnaissance de ses obligés.»

Les comtesses ont le droit d’ignorer qu’un capitaine d’état-major n’est pas un maître d’étude et que mon extrait de l’ordre du jour n’était pas un _satisfecit_ donné par moi. Je n’admettrai jamais que la carrière des armes soit une voie déplorable; plût à Dieu que nos jeunes gentilshommes n’en connussent point de pire! Enfin la dernière phrase avait l’air de promettre une récompense honnête; cela rappelait un peu trop les affiches de chien perdu.

Je me dis après avoir lu: Voilà une femme qui n’est ni intelligente ni bonne. Ça commence assez mal avec le faubourg Saint-Germain; mais avais-je des illusions à perdre sur Mme la comtesse? Cette lettre est un trait qui achève de la peindre. J’allumerai ma pipe avec son papier satiné, et justice sera faite. Il ne m’en reste pas moins un devoir sacré à remplir. Nos communications sont rouvertes; l’acte de décès va partir; la famille l’aura trois ou quatre jours après le ministre. Brunner, il faut que tu écrives à ces deux femmes pour leur apprendre avec ménagement la mort de Léopold.

C’est un rude métier de consoler les autres lorsque soi-même on n’est pas consolé du tout. Pourtant je fais ma lettre, et je puis vous assurer qu’elle était bien, littérature à part. Le général m’apporte une page admirable: on accepterait d’être mort pour être loué en tels termes par un homme de ce cœur et de ce mérite-là. Nos camarades, sachant ce qui se passe, se mettent à rédiger une condoléance qui était un fier hommage à la mémoire du pauvre turco. Je mets le tout ensemble, j’y ajoute les dernières pensées que je peux recueillir dans les papiers du mort et un brouillon de son testament, la mise au net se trouvant à Biskra. Je l’indique d’un mot, promettant de l’envoyer aussitôt que possible et parlant des commissions que j’irais porter moi-même, Dieu sait quand. Bref, j’ai fait tout pour le mieux, et je ne crains pas que personne m’accuse d’être resté au-dessous de mes devoirs.

Le général avait fait mettre à ma disposition tout le bagage de ce malheureux enfant. Je partageai l’argent, soit quatre mille francs, entre ses hommes, sans oublier Bel-Hadj, son soldat, qui se faisait soigner à l’hôpital de Biskra. Sa montre était arrêtée quand un infirmier me la rendit: je mis les aiguilles à l’heure exacte de sa mort, mais je m’abstins de casser le mouvement, quoiqu’il me l’eût ordonné. C’est plus fort que moi; j’ai horreur de détruire ce qui a coûté du travail à quelqu’un. Il me semble que les choses se détruisent assez par elles-mêmes, sans que nous y mettions la main. Je ficelai la montre dans une boîte, et j’écrivis dessus le nom et l’adresse de Mme de Gardelux. Je fis un autre paquet de la petite bague à ses armes qu’il destinait à Mlle Hélène, un autre des papiers qu’il avait apportés en campagne, un autre de la tunique dans laquelle il s’était fait tuer. Comme il pouvait m’en arriver autant du jour au lendemain, les ficelles et les étiquettes n’étaient pas de luxe. Quant au portrait en miniature, je crus faire acte de prudence en le gardant sur moi. L’ivoire est si fragile, et la monture était si mince! Les mulets ont le trot cruellement dur; ils pulvérisent les trois quarts de ce qu’on leur met sur le dos: trop heureux quand ils n’emportent pas le reste au fond d’un précipice! Car on surfait un peu leur mérite, et ils n’ont pas le pied si infaillible que ça.

Notre expédition de l’Aurès n’était pas terminée, il s’en fallait. Les Arabes tenaient bon; nous eûmes des hauts et des bas, même après l’arrivée des renforts. Voilà ce que c’est que la guerre en Afrique: on sort pour une promenade militaire, et l’on rentre au bout de six mois. Si du moins on rentrait avec tout son monde! Marcou a fait la statistique de nos pertes: ce n’est pas si grandiose que le travail de M. Chenu sur la guerre de Crimée, et c’est peut-être plus effrayant. Des huit cents hommes qui étaient partis sous ses ordres, le général en a ramené quatre cent cinquante-deux, un peu plus de moitié! Ce dont j’enrage, c’est que cette malheureuse campagne n’a valu ni avancement ni décorations à personne. On n’a pas voulu dire au public que la domination française avait été menacée dans le cercle de Biskra. Il se trouva que nous avions trimé, six mois durant, pour le roi de Prusse. Tant pis pour nous! la politique l’exigeait.

Mon premier soin en rentrant fut de chercher le testament et de l’envoyer à Paris. Le notaire de la famille me l’avait réclamé trois fois avec douceur, disant toujours que la comtesse et Mlle de Gardelux étaient trop désolées pour me remercier de mes politesses. Je n’avais pas besoin de leurs actions de grâces, mais le style de ce notaire et son impatience m’agaçaient. Le fond du testament était connu: Léopold donnait à sa sœur ses vingt-cinq mille livres de rente; mais que diable! la famille n’attendait pas cet argent-là pour manger!

Nous prîmes deux mois de repos; je rentrai dans mes habitudes, je refis connaissance avec la _segnia_ qui distribue aux palmiers leur ration quotidienne de trente-six litres par tête. Rien de tel que la baignade pour vous reposer d’une campagne. Pourquoi n’a-t-on pas inventé des bains à l’usage du cœur? Le chagrin m’avait laissé une sorte de sécheresse et d’irritation intérieure; j’étais dur et cassant dans la conversation, je mordais comme un acide, je ne croyais plus à rien.

Une bonne et charmante fille qui m’aimait de tout son petit cœur, que j’avais tendrement aimée, me devint tout à coup indifférente, puis odieuse, sans qu’il me fût possible de dire pourquoi. Nous étions à peu près fiancés, sa mère est la sœur de la mienne, nos fortunes s’accordaient à merveille, et nos caractères encore mieux. Jamais, depuis notre baiser d’adieu, elle n’avait laissé partir un courrier sans m’écrire. Je ne lui répondais pas si régulièrement, mais elle me savait heureux de ses lettres, elle se sentait aimée, et ça lui suffisait. Un beau jour, je me prends d’aversion pour elle; ses gentillesses naïves, qui me tiraient les larmes des yeux, commencent à me donner sur les nerfs. Je trouve ridicule et presque inconvenante sa manie de m’envoyer les violettes de nos bois et les _vergiss-mein-nicht_ du ruisseau. Si encore je m’étais borné à me moquer d’elle en moi-même! Mais je veux qu’elle le sache, et je trouve un plaisir cruel à la faire souffrir. Me voilà son correspondant enragé, et je regrette que le bateau de Philippeville ne parte pas deux fois par semaine, pour lui faire deux fois plus de mal. L’homme est un loup mal apprivoisé: quand sa férocité le reprend, il a besoin d’enchérir incessamment sur lui-même. C’est pourquoi les assassins donnent jusqu’à soixante et cent coups de couteau à leur victime, qui était morte du premier. Marguerite me répond d’abord par des plaisanteries dont la douceur m’agace, puis elle laisse éclater sa douleur et ses larmes; enfin la famille s’en mêle: maman Brunner et l’oncle Moser m’écrivent à la fois pour demander si je suis fou. Je l’étais! Je réponds par une dissertation prodigieuse sur le danger des mariages consanguins au point de vue du perfectionnement des races, et je déclare net qu’il me répugne d’engendrer de petits sourds-muets. Là-dessus, ma pauvre Gretchen et ses parents font un coup de tête par dignité: on la marie à un fabricant de Mulhouse qu’elle ne pouvait voir en peinture, qu’elle avait refusé trois fois, et qu’elle aime passionnément aujourd’hui.

Dame! je mentirais en vous disant que j’étais content de moi. On m’aurait rendu service en me procurant quelque bonne querelle; mais à Biskra! La garnison était mélancolique en diable; les camarades se bâillaient réciproquement au visage: quant aux danseuses, ces femmes de cuir bouilli, elles me faisaient horreur.

Mon seul plaisir, et vous allez voir s’il était drôle, consistait à m’ensevelir tout vivant dans le souvenir du pauvre turco. Je relisais ses vers, je feuilletais le journal de sa vie: M. Pelgas, son précepteur, lui avait donné l’habitude de prendre quelques notes tous les soirs avant de se mettre au lit. Je parcourais les lettres trop rares et trop courtes qu’il avait reçues de sa famille. C’est ainsi que j’ai reconnu que mon fameux billet de Mme de Gardelux était non pas de la comtesse, mais bien de Mlle Hélène. La pauvre enfant avait sans doute écrit cela sous la dictée de sa mère: autrement elle y aurait mis un peu de son cœur. Je ne pouvais me la représenter que bonne, spirituelle et gracieuse en tout, telle enfin que son frère me l’avait si souvent dépeinte. Je l’estimais beaucoup, je la plaignais un peu; je... c’était ridicule, mais je m’inquiétais de son avenir. Pensez donc! une telle enfant livrée aux mains d’une telle mère! Elle devait avoir besoin d’un conseiller, d’un appui, d’un autre Léopold, en un mot d’un second frère! Et je me sentais de force à remplir cet emploi difficile, en tout bien, tout honneur. Nous autres Alsaciens, nous n’avons qu’une spécialité incontestable, le dévouement. On nous dit de marcher, nous courons; on a besoin de notre vie, nous nous faisons tuer sans dire ouf! Voilà l’Alsace. Je me rappelais à tout moment les projets de mon ami sur celle qu’il appelait notre petite Hélène, et je cherchais autour de moi, consciencieusement, un homme qui fût digne d’elle. Si je l’avais trouvé, ma parole d’honneur, je le prenais par la main et je l’emmenais à Paris. Je me disais: la famille est capable de te rire au nez: mais tu auras fait ton devoir envers celui qui n’est plus.

Pendant que je me remplissais l’esprit de ces rêveries, l’oubli faisait sur moi son petit travail, comme dit Gougeon. L’image du turco s’effaçait de ma mémoire, comme une photographie qu’on laisse traîner au soleil. Je sentais approcher le moment où cette figure si honnête et si cordiale disparaîtrait absolument à mes yeux, et où mon vieil ami ne serait plus pour moi qu’une abstraction sans forme, un être de raison. Pourquoi diable n’avais-je pas songé à faire un croquis d’après lui dans nos journées de désœuvrement, moi qui dessine? Je tremblais à l’idée de le perdre une seconde fois par l’oubli. Dans cette anxiété, la miniature de sa sœur me rendit un véritable service. A force de l’étudier, je finis par y reconnaître et par en dégager ce je ne sais quoi par où un frère qui n’est pas beau ressemble à sa sœur qui est jolie. C’est un travail qui veut du temps et de l’application, mais je n’avais pas autre chose à faire. Je commençai par copier à l’aquarelle la miniature telle qu’elle était. Plus j’allais, plus mon admiration croissait pour l’inimitable artiste. Impossible à moi de reproduire cette fleur de jeunesse, ce duvet des beaux fruits estompés de rosée, ce plumage microscopique que le toucher enlève aux ailes des papillons. Ce portrait me désespéra pendant une quinzaine. Chaque coup de pinceau me reprochait mon inaptitude et ma grossièreté; je me disais qu’il faut être femme et mère pour interpréter si délicatement la beauté d’une jeune fille. Enfin! n’en parlons plus. J’arrivai ainsi par ricochet à retrouver dans ma mémoire la figure de Léopold, et j’en fis un crayon médiocre sans doute, mais ressemblant.

Tout ça tuait le temps, mais je n’oubliais pas qu’il me restait une visite à faire au faubourg Saint-Germain. Seulement, toutes les fois que je me représentais Charles Brunner entrant dans les salons des Gardelux, j’avais froid dans le dos, et la racine des cheveux me picotait la tête. Je suis timide avec les femmes du monde, et l’on ne se refait pas en un jour. Ce n’est pas tant la fierté de la comtesse qui m’effrayait; non, c’était de voir pleurer la pauvre petite Hélène. Tantôt je me reprochais d’être encore à Biskra, lorsqu’il m’aurait été facile d’obtenir un congé de semestre; tantôt je me prouvais à moi-même qu’il valait mieux retarder ce voyage. Mon arrivée allait réveiller les douleurs de la famille: ne convenait-il pas d’attendre que l’on fût un peu consolé? Mais si j’attendais trop, ces souvenirs poignants que j’apportais avec moi ne rouvriraient-ils pas des blessures à demi-fermées? Je ne savais que faire, et je ne pouvais demander conseil à personne, car je n’avais plus d’ami assez intime pour partager de tels secrets.

J’étais encore à me tâter lorsque le général Gerhardt, qui est mon compatriote et mon parrain, me proposa de le rejoindre à Sidi-bel-Abbès. Dulong, son officier d’ordonnance, était mort de la fièvre; on espérait avoir une campagne à faire sur la frontière du Maroc. L’offre du général me tira d’incertitude: le service avant tout. Je partis donc pour Sidi-bel-Abbès, et j’y restai quatre mois à attendre cette bienheureuse expédition, qui n’eut pas lieu. Mon parrain devina probablement que j’étais travaillé en dessous par quelque idée étrangère au service. Un beau matin, après le rapport, il me dit: J’ai des commissions pour l’Alsace, et tu as un congé de semestre; fais ton sac et va-t’en. Mes amitiés chez toi et chez moi.

Je pars et j’arrive à l’hôtel du Louvre. Maman Brunner m’attendait à Obernai. Dès qu’elle savait la date de mon départ, elle savait aussi quel jour et à quelle heure nous nous embrasserions. Impossible de rester plus d’une journée à Paris sans lui causer de la peine: j’étais donc étranglé par le temps; il fallait faire ma visite dans la journée, ou jamais. Je prends mon courage à deux mains, et je décide que j’irai après midi chez Mme de Gardelux. Les trois quarts de mes bagages voyageant par petite vitesse, je n’avais pas d’habillements civils; mais, sans être neuf, mon uniforme était encore assez présentable. En brossant la tunique, car les garçons d’hôtel n’y entendent rien, je me rappelais le mot de mon pauvre ami: se brosser et attendre!

Il y avait un an et huit jours que je l’avais vu mourir; mais, comme la nouvelle n’était arrivée qu’environ deux mois plus tard, je me dis que Mme et Mlle de Gardelux devaient être en plein demi-deuil. Je préparais mes phrases en comptant mes paquets. Il y en avait trois petits: la montre, la bague du petit doigt et la miniature; un moyen, les papiers; et un gros, la tunique. Je descends tout cela moi-même, car personne que moi n’y avait touché depuis un an, et je prends une voiture de remise dans la cour même de l’hôtel. Je donne l’adresse au cocher et je lui dis de demander la porte; mais quand nous arrivons, la porte était ouverte, et il y avait des équipages arrêtés dans la cour.

Un valet galonné du haut en bas m’ouvre la portière et me demande d’un air à claques si c’est bien à Mme de Gardelux que ma visite est destinée. Oui, lui dis-je, et je passe, tout encombré de mes pauvres reliques. Dans l’antichambre, je fais lever trois ou quatre grands drôles qui se miraient dans les boucles de leurs souliers. L’un d’eux m’enlève mon caban, un autre fait semblant de vouloir prendre mes paquets, mais d’un seul coup d’œil je le renvoie à sa banquette. Alors je vois paraître une espèce de petit furet en frac noir qui m’introduit dans un premier salon, puis dans un autre, puis encore dans un autre, et là se plante devant moi pour me dire du ton le plus confidentiel:

«Monsieur sait que c’est le jour de Mme la comtesse?

--Je ne le savais pas, mais j’en suis enchanté, puisque cela m’assure de la trouver chez elle.»

Là-dessus je le vois qui regarde mon uniforme, et la moutarde me monte au nez. J’avais la bouche ouverte pour lui dire: Aimez-vous mieux que j’entre tout nu? Mais il reprend aussitôt son air humble et me demande qui il aura l’honneur d’annoncer.

«Le capitaine Charles Brunner... non... Portez cette carte à Mme la comtesse. Je m’étais muni d’une carte, et j’avais pris le soin d’écrire après mon nom: _porteur des derniers adieux de Léopold_.»

Ce qui m’avait arrêté sur le seuil, c’était le bruit d’un grand éclat de rire. Je ne voulais, je ne pouvais pas entrer dans ce salon comme la statue du commandeur.

Le frac noir porta mon message et revint me dire poliment: «Mme la comtesse est très-sensible à la visite de M. le capitaine; mais elle a quelques personnes chez elle, et elle prierait monsieur de repasser demain à la même heure.

--Répondez que je suis arrivé ce matin pour m’acquitter d’un message que j’ai juré de remettre en mains propres, et que je pars à huit heures et demie par le train-poste de Strasbourg.»

Mon vieux faquin d’ambassadeur fit un nouveau voyage et revint.