Le Turco

Part 3

Chapter 34,078 wordsPublic domain

Je m’enfuis comme un voleur, et je lus, sans m’arrêter, trois cents pages embrouillées, raturées et quelquefois illisibles. Jamais je n’avais fait une telle consommation de poésie, même dans les belles éditions d’Hugo, de Lamartine ou de Musset; mais l’amitié est capable de tous les miracles. Du reste ils étaient bien, ses vers. La famille a eu tort de ne pas les imprimer, il y en avait de sublimes; peut-être un peu d’obscurité dans les pièces philosophiques comme _le Doute_, _Où vais-je? Au premier qui porta la croix._ Les descriptions du désert étaient étincelantes; les scènes de la vie arabe vivaient et remuaient. Dans _la Fantasia_, on entendait positivement parler la poudre; _la Diffa du grand chef_ était traitée aussi grassement qu’une page de Rabelais. Et quelle abondance de cœur dans les pièces: _A ma mère_, _Quand j’étais tout petit_, _Tu m’aimeras!_ Mais la fleur du panier, c’était encore une demi-douzaine de petites idylles, rêveries, caresses rimées à l’intention de la jeune personne qui va se marier demain. _Hélène_, _Beaux jours_, _Notre petit jardin_, _Fratri futuro_, sont autant de petits chefs-d’œuvre que j’ai lus et relus à travers mes larmes. Quand j’eus vidé le carton, je retournai chez Léopold, quitte à le réveiller; je voulais le second volume. Je ne l’éveillai point, car il ne dormait pas. Un poëte inédit est sur le gril quand il sait qu’on le lit et qu’on le juge. Ma foi? j’avais jugé, et je lui dis carrément: Tu es un homme de génie! Je crois que ça lui fit plaisir; il se mit à me déclamer le tome deux, lui-même. Celui-là me parut encore plus beau, car Léopold lisait à ravir. Et jugez si je fus content de voir que la dernière pièce, un vrai chef-d’œuvre, était adressée en toutes lettres à son ami Karl Brunner! Si jamais je remets la main dessus, je la ferai graver en or, sur le marbre; mais la famille a tout gardé, et probablement tout brûlé. C’était son droit: elle héritait.

Toute la nuit fut prise par la lecture, et quand l’aube parut, nous avions plus envie de respirer le grand air que de nous mettre au lit. Toute cette poésie fermentait dans ma tête; j’aurais rimé moi-même pour un rien; il n’aurait pas fallu m’en défier.

«Écoute, dis-je à Léopold, tu t’es emparé de moi depuis hier soir, tu m’appartiens pour la journée: chacun son tour. On va nous seller deux chevaux, et nous pousserons une reconnaissance en plaine. Je veux voir si les premiers rayons du soleil sont aussi doux que les premiers rayons de la gloire. Nous reviendrons ensemble prendre un bain et déjeuner à ma pension, puis tu t’en iras faire la sieste aux trois palmiers tandis que j’organiserai ma petite fête pour ce soir. Je veux que le Champagne baptise solennellement le grand poëte de Biskra!» Le pauvre enfant riait de mon enthousiasme, mais au fond il avait la tête aussi montée que moi.

Mon programme fut suivi de point en point. Dans la journée, je recrutai dix camarades pour faire une tablée complète. Une vieille Espagnole, célèbre par sa cuisine et par sa complaisance, nous prêtait sa maison et poivrait le fricot. Je fis dévaliser par mon soldat tous les marchands de vin et de goutte qui empoisonnent l’oasis, et j’invitai les danseuses les moins tannées de la célèbre tribu. Un mois de ma solde y resta, mais tant pis! Il fallait que la fête de l’amitié fît époque dans l’histoire.

Nous étions dans les premiers jours du rhamadan, ce carême mi-parti de jeûnes et de ripailles; mais je réponds que ce soir-là les cheiks les plus magnifiques ne s’en donnèrent pas autant que nous. De cinq heures à neuf, on but et l’on mangea comme si dans chaque estomac l’absinthe avait creusé un gouffre. Enfin le punch fit son entrée, on alluma le bol, on éteignit les lampes et les bougies, la mère Méného remplit les douze verres et me dit en son patois:

«_Señor, las niñas estan aqui._»

--Attends! lui dis-je, j’ai d’abord un toast à porter. «Messieurs, le turco vient d’achever une grande œuvre. Laquelle? Vous le saurez plus tard; mais vous pouvez me croire sur parole, quand je vous jure que la gloire est au bout. A la santé du turco, notre excellent camarade! A sa gloire! à l’immortalité qui l’attend!»

Mes convives étaient tellement échauffés que ce discours ne parut emphatique à personne. Un généreux hourrah me répondit, on rapprocha les verres, et si vigoureusement que l’un des douze se rompit; c’était le verre du turco. Je vois encore le pied de coupe entre ses longs doigts maigres, et sa pauvre figure éclairée par la flamme livide du punch.

Au même instant, la porte s’ouvrit, et Roland, des zéphyrs, montra sa tête.

«Allons, messieurs, dit-il, le rassemblement va sonner; on monte à cheval.»

Un tumulte de questions lui répondit. «Quoi? comment? où va-t-on? à quel propos? C’est une farce.»

Il nous apprit que les Beni-Yala s’étaient révoltés dans l’Aurès, qu’on avait refusé l’impôt, que trois spahis avaient été tués par trahison, et un convoi pillé. Peut-être était-ce un accident sans suite, une simple ébullition de fanatisme au début du rhamadan; mais on voulait couper le mal à sa source et punir les révoltés sans leur laisser le temps de s’organiser. L’ordre du général était formel; on partait dans une heure.

C’était donc vrai! Nous allions faire un bout de campagne! La surprise et la joie nous dégrisèrent tous à moitié. On se félicitait, on se serrait les mains; les bougies se rallumèrent, chacun se rajusta, Roland vida un verre au hasard, et chacun tira de son côté.

«Viens donc,» criai-je au turco, qui restait cloué sur sa chaise et toujours pâle.

Dès ce moment, je courus à mes affaires et je n’eus pas une minute pour m’occuper de lui.

Toute la ville était en mouvement, et sans bruit, ce qui doublait l’originalité du tableau. Les soldats couraient, les Arabes traînaient leurs chameaux ou leurs ânes, les ordonnances passaient avec les mulets de réquisition. Je ne fis qu’un bond jusqu’à mon gîte, où mon soldat, le fidèle Baudin, tirait déjà les malles au milieu de la chambre. Les paquets faits, les cantines bourrées, les bagages liés sur le dos du mulet, le tranchant de mon sabre vérifié, mon revolver amorcé, ma ceinture serrée et mes guêtres bouclées, j’avais vieilli d’une heure sans remarquer la fuite du temps. Avez-vous remarqué que l’horloge double le pas quand nous sortons d’un bon dîner? Ce n’est pourtant pas elle qui a bu.

Nous étions huit cents hommes sur pied dans la cour du fort. Dix coups de langue indiquèrent discrètement dix heures; le silence n’était troublé de temps à autre que par le piétinement d’un mulet ou le hennissement d’un cheval. L’appel se fit à voix basse, à la lumière d’un falot. Que de précautions pour surprendre les Arabes, qu’on ne surprend jamais, car ils ont toujours des espions chez nous!

Je me rends à mon poste, auprès du général. Il était à cheval au milieu de la cour, la cravache en main, le cigare à la bouche, aussi calme d’ailleurs que s’il allait au bois de Boulogne faire le tour du lac. Il reçoit le billet constatant l’effectif de sa troupe; il dicte un ordre que les adjudants écrivent sous sa dictée et que les capitaines vont lire à leurs compagnies, groupées en cercle. Vous connaissez ce refrain patriotique: «Soldats, des rebelles sur pied, vos camarades égorgés et trahis, la domination française menacée, l’honneur du drapeau à défendre! Votre général est fier de vous commander, et la patrie compte sur vous!»

C’est toujours le même air et les mêmes paroles; mais comme l’air est juste et le discours fondé, l’effet n’a pas raté une fois depuis que la France est France.

Les soldats ont empoché l’allocution en plein cœur: s’ils ne répondent point par des cris, c’est que la discipline s’y oppose; mais le murmure qui circule dans les rangs prouve assez qu’on n’a pas parlé à des sourds. On ajuste définitivement les courroies, on serre les sangles, le fantassin jette son fusil sur l’épaule, et l’on fait un à-droite.

Je vous ai dit que notre colonne se composait d’environ huit cents hommes; on en laissait au plus quatre cents à Biskra. Nous avions deux compagnies du centre, une de tirailleurs et une de zéphyrs; cent hommes de cavalerie, tant chasseurs que spahis, quarante d’artillerie et du train, et cent cinquante des goums. Le général marchait avec l’avant-garde; il avait jeté son cigare pour le bon exemple, car dans les marches de nuit on défend également le bruit et le feu. Je me tenais à la disposition du chef, et le turco n’était pas loin; c’était justement sa compagnie qui avait fourni l’avant-garde.

Chemin faisant, je m’approchai de lui. «Eh bien! lui dis-je, nous y voilà. Tu es content, j’espère?

--Oui, c’est un dénoûment comme un autre. J’aime mieux en finir d’un coup.

--En finir! es tu fou? C’est ta carrière de soldat qui commence, en attendant les autres succès.

--Je veux bien; tu me connais: je ne suis pas un homme à pressentiments; mais cet ordre de départ est arrivé dans des circonstances stupides. Tu parlais d’immortalité, et moi je pensais à la mort.

--C’est bien spirituel! Et moi, je te prédis que tu seras superbe au feu et que tu reviendras couvert de gloire. Qui sait d’ailleurs si nous aurons affaire à l’ennemi? Ces révoltes du rhamadan sont des feux de paille; on se dérange pour les éteindre, et l’on n’en trouve plus que la cendre.

--Comme tu voudras.

--Mais secoue-toi donc, sacrebleu! Qui est-ce qui m’a bâti un soldat de ton espèce?

--Cela va mieux, merci. J’étais encore un peu sous l’influence des lettres que j’ai écrites.

--Moi, je n’en écris qu’une dans ces occasions-là. Je dis: «Maman Brunner, nous partons en campagne. On ne sait pas combien ça va durer, tu seras peut-être trois mois sans nouvelles; mais ne t’inquiète pas, je te donne ma parole d’honneur qu’il ne m’arrivera rien.»

--Moi, dit-il, j’ai laissé un testament en quatre lignes et deux lettres que tu porteras toi-même, entends-tu bien, l’une à ma mère, l’autre à notre petite Hélène.»

II

Vous savez tous, ou presque tous, ce que c’est qu’une marche de nuit en pays inconnu. Ce n’est ni gai ni pittoresque. La colonne se déroule comme un ruban noirâtre sur fond noir. Les belles couleurs des uniformes sont éteintes; tous les joyeux bruits de la guerre ont fait place à une espèce de silence murmurant à travers lequel on distingue le pas des hommes et la vibration discrète du fer. Un caillou qui dégringole, un pied qui butte, un juron étouffé, voilà les incidents de la route. On ressemble à des moines en procession plutôt qu’à des héros en campagne. Et si la pensée de la mort vient vous traverser la cervelle, vous êtes tout porté à l’envisager en moine. J’ai lu, je ne sais où, que si les batailles se donnaient à minuit, les braves seraient plus rares. C’est un peu vrai, non pas que le courage ait sa source dans la vanité, mais l’homme n’est tout lui que s’il est en possession de tous ses sens. Le moral le mieux trempé ne suffit point. Pour aller galamment au danger, il faut pas mal de choses. C’est dans la plénitude de la vie que l’homme est le mieux disposé à sacrifier sa vie; c’est au grand jour que nous fonçons gaiement sur les canons, les baïonnettes et tous les aimables engins qui servent à nous ôter le jour.

Or il était onze heures du soir, la lune s’était couchée avec les poules, et les étoiles ne servaient qu’à souligner l’épaisseur affreuse de la nuit. Je me laissai donc envahir par les idées du bon turco, et je me mis à casser une croûte de mélancolie sur le pouce, tout en marchant auprès de lui. Dans ces montagnes invisibles dont chaque pas nous rapprochait, il y avait des fusils chargés à balle; on pouvait parier à coup sûr que notre colonne ne reviendrait pas au complet. Pour qui les mauvais numéros de cette loterie? Pour Léopold? pour moi? pour tous les deux? Les gaillards qui ont la foi sont plus heureux que les autres: ils se figurent qu’une prière fait dévier le projectile! Mais le collége nous ôte un peu cet élément de consolation.

Je ne vous dirai pas que la peur me prit; c’était ma neuvième campagne. Cependant je me mis à songer à mille choses anciennes et chères que je n’étais pas sûr de revoir ici-bas. Je vis maman Brunner avec ses lunettes d’argent, le tricot dans les mains, le coude sur la fenêtre; et la vieille maison peinte en rouge, et le chiffre 1640 écrit sur la clef de voûte, et l’auberge des Trois-Rois qui fait face, et l’église, et la belle salle de l’hôtel de ville, et le puits du XVIe siècle, et le pharmacien de la place, celui qui a une si jolie fille et des bahuts si merveilleux. Je revis la gloriette de notre vigne, et les vendanges de 58, les dernières que j’aie faites avec Gretchen, c’est-à-dire Marguerite Moser, ma cousine de Barr, qui était encore une vraie gamine. Bref, ma coquine de mémoire m’en rappela tant et tant que je me sentis devenir tout bête; j’avais le cœur comme affadi. J’aurais donné cent sous pour entendre le premier coup de fusil des sentinelles arabes, parce qu’alors on sait ce qui vous reste à faire, et l’on n’a plus le temps de se tracasser pour des riens.

A minuit, le général commanda une demi-heure de halte pour attendre les traînards et rajuster sur les hommes et les bêtes ce que la marche avait dérangé. J’expédiai mon service en deux temps, et je me mis à la recherche de Léopold. Il était un peu à l’écart, seul avec son soldat qui lui vidait un bidon sur la tête.

«Ah! petit maître! lui dis-je, tu fais toilette pour l’ennemi!»

Il répondit en s’ébrouant comme un canard:

«Tu n’y es pas! La coquetterie est étrangère à l’événement; c’est ma santé que je soigne. Tous tes satanés vins m’ont donné une migraine qui me fend le crâne, et comme il faudra bientôt ouvrir l’œil... Du reste il me semble que ça va mieux.»

Ce malheureux festin, je l’avais non-seulement cuvé, mais oublié: je le croyais à six mois de nous, et nous n’en étions qu’à trois heures. Il me vint un remords d’avoir presque grisé un innocent qui n’était pas de notre force. Si la tête ou les jambes allaient lui manquer par ma faute! Mais cette ablution lui fit du bien, et à moi aussi.

Vers deux heures, nous arrivions aux pentes de l’Aurès. Une gorge s’ouvrit devant nous; c’est la première porte de l’ennemi: elle n’était gardée que par cinq ou six blocs de construction romaine. Le général se pique un peu d’archéologie, comme tant d’autres: il avait visité ces grandes ruines; mais il ne savait plus si, du pied de la montagne, on pouvait voir les villages des Beni-Yala. Vous comprenez? La question était de connaître au plus tôt si l’ennemi nous attendait, s’il avait eu soin de se garder, s’il y avait des feux allumés dans la tribu. Un guide arabe montrait du doigt une cime parfaitement invisible et disait: Les villages sont là, ils dorment. Un spahi des Beni-Yacoub jurait son grand juron que les villages étaient cachés derrière deux collines, et qu’on ne verrait pas avant une heure si leurs feux étaient allumés ou éteints.

Pour plus de sûreté, le général fit faire un deuxième repos. Ah! nous ne sommes plus dans cette belle Europe, où les armées voyagent en chemin de fer et viennent se piocher à la gare! Les lenteurs sont inévitables: excusez celles de mon récit. Les hommes chargent leurs fusils, on serre les jambières, et à deux heures et demie, en route! On pique une tête dans l’inconnu.

Un torrent coule au fond du ravin: nous prenons le torrent, c’est-à-dire que nous le remontons au petit pas, dans un sentier tracé par les mulets arabes. A chaque instant, il faut passer d’une rive sur l’autre: le chemin est dessiné en lacet. On se mouille les pieds, on glisse, on se ramasse, mais personne ne s’arrête: le fouet pousse les bêtes, le devoir fouette les hommes, et nous allons devant nous pendant une bonne heure, bouche cousue, l’œil au guet, le nez au vent. Paf! un éclair brille sur notre droite, la détonation suit, et un cri formidable répond. C’est un turco de l’avant-garde, le grand nègre qui tout à l’heure bassinait la tête de Léopold. Il a l’épaule fracassée, et il hurle comme un million de chacals. Le général pousse au blessé, je le suis, tandis que vingt hommes, la baïonnette en avant, battent tous les buissons du voisinage. Pas plus d’Arabes que sur la main, c’est l’ordinaire; mais en revanche le premier qui met le pied sur le plateau nous montre à l’horizon trois villages éclairés comme pour un bal. L’ennemi se gardait à merveille, et c’était nous qui étions surpris.

«Halte! dit le général. Mes enfants, nous n’avons plus besoin de mettre des mitaines. Puisque nous sommes attendus là-bas, il n’y a plus qu’une précaution à prendre: c’est d’y arriver tous, et aussi frais que possible.» Il fait cerner la masse de rochers où nous étions, développe une compagnie en tirailleurs, trois par trois, pour éviter les surprises, et dit au reste de la troupe: «Reposez-vous, séchez-vous, réchauffez-vous, faites le café, fumez vos pipes ou vos cigares, débâtez vos mulets, donnez-leur à manger, dormez si bon vous semble, mais que tout le monde soit prêt à sept heures du matin!» Un vrai brave homme, ce général, et magnifique au feu! mais on lui a fendu l’oreille en 65. Il faut bien que les vieux laissent passer les jeunes, qui ne les valent pas toujours.

Lorsque j’eus surveillé l’exécution des ordres, rendu mes comptes au vieux chef et trempé la moitié d’un biscuit dans le café, il était plus de six heures, et il faisait grand jour. Je revins au blessé, qui continuait à geindre, quoique Marcou, notre aide-major, l’eût pansé dans la perfection. Je le fis mettre sur un cacolet, et je le renvoyai à Biskra, en compagnie de trois fiévreux et d’un mulet qui avait laissé un demi-quart de sa peau dans le ravin. Bon voyage!

J’en étais là quand je vois Léopold accourir à toutes jambes. Il voulait dire adieu à son pauvre Bel-Hadj et lui glisser quelques louis dans une poignée de main. Il me parut fièrement ragaillardi, le jeune homme. Était-ce le sommeil, était-ce le café qui l’avait rendu à lui-même? Jamais vous n’avez vu soldat plus fier et plus dispos au danger. Il marchait d’un pas relevé, ses yeux brillaient, ses narines palpitaient.

«Eh bien! lui dis-je, la migraine?

--A tous les diables! De ma vie je ne me suis porté comme aujourd’hui.

--Tu me rappelles un vieux soldat qui traitait toutes les maladies par... devine!

--Par la poudre?

--Bravo!

--Oui, c’est un beau remède, et je veux l’ordonner à tous les cœurs malades. La poésie ne vous guérit pas, elle vous acoquine tout doucement à vos maux; c’est un pacte avec la douleur, un lit de roses où le blessé se couche en disant au public: Viens me plaindre! La prière a, dit-on, des effets infaillibles; mais pour prier il faut croire, et ne pas croire à demi, comme notre génération hésitante et troublée. Non, je n’ai pas la foi assez robuste pour me consoler avec Dieu. Il faudrait imposer silence aux objections de mon esprit, supprimer le meilleur de mon être, immoler la moitié qui pense à la moitié qui pleure. Ami, vive la guerre et ses consolations vaillantes! Le danger souffle dans la vie comme le vent du nord dans le ciel: âpre et pur, et balayant tous les nuages!»

Il y avait un peu d’emphase dans tout cela; je crois pourtant que vous auriez trouvé du plaisir à l’entendre. Il sautait brusquement d’une idée à une autre, comme un poulain qui a cassé sa longe.

«Sais-tu bien, me dit-il, que sans la guerre notre métier serait idiot?

--Parbleu! fis-je à mon tour; mais tu oublies que sans la guerre on n’aurait jamais eu l’idée d’inventer les soldats.

Il comprit qu’il avait lâché une bêtise, mais il n’était pas homme à se laisser démonter.

«Quoi! dit-il, tu ne sens donc pas que nous serions les plus malheureux et les plus ridicules des hommes sans ce quart d’heure divin? Se promener sans rien faire au milieu des peuples qui travaillent, porter des armes, c’est-à-dire des instruments de destruction, dans une société où chacun s’ingénie à produire! Entendre dire tous les ans, dans toutes les discussions de la chambre, que nous sommes un objet de luxe et qu’on pourrait gratter quelques millions sur notre pain! Obéir passivement à nos chefs, lorsque les baïonnettes de la garde nationale ont la fatuité de se croire intelligentes! La dernière fois que j’ai dîné avec mon pauvre père, il s’est encore un peu moqué de nous en disant que la vie militaire est résumée en deux mots, se brosser et attendre: attendre les galons, attendre l’épaulette, attendre le ruban, attendre l’ancienneté, attendre le choix des supérieurs et les bontés de monsieur et madame la maréchale, attendre les boulets et les balles cylindro-coniques, et lorsqu’on n’en peut plus, après trente ans de ce métier, attendre la retraite pour aller planter ses choux et finir par où l’on aurait dû commencer!

--Oui, répondis-je; mais il y a un jour qui rachète les ennuis, les misères et les petitesses de cette vie, c’est lorsqu’au lieu de se brosser soi-même, on brosse l’ennemi, lorsqu’au lieu d’attendre la gloire, on y court à travers mille morts. Ce jour-là, mon cher père, le soldat que vous raillez devient l’égal des dieux!

J’avais raison, Brunner, je devinais l’heure qui va sonner!»

Pauvre petit turco! Il était de si bonne foi dans son enthousiasme, ces bouffées partaient d’un cœur si chaud, que je ne savais point le contredire. Il désarmait la critique; je le trouvais terriblement jeune, et pourtant j’étais ému. Il y a des moments où un mauvais calembour, usé jusqu’à la corde, devient quelque chose de respectable. Cependant je ne pus m’empêcher de lui dire qu’un soldat courant au pas de charge n’est pas encore tout à fait l’égal des dieux. On ne trouverait pas un olympe assez grand pour y loger tant de monde. Nous sommes les égaux de neuf ou dix millions de braves gens qui sont allés au feu pour leur pays depuis que la France est France, rien de plus.

Vous croyez que Léopold accepta la rectification? Lui? jamais. Il soutint ferme comme fer que nous étions des dieux de la première volée.

«Car enfin, disait-il, être dieu, c’est servir les hommes sans qu’ils le sachent, sans se montrer à eux, sans en attendre aucune récompense, et voilà justement ce que nous allons faire ce matin. La France nous voit-elle? sait-elle seulement que Charles Brunner et Léopold de Gardelux se promènent en son honneur dans les gorges de l’Aurès? A supposer qu’elle l’apprenne un jour, peut-elle nous donner l’équivalent de ce que nous risquons pour elle? Je l’en défie! Eh bien! nous allons nous battre pour ses beaux yeux comme les paladins ne l’ont pas fait souvent pour leurs maîtresses. Il est sept heures moins dix; la patrie se réveille en s’étirant les bras. Les paysans vont à leur charrue et les maçons se dirigent vers le chantier, mais ma mère, ma sœur et toutes les jolies femmes de Paris ont encore le nez dans la plume; tous les messieurs du club et pas mal de boutiquiers reposent entre leurs draps. Sur trente-six ou trente-sept millions d’individus qui peuplent cette bonne France, il n’y en a peut-être pas deux qui penseront à nous dans la journée, et nous, mon vieux Brunner, nous allons nous faire casser les os pour prouver que ce peuple est grand, puissant et invincible, pour que le territoire et le nom des Français soient un objet de crainte et de respect universel, pour qu’aucun homme d’aucun pays ne passe auprès de ce chiffon tricolore sans mettre chapeau bas! Dis maintenant que nous ne sommes pas des dieux, grosse bête!»

Je sentais que les nerfs étaient pour quelque chose dans ce débordement de gaieté, mais je n’eus garde de le lui dire. La gaieté, même exagérée, est une bonne entrée de jeu dans ces sortes d’affaires. Chez un vieux soldat, le courage a le droit d’être calme et même triste; j’aime mieux qu’il soit un peu fou chez les bambins de vingt ans.

«Allons! lui dis-je, j’ai affaire auprès du général, tu es encore d’avant-garde; va retrouver tes hommes; je te donne rendez-vous là-haut, au premier village des Arabes. A ce soir, enfant!

--Là-haut, répondit-il en montrant les villages, l’enfant se taillera une robe virile à coups de sabre dans les burnous de l’ennemi.»