Le Turco

Part 10

Chapter 104,039 wordsPublic domain

«Ah! çà, marin, pas de mots à double sens! Pas d’histoires légères devant ta tante! Quoiqu’elle ait bientôt trente ans, c’est une petite fille pour la naïveté; elle ne soupçonne pas l’existence du mal. Les sujets de conversation ne te manquent point, que diable! Tu as assez vu. On n’en meurt pas pour se contenir une heure ou deux. Je te mènerai au Casino, et là, dans un petit salon à nous, tu videras le sac aux fariboles. Nous n’avons pas encore tourné au capucin, sois tranquille. Entre Paucher, Loriage et moi, devant un joli bol de punch, tu trouveras à qui parler! Mais à la maison, avec elle, prends exemple sur moi: je me tiens.»

Je ne saurais dire pourquoi, mais cet avertissement rabattit un peu ma verve. Mon regard se porta sur la vieille maison sculptée où j’avais tant joué et quelquefois si bien ri. La façade avait laissé dans mon cœur une image charmante, qui me parut flattée en ce moment. Il me sembla que les colonnes du porche se tordaient dans les coliques, que les gargouilles pendaient lamentablement sur la rue, et que les mascarons grimaçaient de douleur. Le marteau, d’une forme équivoque et joyeuse, avait disparu, laissant un vide. L’oncle Boblé tira une chaînette de fer, on entendit le son d’une cloche aigre, la porte s’ouvrit avec le grondement sourd d’un dogue qu’on réveille.

Mais qu’il faut peu de chose pour ramener au gai le cours de nos idées! surtout quand nous avons cet âge heureux de vingt-cinq ans! La porte ouverte démasqua une fillette brune, courte, râblée comme un double poney, et vive, mutine, jolie à plaisir. L’oncle Boblé lui prit le menton, par une réminiscence du vieil homme; quant à moi, je lui lançai un de ces regards puissants, concentrés, chargés d’atomes, qui résument dans une étincelle trois mois de navigation. La coquine n’en parut pas foudroyée; elle resta d’aplomb sur ses tout petits pieds, les yeux braqués contre moi, et d’un air qui disait: Une jolie fille vaut un bel homme.

Cette rencontre prit moins de temps que je n’en mets à la conter. J’étais encore tout ébloui, et déjà l’oncle me présentait à ma nouvelle tante, au milieu du grand salon.

Assurément ma tante pouvait passer pour une belle personne. Elle avait de beaux yeux bleus qu’elle voilait en vraie madone. Et des cils d’une longueur surprenante et un nez droit, modelé comme par un maître de dessin, et une bouche blanche et rose qui semblait faite exprès pour grignoter des litanies et mâcher de menues prières! La seule idée d’y fourrer du beefsteak vous aurait paru sacrilége. Ses cheveux, d’un blond froid, tombaient le long des joues en rouleaux parfaitement cylindriques, comme ces gaufres qu’on prend à Tortoni avec les glaces. Elle semblait avoir la taille svelte et bien prise, mais est-ce ma faute à moi, si la vue de son corsage montant jusqu’aux oreilles ne me donnait que des idées de busc, de baleine et de cuirasse articulée?

Elle se tenait debout sur le tapis, un livre rouge à la main, comme un portrait de famille. Autour d’elle, le long des murs, elle avait aligné des ancêtres, les siens; je ne les ai pas comptés, mais je parie pour la douzaine. De mon temps, ce salon était tapissé de tableaux moins honorifiques, mais beaucoup plus confortables à l’œil. Éclipsés, les de Troy, les Nattier, les Vanloo, les Natoire! Éclipsée la suave baigneuse de Prud’hon! Et par quels astres, grands dieux! Par quelques gentilshommes de pacotille, barbouillés au même prix et dans le même style que le _Cygne de la Croix_ et le _Cheval blanc_ des cabarets!

L’idée ne me vint pas de sauter au cou de ma tante, mais quand je l’aurais voulu, son regard m’eût arrêté à mi-chemin. Elle jetait le froid par les yeux, comme les dragons de la mythologie lancent le feu par les narines.

Peut-être songeait-elle enfin à m’offrir une chaise, quand la jolie brunette d’en bas vint lui dire qu’on avait servi. Je demandai trois minutes pour me laver les mains, l’oncle me conduisit dans ma chambre, je chavirai lestement mes malles qu’on venait de monter, et j’apparus dans le délai prescrit, avec tous mes avantages. Si vous tenez absolument à savoir pour qui j’avais endossé mon plus bel uniforme, j’avoue, dussiez-vous rire et même me mépriser, qu’il n’était pas à l’adresse de ma superbe tante. Il n’y avait à mes yeux qu’une femme dans la maison: cette petite luronne aux sourcils rapprochés, à la lèvre estompée, au front bas, au nez retroussé, au corsage... deux pommes vertes sous une demi-aune d’indienne; voilà le corsage qu’on lui voyait.

J’étais alors, soit dit sans vanité rétrospective, un des plus jolis hommes de la marine, où il y en a tant. J’avais une taille de jonc, des cheveux à revendre et des dents pour croquer le fer. Mes longs favoris châtain clair étaient plus doux que la soie; et grâce au règlement qui m’interdisait les moustaches, j’étais forcé de laisser voir une bouche fine, sensuelle et pourtant marquée au cachet de la plus ferme volonté. Je n’ai jamais été ce qu’on appelle un fat, mais dans mon âge brillant, l’habitude d’être remarqué par les femmes m’avait appris à réclamer leur attention comme un dû. J’étais presque offensé de la conduite de ma tante; ses yeux barricadés étaient en insurrection contre la loi commune; il me semblait que la simple politesse lui faisait un devoir de m’admirer un peu. Dans l’espace d’un quart d’heure, mon dépit monta jusqu’à la haine et retomba brusquement à la plus plate indifférence. Je ne vis plus dans l’univers que cette jolie Margot qui changeait nos assiettes en ouvrant de grands yeux comme pour m’avaler de pied en cap.

Elle m’absorba si bien, la coquine, que je fis maigre ce soir-là sans m’en apercevoir. Je l’ai su huit jours après, par une réflexion d’Aglaé... Pardon! de Mme Boblé, ma tante.

Il fallait que le mariage eût tristement rajeuni le cher oncle, car en présence de sa femme il avait l’air d’un petit garçon. Ses beaux yeux petillants s’éteignaient devant elle; la gaudriole mourait sur ses lèvres; il n’ouvrait ce large bec que pour manger et boire, ou pour risquer un compliment furtif, qu’elle ne prenait pas toujours bien. Il dit amen au bénédicité, amen aux grâces, amen à tout. Je pensais à part moi que la noblesse, la dévotion, les principes et les vertus sont des trésors inestimables, mais que ces dames pourraient sans se ruiner nous les vendre un peu moins cher.

L’oncle me mit sur un chapitre qui ne pouvait scandaliser personne; il demanda l’histoire de notre dernier débarquement à la côte de Zanzibar. Je ne me le fis pas dire deux fois; l’occasion était trop bonne; non-seulement je rappelai mes souvenirs personnels, mais j’ornai mon récit de mille fictions héroïques, empruntées à tous les romanciers de la mer. Ma cousine écoutait d’un air indolent, contrôlant mon récit par les archives des missions catholiques, qu’elle paraissait posséder à fond. A peine si, deux fois, au détail de je ne sais quelle fusillade, son œil morne s’échauffa d’un éclair. Mais Margot! Ah! Margot! quel admirable public elle me composait à elle seule! Elle écoutait avec les yeux, la bouche, les mains, les bras; sa petite personne était toute en oreilles, comme cette statue du Louvre (au diable les noms païens!) qui est toute en mamelles. Mes fameux vins coulaient à flots; l’oncle et moi, nous faisions honneur à la cave, lui saluant d’un geste timide son auguste buveuse d’eau, moi lorgnant la Margot à travers les topazes du Cap. Le dessert nous trouva, je ne dirai pas dans les vignes, mais dans les nuages. Ce cher Boblé jasait effrontément sous l’œil réfrigérant de madame; quant à moi, j’étais entre deux incendies: un véritable grog au vin flambait dans ma tête, et le sourire de Margot me bombardait en dehors!

Jadis, dans le bon temps, nous prenions le café à table, les coudes sur la nappe, et ce quart d’heure, le plus charmant du repas, se prolongeait souvent jusqu’au matin. Hélas! toujours hélas! Madame n’eut pas plutôt vidé son rince-bouche qu’elle se leva toute grande, et j’arrivai bien juste pour lui offrir le bras. Mes jambes n’avaient point faibli; je puis même affirmer que ma tête n’était pas encore à l’envers, et pourtant sur le seuil du grand salon bardé d’ancêtres, j’éprouvai comme une hallucination. Il me sembla que ma trop noble tante serrait énergiquement mon bras dans sa main, et même (ne riez pas), qu’elle l’appuyait contre sa poitrine. Je la regardai avec une sorte d’effroi; son visage était impassible, et ses deux grands yeux bleus semblaient comme deux étoiles dans leur glaciale sérénité. J’avais rêvé debout, phénomène assez rare, mais non sans précédents. Tout arrive, tout est possible, il n’y a pas de miracle invraisemblable à la suite d’un bon dîner.

Le café, plus que médiocre, fut servi dans trois dés à coudre. Triste, triste, et d’autant plus triste que la cave à liqueurs paraît décidément exilée du salon. Par bonheur, ma cousine était commandée de service à je ne sais quelle paroisse: elle demanda son châle et son chapeau. L’oncle Boblé lui baisa la main sur le gant et me conduisit au cercle.

Rennes est peut-être la ville de France et d’Europe où l’on cuisine le meilleur punch. L’oncle était fier de mon épaulette, de ma croix neuve et de ma bonne mine; il me présenta, non sans emphase, à tous ses vieux amis. Le piquet fut oublié pour la première fois depuis bien des années; on le remplaça par des histoires, des chansons de table et de bord, et surtout par des rasades à noyer un cachalot. Minuit sonnait à peine, et déjà je m’étais fait huit ou neuf intimes. Je tutoyais un président, un filateur, un conseiller de préfecture, deux notaires, deux avoués, un négociant en vins, et même, Dieu me pardonne, un huissier. Tout ce monde nous ramena chez nous avec mille démonstrations cordiales. La province est ainsi faite, et je ne suppose pas qu’elle se réforme de longtemps; c’est à prendre ou à laisser. Le respectable président de la deuxième chambre voulait absolument couper un cordon de sonnette pour me le donner en souvenir.

Le principal défaut de ces vieilles maisons est que toutes les chambres s’y commandent. Pour arriver à la mienne, il fallut en traverser une autre où l’on voyait un lit découvert, signe à peu près certain pour moi qu’elle n’était pas inhabitée. Mon cher oncle s’assura alors que rien ne manquait, ni le sucre, ni l’eau, ni la fleur d’oranger, ni le briquet phosphorique de Fumade, ni la vaisselle. Sa revue faite, il m’embrassa, ouvrit une porte sous tenture, poussa le verrou, glissa d’un pas léger devant le lit de ma tante et gagna son appartement, qui était au bout de l’étage, par delà le grand et le petit salon. Il avait deux entrées à son service, ma tante en avait trois, moi je n’en avais qu’une et des plus incommodes, puisqu’il fallait passer sur le corps d’un voisin.

II

Mais quel voisin ma tante et la divine providence m’avaient-elles donné? Peut-être le vieux Florent, peut-être la divine Margot; entre les deux, il y avait de la marge. Ce doute m’agitait. J’avais l’esprit plein de Margot; mes trois mois de navigation, mes quatre heures de punch éveillaient dans mon cerveau les fantaisies les plus folles. Je finis par me persuader que mon voisin ne pouvait être qu’une voisine et que cette voisine, grâce aux bontés de l’oncle et à la candeur de la tante, ne pouvait être que Margot. Que Margot fût éprise de moi, c’était chose trop évidente pour qu’on en pût douter sans blasphème. Je me mis à danser par la chambre; mon séjour dans cette aimable ville commençait sous des auspices charmants!

Quand je pense à cette nuit, il me semble que je rentrai parfaitement ivre. Mais un homme qui sait boire peut perdre la raison sans perdre le raisonnement. J’ouvris la porte de ma voisine et je la refermai subtilement aux quatre-vingt-dix-neuf centièmes: elle paraissait close sans l’être; il suffisait de la pousser. J’éteignis ma bougie, je me glissai entre mes draps et je fis le mort. L’attente qui suivit ne fut pas longue. On ouvrit le loquet sonore de l’office; un bruit de voix et de rires monta jusqu’à mes oreilles et se rapprocha sensiblement. Quatre ou cinq personnes s’arrêtent sur le palier, on échange le bonsoir; un pas léger se fait entendre dans la chambre tandis que les gros pieds montent plus haut. C’est Margot qui est ma voisine! Décidément le cher oncle avait bien dit: sa femme ignore l’existence du mal.

Margot passe et repasse en trottinant devant ma porte. Elle ne l’a pas fermée, c’est bon signe. Elle se déshabille, elle fredonne un air, elle fait un bout de toilette. Pour qui, sinon pour moi? Celui qui viendrait dire qu’elle ne m’aime pas après tous ces coups-d’œil et ces agaceries!... Elle éteint sa chandelle: c’est qu’elle ne veut pas perdre un moment de plus. La voilà dans son lit, mais elle ne dort pas, car je l’entends qui tousse avec affectation, peut-être même avec impatience. Que doit-elle penser de moi? Un jeune homme de vingt-cinq ans, un officier de la marine royale, dormir comme une souche en si belle occasion! Mais si je m’étais mépris? Si les avances qui m’ont encouragé n’étaient que des coquetteries innocentes, des badinages d’enfant? Elle a seize ans au plus, cette petite. Ce chiffre de seize ans me jeta brusquement dans un autre ordre d’idées. Ma mémoire se mit à rabâcher des fabliaux, des contes, des vieilleries gauloises; je sentis fourmiller dans ma tête une myriade de vers de dix pieds, qui tous sans exception parlaient de bachelettes, de nonnains, de pastourelles et autres tendrons dont les plus mûres ont seize ans et quelques mois. O respectable poésie de nos pères!

Oui, mais cet âge de seize ans est propice entre tous à la niaiserie. Que la fillette ait peur; qu’elle pousse des cris, un seul cri! Voilà toute la ville en révolution. Quel scandale, bon Dieu! A quatre pas de la chaste, de l’imposante, de la presque sainte Mme Boblé! Dans la propre maison d’un conseiller à la Cour! Il y a dans ce monde une infinité de peccadilles qui ne sont rien, moins que rien, quand vous les racontez à table, et qui grandissent tout à coup à des proportions terribles, si la robe d’un magistrat vient à passer.

Oui, mais que dirait-on de moi à bord de _l’Alger_, dans le carré des officiers, si l’on apprenait que j’ai manqué par sottise, par hésitation, par poltronnerie, une aubaine d’un si grand prix? Je serais perdu d’honneur, on m’appellerait Joseph, il faudrait en découdre avec tous mes camarades!

Ce ballottage dura peut-être une heure. Je crus comprendre alors que Margot avait perdu patience: elle ne toussait plus. Je pris mon grand courage; je me mis à tousser à mon tour et j’en vins par degrés à faire un tel fracas que la maison tremblait sur sa base. Rien ne bougea dans la chambre voisine; Margot me tenait rigueur: peut-être simplement voulait-elle me voir venir.

En fin de compte, je fis un pas de clerc qui serait inexcusable si j’avais été de sang-froid comme aujourd’hui. J’allumai ma bougie, et je poussai la porte qui grinça horriblement. La donzelle qui dormait, ronflait même, la misérable! se réveilla en poussant de grands cris. Toutes mes illusions tombèrent à la fois lorsque j’entendis cette fille geindre et récriminer platement, dans un langage vulgaire: «C’est une horreur, une atrocité, une chose qui ne se fait pas! Un monsieur de bonne famille! Un officier! Je n’aurais jamais cru ça de monsieur! Pour qui monsieur m’a-t-il prise? Je ne suis pas de ces créatures-là! Ma mère était la nourrice de madame; j’ai un oncle recteur à Saint-Trigonnec; je suis une honnête fille; je le dirai à madame!» Je vous fais grâce de trois ou quatre cuirs que l’écriture ne saurait bien rendre. Mais c’est surtout la vulgarité de cette voix rauque et criarde qui me soulevait le cœur. Oh! la vilaine et sotte créature! Elle guérit en un instant le caprice inexplicable qu’elle m’avait inspiré. Je lui expliquai du mieux que je pus mon entrée chez elle à pareille heure: elle avait rêvé haut, j’avais craint qu’elle ne fût malade; il m’avait bien semblé qu’elle m’appelait à son secours;... enfin tout ce qu’on peut inventer en si ridicule occurrence. La peur d’un esclandre m’avait dégrisé net. A toutes mes raisons la pécore répondait invariablement: «Je suis une honnête fille; je le dirai à madame!» Comme s’il n’y avait pas cent fois plus d’honnêteté à garder le secret!

Au moindre geste dont j’appuyais mon discours, la coquine se mettait sur la défensive. Impossible de lui faire entendre que je ne voulais plus ni bien ni mal à son imposante vertu. A chaque instant ses cris de pintade effarouchée repartaient de plus belle. Comprenez-vous qu’on fasse le tour du monde pour dénicher dans Rennes une mégère de seize ans? Rennes! la deuxième ville de France pour la facilité des femmes, si j’en crois la statistique de mon ami Léopold H., artilleur.

Force me fut de battre en retraite et de rallier mon lit sans avoir obtenu ni acheté le silence de cette abominable Margot. Elle ferma son verrou, et je passai une nuit blanche, moi qui dors si bien sur le punch. Me voyez-vous verrouillé entre deux femmes antipathiques, dans cette maudite chambre d’ami que j’étais presque sûr de ne pas habiter longtemps? Mon esprit se démena jusqu’au jour dans une sorte de cauchemar éveillé. Je me représentais la noble indignation de ma tante, la douleur de mon oncle, l’étonnement du cercle, les bavardages effrénés de la ville, et la sotte figure que je ferais demain, avec mes malles, en sortant de cette maison où je venais de m’installer pour trois mois.

Lorsque Margot fut levée et habillée, je frappai doucement à sa porte et je la suppliai de m’ouvrir. Elle daigna. Foi de marin, cette fille était hideuse. Pour la dernière fois j’essayai d’attendrir cette âme basse:

«Comprenez bien, lui dis-je; vos rapports n’ajouteront rien à l’estime que ma tante peut avoir pour vous, et vous voulez me faire un tort irréparable. Je ne vous ai pas offensée; mes intentions, je le répète, étaient parfaitement innocentes. Si vous vous obstinez à vous plaindre de moi, je vais quitter cette maison à la minute, et je ne vois pas ce que vous y pouvez gagner. Gardez-moi le secret, je reste et je paye votre silence au prix que vous fixerez vous-même.»

Le diable soit de la bégueule! Elle se remit à piailler de plus belle, si bien que je finis par lui tourner le dos. La nuit porte conseil, si l’on en croit le proverbe, mais cette nuit orageuse, injuste et vexatoire, ne m’avait rien conseillé du tout. Je sortis de la maison avant le réveil de mon oncle et j’allai prendre un bain. Rien d’honnête et de confortable comme un bain de province où l’on trouve des visages ravis, des serviteurs empressés et du linge blanc à discrétion. Aussi je me demande encore pourquoi les provinciaux ne se baignent pas plus souvent.

Bien lavé, bien reposé et même un peu calmé, je fis une promenade autour de la ville pour tuer le temps jusqu’au déjeuner. Mais le temps se défendait; il me sembla que je n’attraperais jamais dix heures. Je tordis le cou à un poulet froid, escorté de six côtelettes. Les côtelettes sont si petites et si tendres dans cette Bretagne de bénédiction! Le café, le cognac et les cigares abrégèrent un peu ce long jour. J’étais caché dans le petit salon du meilleur cabaret de la ville. Un garçon m’apporta l’_Impartial de l’Ille-et-Vilaine_, et je frémis en voyant que c’était le numéro du jour. Il me semblait que mon aventure devait être affichée dans les feuilles publiques, et je pensais déjà à pourfendre l’infortuné Kérangal, journaliste gagiste de la préfecture. Trois ou quatre individus pénétrèrent successivement dans ma retraite. Je sondai le regard des arrivants, pour m’assurer qu’ils n’avaient pas entendu parler de cette malheureuse affaire. Grâce à Dieu, je ne surpris aucun signe alarmant. Vers trois heures, je vis passer deux officiers d’infanterie dont l’un avait été au collége avec moi. On renoua connaissance, ces messieurs m’entraînèrent à leur café; la bière et le billard nous conduisirent jusqu’à cinq heures. Je leur offrais l’absinthe et j’allais les suivre à leur pension lorsque mon oncle Boblé, hors d’haleine et le chapeau rejeté en arrière, fit invasion dans le billard: «Enfin! dit-il en me prenant au collet, je te tiens, garnement. Il y a sept bonnes heures que je bats le pavé de Rennes à ta poursuite. Prends congé de ces messieurs et viens avec moi: ta tante a manqué deux offices; elle veut absolument te parler.»

Je compris que l’infâme Margot avait exécuté ses menaces. Mais la colère du cher oncle était moins grosse que je n’avais pensé: je le suivis.

Lorsqu’il me tint seul à seul, dans la rue, son front se rembrunit un peu:

«Mon cher Renaud, me dit-il, je n’ai pas le droit de te gronder en mon nom. Lorsque j’avais ton âge!... mais il ne s’agit pas de moi. Tu as fait beaucoup de peine à ta tante. C’est une femme qui n’entend pas raison sur les principes. Je t’avais prévenu, mais la jeunesse, le punch, l’occasion... Ne réponds pas! je sais tout ce que l’on peut dire en ta faveur, et je l’ai dit. Cette fille est une sotte d’avoir parlé; je crois qu’elle l’a fait pour relever son crédit qui chancelle. Ma femme la soupçonne de donner des rendez-vous au garçon de notre boucher. Comprends-tu maintenant pourquoi tu l’as trouvée si farouche? Ton plus grand tort, à toi, c’est d’avoir déserté la maison sans prendre congé de ma femme. Elle t’aurait saboulé, c’est certain, mais tu n’en serais pas mort. Nous avons tous nos petits défauts, mon garçon: tu es pour le beau sexe, Aglaé en tient pour la morale. Elle prêche avec délices: pourquoi refuserais-tu de l’écouter un peu? Tu n’as pas vu souvent un sermon découler d’une si jolie bouche. Pas de façons, mordieu! viens dîner. Nous avons quatre amis; tu es sûr qu’on ne te mettra pas en affront devant le monde. Après le café, nous allons au Casino sans toi; Aglaé te garde au salon, elle monte sur ses grands chevaux; laisse-la dire! Tu ne reverras point Margot, à moins de courir après elle. On a porté ses nippes dans une chambre du grenier et c’est Florent qui nous sert à table. En avant, marche, mauvais sujet!»

Je me laissai convaincre et je revins avec lui. Mais comment vous dire le reste?

Le dîner fut excellent, comme toujours. Les convives étaient de vieux amis de mon oncle; on babilla tant qu’on put, et je me serais diverti comme un fou, si les yeux de ma tante ne m’avaient jeté quatre ou cinq douches.

On finit par me laisser seul avec elle, et un tremblement salutaire me saisit. Elle m’invita à la suivre dans sa chambre, craignant sans doute de scandaliser ses douze ancêtres par le récit de mes méfaits. Je la suivis, l’oreille basse. Sa chambre me parut bien sévère, mais d’un goût exquis: satin mauve et guipure. Elle-même, pour prêcher, s’était fait une toilette demi-montante qui symbolisait assez bien la réconciliation du ciel avec la terre. Ses mains étaient belles et son pied charmant; c’est une justice à lui rendre. Je crois vous avoir dit qu’elle avait la taille noble et riche, et le plus beau visage qu’on pût rêver; tout cela gâté de temps en temps par une expression trop sévère. Rien n’était plus séduisant que sa voix fraîche, bien timbrée, et par instants profonde.

Elle prêcha d’abord sur la colère de Dieu et les peines éternelles réservées aux jolis garçons qui se commettent avec d’ignobles servantes. Elle indiqua d’un tour de phrase à la fois sévère et gracieux que l’homme doit viser haut (_sursum corda_!) et ne pas chercher à ses pieds des satisfactions indignes. Le troisième point roula tout entier sur l’ineffable miséricorde des saints et des anges qui prennent dans leurs bras le pécheur repenti et le transportent jusqu’au septième ciel.

Aglaé! vous étiez un ange, et le septième ciel n’était pas loin. A partir de ce sermon, je vécus trois bons mois dans la maison du cher oncle, et mon cœur s’y meubla de sentiments pieux qui n’en sortiront qu’avec la vie. Ma tante paraissait réellement heureuse; quant au cher M. Boblé, il disait tous les soirs à ses amis du cercle que mon séjour chez lui rajeunissait jusqu’aux pierres de la maison.