Le Troupeau d'Aristée

Part 3

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Aurait-il pris le vain plaisir de faire un conte populaire à ce lieu consacré du poème qu'avait occupé le nom d'un ami? Je ne le croirai jamais. La fable, si c'en est une, a dû avoir quelque base sérieuse, un côté de vérité. Ce n'est pas ici le poète mondain, le chanteur urbain, comme Horace, l'élégant favori de Rome. Ce n'est pas l'improviseur charmant de la cour d'Auguste, le léger, l'indiscret Ovide, qui trahit les amours des dieux. Virgile est l'enfant de la terre, la noble et candide figure du vieux paysan italique, religieux interrogateur, soigneux et naïf interprète des secrets de la nature. Qu'il se soit trompé sur les mots, qu'il ait mal appliqué les noms, cela n'est pas impossible; mais pour les faits, c'est autre chose: ce qu'il dit, je crois qu'il l'a vu,

Un hasard me mit sur la voie. Le 28 octobre 1856, nous montions au cimetière du Père-Lachaise pour visiter avant l'hiver les sépultures de ma famille, la tombe qui réunit mon père et son petit-fils. Ce dernier né m'était venu l'année même qui terminait la première moitié de ce siècle, et je l'avais nommé Lazare dans mon espoir religieux du réveil des nations. J'avais cru voir sur son visage comme une lueur des pensées fortes et tendres qui me remplissaient le coeur à ce dernier moment de mon enseignement. Vanité de nos espérances! Cette fleur de mon automne, que j'aurais voulu animer de la vitalité puissante qui a commencé tard pour moi, elle disparut presque en naissant. Et il me fallut déposer mon enfant aux pieds de mon père, déjà mort depuis quatre années. Deux cyprès que je plantai alors dans cette mauvaise terre d'argile n'en ont pas moins pris en si peu de temps une étonnante croissance. Deux fois, trois fois plus hauts que moi, ils dressent des branches vigoureuses d'un jeune et riche feuillage qui veut toujours pointer au ciel. Qu'on les baisse avec effort, elles se relèvent fières et fortes, vivantes d'une incroyable sève, comme si ces arbres avaient bu dans la terre ce que j'y mis, le cher trésor de mon passé et mon invincible espérance.

Au milieu de ces pensées, montant la colline, avant d'arriver à la tombe qui est dans l'allée supérieure, je faisais cette observation, qu'ayant eu tant d'occasions de fréquenter ce beau et triste lieu, ayant été à un autre âge le plus assidu visiteur des morts, je n'avais presque jamais vu d'insectes au Père-Lachaise. A peine, au grand moment des fleurs, lorsque tout en est couvert et que même nombre de vieux tombeaux abandonnés sont comme engloutis dans les roses, je n'ai pas remarqué que la vie animale y abondât, comme elle fait ailleurs. Peu d'oiseaux, très-peu d'insectes. Pourquoi? Je ne pourrais le dire.

En faisant cette réflexion, nous avions achevé de gravir la colline; nous étions devant la tombe. J'y trouvai avec admiration, le dirai-je? avec une sorte de saisissement, un surprenant démenti à ce que je venais le dire.

Une vingtaine environ de très brillantes abeilles voletaient sur le jardinet, aussi étroit qu'un cercueil, dépouillé et pauvre de fleurs, attristé de la saison. Il ne restait guère dans tout le cimetière que les dernières fleurs d'automne, quelques défaillantes roses du Bengale, demi-effeuillées. Le lieu même où nous étions, plein de constructions nouvelles, de maçonnage et de plâtre, était une Arabie déserte. Sur la tombe enfin, il n'y avait, vers la tête du grand-père, que quelques blancs asters, fort pâles, et sur mon enfant les cyprès. Il fallait bien que ces asters, dans ce mauvais sol argileux, nourris ou des souffles de l'air, ou des esprits de la terre, gardassent un peu de miel, puisque ces petites glaneuses y venaient récolter encore.

Je ne suis pas superstitieux. Je ne crois qu'à un miracle, le miracle permanent de la Providence naturelle. J'éprouvai pourtant combien une vive surprise de coeur peut ébranler l'esprit. Je me sentis reconnaissant de voir les mystérieux petits êtres animer cette solitude, où moi-même, hélas! je viens rarement. L'entraînement croissant du travail où les jours poussent les jours, la flamme haletante de cette forge où l'on forge de plus en plus vite, doutant si l'on vivra demain, tout cela nous tient plus loin des tombeaux que nous n'y fûmes aux temps rêveurs de la jeunesse. Je fus saisi de voir celles-ci me suppléer, tenir ma place. En mon absence elles peuplaient, vivifiaient le lieu, consolaient mes morts, les réjouissaient peut-être. Mon père leur aurait souri avec sa bonté indulgente; elles auraient fait le bonheur, la première joie de mon enfant.

L'intérêt ne les menait guère. Il y avait si peu à prendre pour elles! Cependant, quand nous suspendîmes aux cyprès des couronnes d'immortelles que nous apportions, elles eurent la curiosité d'aller voir si ces nouvelles rieurs avaient en elles quelque chose. La dure et piquante corolle les rebuta vite, et les renvoya aux asters fanés. J'en fus triste, et je leur dis: «Tard, bien tard, vous venez, amies, et sur la tombe du pauvre!... Que n'ai-je à vous récompenser d'un petit banquet d'amitié, qui vous soutienne et vous réchauffe aux premiers froids qui déjà soufflent sur ces hauteurs glaciales, exposées au vent du nord!»

Comme si elles m'avaient compris, leurs mouvements répliquèrent juste. J'en vis qui, de leurs petits bras, adroitement tournés en arrière, se frottaient le dos au soleil; elles voulaient s'imbiber à fond de ce rayon tiède et s'en pénétrer. Elles profitaient de l'heure malheureusement bien courte où le soleil tourne si vite; on le sent à peine, et il est passé. Leur geste, très significatif, disait manifestement: «Oh! la froide matinée que nous avons eue!... Hâtons-nous! Avant une heure commence la soirée non moins froide, la nuit glacée, qui sait? l'hiver! et bientôt la mort pour nous.»

Elles étaient très vives encore, merveilleusement propres et nettes, je dirai presque lumineuses, sous leurs ailes lustrées, glacées d'or. Je ne vis jamais de plus beaux insectes, plus visiblement animés d'une vie supérieure. Une chose m'embarrassait, c'est qu'elles étaient trop belles, trop luisantes, n'ayant point leur costume industriel, leur habit velu, leurs pinceaux, leurs brosses. Enfin, j'aperçus une chose, c'est qu'elles n'avaient pas non plus les quatre ailes de l'abeille, mais seulement deux.

Je reconnus mon erreur. Celles-ci sont justement celles qui trompèrent aussi Virgile. Comme moi, il les crut abeilles et leur a donné ce faux nom. Réaumur avoue que lui-même il y fût un moment trompé.

Mais le fait conté par Virgile n'est pas inexact. On comprend qu'il ait vivement ému l'antiquité et qu'elle y ait vu un type de résurrection. Elles semblent les filles de la mort. Des trois âges de leur existence, elles passent le premier dans les eaux morbides et mortelles, funestes à tous les autres êtres, que laissent échapper les résidus de la vie en dissolution; par une tendresse ingénieuse, la nature les y préserve, les maintient vivantes et les fait respirer en pleine mort. Le second âge, elles le passent sous la terre, dans les ténèbres, pour y dormir leur sommeil de chrysalide. Mais, quittes de cette sépulture, elles sont bien dédommagées de leur abaissement antérieur; une vie légère, aérienne, exempte des travaux de l'abeille, glorifiée par des ailes d'or, comme celle-ci n'en eut jamais, leur est accordé, avec des moeurs douces. Innocentes et sans aiguillon, elles vivent leur saison d'amour sous le soleil et dans les fleurs. Loin de rougir de leur origine, nobles abeilles virgiliennes, elles ne dédaignent pas les fleurs du cimetière, elles font société aux morts, et, pour les vivants, recueillent ce miel de l'âme, l'espoir de l'avenir.

L'Empire choisit pour blason les abeilles, assez semblables aux fleurs de lys propres à la maison de France; Napoléon porta le manteau impérial de sinople aux abeilles d'or.

M. Freppel, évêque d'Angers, ennemi personnel de Gambetta, et qui fut à la Chambre, après la guerre, un des lutteurs les plus autorisés dans le «parti du boucan», suivit cet exemple auguste. Il se donna pour armoiries: d'azur aux trois abeilles d'or, avec la devise:

_Sponte favos, ægre spiculum_, De grand coeur les rayons, à regret la blessure.

Pour un homme aussi acariâtre, c'était là, peut-on dire, un programme bien melliflu.

Les abeilles du manteau impérial ont inspiré à l'auteur des _Châtiments_ l'un de ces morceaux à la fois sublimes et cocasses qui justifient le surnom de «Jocrisse à Pathmos» dont Barbey d'Aurevilly l'avait gratifié. Quand on relit, après cinquante ans, ses invectives contre Napoléon III, qui fut un homme de coeur et le modèle des gentlemen, on comprend quelle déchéance frappe l'artiste quand il quitte son pur domaine, descend parmi les rumeurs de la place publique, pour y mêler sa voix aux cris de la plèbe immonde et fraterniser avec les tueurs de dieux.

Ainsi les abeilles nourricières délectent les hommes de leur miel, de leur sagesse et de leur beauté. Ces guerrières symbolisent les arts de la paix, le culte du foyer. Elles montrent l'exemple des plus hautes vertus. Elles enseignent à l'homme le travail et le désintéressement, la concorde et la frugalité. Elles proposent à son humeur inquiète leur fidèle attachement à la règle des aïeux.

Pour accoiter la douleur inévitable, pour expliquer notre raison d'être, nous conformer à la Loi du Monde, pour, sans amertume, accepter la vieillesse et la mort, elles apprennent à l'individu que le meilleur stratagème est de vouer ses jours à quelque sublime entreprise, d'aimer en dehors de soi-même et, pour une oeuvre collective, de rechercher dans son existence éphémère un principe d'immortalité.

_At genus immortale manet multosque per annos Stat fortuna domus et avi numerantur avorum._

21 février 1907.

_Imp. Noël Texier. La Rochelle_

End of Project Gutenberg's Le Troupeau d'Aristée, by Laurent Tailhade