Part 2
Enfin les anneaux de l'abdomen, par un mécanisme fort simple, rejettent la cire liquide, que l'insecte pétrit en boulette, puis élabore avec ses fortes mandibules pour en former les rayons.
«L'abeille est en sueur», disent les profanes, quand tout entière elle ruisselle des matériaux fluides encore qui serviront à édifier les murs, le Capitole des infiniment petits.
La patte de l'insecte ne manifeste pas une moindre adaptation à l'industrie.
Composée de trois articles: tharse, cuisse et jambe, elle porte à son extrémité des houpettes velues qui rappellent, tant par la qualité du poil que par son implantation, les brosses de la langue et correspondent aux mêmes utilités.
Dans les espèces florales où le pollen s'agglomère en pelote, il faut une intervention assez énergique pour le détacher. Toutes les plantes ne possèdent pas la faculté suprême dévolue au palmier de jeter aux souffles du désert une semence toujours féconde que le hasard seul peut faire proviguer.
Entre la cuisse et le tharse, la corbeille est employée à recueillir le pollen que l'ouvrière emportera dans la ruche.
Une vie active, en plein soleil, les pénibles travaux des champs, les acres parfums qu'elles butinent, l'acide formique, principe et générateur de leur activité, donnent aux abeilles une soif inextinguible. Leur tempérament «aduste», pour parler comme Michelet, fait qu'elles se plaisent aux fontaines, aux sources mystérieuses qui, parmi les caltas et les myosotis, jaillissent au fond des cressonnières.
Tantôt sur une feuille, tantôt sur un caillou branlant, elles se baignent au milieu des fleurs, sans craindre le destin de Narcisse ou d'Ophélie.
Ayant examiné sous un aspect général et cursif l'abeille individuelle, entrons dans la Cité que régit une politique intelligente et sévère dont l'institution eût été accueillie avec faveur par les éphores de Lacédémone ou les compagnons philosophiques de l'Empereur Julien.
L'organe fait la fonction. Mais, chez les abeilles, le berceau crée l'organe,--on ne saurait trop insister sur ce point. La simple larve qui, dans une cellule ordinaire, nourrie de vivres plébéiens accomplit le cycle des métamorphoses pour, à l'état d'insecte parfait, assumer la qualité d'ouvrière, devient, suivant la mesure de son appartement et la vigueur de son alimentation, reine ou faux bourdon.
A côté des cellules vulgaires voici le dortoir des mâles, voici le dôme spacieux où l'aspirante à la royauté parcourt la première étape de sa vie et, comme une Belle-au-bois-dormant, passe les deux semaines de ténèbres nécessaires à sa formation. Le palais qui l'abrite a déjà la forme de son abdomen, de ce ventre sacré, objet du culte, de la vénération et de l'amour de tout un peuple.
Quand elle retourne dans la ruche, ensemencée et prolifique, ses dames d'honneur, ses ménines la conduisent dans les cadres béants sur les alvéoles désertes. Elle tourne en cercle, et, dans chacune, elle dépose un oeuf, jusqu'au temps où, le cadre rempli et chacune des cellules operculées, ses gardiennes vigilantes la conduisent vers un autre quartier, qu'elle peuplera d'espoir et d'avenir.
L'homme intervient dans le pacte social des abeilles depuis le temps où les rois d'Israël goûtaient le miel sauvage à la cime des arbres, où le polythéisme hellénique peuplait d'abeilles d'or la barbe de Dionysos, père de la vendange et des fruits savoureux.
La ruche fut d'abord logée au creux d'un arbre, dans l'infractuosité d'un rocher, sous des écorces mal jointes. Plus tard, le vannier assouplit en corbeilles les vîmes flexibles et les baguettes de l'osier. Quand les sculpteurs du IIe siècle déguisent le bel Antinous en berger d'Arcadie, ils ne manquent pas de le montrer à côté d'une ruche qui ressemble aux modèles employés encore dans les villages du sud-ouest.
L'école d'agriculture de Grignon, dont le rucher, administré par MM. Mamelle et Poujol, suscite l'admiration des visiteurs, garde, à titre de document, les modèles archaïques de l'ancien rucher.
La hutte primitive, coiffée d'un paillasson qui la préserve du froid et de la pluie, ainsi qu'en usent les jardiniers pour les plantes d'orangerie à qui l'on fait passer l'hiver en pleine terre, apparaît avec tous ses inconvénients; elle rappelle, dirait-on, les hôtels du vieux Paris, ces logis inconfortables que la maison moderne, aérée et spacieuse, chasse peu à peu des quartiers civilisés.
Voici les huttes modernes: ruche horizontale de Layens, ruches Dadant. Avec leurs cadres mobiles, avec leurs portes, leurs tiroirs, ces demeures nouvelles permettent aux abeilles de donner au maître, sans inquiétude ni danger, une récolte plantureuse, tandis que celui-ci respecte dans tous leurs droits les mouches aux oeufs d'or qui fondent sa prospérité.
La mouche, en dépit de sa réserve professionnelle, semble néanmoins user quelquefois pour son propre compte des breuvages récoltés. Est-ce le soleil qui l'enivre ou bien les odeurs de ce premier printemps? La saison pleine de joie et de promesses ouvre les portes de l'année et couronne de timides fleurs l'adolescence de la terre.
Le temps n'est pas encore venu des églantines, Des parfums répandus dans les baisers du vent, Des raines échangeant leurs chansons argentines Avec le cri du merle et de l'engoulevent.
Mais les frênes déjà ravivent leurs squelettes Et chauffent leurs bourgeons impatients du ciel, Les sylphes ont repris leur place aux violettes Et l'abeille commence à méditer son miel.
Mais dans chaque ravin du blanc amphithéâtre, Une source aux bouvreuils a rouvert son miroir; Mais la nuée est blonde à l'horizon bleuâtre, Mais c'est mieux qu'un bonheur encor: c'est un espoir!
Certaines abeilles dévastent les corymbes jaune pâle du mahonia, ces fleurettes qui «font le printemps», pour parler comme Théophile Gautier. On n'en composerait pas un bouquet au mois de juin; mais, quand elles s'épanouissent, les corolles du mahonia attestent même aux gens qui n'ont pas lu Horace que l'âcre hiver se délie et que les zéphyrs sont de retour.
Les orchidées indigènes et, nommément, le groupe des ophris, tiennent dans la féerie du mois de mai l'emploi des travestis. Aussi justement qu'une autre famille botanique, ces étranges fleurs pourraient assumer à bon droit le nom de «personnées». Porteuses de masques, elles imitent les hyménoptères communs dans nos pays avec un mimétisme surprenant.
D'après Darwin, ce carnaval des fleurs a le but le plus sérieux; par leur conformité avec le type de leur race, les ophris invitent mouches et papillons à se poser sur eux, à consommer l'hymen dont ils rêvent.
Ce sont les _porte-insectes_, frelon velu et mordoré, mouche importune et volage, abeille végétale prenant comme paranymphe l'insecte fraternel et, pour en célébrer la fête, lui tendant une coupe de nectar.
La concurrence vitale qui donne aux abeilles de généreux amis dans les tribus de la prairie ou du jardin leur suscite en même temps de sombres et redoutables ennemis.
Dans le climat tempéré de l'Europe occidentale croissent des plantes scélérates qui, pareilles à la dionée, aux _saracenas_ de la zone tropicale, se repaissent de meurtre, des végétaux carnassiers dont la mort alimente les forces et l'éclat.
La drosère nommée, à cause des gouttes fraîches qui toujours emperlent son feuillage: «rosée du soleil», _rossolis_, saisit les mouches et les digère. Sa «rosée» est un suc gastrique, acide après le repas, comme celui des mammifères, qui dissout les substances animales et prépare leur absorption par les organes de la plante.
Mais plus que tout autre végétal des prés ou des coteaux l'abeille redoute un gramen, l'«accroche-abeille», qui se nomme, de son nom d'académie, _sétaire verticillée_.
Ses panicules accrochent les pattes de l'insecte comme les mains des gnomes barbus qui, dans la forêt des légendes, saisissent au passage les vagabonds attardés.
Près des ennemis enracinés au sol qu'un peu de prudence et la mémoire des localités permet de fuir avec succès, l'abeille voit se dresser une autre armée, effrayante, d'adversaires ailés, griffus, pleins de vigueur et d'appétit:
L'homme, d'abord, l'étouffeur sinistre qui dilapide son propre bien et tue avec acharnement l'insecte profitable, pour le plaisir de tuer;
Ensuite, le moineau plébéien et la noble hirondelle, tous deux friands de miel;
Puis, la tribu des insectes guerriers: libellules, demoiselles, qui, dans leur vol harmonieux, pourchassent la proie abondante l'insecte alourdi par un trop riche butin.
Le philante apivore, mouche qui volète sur les reines des prés, les flouves odorantes et autres plantes fourragères, le philante d'aspect modeste, sans avoir l'air de suivre un méchant dessein, dès qu'il aperçoit une abeille regagnant sa colonie après récolte faite, la poignarde gentiment et porte à sa larve qu'elle enterre l'abdomen rempli de miel.
Un autre bandit non moins redoutable, c'est le sphynx atropos, ainsi nommé à cause des stigmates qu'il porte sur son corselet et qui figurent assez exactement une tête de mort, comme le _scarabée d'or_ d'Edgar Poë. L'Europe le doit à M. de Parmentier. Sa larve, en effet, vit dans les tubercules de la pomme de terre dont Louis XVI, comme chacun sait, portait une fleur à sa boutonnière.
Le sphynx atropos entre dans les ruches ainsi que dans une ville conquise. Il effondre les alvéoles, piétine le couvain; il se gorge de miel comme un électeur, de sandwiches, au bal de l'Hôtel de Ville.
Pareil aux guerriers de Guatimozin, il est couvert d'une armure qui le met à l'abri de la dague et du poison. L'acier de damas qui d'un revers tranche les têtes les plus fières s'émousse dans un édredon. L'aiguillon des avettes ne transperce pas la fourrure du monstre. Le brûlant acide formique glisse comme averse d'orage sur sa lourde toison.
Aussi, quel zèle pour garder les portes de la ville et dresser devant l'intrus des obstacles décisifs!
Les abeilles se pressent; des pattes, des mandibules, de tout leur être, elles s'efforcent de le saisir, de trouver dans sa cuirasse capitonnée une place vulnérable.
D'autres voleurs encore menacent la richesse de l'apier. Je nomme pour mémoire l'ours, car ce plantigrade est assez peu fréquent aux environs de Paris.
Viennent ensuite les divers rongeurs qui, s'il faut en croire la _Batracomyomachie_, ne redoutent que deux ennemis sur toute la terre, l'épervier et la belette, et aussi la ratière lamentable où veille une destinée pleine de ruse: la légion des souris, mulots, campagnols, voleurs de miettes, rongeurs de pain, troueurs de jambons et lécheurs de meule, dont les fortes dents déchiquètent le bois, ouvrent dans les murs de la cité des brèches funestes, pillards sans foi qui vivent du travail d'autrui et pour qui l'on prend avec raison à la lettre le _Sic vos non vobis_ de l'inepte quintil imputé à Virgile.
Voici, l'oreille au vent, une jeune souris, un hamster qui font des mines comme une élégante de province ou bien, «se glorifiant de leurs ventres», grignotent un chanteau de fromage et méritent le beau nom de _Tyroglyphos_ que n'eût pas manqué de leur décerner l'aveugle Homère.
Aussi, les mouches guerrières, les petites walkyries aux ailes d'or, comme elles fondent sur l'envahisseur et le transpercent de leurs glaives! Et, quand il est mis à mort, avec quelle prudence elles embaument le cadavre, qui bientôt empoisonnerait l'atmosphère et serait pour la République un mal pareil à ce fléau que les apiculteurs nomment, je crois, la «loque», c'est-à-dire la décomposition du couvain!
«S'il est impossible d'expulser le rat ou la limace ou de les dépecer, les abeilles l'enferment méthodiquement et hermétiquement dans un véritable sépulcre de cire et de propolis, qui se dresse bizarrement parmi les monuments ordinaires de la cité (Les adverbes joints de M. Maurice Mæterlinck font admirablement). J'ai rencontré, l'an dernier,--poursuit-il, dans une de mes ruches, une agglomération de trois de ces tombes, séparées comme les avéoles des rayons par des parois mitoyennes, de façon à économiser le plus de matière possible. Les prudentes ensevelisseuses les avaient élevées sur les restes de trois petits escargots qu'un enfant avait introduits dans leur phalanstère» (_La Vie des Abeilles_).
L'épée ennoblit ce qu'elle touche. La bête immonde mise à mort par le dévouement civique de l'abeille mérite d'être embaumée dans les aromates, comme un Pharaon, sous les monuments de la Cité victorieuse, de dormir éternellement au milieu des parfums dans un tombeau d'ambre, d'agathe et de cristal.
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Si l'on passe de l'Histoire naturelle au monde légendaire, le domaine de l'abeille s'agrandit. Les peuples indo-européens la font participer aux métamorphoses des dieux.
Elle butine sur la bouche des poètes le miel de la sagesse. Elle prête au jeune Eros, au Désir qui peuple les terres et les mers, son irrésistible aiguillon. Tantôt, sous les myrthes du cap Sunium et les cyprès d'Académus, elle cherche les lèvres de Platon; tantôt, amoureuse et légère, elle bourdonne, dans les vers de Méléagre, et, plus tard, se pose, au milieu des fleurs champêtres, sur le bouquet d'Antinoüs.
La _Bible_ juive est comme une alvéole remplie de miel, toute bruissante d'ailes et de rumeurs guerrières.
Les textes abondent.
Jonathas, fils de Saül, est condamné à la mort pour avoir, un jour d'abstinence prescrite par le Roi, touché au miel des abeilles sauvages. Sa plainte douloureuse et charmante sert d'interprète à la mélancolie éternelle des êtres jeunes frappés dans leur matin. Elle symbolise cette amertume qui jaillit, dit Lucrèce, de la fontaine des plaisirs:
«Goûtant, j'ai goûté un peu de miel au bout de ma baguette, et voici que je meurs!»
Déborah (l'abeille), prophétesse et femme de Lapidoth, jugeait Israël. Elle résidait sous le «palmier de l'abeille», entre Rama et Bet-Hel, dans la montagne d'Ephraïm. Vers elle montaient, pour terminer leurs différends, les Bene-Israël. Deborah fut l'inspiratrice de Jahel qui, sur le Thabor, tua, dans sa tente même, le chananéen Sisara, généralissime du roi d'Ashur.
L'histoire de Samson éclate d'ironie et de férocité. Il n'en est pas de plus juive. Elle contient, comme la plupart des contes orientaux, une de ces propositions équivoques, de ces lemmes ambigus, où se plut toujours la goguenarde subtilité d'Israël.
Près d'Ascalon, dans le bourg de Thamnata, gardant les vignes des Philistins, Samson aperçoit une fille étrangère. «Tu as blessé mon coeur d'un regard de tes yeux», dit-il à cette jeune belle dont, malgré les objurgations paternelles, il ne tarde pas à demander la main. Tandis qu'il fait sa cour, il rencontre, chemin faisant vers la demeure de sa fiancée, un lion de forte taille. Mais, soutenu par l'esprit d'Iaveh et sans rien avoir dans la main, il abat le fauve comme un chevreau.
Revenant, quelque temps après, chez la femme qui plut à ses regards, il se détourne pour voir ce qui reste du lion. Voici qu'un essaim d'abeilles a fait son miel dans la gueule du cadavre. Samson recueille ce miel et le mange en allant vers Thamnata.
Bientôt le festin des noces a lieu où trente jeunes hommes lui servent de paranymphes.
Samson leur dit:
--Je vais vous proposer une énigme. Si vous me la devinez pendant les sept jours du festin et que vous la résolviez, je vous donnerai trente tuniques de lin et trente habits de couleurs variées.
--Propose ton énigme, lui répondent-ils, que nous l'entendions.
Et Samson leur dit:
--La nourriture est sortie de celui qui mange et du fort est venue la douceur.
Ils passèrent trois jours sans résoudre l'énigme. Vint le septième jour du festin sans qu'ils fussent plus heureux. Mais, ayant suborné la femme de Samson, les jeunes Philistins s'approchent de lui avant le coucher du soleil et lui demandent:
Quoi de plus doux que le miel? Quoi de plus fort que le lion?
--Si vous n'aviez pas labouré avec ma génisse, leur répond le jeune Israélite, dans ce style figuré qui avait le don d'exaspérer M. de Voltaire, vous n'auriez pas résolu mon problème.
Et soudain, pour acquitter sa dette de jeu, il descend vers Ascalon, décervèle trente Philistins, prend leurs dépouilles et les donne, comme habits de couleurs variées, aux jeunes hommes qui avaient répondu à sa question.
Le commerce des vêtements défraîchis, des costumes hors d'usage et des redingotes d'occasion était désormais fondé en Israël...
Salomon faisait entrer des abeilles dans son palais, pour discerner la rose véritable de la rose artificielle que Balkis, reine de l'Yemen, lui avait apportée afin d'éprouver sa sagesse.
Dans l'évangile selon Mathieu, Jésus mange avec ses apôtres un rayon de miel, ce qui permet aux théologiens d'affirmer, avec le sérieux des baudets qu'on étrille, que ce rayon, composé de miel et de cire, figure la double nature de Jésus, faite d'humanité et de divinité.
Dans les répons de la liturgie catholique, Cécile est qualifiée «_apis argumentosa_», c'est-à-dire abeille pleine d'arguments. L'Eglise traduit par «abeille industrieuse»; mais c'est une interprétation évidemment erronée. En effet, Cécile, jeune, riche, patricienne, érudite et raisonneuse, discutant avec ses juges, prétendait les convaincre. Elle s'estimait leur égale, tenait tête à leurs objections. On n'a pas de peine à comprendre que le jeune Valère, époux d'une femme si «argumenteuse» et ferrée en théologie, ait acquiescé de grand coeur et tout de suite au voeu de chasteté dont il était requis.
«Les erreurs charmantes des anciens qui observaient la nature avec des yeux encore tout éblouis par la présence de dieux imaginaires» ont fourni aux hagiographes populaires un certain nombre de thèmes, dont quelques-uns gardent encore un parfum d'idylle antique et de noble poésie.
Au XIIe siècle, Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, au XVIIe, le P. Pietra Santa (_Thaumasia veræ religionis_, 1665, Rome) ont déduit le conte du _Ciboire_ ou du _Tabernacle de cire_, légende immuable pour le fond, mais, quant à la forme, assez diaprée, et que les hagiographes modernes, abbé Postel, P. Giry, etc. ont affadie extraordinairement de mucilages sulpiciens.
Jacques de Voragine et les Bollandistes après lui ont négligé ce miracle dont les éleveurs d'abeilles eussent pu faire un tableau corporatif au beau temps des jurandes, maîtrises et corps de métiers.
Pénétrant, une nuit, dans je ne sais plus quelle église de Bohême, des malfaiteurs dérobaient des ornements et les vases sacrés, chasubles, dalmatiques, étoles de drap d'or et surplis de dentelle. Toutes les magnificences du chapier, les trésors de la sacristie étaient déjà tombés entre leurs mains scélérates. Mais l'un d'eux, plus hardi ou plus avide, força le tabernacle et larronna le ciboire contenant les hosties consacrées. Epouvantés, ses compagnons prirent la fuite. Alors, moitié pour les rassurer, moitié pour ne charger point sa conscience d'un forfait improductif, le mauvais garçon, en gagnant au pied, jeta les saintes espèces non loin du rucher qu'entretenait le curé du lieu. A l'aube du matin, le clergé, terrifié, constatait avec horreur le larcin et le sacrilège. Puis, ce fut le tour des personnes pieuses qui toutes, à grands cris et de tous côtés, se mirent au pourchas des malfaiteurs. Soudain, un enfant de douze ans, renommé pour la douceur et la piété de son âme, entendit, près des ruches, un murmure inusité. Il approche. O miracle! dans un ostensoir de cire vierge, resplendissaient, intactes, les parcelles abandonnées sur le chemin, tandis que les insectes, autour d'elles, bourdonnaient un cantique d'amour dans le soleil levant.
Tolstoï, dans le mythe des _Deux Vieillards_ fait intervenir les abeilles en un récit digne d'être conté par les rédacteurs de la _Légende Dorée_,
L'un et l'autre vieillard ont fait le voeu d'un pèlerinage en Terre-Sainte. Ils partent de conserve. Mais voici que l'un d'eux, petit homme jovial, grand buveur et même un peu ivrogne, qui transforme volontiers en wodka le miel de ses abeilles, s'arrête, à quelques verstes de son village, pour accomplir les oeuvres de miséricorde chez de tristes paysans que la famine a visités. L'autre, plus littéral, strict observateur des engagements pris, ne s'arrête guère et poursuit le voyage. Arrivé dans Jérusalem, il gagne le Saint-Sépulcre et, parmi la foule, assiste à l'office du matin. Or, devant le maître-autel, sous un rayon de soleil qui l'enveloppe comme le nimbe d'une icône, il aperçoit, transfiguré, le compagnon quitté là-bas, dans le désert. Des abeilles d'or voltigent autour de sa barbe blonde, comme on en voit aux images de Dionysos, le Christ du paganisme, ou parfumant de leur ambroisie le banquet d'Agathon. Le vieillard, étonné, cherche partout son camarade et ne le peut trouver. Enfin, il reprend le chemin de la sainte Russie.
Un soir, à la nuit tombante, il atteint la demeure famélique où son compagnon et lui firent halte au départ. Tout en est changé; le travail a ramené la prospérité, la vigueur et la joie. Devant la porte, un enfant joue avec le petit vieillard qui s'arrêta pour secourir de pauvres gens.
--Mais, dit le pèlerin, je t'ai vu pourtant, agenouillé devant le Saint-Sépulcre?
--Chut! dit l'autre. Ne parlons plus de ces choses.
Et le premier vieillard comprend enfin ceci: que les oeuvres d'amour sont plus efficaces que les pratiques rituelles et que la Foi ne compte guère sans la Charité.
La Russie aime les abeilles. Nicolaï Gogol met ses plus jolis contes dans la bouche de Roudiy Panko, l'éleveur d'abeilles de l'Ukraine.
Ronsard a interprété délicieusement l'épigramme de l'Anthologie où _l'Amour piqué_ se plaint à sa mère du tort que lui fit la cuisante mouche qui visite les fleurs.
Les tristes vers de l'abbé Delille traduisent imparfaitement l'erreur de Virgile. Pour créer un essaim nouveau, le Mantouan conseille de tuer un boeuf et d'abandonner ses restes à la putréfaction dans un enclos parfumé de sauge, de mélilot, de verveine et de romarin.
... le berger dans ses nombreux troupeaux Va choisir à l'instant quatre jeunes taureaux, Immole un nombre égal de génisses superbes Qui des prés émaillés foulaient en paix les herbes. Pour la neuvième fois quand l'aurore parut, Au malheureux Orphée il offrit son tribut, Et rentra plein d'espoir dans la forêt profonde. O prodige! le sang par sa chaleur féconde, Dans le flanc des taureaux forme un nombreux essaim; Des peuples bourdonnants s'échappent de leur sein, Comme un nuage épais dans les airs se répandent Et sur l'arbre voisin en grappe se suspendent.
Michelet explique d'une façon ingénieuse et touchante l'erreur du grand poète. Dans ce chant, écrit pour Varus et deux fois sacré, par le malheur et l'amitié, il a confondu avec les troupeaux d'Aristée les insectes dorés qui vivent leur innocente vie, exempts de travail, après avoir traîné leur première existence dans les liquides effroyables de la putréfaction.
Il les a vues pour la première fois, ces abeilles innocentes, par un jour indécis d'octobre, sur les asters débiles et les rudes cyprès de la sépulture familiale.
Tous les modernes ont triomphé de l'ignorance de Virgile et de sa fable d'Aristée, qui tire la vie de la mort et fait naître ses abeilles du flanc des taureaux immolés, moi, je n'en ai jamais ri. Je sais, je sens, que toute parole de ce grand poète sacré a une valeur très-grave, une autorité que j'appellerais augurale et pontificale. Le quatrième livre des _Giorgiques_, spécialement, fut une oeuvre sainte, sortie du plus profond du coeur. C'était un pieux hommage au malheur et à l'amitié, l'éloge d'un proscrit, de Gallus, le plus tendre ami de Virgile. Cet éloge fut effacé, sans doute, par le prudent Mécène. Et Virgile y substitua sa résurrection des abeilles, ce chant plein d'immortalité, qui, dans le mystère des transformations de la nature, contient notre meilleur espoir: Que la mort n'est pas une mort, mais une nouvelle vie commencée.