Part 2
Je ne sais pas ce qui est advenu du livre et de la méthode; mais les résultats que j’ai vus étaient superbes. Il paraît que le précepteur avait investi la place de plusieurs côtés à la fois, éveillant toutes les facultés de son élève comme un garçon d’hôtel parcourt les corridors en frappant à toutes les portes. Une étude repose d’une autre; l’enfant travaillait du matin au soir et ne se fatiguait pas un instant. A Paris, on suivait les cours publics, on visitait les collections et les musées, et l’on philosophait sur tout cela à la bonne franquette, comme deux amis causent ensemble de leurs affaires. A la campagne, on étudiait le ciel, la terre, les plantes, les bêtes, la culture et l’économie rurale; on s’enfermait souvent pour lire les bons auteurs. C’était une vie magnifique; l’enfant se sentait devenir homme. A mesure qu’il acquérait une supériorité réelle, il oubliait les vanités de la naissance et de la fortune; il s’élevait peu à peu vers l’idée de rajeunir le nom de Gardelux par des mérites plus neufs. Il essayait d’écrire, il tournait joliment le vers. De son enfance souffreteuse, il lui restait un petit fonds de poésie que la science avait plutôt accru que desséché. A seize ans, il rêvait d’être un poëte érudit comme Lucrèce, et d’introduire le vrai dans les esprits les plus fermés, grâce au charme des beaux vers. Il est de fait que les vers font un autre chemin que la prose. C’est comme la balle forcée qui va plus loin et entre mieux.
Vous allez voir, messieurs, si le cœur humain n’est pas une drôle de boutique. La gloire qu’il rêvait, devinez ce qu’il en voulait faire? Ce n’était pas pour lui, c’était pour la déposer en offrande aux pieds de cette poupée qui se marie demain, madame de Gardelux. On ne croirait jamais ces choses-là, si on ne les avait entendues des gens eux-mêmes: le malheureux enfant avait un culte, une dévotion, l’amour céleste d’un martyr pour ce nuage de tulle et de gaze de Chambéry qui s’envolait tous les soirs à deux chevaux par la grande porte de l’hôtel. Il voulait conquérir ce cœur introuvable que ses caresses, ses larmes et ses sourires d’enfant n’avaient jamais pu dénicher. C’était sa véritable ambition, la dernière fin de ses travaux et de ses espérances; mais cette idée, profondément cachée dans le plus secret repli de son âme, n’était connue que de la petite sœur Hélène. M. Pelgas, à qui l’on disait tout, ne reçut point cette confidence-là. Un petit sentiment de pudeur s’opposait à ce qu’un étranger apprît un tel secret de famille. La sœur avait douze ans, l’âge où les petites filles ressemblent à des anges de cathédrale gothique.
«C’est cela, disait-elle à son frère, sois un grand homme, fais la conquête de maman;... mais tu la partageras avec moi!»
Une chose que j’ai devinée à moi seul, mais que je n’ai jamais dite au turco, c’est que les femmes jeunes et lancées comme sa mère n’aiment pas à voir grandir leurs enfants. Le monde a beau savoir que vous vous êtes mariée à quinze ans; lorsqu’il vous voit paraître au bras d’un grand garçon, il se dit: Voilà une jeune femme qui pourrait bien se réveiller grand’mère.
L’éducation de Léopold était assez avancée pour marcher toute seule, quand son maître, M. Pelgas, fut appelé à l’île Maurice. Quelques riches créoles qui avaient été ses élèves lui offraient la direction d’un collége important dans cette île obstinément française. C’était un avenir assuré, presque une fortune pour ce pauvre homme de bien. Il hésita longtemps à quitter son cher disciple, le fils adoptif de son esprit; mais ce fils ne devait-il pas le quitter un jour ou l’autre? La porte du baccalauréat était franchie; le comte, généreux dans son indifférence, faisait meubler à Léopold un bel appartement de garçon; madame avait commandé un phaéton chez son propre carrossier pour M. le vicomte: on approchait visiblement de l’époque où un jeune gentilhomme est enlevé à ses maîtres pour retomber aux mains des femmes. M. Pelgas dut tenir compte de ces signes précurseurs; il accepta la direction du collége en réservant sa liberté jusqu’à la rentrée. La lettre écrite et partie, il vint trouver Léopold et lui dit: «Je vous quitte dans six mois. Vous aurez dix-sept ans; c’est un âge absurde à Paris. On est impropre à tout travail utile, et quand on a votre fortune et votre liberté, on est presque tenu de faire des sottises. Je ne veux pas qu’en me perdant vous vous perdiez vous-même. La poésie n’est pas une maîtresse assez tenace pour vous fixer sérieusement. Qu’est-ce que l’on peut dire en vers, ou même en prose, si l’on n’a ni vécu, ni aimé, ni souffert? Vivez d’abord, occupez-vous activement, faites quelque chose. J’ai pensé à l’état militaire: il faut la discipline et le danger pour développer en vous l’élément viril. Vous serez prêt pour les examens de Saint-Cyr; il s’agit de repasser notre histoire et de prendre un léger supplément de mathématiques. Vous savez le dessin, et des langues vivantes trois fois plus qu’il n’en faut. Cela dit, mon cher enfant, embrassons-nous. Nous avons toute la journée pour nous attendrir, et demain au travail!»
Le jeune homme ne se décida pas si vite; les _si_ et les _mais_ trottèrent plus d’un jour: il finit cependant par se rendre à la raison et par tracer lui-même un plan de vie logique. Deux ans d’école et dix ans de service l’amèneraient à l’âge de vingt-neuf ans, capitaine et décoré, selon toute apparence. Vers la trentième année, il donnait sa démission, choisissait une femme et perpétuait sa race après avoir fortifié sa santé, bronzé ses nerfs, complété son éducation à la grande école de la vie, et peut-être honoré son nom. Il serait temps alors de rimer à l’usage du siècle, si la petite fleur bleue (comme disait M. Pelgas) n’avait pas séché au grand air.
A quelques mois de là, comme M. de Gardelux faisait ses malles pour l’Angleterre, il reçut la visite de Léopold.
«Tiens! c’est vous? lui dit-il en le voyant tout pâle et tout ému. Nous avons quelque chose à demander? Ma bourse vous est ouverte, mon cher, et j’entends que vous vous adressiez à moi seul toutes les fois que vous aurez des dettes.
--Oh! monsieur, pouvez-vous supposer?...
--Mais l’hypothèse n’a rien d’offensant; il faut que jeunesse se passe. Allons, dites votre affaire en deux mots; je soupe à Londres.»
Il allait voir courir son favori _Caldron_, ce poulain qui promit tant et qui tint si peu. Était-il engagé pour le _Derby_ ou pour le _Royal Oaks_, je ne sais trop. Léopold, de plus en plus troublé, dit qu’il venait solliciter l’autorisation nécessaire pour se présenter à Saint-Cyr.
«Quelle diable d’idée avez-vous? dit le comte; mais on n’entre pas là comme au moulin. Est-ce qu’il n’y a pas des examens, des épreuves?
--M. Pelgas espère que je pourrai les subir.
--Ah!... c’est égal, mon cher, vous m’étonnez. Je pensais que vous commenceriez par prendre un peu de bon temps, par étudier Paris. Un grand benêt de dix-sept ans qui va se mettre à l’école! Amusez-vous d’abord: est-ce qu’on vous a jamais rien refusé chez moi? Quand on porte un nom comme le vôtre, on s’engage à vingt-cinq ans dans la cavalerie, on va faire un tour en Afrique, et bientôt les bureaucrates sont trop heureux de vous nommer officier. Qu’en dites-vous? Non... Eh bien! soit: à votre aise! Faites préparer les papiers; je signerai tout ce qu’il vous plaira.»
Mme de Gardelux ne vit dans ce projet qu’une fantaisie d’enfant.
«C’est l’uniforme qui vous séduit, n’est-ce pas? Je souhaite qu’il vous aille bien et qu’il vous fasse une autre tournure; mais vous savez que l’épaulette n’est pas admise dans nos salons.»
Quant à la petite Hélène, elle parla tout autrement.
«Je serai encore plus fière de toi, disait-elle, quand tu seras un bel officier. Et puis c’est un moyen de rester unis toute la vie!
--Comment?
--Oh! j’ai pensé à tout. Tu chercheras dans les régiments de la guerre le plus brave officier, le plus loyal et le meilleur. Tu en feras ton ami d’abord, puis tu l’amèneras pour que j’en fasse ton frère, et alors nous courrons ensemble jusqu’au bout du monde; j’aurai un cheval blanc, nous remporterons des victoires, et les ennemis, voyant que vous êtes avec une dame, ne tireront jamais sur vous.»
N’était-ce pas gentil? Elle avait à peine treize ans quand elle parlait si bien. Les femmes naissent bonnes, voyez-vous, c’est l’éducation qui les gâte.
La première fois que Léopold entra chez lui dans l’uniforme de l’école,--c’était à la sortie du jour de l’an,--Mme de Gardelux poussa un drôle de cri pour une femme qui n’a pas vu son fils depuis deux mois: «Dieu, qu’il est laid! Hélène, venez voir ce pantin qui vous arrive de Versailles.» J’avoue que la tenue de Saint-Cyr n’est pas avantageuse et qu’elle a déparé des garçons mieux bâtis; mais est-ce qu’une Française devrait parler ainsi d’un uniforme que... suffit! Ce jour-là, Mlle Hélène fut encore plus douce et plus caressante qu’à l’ordinaire.
«Mon bon Léo, disait-elle à son frère, je sais que tu n’auras pas toujours ces épaulettes-là. Va, pauvre chrysalide, je t’aime autant que si tu étais déjà le plus brillant des papillons!»
Quand le sort en veut à quelqu’un, il fait tenir bien des malheurs dans un espace de deux ans. Léopold perdit coup sur coup M. Pelgas et M. de Gardelux, son autre père. Le pauvre professeur avait pris la fièvre en arrivant; il lutta quelques mois, puis il sentit qu’il n’était pas le plus fort et croisa les bras en philosophe pour se regarder mourir. Sa dernière lettre (je l’ai) est un long et touchant adieu à celui qu’il laissait terriblement seul ici-bas. Il lui fait en quatre pages un cours de consolation que Cicéron et Sénèque auraient signé; mais je ne suis pas sûr qu’ils l’auraient écrit si posément à la veille de leur mort. Il y a de fiers braves gens parmi ceux qui se dévouent à débrouiller les jeunes têtes, et je ne sais pas trop si le bourgeois est quitte envers eux lorsqu’il leur a donné ses dix louis par mois.
Le duel de M. de Gardelux avec le marquis de Kerploët a fait moins de bruit que tant d’autres. Les journaux n’en ont pas soufflé mot, sauf un ou deux qui ont mis les initiales. Pouvait-on raconter que deux hommes de race, pères de grands enfants, et mariés, chose bizarre, à deux des plus jolies femmes de Paris, s’étaient battus pour les beaux yeux d’une guenon quadragénaire? Les témoins attestèrent que le combat avait été loyal; M. de Kerploët se retira pour dix-huit mois en Bretagne, les Gardelux enterrèrent leur mort, et tout fut dit.
Cette perte fut d’autant plus sensible à Léopold qu’il commençait tout justement à se lier avec son père. Une pointe de vanité avait entamé la cuirasse du viveur égoïste. A force d’entendre répéter que son fils était un officier du plus bel avenir, il prit quelque intérêt à ce jeune homme, l’invita plusieurs fois à dîner, et même vint le voir à Saint-Cyr un jour de courses: vous me direz que l’école n’est pas bien loin de Satory. Un mois avant la malheureuse affaire qui devait les séparer à jamais le père présentait Léopold à quelques amis du club; on déjeunait, on buvait à ses succès futurs; on le voyait déjà lieutenant de hussards, menant un train, jouant gros jeu, courant les femmes, cravachant les malappris et faisant la figure qui sied à un cavalier français. M. de Gardelux avait toujours été friand de la lame: un dilettante du point d’honneur.
Il eut un mauvais jour et perdit tout au jeu de l’épée. La déveine avait commencé au jeu du turf par la chute lamentable de _Caldron_. Ce fut ensuite la dame de pique qui tourna casaque, puis une grosse affaire de bourse qui lui éclata, pour ainsi dire, dans la main. Bref, la fortune qu’il laissait n’était plus une fortune: à peine si ses enfants eurent un million à partager. Quant à la veuve, elle était riche de son chef. Elle n’eut pas plutôt commandé son deuil de laine qu’elle s’occupa d’émanciper Léopold: c’était le meilleur moyen de s’émanciper elle-même. Il ne paraît pas qu’elle ait regretté sérieusement son mari. Vous me direz qu’il ne s’était pas fait tuer pour elle: c’est égal, une vraie femme aurait mieux fait les choses, ne fût-ce que pour l’édification des deux enfants.
Les grands coups de la mort nous laissent dans le cœur une brèche ouverte: entre qui veut dans ces occasions. Eh bien! non; Léopold ne put pas surmonter l’indifférence de sa mère. Lorsqu’il revint du cimetière, il courut à l’appartement de la comtesse pour pleurer avec elle: madame avait défendu sa porte, et en donnant cette consigne elle n’avait pas songé à faire une exception pour son fils. Mais Mlle Hélène reconnut la voix du bon Léo; elle sortit au-devant de lui et l’entraîna dans sa chambrette:
«Viens, dit-elle; maman ne veut plus pleurer parce qu’elle a mal à la tête; mais à nous deux nous sangloterons tant que tu voudras. Pauvre père! ah! Pauvre père!»
Si quelque chose avait pu consoler mon ami, c’était la tendresse de cette petite. Un beau jour il apprit que Mlle Hélène était partie avec sa mère pour le lac de Neufchâtel. N’allez pas croire au moins que la comtesse le fît par haine! C’était beaucoup plus simple: elle avait reconnu que, pour une femme de son âge et de ses habitudes, le rôle de veuve désolée est horriblement difficile à Paris. Elle invita son fils à la rejoindre dès qu’il aurait passé le dernier examen. Je crois même qu’il resta deux mois entiers auprès d’elle, et qu’il ramena la famille à Paris. Le mois de décembre était déjà fort entamé, et Léopold partait le 1er janvier pour l’Afrique. Pendant ces jours rapides, les derniers qu’il avait à vivre en France, il tenta plusieurs fois un effort désespéré. Ce pauvre diable, trop aimant pour être heureux ici-bas, ne voulait pas partir sans arracher à sa mère, une larme, une caresse, une bénédiction, je ne sais pas... enfin quelque chose de maternel! Il avait besoin de ce rien comme d’un viatique pour la route, peut-être même devinait-il par un pressentiment secret que son premier voyage allait être le grand. Il perdit son temps et ses peines. Mme de Gardelux, sans retourner dans le monde, laissait le monde rentrer chez elle à petit bruit. Elle n’avait pas pris un jour, mais on sut bientôt qu’on la trouvait toute la semaine; l’aimable bourdonnement des niaiseries à la mode la rendit sourde aux propos mélancoliques du déchiré Léopold. Elle avait été presque aimable à Neufchâtel, elle fut presque froide à Paris: le Faubourg la regagnait. Le matin des adieux, mon malheureux ami crut saisir un moment favorable. Il avait pénétré sur la pointe du pied dans le petit boudoir de sa mère. Mme de Gardelux tournait le dos à la porte et semblait regarder attentivement un portrait que le sous-lieutenant avait fait faire et apporté la veille. «Enfin! dit-il, elle pense à moi! Elle me regrette donc un peu!» Dans cette idée, il courut jusqu’à elle, se précipita à ses genoux et lui cria au milieu des larmes:
«Ah! chère petite mère! embrassez-moi! bénissez-moi! Que j’emporte ce souvenir de vous!
--Vous êtes fou! s’écria-t-elle; est-il permis de faire peur aux gens? Relevez-vous, mon cher, et prenez un autre visage. Vous vous rendrez malade, et vous me donnerez une attaque de nerfs. Que voulez-vous de moi?
--Que vous m’aimiez, ma mère!
--Je vous aime tout autant qu’on s’aime en famille dans le monde où nous vivons; nous ne sommes pas des bourgeois, Dieu merci! Je ne sais si c’est ce M. Poulgas ou Pelgas qui vous a donné ces façons, mais elles ne sont de mise en aucun lieu, et vous ferez sagement de les perdre. J’ai vu le moment où ma fille devenait par contagion aussi ridicule que vous. Vous n’êtes pas un sot, vous savez vous tenir, vous avez certaines manières, on trouve généralement que vos façons d’agir sont celles d’un gentilhomme; mais toutes ces qualités, auxquelles je rends justice, sont corrompues par une sensiblerie maladive. Soignez-vous!»
Voilà le bel adieu qu’il obtint; mais c’est la petite sœur qui fut ingénieuse à le consoler! Elle le conduisit jusqu’au chemin de fer avec sa gouvernante; elle le dorlota, le berça, le baigna de ses larmes et finit par engourdir un peu cette douleur aiguë dont il avait le cœur pénétré. Assurément Mme de Gardelux avait calomnié sa fille en la croyant guérie de cette précieuse sensibilité. Les deux enfants jurèrent de s’écrire une fois par semaine; Mlle Hélène glissa dans la main de son frère un médaillon d’or où elle s’était fait peindre par Mme Herbelin. Une merveille, ce petit portrait; je l’ai admiré six mois avec lui et dix-huit mois sans lui: vous saurez comme.
Lorsqu’il fallut enfin se séparer au coup de cloche, elle lui prit la tête entre ses bras et lui dit à l’oreille:
«Tu sais, ma commission? N’oublie pas!»
Il se sentit rajeunir de deux ans au souvenir de cet aimable enfantillage et répondit en souriant:
«Le projet tient donc toujours?
--Toujours.
--Alors, une question importante: blond ou brun?
--A ton choix; mais j’aimerais mieux qu’il fût blond. Va-t’en, tu me fais dire des sottises!
--Adieu!
--Au revoir!»
Je vous raconte tout cela d’un seul trait; mais vous supposez bien qu’il ne m’a pas tout dit à la première séance. Il ne fallut qu’un moment pour rompre la glace, mais le flot des histoires, des souvenirs et des confidences mit plusieurs mois à s’épancher. Nous étions bien heureux, lui d’ouvrir son cœur à quelqu’un, moi de trouver un ami qui m’admettait ainsi dans sa famille.
Il y a, même dans l’amitié, des barrières qui ne tombent pas aisément. Par exemple on prétend que nous sommes tous égaux au collége. Eh bien! quand je faisais mes études au collége de Schlestadt, j’étais lié comme un frère avec le fils aîné du sous-préfet. Nous partagions nos confitures et nos billes; ce que je possédais était à lui, et réciproquement. Mais quand nous sortions le dimanche, quand il allait, lui à la sous-préfecture, et moi chez mon oncle le boulanger Felrath, c’est à peine s’il me reconnaissait dans la rue. Il me disait bonjour de loin, comme s’il avait eu honte de s’avouer mon _copain_. Si son père lui avait demandé: Quel est ce garçon-là? il eût peut-être répondu en rougissant: Rien; un élève du collége! Ainsi nous mettions tout en commun, excepté nos parents. Pourquoi? Parce qu’il croyait être plus que moi hors de la classe. Un sous-préfet, chez nous, c’est presque un noble, et le papa Brunner n’était qu’un simple vigneron. Il est vrai que nous avions trente et quelque mille francs de rente, et que l’autre, chargé de famille, ne possédait que sa place. N’importe, on aurait craint de déroger en m’offrant une assiettée de soupe dans la maison banale du sous-préfet.
C’est un peu la même chanson dans l’armée, quoique l’égalité soit la base de toutes nos lois. On a couché sous la même tente, on a bu dans le même verre, on a risqué sa peau l’un pour l’autre, on s’estime, on s’aime, on se tutoie, on est frères, frères d’armes; mais je ne connaîtrai jamais ni la mère, ni la sœur, ni la femme de mon frère, si une malheureuse particule de hasard vient se jeter entre nous. Les révolutions ont dérangé bien des choses; elles n’ont pas touché à cette bêtise-là. J’ai connu très-intimement plus de vingt fils de famille; j’en ai même sauvé un qui s’était exposé à des risques sérieux. Je suis sûr que ce garçon-là se ferait massacrer plutôt que de laisser dire un seul mot contre moi. Quand nous nous rencontrons dans Paris, il se jette à mon cou, il me traîne au café, il veut que je dîne avec lui dans les restaurants les plus dorés; mais il ne m’a jamais présenté à sa femme, et je ne sais pas même l’adresse de son ménage. Est-ce vrai ce que je dis? Alors vous comprendrez pourquoi le pauvre Gardelux me devint plus cher en trois mois qu’un ami de dixième année. Ce qu’il faisait n’était que juste, car enfin j’oubliais avec lui l’inégalité de nos grades, et le grade est une affaire autrement méritée que le nom; mais je lui savais gré d’avoir le sens commun, attendu la rareté de la chose.
Nous voilà donc intimes, ou, pour mieux dire, ne faisant qu’un. Il aurait fallu se lever matin pour nous rencontrer l’un sans l’autre. Je savais toutes ses idées, il connaissait toute mon histoire, qui n’a jamais été bien compliquée, Dieu merci! Nous regardions ensemble le petit portrait de sa sœur, et nous disions Hélène tout court en parlant d’elle. Il s’était mis à me faire un croquis de mémoire, d’après Mme de Gardelux, pour que toute la famille me fût présentée dans les formes. Nous passions des journées à raisonner sur la froideur de la comtesse, sur la gentillesse de la petite sœur. Ces souvenirs mêlés de bien et de mal épanouissaient cette pauvre âme; ils me faisaient plaisir aussi: quand vous vous trouverez au milieu du désert, devant ces dunes de sable qui ondulent à perte de vue, vous ne serez pas exigeants en matière de conversation. Tout ce qui parlera de la France sera roman pour vous. Rien qu’au nom du pays, on se lèche les lèvres; c’est si bon!
Je ne me lassais pas d’entendre mon ami rabâcher ses misères, ni lui de me les raconter. Il avait dans une cassette quelques gants, quelques fleurs séchées, quelques menus chiffons, vrai bagage d’amoureux, et les quatre ou cinq lettres que sa sœur lui avait écrites depuis leur séparation. C’est bien creux, la correspondance d’une petite fille de quinze ans, mais ça ne manque pas d’un certain goût de fruit vert qui vous pénètre. Ces pattes de mouche me trottinaient longtemps devant les yeux; je ruminais en m’endormant ces phrases à moitié faites et jamais ponctuées; le parfum vague du papier me revenait après un jour ou deux.
Quand Léopold se lamentait de cette correspondance si gentiment commencée et sitôt interrompue, je le trouvais injuste, je défendais Hélène, j’énumérais les mille occupations qui dévorent la vie de Paris. Écris, toi, lui disais-je, puisque tu as vingt-quatre heures de loisir dans ta journée. Raconte-lui ta vie, tes promenades, tes plaisirs, tes amitiés, tes ennuis. Alors, qui sait? elle s’intéressera peut-être aux cent cinquante mille palmiers de Biskra, et nous aurons une réponse.»
Il en vint à me faire lire les lettres qu’il expédiait là-bas. Tous les huit jours, sans faute, il en écrivait deux. Quel cœur! et quel style! Surtout avec sa sœur; il était plus à l’aise, il entrait dans plus de détails. Quand je me trouvais là par hasard, je lui suggérais des raisonnements, je lui poussais des idées, je collaborais. Il mit un jour sous enveloppe une aquarelle où j’avais peint l’intérieur de sa chambre, et nous deux fumant, nos chibouques nez à nez. Ce fut moi qui cachetai la lettre, et même, en allumant la cire, je remarquai que ma main tremblait. Voyez-vous la vanité des artistes! Les peintres doivent éprouver cette émotion-là quand un de leurs tableaux part pour le Salon.
Depuis tantôt cinq mois, nous vivions de la même vie, et je le connaissais si bien qu’il me semblait impossible de découvrir en lui rien de nouveau. Il me gardait pourtant une surprise. Je tombai de mon haut quand il me dit en sortant du cercle:
«Tu ne sais pas que je rimaille énormément toutes les nuits? J’ai toujours peur de te disloquer la mâchoire, sans quoi je te régalerais de mes œuvres complètes. Il y en a de quoi faire au moins deux volumes chez moi.»
On devinait fort bien, sous ce mépris apparent de ses œuvres, un attachement profond et même une sorte d’anxiété. Je le suivis jusqu’à sa maison, et j’insistai pour qu’il me prêtât le premier volume.
«Quel volume? reprit-il avec un sourire forcé. Je t’ai dit deux cartons bourrés de paperasses. En voici un, prends-le si tu veux, et allumes-en ta pipe aussitôt que l’ennui te gagnera. Ou plutôt... étends-toi là, sur la peau de lion, que je te lise une page ou deux... Non! tu t’endormirais. Tiens, mon vieux, et sauve-toi vite, je serais homme à courir après toi...»