Part 12
Le général a pris un petit galop de manége, et passé fièrement devant le front des troupes. La musique jouait l’air national; toutes ces dames avaient les larmes aux yeux. Il est revenu sur ses pas, toujours du même train, en saluant la foule. Son regard d’aigle semblait plonger dans le peuple de Loutreville, et pourtant je n’ai pas senti la moindre inquiétude. J’étais sûre que dans toute cette assemblée personne ne lui plairait autant que moi.
En effet, c’est devant moi qu’il a mis pied à terre, avec une désinvolture angélique. Il a fait savoir au colonel qu’il était prêt pour la présentation des officiers. Ces messieurs ont fait le cercle, en grande tenue, immobiles, sabre au poing, et pourtant, permets-moi ce blasphème! ils avaient l’air de petits garçons autour de lui. Il s’est tourné vers moi, il a relevé sa belle moustache, et leur a dit d’une voix qui franchissait le cercle et semblait s’adresser à nous: «Messieurs, tous les ans vous recevez la visite d’un inspecteur général. Cette année, j’ose dire, sans crainte d’être démenti, que l’Empereur vous a envoyé un inspecteur exceptionnel. L’inspection que je viens de commencer n’est pas une inspection en l’air; c’est une inspection sérieuse, définitive, qui m’a déjà permis de vous juger à fond. Rien qu’à vous voir dans vos rangs, sous les armes, j’ai compris tout ce que la France était en droit d’espérer de vous. Oui, messieurs, le pays, l’Empereur, l’Europe contemple et apprécie par mes yeux votre beau et brave régiment. Vive l’Empereur!»
Non-seulement les officiers et les soldats répétèrent ce cri patriotique, mais... que veux-tu? Il avait eu l’air de s’adresser à moi; j’étais électrisée! J’oubliai que le pauvre Adolphe est ou croit être légitimiste, et mes voisines, sans prendre le temps de s’étonner, jetèrent leurs mouchoirs en l’air et firent chorus avec moi. Adolphe n’est pas trop content. Son élection au conseil général a manqué cette année par l’influence du préfet; on va dire qu’il désarme, qu’il tourne, qu’il demande grâce, mais tant pis! Je ne serais pas femme, si je résistais à un premier mouvement.
Mon général a été sensible à ma petite concession. Il m’en a récompensée avec une délicatesse et une spontanéité dont je te fais juge. Le moment était venu d’examiner en détail je ne sais quelles catégories d’hommes, des engagés volontaires, des jeunes soldats, des caporaux nouvellement promus, des sous-officiers cassés, des soldats qui demandaient à se réengager, d’autres qui voulaient quitter le corps. Au lieu d’aller chercher tous ces gens-là, il les a fait comparaître devant lui, et devant nous, sans quitter sa place. Grâce à lui, je n’ai pas perdu un détail. Au bout d’une heure ou deux, il a cru s’apercevoir que j’étouffais un bâillement: vite, il a mandé le colonel Briquet qui se tenait à l’écart. «Colonel! s’est-il écrié, à quoi pensez-vous? Que devient la galanterie française? Vous ne devinez pas que ces dames s’ennuient? Allons! faites avancer votre musique et régalez-nous de quelques jolis morceaux!»
Jamais la musique du 104e n’avait été si bonne. Je comprends qu’on se surpasse soi-même pour mériter les éloges de cet homme-là!
Après l’inspection des catégories, il a fait, toujours devant moi, ce qu’on appelle la revue de détail. On est venu lui présenter successivement les effets de chaque homme, avec le livret indiquant la masse. Comme il est sûr de lui-même! Quelle connaissance approfondie du métier des armes! «Capitaine! dit-il, à un commandant de compagnie, comment s’appelle cet homme?» Le capitaine étonné, interdit, balbutie et ne répond pas. «Eh capitaine! je ne fais que d’arriver, moi, et je connais vos hommes par leurs noms et prénoms, mieux que vous! J’espère que vous n’oublierez pas le nom de Pacot (Pierre-François) maintenant que vous le tenez de ma bouche!» C’est du César, ni plus ni moins. M. de Bontoux prétend qu’il avait lu le nom écrit en grosses lettres bâtardes sur le livret de l’homme; mais ces artilleurs ne croient à rien. On ne brûlera donc jamais l’école polytechnique?
La journée a fini par un défilé sublime. Il est remonté à cheval; son escorte s’est reformée à quelques pas en arrière et toutes les compagnies de tous les bataillons ont passé devant lui, l’une après l’autre, dans l’ordre le plus imposant. Les officiers le saluaient de l’épée, il saluait les officiers; le drapeau l’a salué, il a salué le drapeau, et quand tous les saluts ont été finis, il nous a saluées avec la grâce la plus noble et il est parti d’un galop furieux suivi de son escorte. Les carreaux de la ville tremblaient; les cœurs aussi.
III
Hier, ma chère enfant, j’ai compris la gloire.
Le rendez-vous était au même endroit, nous avions fait retenir nos mêmes places. La seule différence, c’est que je n’ai pas dîné du tout, malgré les instances d’Adolphe et du pauvre oncle. J’avais l’estomac serré, comme il arrive aux enfants qu’on va mener au spectacle.
Son premier regard fut pour moi: il semblait me remercier de mon exactitude. Il repassa les troupes en revue et se promena longtemps sur le front de bataille. Quatre chasseurs à cheval marchaient devant lui, le pistolet au poing, prêts à brûler la cervelle au premier insolent qui manquerait de respect à mon cher grand homme. Mais bientôt il revint à moi, fit assembler devant nous les officiers, sous-officiers et caporaux, et leur dit en lorgnant ma capote blanche.
«C’est aujourd’hui, messieurs, que je dois constater votre instruction pratique. Un inspecteur à la douzaine, comme la France en a trop, malheureusement, perdait une journée à vous questionner l’un après l’autre: je ne suis pas de cette école-là, Dieu merci! Je sais que la théorie vous est familière; vous la possédez tous sur le bout du doigt, je m’en suis assuré d’un seul coup d’œil. Ce qui vous manque un peu, c’est l’application sur le terrain, devant l’ennemi: voilà ce que je veux vous inculquer. Vous ne sauriez l’apprendre à meilleure école; j’ai fait mes preuves, j’ai travaillé sur le vif; tous les ennemis de la France connaissent la moustache du général Ségart. C’est pourquoi je ne m’amuserai pas à vous faire exécuter des manœuvres élémentaires, des maniements d’armes connus de vos plus jeunes soldats. Je veux, avec la permission de ces jolies dames, que vous fassiez parler la poudre, suivant l’expression pittoresque des Arabes. Il s’agit de donner à la fleur de la population Loutrevillaise le spectacle de la guerre! Vos hommes ont des cartouches, colonel?»
A ces mots, mes voisines ont pris peur, et j’ai cru que les premiers rangs de fauteuils se débandaient honteusement avant la guerre. Mais j’avais du courage pour mille et j’en ai distribué tout autour de moi. Je ne me rappelle pas mot à mot ce que j’ai dit, mais ces messieurs m’ont entendue, et il paraît que j’ai été superbe. Double succès, ma chérie, car il faut te dire que ma toilette avait déjà suscité un cri d’admiration.
Figure-toi une robe de foulard blanc, retroussée par devant sur un dessous de taffetas bleu de ciel, et allongée en queue par derrière; le tout garni d’un petit volant surmonté d’un entre-deux de blonde posé sur un ruban bleu. La casaque pareille, très-courte, très-ajustée et sans manches, avec des épaulettes de blonde et de ruban; les bottines hautes de taffetas bleu avec bouffettes de blonde. Le couronnement de l’édifice était une toute petite capote de tulle blanc, avec une myriade de _vergiss mein nicht_ semés sur le fond. Pas l’ombre de bavolet, mais une résille bleue sortant du chapeau. L’ombrelle bleue, couverte de point d’Alençon, pomme en turquoises. Que t’en semble?
Mon général commença par faire défiler devant nous de petits pelotons qui exécutaient des feux pour nous aguerrir au tumulte. Le fait est qu’au bout d’une demi heure je ne pensais plus à me boucher les oreilles; ni mes voisines non plus.
Lorsqu’il vit que nous étions prêtes à tout, il fit prendre les armes à tout le régiment et conduisit ses deux mille hommes à l’attaque d’une forte position, gardée par un ennemi imaginaire. Tu connais cette vieille tour de moulin à vent qui domine le champ de bataille, dans la direction de Piqueville? Nous nous y sommes reposées ensemble il y a deux ans, en venant du château d’Anna. Le général prit la peine de nous expliquer lui-même que cette tour était défendue (soi-disant) par quatre mille Autrichiens, et qu’il se faisait fort de les débusquer en moins d’une heure. Comme le terrain est découvert, nous avons tout pu voir sans bouger de nos places: il a suffi de retourner les chaises. Il prend la tête de son armée, les colonnes débouchent, l’artillerie tonne sur les côtés, les petits pelotons se déploient en tirailleurs pour couvrir les colonnes. On entend des feux de file égrenés régulièrement comme des chapelets, des feux de peloton ramassés en un seul coup comme une explosion de mine. Que c’est beau, mon Dieu! que c’est beau! Après le Faust, de Gounod, et la bénédiction solennelle du saint-père, je n’ai rien vu de plus sublime, de plus grand, de plus idéal!
Un seul incident, mais sans gravité, a failli troubler la fête. Le 1er bataillon, qui avait pris à gauche, par le chemin des abattoirs, s’est trouvé face à face avec un troupeau de bœufs qui accouraient au pas de charge. Le général était là, il a fait croiser la baïonnette. Mais il paraît que les bœufs ont aussi quelques notions de l’art militaire: ils ont formé ce que nous appelons le bataillon carré. Le général a jugé dans sa sagesse que cette position était trop bien gardée, il a jeté les yeux sur sa ligne de retraite, et commandé une manœuvre tournante qui rendait la victoire facile et sans danger. Le succès de la journée assuré, il a laissé faire les hommes et il est revenu auprès de nous. Ah! si tu l’avais vu, la lorgnette à la main, surveillant les opérations lançant des estafettes dans toutes les directions, et animant ce grand corps de feu de sa belle âme! Tous ses gestes étaient traduits par les ondulations intelligentes de son beau cheval, qui semblait s’associer à la victoire.
Nos troupes n’étaient plus qu’à 500 pas de la position ennemie; on les vit se déployer sur un front étendu et lancer des feux de peloton qui faisaient trembler la terre. Tout à coup, les lignes se brisent, les feux cessent, de nouvelles colonnes se forment et partent en avant, la baïonnette croisée; les tambours battent la charge; victoire! Enfin, notre mouvement offensif a été couronné d’un plein succès; le général nous montre du doigt les ennemis en fuite, et l’on croyait les voir, ma chère, tant cet homme parle bien! Il appelle le commandant d’artillerie et fait tirer quelques coups de canon dans cette masse désorganisée. «Voilà qui est fait, mesdames, dit-il en s’adressant à moi. Il n’y a pas d’ennemi qui résiste aux soldats français lorsque je les dirige et surtout quand nous avons pour nous le plus puissant élément du succès: votre présence!»
Dans le même instant il fait un signe et s’arrête immobile, l’épée haute. Les troupes s’arrêtent aussi, comme si un pouvoir inconnu les avait paralysées en pleine action. Une minute se passe, et le tour est fait: le photographe du général avait saisi au vol les acteurs, les spectateurs et le héros de cette belle journée!
Aux agitations du combat a succédé le calme et le silence. Les troupes victorieuses sont revenues se ranger devant nous. Le général félicite les uns, gourmande les autres. On dit qu’il proposera deux capitaines pour la croix. Il tance vertement le commandant du 1er bataillon, qui a compromis le succès de la journée dans le chemin des bœufs.
«Commandant! lui dit-il (mais toujours en s’adressant à nous) vous avez commis une faute de lèse tactique. Mon regard exercé l’a reconnu au premier coup d’œil, et vous êtes bien heureux que je me sois trouvé là pour réparer une telle bévue. Vous n’entendez rien à la guerre; vous ne l’apprendrez jamais; en quelques heures, j’en suis sûr, j’ai fait ici des élèves qui pourraient vous remplacer dans votre commandement au grand avantage de l’armée!»
Le plus beau de tout cela, ma chère Amélie, c’est que le commandant n’a rien répondu. Ce n’était pourtant pas lui qui avait fait la faute, mais personne n’a le droit de répondre à un général inspecteur, attendu qu’il _ne peut pas_ avoir tort. Quelle puissance!
La nuit tombait, les soldats n’en pouvaient plus. La musique du régiment nous a fait ses adieux par une jolie valse qui fut littéralement dansée, et en mesure, par le cheval du grand chef. Après quoi, la troupe défila de nouveau et traversa la ville, musique en tête, drapeau au vent, entre deux rangs de torches allumées. C’était magique.
Hélas! chère Amélie! mon noble général est reparti ce matin avec son petit aide de camp, cet officier de poche qui doit payer demi-quart de place, comme officier et comme enfant. Nous allons prendre congé du bon vieil oncle et retourner au château après le dîner de midi. Mais je peux vivre cent ans, je n’oublierai jamais cette inspection générale où le plus fier et le plus brave des guerriers n’a guère inspecté que ton amie
JACQUELINE DE BEAUVENIR.
LES CINQ PERLES.
A MADAME TOINON GLAVOT, POUR REMETTRE.
Château de Bonnefont, 15 septembre.
Me voilà bien loin de vous, ma bien-aimée Clarisse. J’ai beau me dire que ce départ est commandé par votre prudence et qu’en me séparant de vous pour un grand mois je resserre le lien qui nous unit; vous me manquez cruellement. Le chemin de fer aurait pu se tromper, me mettre aux bagages; j’étais un corps sans âme, un colis à figure d’homme. Chère, chère Clarisse! la meilleure part de moi est restée autour de vous; elle erre toutes les nuits dans les grands corridors de Vicarville; elle se glisse dans votre appartement par le trou des serrures; elle voltige jusqu’au matin dans la mousseline de vos rideaux. Ce n’est qu’une ombre, hélas! mais vous, la femme de toutes les religions, vous ne voudriez pas offenser cette chose faible et sacrée qu’on appelle une ombre! Conservez-moi mon bien, chère Clarisse; protégez-le contre tous et surtout contre celui qui croit encore dans son impudence avoir gardé quelques droits sur vous. Grâce à Dieu, la petite-fille du maréchal de Senlis a toute la fierté qu’il faut pour se défendre; votre cœur est trop entier pour comprendre le partage; je suis sûr de votre attachement à des devoirs d’autant plus sacrés que rien ne les sanctionne sur la terre.
Quant à moi, je n’aurai nul mérite à rester fidèle. Vous exceptée, rien ne m’est plus. Quand même je n’aurais pas disposé de ma vie par un engagement que notre monde a enregistré et approuvé, je serais matériellement incapable de dire _je vous aime_ à une femme qui n’est pas vous. Il y a, n’en doutez point, une grâce d’état pour les époux de notre sorte. Pourquoi les créatures du bois de Boulogne, qui fascinent les maris et qui les ruinent, ne nous inspirent-elles qu’un profond dégoût? Je ne parle pas de moi seul, mais d’Améric, de Robert, d’Astolphe, de Charley, de tous ceux qui ont librement donné leur cœur à des anges méconnus et outragés comme vous. Il semble, en vérité, que le premier mariage, celui qui jette une enfant ignorante dans les bras d’un viveur usé, ne soit que la triste école et le pénible apprentissage de la vie. La femme s’unit ensuite, avec connaissance de cause, à un homme de son choix, et ce deuxième contrat, pur de tous les calculs qui déshonoraient l’autre, inaugure un bonheur sans mélange et une inviolable fidélité.
Si le maître de céans, mon cher cousin Auguste de Brescia, lisait cette théorie par-dessus mon épaule, il serait homme à me chercher querelle dans sa propre bibliothèque, au risque d’ensanglanter ses Elzévirs. C’est le roi des jaloux, comme le râle des genêts est le roi des cailles. Je ne veux pas pousser la comparaison plus loin, et pour cause. Entre la caille et ma cousine Ottilie, je vois des ressemblances physiques et morales sur lesquelles il serait malséant d’insister.
Et pourtant...! Rien, rien, rien! Sur ma parole de gentilhomme et d’amoureux, Auguste n’est pas encore aujourd’hui ce qu’il méritait si bien d’être. Pourquoi? Comment? C’est toute une histoire, ou plutôt toute une étude de caractères, au pluriel.
Le cher cousin n’est pas beau, il est resté trop jeune; il aime sa femme brutalement, en goinfre, comme il faut aimer pour se faire haïr. De plus, il a sa belle-mère (et quelle belle-mère!) contre lui. Ma cousine est jolie, délicate, coquette, mal élevée dans la perfection; elle a de l’esprit, de la lecture, de l’imagination, du vague, une certaine audace, enfin tout ce qu’il faut pour faire le bonheur d’un _deuxième mari_. Hé! bien, non! Elle a trop peur. Elle sait qu’elle serait tuée sans dire ouf. Cet animal a appris par cœur la Physiologie du mariage; il vous réciterait à la première sommation quarante pages de Balzac. Toutes les ruses de la femme lui sont plus familières qu’à la femme la mieux douée: il a machiné sa maison comme un théâtre, il a dessiné son parc au point de vue de la surveillance. Effrontément jaloux, il suit sa femme pas à pas, sans se cacher; il la confesse tous les jours, à tout moment: il a ouvert des fenêtres sur cette malheureuse petite âme. A force d’obsessions, de menaces, d’intimidations (je crois même qu’il va jusqu’à lui serrer les poignets de temps à autre), ce bourreau a fini par la dominer. Ottilie se révolte parfois, quand il n’est pas là; elle ouvre son cœur à une amie. Le soir même, elle avoue à son maître qu’elle a mal parlé de lui, et Auguste la brouille avec la confidente. Dans le monde, en hiver, elle a vingt tentations de jeter son bonnet par-dessus les moulins. La foule l’enhardit; elle se croit protégée par tous ces hommes. Elle valse avec abandon, elle écoute en souriant le bavardage d’un danseur, elle brave les yeux terribles de son mari assis dans un coin, et en passant devant lui elle le noie dans ses dix-huit jupes. Une heure après, dans la voiture, elle subit la question ordinaire et extraordinaire, elle avoue tout, elle demande grâce, elle fait des révélations. Quand je la vois si bien casernée dans sa servitude, j’en viens quelquefois à me demander si elle n’aime pas son mari! Singulière petite femme! Quant à lui, son jeu est bien simple: veiller au grain jusqu’à ce qu’elle ait passé l’âge de la crise. Il attend avec impatience qu’elle ait des rides et des cheveux blancs. Alors il dormira sur les deux oreilles, heureux et fier d’avoir dépensé toute une vie à s’empêcher d’être Dandin. Son air rogue, son regard farouche, son port menaçant, tout ce qui le donne en spectacle dans un monde aussi coulant que le nôtre, part du même sentiment. C’est un homme qui ne fuit pas devant le Minotaure, mais qui l’attend sur sa hanche, l’épée en main, comme un matador.
La compagnie est assez nombreuse à Bonnefont; une vingtaine de personnes. Pas un jeune homme! Pas même un homme jeune, excepté moi qui suis hors de soupçon. Le château n’est peuplé que de vieille parentaille, oncles, tantes, cousins à béquilles, et deux ou trois gamins dont le plus vieux n’a pas douze ans. Le beau sexe est représenté par Ottilie, sa sœur Mme de Saintive, Mme de Gambey leur respectable mère, et deux vieilles fées en fourreau de soie puce. Moi qui vous ai promis la description de toutes les toilettes, je ferai malgré moi des économies de papier.
En ce jour solennel (vous comprendrez pourquoi dans cinq minutes), ma cousine portait une robe de mousseline brodée avec entredeux de Valenciennes; corsage plissé, ceinture ponceau nouée par derrière, _à l’enfant_. Sur l’entredeux, autour du cou passe un ruban ponceau qui retient par devant une croix byzantine et qui tombe en arrière, jusqu’au bas de la robe, comme une paire de guides échappées des mains du cocher. Elle était coiffée en cheveux avec un goût et une coquetterie qu’on devrait recommander dans les journaux et prêcher dans les églises: un énorme chignon noué, mais non serré, en forme de 8, et traversé d’une épingle. Il est vrai que l’épingle d’or était cette aigle romaine que nous avons admirée ensemble chez Castellani. Aigle à part, la coiffure est adorable parce qu’elle dégage la nuque et laisse voir ces jolis petits cheveux frisés, duvet friand, régal des yeux, la plus fine et la plus mystérieuse beauté de la femme vêtue. Je vous assure, Clarisse, que si deux ou trois grandes dames, jeunes et belles comme vous, employaient leur autorité à faire revivre cette mode, la face de la terre s’égayerait en un rien de temps.
Mme de Saintive ne porte jamais de bijoux dans la journée: c’est un luxe que je comprends, mais tout le monde n’a pas comme elle un million de diamants à montrer au bal. Mme de Gambey porte trop de bracelets et trop de bagues, sous prétexte de souvenir. Le fait est que si tous ceux qui l’ont aimée lui avaient laissé seulement un anneau de vingt louis, elle en aurait pour une somme. Par malheur, tous ces joyaux sont du même temps qu’elle, et ils portent leur date. Quelle bijouterie de portiers on nous a faite entre Louis XVI et Cavaignac! Et puis, je ne sais pas si les bijoux, même parfaits, conviennent aux femmes d’un certain âge. Ils appellent l’attention sur des points qu’on ferait mieux de cacher, ils soulignent des détails qui gagneraient à n’être point vus. Ottilie tient le juste milieu entre les étalages de sa mère et la simplicité un peu affectée de sa sœur. Elle n’a pas les oreilles percées; j’aime cela. Il faut en finir avec ces stupides mutilations que nous avons prises des sauvages. Percer le joli cartilage de l’oreille! Et pourquoi pas la cloison du nez? Je sais que ma cousine a des bagues de prix; elle n’en porte que deux, les plus simples, et parce que son jaloux lui défend de les quitter. C’est l’anneau de mariage et l’anneau de fiançailles, l’un tout uni, l’autre enrichi de cinq petites perles. Auguste les a fait agrandir lorsqu’ils sont devenus trop justes au doigt. Car elle n’a pas dépéri, la pauvre enfant, au milieu de ses tortures; c’est une victime grasse.