Le Turco

Part 4

Chapter 44,010 wordsPublic domain

Toujours un peu de rhétorique: que voulez-vous? Les héros d’Aboukir et de Marengo étaient presque aussi ridicules que lui.

La colonne se mit en marche à sept heures avec toutes les précautions d’usage. Le général nous ordonna d’éviter le torrent et de suivre les bas côtés de la vallée, qui allait s’élargissant devant nous. D’heure en heure, on faisait halte pour relever les tirailleurs et les flanqueurs. Cet exercice monotone et fatigant se prolongea jusqu’à midi. Vous avouerai-je que mes yeux se fermaient par moment? Il y avait quarante-huit heures que je n’avais dormi, et cette nuit de marche était tombée mal à propos sur une nuit de poésie. Le soleil me tapait lourdement sur la tête: il est Arabe au fond du cœur, ce vieux scélérat de soleil. Nos hommes s’épongeaient la figure avec leurs manches sans ralentir le pas: ils allaient au feu de bon appétit, comme toujours, mais ils auraient préféré y être tout portés. Pas le moindre bout de chanson dans les rangs; un silence à couper au couteau. Les Arabes, de leur côté, se recueillaient. Leurs trois villages qui disparaissaient et reparaissaient tour à tour, selon les mouvements du terrain, ne donnaient pas signe de vie. Le général usait sa lorgnette sans découvrir un burnous. Tout à coup il s’arrête et me dit:

«Brunner, je crois que nous y sommes. Que personne ne bouge: je vais voir.»

Là-dessus il nous brûle la politesse et se jette, sans autre escorte que son clairon, dans un petit bois de chênes-liéges. Ce boqueteau couronnait la pente que nous étions en train de gravir. Nous restons à mi-côte, ne voyant rien du tout, mais parfaitement cachés nous-mêmes. Dix minutes après, quelques coups de fusil détachés, puis une assez jolie pétarade nous prouvent que le bonhomme a bien pronostiqué. Nos goums et nos spahis étaient aux prises avec l’ennemi.

Le général ne tarda guère à redescendre. Il avait l’œil brillant et les pommettes rouges; je me dis: tout va bien. Il ordonne de former les faisceaux et de faire la soupe. On se repose, on cuisine et l’on mange au bruit d’une fusillade bien fournie. Nos grand’gardes n’eurent pas le temps de s’ennuyer pendant que nous déjeunions à leur santé. Je vide une gamelle empruntée à l’ordinaire des fantassins, et la soupe me réveille un peu. Vous savez que le sommeil remplace les aliments; j’ai constaté souvent que la réciproque est vraie. Tandis que le général fait rassembler les bagages, les sacs et les bêtes qui resteront sous la garde d’une compagnie, je grimpe sur la hauteur, et je me paye un aperçu de notre champ de bataille. Les trois villages sont en face, échelonnés l’un derrière l’autre. Le premier seul est défendu par une espèce de fortification passagère: un simple abatis d’oliviers. Quand nous aurons pris celui-là, les deux autres seront à nous. Nous avons à descendre une rampe d’un kilomètre, déboisée par un vieil incendie, mais qui commence à se couvrir de myrtes, de caroubiers et de lentisques. Aucun obstacle sérieux jusqu’au fond de la vallée; nos hommes ont balayé la route: je vois une centaine de cavaliers français et alliés se débattre dans le fond contre les tirailleurs ennemis. Le terrain représente une longue bande de pré semée de bouquets d’arbres dont le moindre cache un ou deux hommes. Nos spahis, nos chasseurs et nos goums traquent ce maudit gibier et piquent tout ce qu’ils rencontrent. Nos turcos sont déjà sur le versant opposé et montent la côte. Figurez-vous un escalier dont chaque marche serait un mur en pierres sèches: autant d’étages, autant de vergers, et des Arabes derrière tous les arbres. La discipline n’est pas leur fort: ils sont groupés par-ci, disséminés par là. On voit grouiller des masses blanches partout où nos soldats semblent gagner du terrain; l’effort des assiégés se déplace à chaque minute. Ils reculent, ils avancent, chaque étage est pris et repris tour à tour. Je ne distingue pas les femmes, mais elles sont de la fête. _You! You!_ j’entends les cris d’encouragement qu’elles jettent à leurs hommes.

«Qu’est-ce que vous faites là? me dit le général de sa voix rude. Au premier coup de fusil, ces mauvais gars d’Alsace ne sont plus bons à rien...

--Qu’à se battre, mon général.

--C’est bien ainsi que je l’entends. Patience, Brunner! il y en aura pour tout le monde!»

Cela dit, il partage la troupe en deux colonnes, il met ses obusiers en batterie, et nous voilà dégringolant dans le sentier de la gloire.

Vous pensez bien, mes chers amis, que je ne suis pas homme à vous conter l’affaire en détail. Pour ceux d’entre vous qui ont vu la Crimée, Magenta et Solférino, la prise du Djebel-Yala ressemblerait à une distribution des prix dans un pensionnat de demoiselles. Cependant les sabres coupaient comme ailleurs, les balles faisaient leur trou, et l’on n’avait pas mis de bouchons à la pointe des baïonnettes. Un Arabe, moins bête que les autres, devina que mon cheval me gênerait pour la montée; il me fit la faveur de le tuer sous moi. Me voilà donc grimpant comme un singe avec le commun des martyrs. Si le sommeil m’avait repris durant cette escalade, je crois qu’il m’aurait fait un tort irréparable; mais le moyen de dormir au milieu d’une musique qui dépassait de cent coudées toutes les cacophonies de Wagner! Les obus volaient en grondant sur nos têtes pour éclater au milieu des groupes de burnous; les fusils petillaient, les balles sifflaient en passant et crépitaient en ricochant sur les pierres; les fusées traversaient l’espace avec un froufrou solennel; les clairons, de leur voix mordante, sonnaient le ralliement ou la charge, et les Arabes des deux sexes poussaient des cris à faire peur, si quelque chose faisait peur au soldat français.

Je me souviens d’avoir traversé un premier village, puis un autre, et de les avoir vus flamber derrière moi comme deux fagots de bois sec. Au troisième, les soldats allaient mettre le feu lorsque le général survint, le cigare à la bouche, sur son petit cheval noir. Où la bête avait-elle trouvé des chemins? C’est ce qu’on n’a jamais su.

«Tas d’imbéciles, dit le grand chef, si vous brûlez ces _gourbis_, nous coucherons à la belle étoile!»

Le fait est que nos tentes étaient restées à deux bonnes lieues de là, pour le moins.

Nous voilà donc campés, à cinq heures du soir, sur la cime du Djebel. La position était bonne, on la fortifie en deux temps; j’organise les postes, je place les grand’gardes, et ma besogne n’est pas plutôt faite que je me laisse tomber sur la première natte venue, dans un coin. J’avais les yeux fermés depuis quatre minutes, quand une idée me réveilla en sursaut: Et Léopold?

Que pensez-vous d’un égoïste qui se couche sans savoir si son ami est mort ou vivant? Je me lève, furieux contre moi-même, et je sors de la cabane en me disant de gros mots. Le village était plein de soldats qui mangeaient, fumaient, dormaient ou pillaient, suivant les goûts particuliers de chacun. Je rencontre un turco qui portait une outre d’huile, une botte d’oignons et un chevreau nouveau-né.

«Eh! lascar! tu connais ton lieutenant, M. de Gardelux?

--_Sidi turco? besef!_

--Est-il blessé?

--_Makasch._

--Est-il mort?

--_Makasch morto._

--Où est-il?

--_A casa._

--Qu’est-ce qu’il fait?

--Dormir.

--Puisqu’il n’est ni mort ni blessé, dis-je en moi-même, et qu’il dort paisiblement sous un toit, l’amitié m’autorise à faire comme lui.»

Sur ce, je regagnai mon gîte et je recommençai un nouveau somme. J’en fis plus d’un cette nuit-là, car les propriétaires que nous avions délogés manifestèrent cinq ou six fois l’intention de résilier notre bail.

Vers quatre heures du matin, je donnai ma démission de ronfleur: je n’étais reposé qu’à demi, mais la maison n’était plus tenable. Mon pauvre corps semblait littéralement émaillé de puces. Avez-vous remarqué que ces animaux-là ont une préférence pour les blonds? Je vais donc secouer mon bétail au grand air, et je me fais montrer la case de Léopold. Il écrivait sur ses genoux, devant la porte.

«Eh bien! lui dis-je, tu vois qu’on n’en meurt pas.»

Il me tendit la main, ferma son écritoire et jeta son buvard dans la maison, sur le parquet de terre battue.

«Allons nous promener, dit-il; le paysage est superbe, vu d’ici.

--Il s’agit bien, ma foi, de paysage! Parlons d’hier, de toi, de nous, du combat, de la victoire! Tu as reçu le baptême du feu, mon bonhomme, et tu peux regarder dans ta glace, si tu en as apporté une, le visage glorieux d’un vainqueur!

--Bah! pour une promenade militaire!

--Trop modeste, mon bon! C’est un joli fait d’armes; le _Moniteur de l’Armée_ le contera. Es-tu content de toi? As-tu été un des heureux? car il y a de la loterie jusque dans les batailles. Qu’as-tu fait? Qu’as-tu vu? Qu’as-tu éprouvé?

--D’abord une peur horrible d’avoir peur.

--Connu, jeune homme, et puis?

--Et puis fort peu de chose.

--Tu as senti qu’en doutant de toi, tu avais indignement calomnié le fils de monsieur ton père. La colère t’est montée à la tête, et comme il faut taper dans ces occasions-là, tu t’es vengé sur l’ennemi. Est-ce bien ça?

--A peu près.

--Et encore?

--Rien de saillant.

--C’est déjà très-joli pour un garçon qui était d’avant-garde, et qui, en fait de prunes, avait droit au dessus du panier. Viens au rassemblement des compagnies.

--Pour quoi faire?

--Parbleu! pour écouter l’ordre du jour.»

Il rougit comme un enfant pris la main dans les confitures, et prétexta cette lettre à sa mère qu’il voulait, disait-il, expédier par le premier départ. Je m’en fus tout pensif, et je me demandais, en voyant sa résistance, s’il n’avait pas quelque faiblesse ou quelque hésitation à se reprocher. Ah! bien oui! Le premier nom qui m’arrive aux oreilles, c’est justement le sien. Le général remerciait les troupes de leur belle conduite; il signalait quelques traits de courage et particulièrement l’héroïsme du sous-lieutenant de Gardelux, qui, seul, était allé reprendre au milieu des Arabes douze hommes de sa compagnie imprudemment engagés. Un autre fait de guerre avait été accompli par le même officier dans la même journée: il était entré le premier dans le village fortifié des Beni-Yala.

Vous me voyez d’ici; je n’écoute pas un mot de plus, je cours à sa cabane. Il écrivait encore! je fais sauter ses paperasses en l’air et je l’accable de sottises.

«Ah! c’est ainsi que tu traites tes amis! Tu t’es moqué de moi comme un gueux, comme un tartuffe! Voilà donc pourquoi tu refuses de venir au rassemblement! Tu savais qu’il n’y aurait d’éloges que pour toi, mauvais drôle! Ah! tu t’es battu comme un lion, et tu as peur de l’entendre dire! Et tu m’as presque fait douter de ton courage, polisson de héros que tu es!»

Je parlais, je criais, je pleurais, je l’embrassais et je le bourrais de coups de poing, à la bonne franquette d’Alsace.

Quant à lui, il était tout pâle, et il me regardait faire avec des yeux hagards.

«Pardonne-moi, me dit-il; je n’étais pas bien sûr... je ne savais pas si les choses qui me sont arrivées répondaient à ce qu’on entend par un acte de courage. Voilà pourquoi je n’ai pas osé te suivre là-bas, car enfin, si le général n’avait rien dit de moi, je n’aurais pas osé crier à l’injustice; mais j’aurais éprouvé quelque chose comme une déception.

--Il n’y avait pas de danger: le général est juste, et il se connaît en hommes.

--Allons! dit-il, il faut que j’aille le remercier.

--Tu as le temps; il doit être au lit: nous avons fait hier un rude métier pour un homme de son âge.

--Alors promenons-nous; j’ai des fourmis dans les jambes.

--Tu es fièrement heureux, si tu n’y as que des fourmis.»

Je lui ramasse ses papiers, c’était bien le moins, et nous allons vaguer ensemble. Tous les camarades que nous rencontrons viennent à lui, lui serrent les mains et le félicitent de ses débuts; il rougit, et moi-même je perds contenance, comme si toute sa gloire m’éclaboussait de la tête aux pieds. Les soldats le saluent de cet air qui veut dire: Ce n’est pas à ton épaulette, c’est à ton cœur que je rends hommage. Marcou, l’aide-major, qui revenait de l’ambulance, nous donne le relevé de nos pertes: onze morts, trente-cinq blessés, dont dix grièvement, et pas un seul manquant, chose admirable! «Sans vous, dit-il au turco, les Arabes nous pinçaient une douzaine de prisonniers.»

Plus nous allions, plus ces compliments à brûle-pourpoint le suffoquaient. Il m’entraîne au-devant de la compagnie qui rapportait les sacs et les bagages. Le capitaine, un pauvre vieux qui n’avait plus qu’un an à faire, et pas la croix, nous reconnaît de loin et nous crie:

«Eh! jeunes gens! on n’a pas eu besoin de nous pour cueillir les lauriers? M. de Gardelux a tout pris.»

Il rougit de plus belle et va s’excuser comme il peut. Nous rentrons chez lui, et il parle d’achever sa lettre: un convoi de blessés devait partir à deux heures pour Biskra.

«J’espère bien, lui dis-je, que tu vas prendre une copie de ta citation pour l’adresser à ta mère?

--Non.

--Pourquoi?

--Parce que j’aurais l’air de rédiger ma propre histoire, et je me trouve assez ridicule sans cela.

--On a raison de dire que le ridicule est voisin du sublime, puisqu’un gaillard de ton numéro prend l’un pour l’autre. Eh bien! moi, je vais faire copier le paragraphe par ton sergent-major, et je l’enverrai à Mme de Gardelux... Ah!

--Si cela t’amuse! Mais j’écris des lettres si longues et ma mère a si peu de temps qu’elle jette peut-être au panier tout ce qui porte le timbre de Biskra.

--Mais Mlle Hélène n’est sans doute pas si occupée, elle! Si je lui expédiais la pièce en question, m’en voudrais-tu?

--Fais ce qui te plaira.

--Pris au mot. Attends-moi.»

Une heure après, je mettais sous enveloppe un extrait de l’ordre du jour, copié de cette belle écriture qui fait la gloire des sergents-majors et les empêche quelquefois de passer officiers. J’y ajoutais de ma main ces simples lignes:

«Le capitaine d’état-major Charles Brunner, présente ses humbles devoirs à mademoiselle Hélène de Gardelux et se fait une joie de lui transmettre le texte suivant que la modestie d’un jeune héros eût peut-être tenu caché.»

Je lui portai la lettre ouverte et je lui dis:

«Veux-tu la lire?

--Non; si je la lisais, autant l’écrire moi-même.

--Comment! j’entre en correspondance avec ta sœur, et tu n’es pas curieux de savoir ce que je lui dis?

--Imbécile! je ne te connais donc pas?»

Le mot m’entra au fond de l’âme, et l’imbécile sauta au cou de son ami.

Le général nous tint clos et cois toute la journée; mais, les alertes s’étant succédé d’heure en heure pendant la nuit, on procéda le lendemain à une forte reconnaissance. L’ennemi s’éloigna ou devint sage; pendant une semaine, la colonne expéditionnaire garda ses positions sans être inquiétée. Nos soldats employaient leur temps à nettoyer les trois villages, c’est-à-dire à raser les maisons et à couper les arbres par le pied. Nous appelons cela faire un exemple. Le village d’en haut se transforma bien vite en un joli petit camp fortifié, et tout le monde avoua que la tente était décidément plus confortable que le gourbi.

Mais tandis que nous vivions tranquilles et sans songer à mal, le mouvement gagnait autour de nous. Les chenapans que nous avions chassés de leurs foyers s’étaient répandus dans les tribus voisines. Un vieux marabout borgne, qui avait pour maîtresse une femme des Beni-Yala, se mit à prêcher la croisade et trouva des échos partout. C’est étonnant comme l’écho se propage dans les montagnes! Des tribus grosses comme le poing se donnèrent de l’importance en refusant de nous payer l’_aman_. Les rumeurs les plus idiotes vinrent en aide à la rébellion. Les nouvellistes de l’Aurès sont aussi inventifs et aussi effrontés que les nôtres. On alla jusqu’à dire que les grands cheiks d’Afrique étaient venus assiéger le sultan des Français dans un de ses châteaux, et qu’il s’était tiré d’affaire en leur restituant l’Algérie. Bref, quinze jours après notre victoire, nous étions cernés bel et bien, et nos communications, même avec Biskra, coupées. Les renforts ne pouvaient tarder longtemps, mais ils n’étaient pas venus, et, pour des triomphateurs, nous ne nous trouvions pas précisément à notre aise.

Le général avait toute sorte de qualités, mais la patience n’était point sa vertu dominante. Il résolut de frapper un coup. La tribu du vieux marabout désagréable, les Beni-Schafar, très-belliqueux et pas mal riches, étaient à cinq lieues de marche. Par une belle nuit, on nous réveille tous en douceur; la colonne se faufile entre les montagnes, et à huit heures du matin nous étions engagés.

La journée ne fut pas mauvaise: on tua cinquante hommes, on brûla un village superbe, et l’on repoussa une demi-douzaine de retours offensifs; mais impossible de camper sur le champ de bataille. Nous avions des blessés à rapporter et des bagages à reprendre en chemin: le général décide que nous irons dormir chez nous.

Tout le monde croyait la question vidée, et tout le monde était de belle humeur, excepté le turco, qui, relégué à l’arrière-garde, n’avait pas eu l’occasion de se montrer. Je me moquais un peu de son ambition, et je lui débitais tous les proverbes appropriés à la circonstance: l’appétit vient en mangeant, mais ce n’est pas tous les jours fête; ne te désole pas: tout vient à point à qui sait attendre, et cætera.

Pour revenir au Djebel-Yala, nous avions un vrai chemin de l’Aurès: beaucoup à monter, beaucoup à descendre, pas un kilomètre de plain-pied, du reste un beau pays. Je chevauchais avec l’avant-garde, à la gauche du général, dans un torrent qui coule sur des galets de marbre blanc. Nous avions devant nous toute une échelle de sommets couronnés par le Djebel-Derradj, ce burgrave poudré de neige. On ne se pressait pas, et l’on explorait le terrain avec un soin d’autant plus minutieux que le jour commençait à baisser.

«Allons! me dit le général, je crois que nous en sommes quittes. Bonne besogne, Brunner! Dans une heure, nous serons sous nos tentes; avant trois jours, les Beni-Schafar...»

Un feu de file bien nourri l’arrêta net au milieu de sa phrase. Les Arabes tombaient sur notre arrière-garde; on entendait non-seulement leur fusillade, mais leurs cris.

Le bonhomme jura un gros juron et tourna bride en nous criant: Allez toujours!

Quand un grand chef vous dit d’aller, il n’y a qu’une chose à faire; mais le soldat français n’abat pas le quart de lieue en dix minutes lorsqu’il entend fusiller ses camarades derrière lui. Nous avancions lentement, chaque officier poussant ses hommes, et furieux de ne pouvoir les planter là. Quelquefois le feu s’arrêtait, et l’affaire semblait finie; mais les détonations reprenaient par saccades. Sur ces entrefaites, la nuit tomba, la difficulté du chemin vint compliquer le doute qui nous paralysait. La colonne n’avait pas fait un temps d’arrêt depuis son départ, et il y avait bientôt cinq heures qu’elle marchait. Les fantassins ne se plaignaient pas, mais on les entendait souffler. Nous ne savions que faire; aucun de nous n’osait prendre sur lui de crier halte!

Enfin le général nous rejoignit, et sa première parole fut pour nous inviter au repos. Tandis que les soldats rompaient les rangs et s’asseyaient au bord de la route, les officiers accouraient chercher des nouvelles.

«Tout va bien, dit le général: depuis que j’ai quitté l’arrière-garde, je n’ai plus entendu qu’une petite fusillade, et il y a bien une demi-heure de ça; mais nous avons eu chaud. Décidément, Brunner, votre ami le turco est un rude homme; je vous en fais mon compliment. Peu d’apparence, mais un fonds d’enfer. Il ira loin, ce garçon-là: il est instruit, il est brave et il est heureux. Les balles le respectent; il fait peur à la mort. Je l’ai vu travailler du sabre et de la baïonnette: oh! c’était de l’ouvrage proprement fait; il a tué deux Arabes de sa main. Ma foi! mon cher, on dira que je flatte la noblesse, comme tant d’autres vieux croûtons; mais tant pis! s’il reste un bout de ruban rouge à Paris, je le demanderai à l’empereur lui-même pour ce petit camarade-là. En route, mes enfants! nous ne serons pas au camp avant dix heures.»

Le reste du voyage me parut long: vous devinez pourquoi. Aussitôt arrivé, il fallut vaquer au service, et je le donnai cent fois au diable, car il me retint jusqu’à minuit. Enfin je m’appartiens et je cours à la tente de Léopold pour lui conter la grande nouvelle. A quatre pas de chez lui, je m’entends appeler par un homme qui courait aussi, mais en sens inverse. Je m’arrête et je demande ce qu’on me veut.

«Je vous cherche partout, mon capitaine, de la part de M. de Gardelux.

--Et moi aussi je le cherche sur terre et sur mer: où est-il?

--A l’ambulance, et bien malade.

--Comment? lui? c’est impossible!

--Une balle dans le ventre, mon capitaine. C’est moi qui l’ai ramassé; mais dépêchons-nous, s’il vous plaît: je crois qu’il n’y a pas de temps à perdre.»

Nous courons donc à l’ambulance, et mon cœur se serre à la vue de ces tentes surmontées d’un drapeau rouge qui dans la nuit paraissait noir.

«Il est ici,» dit mon guide en désignant la première.

J’entre et je vois à la lueur d’une lanterne mon pauvre Léopold étendu sur un matelas, et si pâle qu’au premier moment je le crus mort. Il venait de s’évanouir à la suite d’un sondage. Le docteur était à genoux et s’essuyait les mains à son tablier sanglant.

«Ah! c’est toi? dit Marcou. Mon pauvre Brunner, tu perds un fameux ami, et l’armée un fier soldat.

--C’est donc fini?

--Pas tout à fait, mais il n’y a pas de ressource. La balle est venue de bas en haut; le diaphragme est traversé. L’hémorrhagie et la suffocation l’enlèveront. Il en a pour deux ou trois heures: attends; il reviendra peut-être à lui. Du reste, une mort assez douce; il s’éteindra sans souffrir. Moi, je vais voir les autres: ces gueux d’Arabes m’ont taillé de la besogne aujourd’hui.»

J’essayais de le retenir, je le suppliais de chercher, d’inventer quelque chose, de faire un miracle pour le salut de mon ami. Il me regarda d’un air triste, me serra les deux mains et sortit en levant les épaules. Alors je me rabattis sur le brave garçon qui m’avait amené là, et je remarquai seulement qu’il portait le bras droit en écharpe. C’était un caporal de la ligne; le général l’avait ramené en passant, avec vingt hommes de sa compagnie, pour renforcer l’arrière-garde, et il avait pris part à la dernière moitié du combat. Il me conta comment on avait dû faire plus de vingt retours offensifs pour reprendre les camarades qui tombaient; encore en avait-on laissé trois ou quatre aux mains de l’ennemi. Lui-même avait été sauvé par mon pauvre petit turco; c’était avec son fusil que Léopold avait chargé les Arabes.

«Mon capitaine, disait-il, je vous jure que M. de Gardelux a fait des choses impossibles. Sa tunique est hachée et la baïonnette de mon fusil tordue. Malheureusement le pied lui a manqué dans un ravin, il a roulé en arrière, et un Arabe, caché derrière un lentisque, l’a tiré presque à bout portant. Tout le monde l’a cru fini; nous sommes revenus tous les deux sur le même cacolet, et il n’a donné signe de vie qu’à l’ambulance. Il a demandé après vous; mon bras était bandé, je me suis lancé à vos trousses. Avouez que je lui devais bien ça!»

Je renvoyai ce pauvre diable à son lit, et je m’assis par terre au chevet de Léopold. Vous ne souhaitez pas que je vous dévide la série de mes méditations, hein? Ce serait un peu long, mes amis, et pas drôle du tout. Vers trois heures, j’étais dans une espèce d’abrutissement fait de douleur et de fatigue, quand j’entendis appeler: Charles!

La voix semblait sortir de terre: il s’en fallait bien peu; on se trompe à moins.

Je pris sa main humide et molle, et je lui dis: «Je suis là.» Il ouvrit de grands yeux et me regarda un instant sans me voir.

«C’est moi, lui dis-je, ton ami, Brunner!»

Il fit un nouvel effort et demanda de l’eau. J’écartai péniblement ses dents serrées, et je lui fis couler quelques gouttes dans la bouche. Son regard s’éclaircit, sa figure s’anima; il me reconnut.