Le Turco

Part 11

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Mais un ordre du ministre me dirigea vers la Vera-Cruz et j’y fis une station de deux années. En mon absence, la belle tante accoucha d’un garçon, d’un superbe garçon, ma foi! qui me rafla sans y penser vingt-cinq mille livres de rente. Avec une centaine de francs que j’avais laissés aux domestiques, c’est tout ce que m’a coûté la chambre d’ami.

CHASSE ALLEMANDE.

J’ai cru longtemps qu’il fallait être au moins millionnaire et baron pour chasser en battue et tuer cent lièvres en un jour. Mon imagination, aidée par la lecture, se figurait un peuple de vassaux frappant la plaine à coups de trique et poussant les victimes jusque sous le plomb du seigneur. On m’eût fort étonné, et vous aussi, peut-être, en me disant que les simples vilains du pays de Bade, en l’an de grâce 1864, se régalaient parfois d’une hécatombe féodale, et même... y gagnaient de l’argent.

Voilà pourtant ce que j’ai vu hier, et je commence par déclarer que je suis revenu presque bredouille, pour qu’il vous soit démontré que je parle en touriste et non en chasseur.

Le rendez-vous était à Strasbourg, place Gutenberg, sept heures du matin. Je montai, moi sixième, dans un omnibus à volonté, qui partit lestement, traversa le vieux Rhin chargé de glaces et nous conduisit en moins de deux heures à la petite ville de ***. En été, dans la saison de Bade, cette large vallée du Rhin présente le spectacle d’une fertilité affadissante. La terre molle, humide, noirâtre, sans aucune pierre, m’a toujours fait l’effet d’un plat de viande désossée et trop succulente. Il y vient de grosses récoltes plantureuses et bêtes, qui semblent écœurées de croître sans effort, et plongent leurs racines dans la mangeoire avec un visible dégoût. Mais au mois de janvier, par ce joli vent du nord qui vous soude la barbe à la moustache, le sol de la vallée se crispe, se roidit et se ragaillardit. Les sillons dessinent sous la neige une arête nerveuse, les ruisseaux de chocolat se cachent sous des cristaux de glace étincelante; les grands benêts d’enfants à la culotte trop courte et trop montante, trébuchent avec une certaine désinvolture et se cassent le nez d’un air presque malin. Les charrettes à timon, attelées d’un seul cheval sous verge, transportent sous leur bâche argentée des choses mystérieuses; les maisons de torchis, badigeonnées en vert ou en rose, ouvrent sur le passant de petits yeux spirituels. Que vous dirai-je encore? Le cigare de chou et la pipe de porcelaine exhalent en cette saison une manière de parfum.

Une énorme soupe à la farine nous attendait sur table à l’auberge du digne papa Knoblauch. C’est tout à fait gracieux, au mois de janvier, ces auberges allemandes. Le long poêle de fonte en forme de colonne est bourré comme un canon. La quenouille de la blonde Gretchen est décorée d’un ruban neuf. La grande boîte à musique, auprès de la porte, s’est enrichie de quelques nouveaux airs, pour ses étrennes. La grive et le chardonneret, emprisonnés dans un angle de la salle, essayent de temps à autre un demi-gloussement: peut-être qu’en voyant les nuages des pipes, ces exilés repensent aux nuages du ciel. O la douce chaleur et les fines émanations de fromage salé! Le canon des fusils se couvre de buée et le cœur des hommes s’épanouit.

Quelques chasseurs indigènes étaient arrivés avant nous. Bonnes et honnêtes figures, où les malices de l’enfer ne dessineront jamais aucun pli. Je ne sais rien de tel qu’une conscience pure et douze choppes de bière tous les soirs, pour éclaircir la physionomie d’un homme. En voici d’autres, j’entends d’autres épreuves du même modèle: il en arrive beaucoup; il en arrive assez, il en arrive presque trop, car l’auberge est pleine. Impossible de faire entrer le respectable bourgmestre, orgueil de la commune. C’est lui qu’on montre aux étrangers, avec le brigadier de la gendarmerie, parce qu’ils pèsent trois cent dix kilos, entre eux deux.

Mais la soupe est mangée et les côtelettes aussi, et pareillement la bouillie de pommes de terre. Dix heures sonnent: en chasse! On sort tranquillement, en bon ordre, à l’allemande; on défile un à un, le long du mur du cimetière et l’on va s’échelonner sur la route voisine. Déjà quarante rabatteurs se profilent à l’horizon. La route est garnie de tireurs, les flancs bien gardés; y sommes-nous? Oui! Un coup de corne donne le signal, et les traqueurs se mettent en branle.

Les lièvres d’Allemagne sont assez grands en toute saison, mais à la neige ils paraissent immenses. Lorsqu’ils se précipitent sur vous, les oreilles droites, dessinant leur corps effilé sur un fond blanc, on dirait des fantômes de lièvres. Pauvres bêtes! Il ne faut qu’un coup bien ajusté pour les rendre fantômes parfaits.

Homère avait étudié toutes les façons de mourir en usage chez les guerriers de son temps. Démalion est frappé à la tempe; il a le crâne rompu et la cervelle écrasée; Polydore, percé au milieu du dos, tombe à genoux et reçoit ses entrailles dans ses mains étendues; Deucalion est décapité d’un seul coup par le glaive d’Achille: la moelle s’échappe des vertèbres et le tronc roule dans la poussière. Il faut avoir chassé le lièvre en battue pour savoir combien ce malheureux animal est varié dans ses façons de mourir. Tantôt il saute en l’air, tantôt il tourne cinq ou six fois sur lui-même, tantôt il se roule en manchon. S’il a les reins brisés, il rampe sur l’avant-train en poussant des clameurs déchirantes. Quelquefois il emporte le plomb d’un air si délibéré que vous vous accusez de maladresse. Mais au bout de cent pas il s’arrête comme pour se consulter: «Qu’ai-je donc? Serais-je blessé? Miséricorde! c’est bien pis: je suis mort.» En effet, il bat la neige des quatre pieds et ne se relève plus. Quelquefois il reste sur le coup, attend qu’on vienne le prendre, et s’enfuit grand’erre au bois voisin. Quelquefois il s’assied, vous regarde, secoue la tête deux ou trois fois et tombe à la renverse.

Cette tuerie serait assez triste au fond, si l’on avait le temps d’y penser; mais le chasseur n’y pense jamais. Il tue naïvement avec une joie sincère, comme le divin Achille lorsque Démalion, Deucalion et Polydore, fils de Priam, tombaient l’un après l’autre sous ses coups. J’ai vu des hommes doux, cultivés, instruits, savants même, casser la crosse de leur fusil sur la tête d’un chevreuil en poussant des cris farouches. Ils ne sentaient pourtant aucune haine contre cet innocent à quatre pieds; ils n’ignoraient pas que leurs coups de crosse faisaient souffrir un système nerveux assez semblable au nôtre. Mais la chasse est l’image de la guerre. Comme la guerre, elle fait craquer la légère couche de vernis dont la civilisation nous a revêtus, et l’homme sauvage reparaît.

La commune de ***, s’étend sur une superficie de 3000 hectares comprenant des bois, des plaines labourées et quelques-uns de ces terrains marécageux, qu’on appelle assez improprement les îles du Rhin. Les locataires de la chasse ont là du chevreuil, du lièvre, du faisan, de la perdrix et toute espèce de gibier d’eau; mais hier on ne tirait que le lièvre. A quatre heures du soir, une charrette vint prendre cent vingt-trois grands cadavres, dont le moindre pesait quatre kilogrammes. Les gardes retourneront aujourd’hui sur le champ de bataille et relèveront sans nul doute une quinzaine de corps. Nous avons donc tué, en cinq heures, cinq à six cents kilogrammes de viande. Je déduis une heure perdue autour d’un tonnelet de bière et d’un chaudron de saucisses à l’ail.

Quand on pense qu’il y a des cantons en Provence, et même en Champagne, où le lièvre est devenu un animal fabuleux! Les grands propriétaires le courent à cheval, lorsqu’ils sont assez heureux pour en détourner un; ils font venir des chiens anglais plus vites que la foudre. Un lièvre forcé s’empaille et se conserve sous verre; les curieux accourent de six lieues pour le voir.

J’ai demandé aux chasseurs de *** ce qu’ils dépensaient, bon an, mal an, pour ces massacres pantagruéliques.

«Mais rien du tout, m’ont-ils répondu. Tout ce que nous abattons maintenant est bénéfice net. La primeur, c’est-à-dire l’ouverture, a couvert tous les frais: nous jouons sur le velours.

«Trois Français de Strasbourg et sept indigènes de *** se sont associés pour prendre la chasse de la commune. Ils payent 300 florins par année, un peu plus de 600 francs, soit vingt centimes par hectare. Tout le gibier qui se tue dans la saison est vendu d’avance à un marchand. Six cents perdreaux, ou deux cents lièvres, ou cent-vingt faisans, ou vingt-cinq chevreuils suffisent pour payer la redevance. Restent les frais de garde à couvrir et le salaire des rabatteurs; après quoi, on gagne de l’argent. Dans les mauvaises années, on ne fait pas de bénéfice, mais on noue les deux bouts et l’on s’est amusé pour rien.

--Vous êtes bien heureux!

--Vous trouvez? Alors dites-moi comment les Français, qui ont tant d’esprit, ne suivent pas notre exemple? Pourquoi les propriétaires de votre pays ne s’associent-ils pas pour vendre le droit de chasse au profit de la commune? Un revenu de 600 francs n’est pas à mépriser: c’est la gratuité de l’école primaire. Pourquoi les chasseurs ne s’entendent-ils pas à leur tour pour prendre à ferme l’exploitation de la chasse, pour payer le salaire d’un ou deux gardes, et protéger le gibier contre le braconnage? Nos lièvres ne font pas une portée de plus que les vôtres; nos perdrix et nos poules faisanes ne couvent pas deux fois l’an; nos chèvres n’ont jamais été des mères gigognes. Si nous avons dix fois plus de gibier que vous, c’est que nous prenons des mesures contre le gaspillage et la destruction. La prévoyance, monsieur, la prévoyance!»

Je ne voulus pas en entendre davantage et je tournai le dos à cet imbécile. Que diable demande-t-il là? Si nous étions prévoyants, nous ne serions plus Français.

L’INSPECTION GÉNÉRALE.

A MADAME LA COMTESSE DE V., AU MANOIR DE K., COMMUNE DE PONT-L’ABBÉ (FINISTÈRE).

I

Loutreville, 20 juillet 1864.

Ah! ma chère Amélie! Que la guerre est une belle chose! et que le général Ségart est un homme charmant! J’en suis folle depuis deux jours, mais folle à lier. Je l’ai déclaré à mon mari, qui s’est moqué de moi, selon sa détestable habitude. Ce gros sceptique d’Adolphe prétend que c’est ma sixième _toquade_ de l’année: il les inscrit l’une après l’autre; c’est révoltant! D’abord je n’admets pas qu’on traite de toquade mon enthousiasme pour Octave Feuillet que je n’ai jamais vu! ni mon idolâtrie pour M. Pasteur, car je l’ai vu! ni ma vénération presque filiale pour ce cher abbé Grimblot, de Notre-Dame, qui a de si adorables mains! ni mon fanatisme pour ce sublime M. Harris, le dieu de l’homœopathie, qui m’a guérie de quatorze ou quinze angines, plus couenneuses les unes que les autres, dont j’étais menacée! J’adore les petits plombs de la rue de la Michodière et les éclairs de la rue Castiglione; le souvenir de certains pâtés aux huîtres me fait rêver quelquefois une demi-journée; il y a telle forme de chapeau, tel arrangement de coiffure, telle coupe de manteau qui me ravit, qui m’enivre, qui me transporte, qui fait bondir mon cœur hors du corset: où est le mal? Toutes les femmes ne sont-elles pas comme moi? En sommes-nous moins fidèles à nos maris, moins dévouées à nos enfants, moins ferventes dans nos prières à Dieu? Je me ferais hacher en mille morceaux pour la princesse de M., qui ne me connaît pas et à qui je n’ai jamais été présentée: à peine si nous allons six fois par an dans le même monde. Adolphe pour cela m’appelle cocodette; il tourne en ridicule un enthousiasme si juste et si naturel. Est-ce ma faute, à moi, si je ne suis ni aveugle, ni sotte, et s’il m’est impossible de contempler sans frénésie la plus radieuse incarnation du _chic_ sur la terre? Le _chic_! Amélie, mon cher ange, tu me comprends; je poursuis.

Tous nos journaux, la _Vigie_, le _Conciliateur_ et le _Messager_ avaient annoncé l’arrivée du général inspecteur pour avant-hier lundi. On savait que les manœuvres auraient lieu aux portes de Loutreville, sur le champ de bataille, et que le public y pourrait assister. Il y a si peu de distractions au château jusqu’à l’ouverture de la chasse, que mon cher Adolphe ne pouvait décemment me refuser ce spectacle-là. Nous sommes installés chez notre vieil oncle, le chevalier de Porpiquet, qui a cette fameuse cave et cette divine cuisinière. Quels dîners, chère amie, et quels luncheons! La nature a créé les oncles et les tantes comme les poulardes et les chapons, pour nourrir délicieusement nos jolies petites bouches!

Le général était attendu par le train de huit heures: dès cinq heures du matin, il y eut foule autour de la gare; le colonel du 104e y vint à sept heures avec les officiers supérieurs, les comptables, l’état-major, et tous les officiers du régiment. On les fit entrer dans la gare, et nous aussi: Adolphe est administrateur de la compagnie. La femme du sous-chef nous offrit un amour de fenêtre d’où l’on voit et l’on entend tout ce qu’on veut.

Le colonel Briquet se promenait sous nos yeux, en fumant; ses officiers fumaient aussi; il causait avec eux familièrement, comme un camarade. «Mes enfants, vous connaissez tous le général Ségart, un brave, mais un bavard, un vaniteux, une grosse caisse. Il s’est assez bien montré en Afrique et en Italie; mais comme théoricien, il est coté. Avec tout ça, il ne s’agit pas de le prendre à rebrousse poil, puisqu’il représente le ministre de la guerre. On sait ce qu’il faut pour l’amadouer: c’est une espèce de déférence, de... comment dirai-je? de respect, manifesté sous la forme la plus engageante. Vous entendez bien? Libre à vous de le juger et même de le blaguer si ça vous amuse, mais tant qu’il sera là, comme il est un peu sur l’œil, sachons nous conformer à la circonstance. Et allez donc!» On applaudit à ce discours par un joyeux éclat de rire.

Mais au coup de sifflet qui annonçait l’arrivée du train, le colonel reprit son air d’autorité, jeta son cigare à dix pas, et s’écria d’un ton de commandement: «Messieurs! Rappelez-vous les instructions que je vous ai données; placez-vous par rang de préséance à ma droite et à ma gauche, et suivez-moi!»

Le train s’arrêta; le général, suivi d’un seul aide de camp, ouvrit la portière et sauta lestement sur le quai. Il est grand, svelte et puissant comme un chevalier du moyen âge; l’œil noir, la moustache et les cheveux gris de fer; un peu trop de couleur au nez et aux pommettes. Mais la noble physionomie et la magnifique prestance! Son petit aide de camp avait l’air d’une sauterelle au pied d’un chêne.

Le colonel s’élança vers lui, laissant ses inférieurs à trois pas en arrière. Ce pauvre colonel Briquet! Je n’oublierai jamais l’intonation suave, sentimentale, idéale dont il accentua son premier mot: «mon Zénéral!» Je le verrai toujours à demi-prosterné, le shako sous le bras, exprimant par tous les plis de son visage l’intention d’être agréable; manifestant la souplesse de son esprit dans toutes les articulations de son corps.

J’ai remarqué ce jour-là un contraste assez bizarre; tu l’expliqueras si tu peux. En présence d’un grand chef, qui tient l’avancement dans sa main, les militaires de tout rang éprouvent tous à la fois un vif désir de plaire, mais ils ne l’expriment pas de la même façon. Un colonel salue en courbette, un simple capitaine rapproche les talons et se tient coi. L’un et l’autre disent au général: vous êtes un grand homme et je vous admire passionnément; mais l’un traduit sa pensée par des ondulations pleines de grâce, l’autre par une roideur du goût le plus austère. Le seigneur du régiment frétille, babille et fait tous les frais; les vassaux ne se permettent d’autre mouvement que l’immobilité, d’autre langage que le silence. Pourquoi?

Le général a écouté sa petite harangue; il lui a tendu la main avec une cordialité sublime. «Colonel, lui a-t-il dit, vous êtes bien bon! vous êtes trop bon! Je suis très-sensible! Il ne fallait pas vous déranger.» Je crois pourtant que, si l’on ne s’était pas dérangé on en aurait vu de grises. Puis, jetant un coup d’œil sur le groupe des officiers: «Rien qu’à vous voir ici, mon inspection est à moitié faite. Je sais ce qui m’attend, et tout le bien que je devrai dire à l’Empereur de votre brave régiment!»

En terminant la phrase, il leva la tête, m’aperçut à la fenêtre et exprima par un sourire sans affectation mais non sans grâce que ma figure chiffonnée ne lui avait pas fait peur. Il a des dents superbes. Je suis sûre qu’il ne fume pas des cigares d’un sou, comme ce pauvre colonel Briquet.

«Colonel! reprit-il à haute et intelligible voix, j’ai choisi pour ma résidence l’hôtel d’Europe. Voulez-vous me faire l’honneur de me montrer le chemin?»

L’hôtel d’Europe est sur la promenade des Ormes, à deux pas de la maison de notre oncle. Depuis hier matin, l’autorité militaire a fait poser deux guérites devant la porte cochère. En retournant chez nous, nous avons suivi d’un peu loin, sans affectation, le cortége du général.

Les officiers l’ont mis à l’hôtel, et, pour être bien sûrs que personne ne viendrait le leur prendre on a voulu le faire garder par un détachement de 50 hommes d’élite, commandés par un capitaine, un lieutenant et deux tambours. Mais il n’a pas voulu déranger tant de monde. Il a dit au capitaine de renvoyer le piquet en laissant dans le poste voisin quelques sentinelles de rechange.

Il est poli comme un prince. Le long de son chemin, toutes les fois qu’un bourgeois ou un homme du peuple saluait ses grosses épaulettes, il se retournait à demi, arrondissait le bras, et rendait un salut impérial.

Avant de monter à son appartement, il a échangé plus de dix coups de chapeau avec la population de Loutreville. Le colonel est venu lui demander tout bas à quelle heure il daignerait recevoir le corps d’officiers?--Colonel, a-t-il répondu, je ne veux pas déplacer ces messieurs une seconde fois: nous nous verrons au grand soleil, en pleine manœuvre. Vous me les présenterez sur le Champ-de-Bataille!» Il a ajouté, d’une voix qui remplissait la ville: «Mon plan d’inspection est tout fait; depuis douze ans que je remplis les fonctions d’inspecteur général, j’ai acquis le maniement des hommes et des choses. Vous savez tous, messieurs, que rien ne m’échappe, ni l’ensemble, ni le détail. Dans la partie militaire, j’ai fait mes preuves. Quant à la partie administrative, c’est différent: j’ai prouvé que je n’y craignais personne. A tantôt!»

J’ai entendu le colonel qui disait à ses officiers, en passant sous les fenêtres de mon oncle: «Il commencera par sa revue d’ensemble, à une heure et demie, après le dîner des habitants. Dès aujourd’hui, c’est lui qui commande toutes les forces de terre et de mer; vous avez pu le juger, c’est une vieille culotte de peau sans tête ni bras, mais n’oublions pas qu’il a droit à tous nos respects et toute notre obéissance!»

II

Le général a permis gracieusement que toute la population assistât à ses manœuvres. Pour ne pas être en reste, le maire a fait transporter sur le champ de bataille toutes les chaises de la promenade des Ormes et jusqu’aux banquettes rouges du palais municipal. Les quatre premiers rangs sont expressément réservés aux dames; Adolphe boude un peu, mais tant pis! je suis avec Julie, avec Anna, et la tante Séraphine, et les trois petites sauvagesses du Port-neuf, noyées dans la mousseline comme des mouches dans du lait. Moi, j’ai mon habit d’incroyable en piqué anglais cendre de roses, garni de galons de laine noire; cinq rangs de galons au bas, boutons de buffle noir; manches collantes à revers, ceinture au parfait contentement. Pour cravate, un flot de mousseline; j’ai supprimé le fichu menteur qui paraîtrait un peu _costume_ aux yeux des provinciaux. Chapeau conventionnel, baissant sur le front, entouré d’une écharpe de tulle nouant par derrière; souliers Louis XVI à talons hauts et bouffettes sur le cou-de-pied; inutile d’ajouter que j’_épate_ toujours Loutreville par la longueur de mes gants de Suède sans boutons. Adolphe ne s’est pas encore décidé à me permettre la petite canne à pomme d’or, mais il y viendra: je compte sur les bains de mer pour lui faire entendre raison.

Dès une heure moins un quart, il ne restait plus une chaise vacante; toute la ville avait dîné en deux temps, même nous, au grand désespoir de Marton et du bon oncle. Le régiment, colonel en tête, arriva pour une heure et quart, tout le monde attendit patiemment le général jusqu’à trois heures. Il est à remarquer que le militaire attend volontiers. Ainsi, je voyais hier matin sur la place des Ormes, des groupes de dix à douze officiers stationner héroïquement deux heures de suite, tandis qu’un autre groupe, introduit dans l’hôtel, écoutait les discours et les récits du général. Je n’aurais pas cette vertu-là, ni toi non plus, et voilà probablement pourquoi les femmes sont exclues de l’armée.

Le général monta à cheval à trois heures moins un quart. On lui avait recruté, non sans peine, un brillant état-major: la ville a toujours manqué de cavalerie. Il a fallu convoquer extraordinairement tout ce qu’il y avait d’officiers et de soldats montés dans la garnison: commandant d’artillerie, capitaine d’artillerie, commandant du génie, gendarmes à cheval, etc., etc. Les chasseurs du piquet d’ordonnance arrivaient de l’autre bout du monde; ils ont fait vingt-cinq lieues pour venir escorter le général. Je dois avouer d’ailleurs que tous ces uniformes mélangés faisaient un très-joli coup d’œil; il n’y manquait que des cent-gardes. Mais on ne peut pas tout avoir.

On dit que le cortége a fait un petit détour pour avoir à traverser la place Condé. Le général a salué noblement la statue en criant à son escorte: «Chapeau bas, messieurs! le présent ne déroge point en rendant hommage au passé!» Je comprends qu’un tel homme ait voulu donner un petit bonjour au vainqueur de Rocroi. Il y a encore un bon fond de camaraderie, dans notre armée. M. de Bontoux, le commandant d’artillerie, prétend que le général avait l’air de dire à Condé: «Tiens-toi bien!» Mais M. de Bontoux est une mauvaise langue; il n’aura plus d’avancement.

Le régiment était en bataille. On n’avait pas écarté la foule. Seulement quelques éclaireurs se prolongeaient de distance en distance pour séparer la ligne des troupes de la ligne formée par le public. Tout à coup, un clairon posté à 300 mètres en avant de la place, annonça l’arrivée du cortége. Aussitôt le colonel, les chefs de bataillon, les capitaines coururent de la droite à la gauche en criant: immobiles! immobiles! Le cortége paraît au loin: le colonel bondit sur son cheval. «A vos places, messieurs, à vos places!» Il pique des deux, court au-devant du général, s’arrête à distance respectueuse, salue de l’épée, salue du cheval, salue de toutes les ondulations de son corps. Au même instant les officiers montés du régiment quittent l’escorte au grand galop et viennent prendre leur place de bataille. Les tambours rappellent, la troupe porte les armes, le général ralentit le pas et s’arrête, juste devant nous, à la droite du régiment. Il s’appuie sur la jambe droite et son cheval piaffe du pied gauche. Dieu! ma chère, qu’il était beau, les coudes plus haut que les mains, tenant les rênes du bout des doigts, et souriant d’un air aimable à ta très-humble servante! Occuper l’attention d’un homme qui en fait marcher deux mille autres, et qui traite les lieutenants, nos beaux valseurs de l’été dernier, comme des collégiens en classe! Ne te moque pas trop; c’est un joli succès. Il fit passer les rênes dans la main gauche, son cheval piaffa du pied droit. Il vint saluer le drapeau; le drapeau s’inclina devant lui. Tu sais si j’aime mon mari, chère Amélie, et je connais tes sentiments pour M. de V...; nous avons trop de religion pour ne pas les adorer jusqu’à la mort et pour nous permettre une pensée qui ne soit pas à leur adresse; mais enfin nos maris pourraient bien s’incliner jusqu’à terre devant le drapeau de la France sans qu’il songeât seulement à leur rendre le salut!