Part 8
Et c’est avec une grimace d’impatience qu’il vit soudain Versy, tout emmailloté de pansements, s’approcher d’eux, porteur d’un pliant qu’il disposa, sans façon, à leurs côtés.
--Vous permettez? fit-il d’un ton qui, selon son ordinaire, avait quelque chose d’agressif.
Georgette n’en fut point agacée comme elle l’eût été certainement sans l’épisode de la chaufferie.
--Monsieur Versy, fit-elle doucement, je n’ai pas pu vous dire encore toute ma réelle admiration. Je ne crois pas que l’on ait vu souvent courage pareil au vôtre.
--Mademoiselle, répondit le brûlé toujours sec, je ne suis pas venu chercher auprès de vous des compliments. Je n’en ai pas besoin et n’en ai point mérité, d’ailleurs. Je n’ai fait que mon simple devoir. Si j’avais agi autrement, je me serais méprisé.
Georgette eut un léger rire qui signifiait beaucoup de choses et reprit:
--Vous êtes pourtant le seul qui ayez agi de la sorte. Vos paroles sont donc un blâme indirect à l’adresse, tant du personnel navigant que de vos co-passagers?
--Loin de moi cette présomption. Je suis sûr que tous, à ce moment-là, eussent voulu faire ce que je faisais. Mais, le commandant et ses officiers étaient retenus par leurs obligations envers leur navire cependant que les passagers devaient penser à leurs familles.
Georgette contint, avec un petit mouvement d’exaltation, quelque chose comme un sanglot qui lui montait à la gorge:
--Alors, vous?... fit-elle.
--Moi? Ah! c’est une autre paire de manches!...
Chose curieuse, la phrase avait commencé sur l’ironie un peu attendrie et se terminait plus acérée que jamais. Il réfléchit une seconde et poursuivit:
--Moi? Sachez, mademoiselle, que je suis un homme _absolument_ seul, un homme dont personne--je dis: personne!--ne se soucie sur la terre, sauf, peut-être, un tout petit groupe de spécialistes--et, ceux-là, pour des raisons qui n’ont rien de bienveillant à mon égard. Ma vie n’a donc aucune valeur en elle-même. Je ne puis lui en donner un peu qu’en l’utilisant au profit de ceux que je me permets d’appeler mes semblables.
--Vous parlez comme un apôtre, ou comme un _desperado_!
Le regard brillant, elle cherchait à percer la cuirasse de ces bandelettes.
Versy répondit tristement:
--Je crois bien qu’il y a beaucoup plus du _desperado_ que de l’apôtre. Au surplus, tout cela est si peu intéressant!...
Georgette allait parler encore, quand Van Noppen passa tout près sans même voir le petit groupe et comme fortement absorbé. On l’entendit bougonner:
--Nous pouvons dire que nous avons toutes les chances! Voilà la brume, maintenant!... Il ne nous manquerait plus que la rencontre du _Hollandais Volant_!...
Et l’on vit sa large et lourde silhouette qui s’éloignait en «bourlinguant» sur des jambes courtes, dans une atmosphère tout à coup épaissie où la lune mettait comme un poudroiement lumineux, la tête courbée et rentrée entre les épaules massives, qui semblaient lasses.
Saisie par cette réflexion singulière, Georgette eut un frisson et, instinctivement, elle se rapprocha de Diény, comme pour chercher une protection:
--En effet, murmura-t-elle, impressionnée, voici la brume... Que veut-il dire?
Diény était resté silencieux pendant tout le temps de la conversation entre Georgette et Versy. Il éclata de rire:
--Ha! ha! ma chère amie, moi qui vous avais tenue jusqu’ici pour un esprit fort--et même pour un fort esprit!--je vous prends donc en flagrant délit de superstition!
--Pardon! s’écria-t-elle, un peu vexée de sa faiblesse, le capitaine est certainement un homme énergique, et vous voyez bien que...
--Le capitaine est aussi un vieux marin chimérique! Si vous vous laissez influencer par ses histoires de bonnes femmes, vous avez du temps à perdre. Du moment que nous n’avons à craindre que du _Hollandais Volant_, nous pouvons dormir sur nos deux oreilles; je vous le garantis.
* * * * *
La brume s’épaississait et commençait de ressembler au nuage de vapeur que, tantôt, on avait vu s’élever du panneau des machines. Auprès de Georgette, la silhouette de Versy s’estompait.
On entendit tinter la cloche de brume, le _Texel_, pour l’instant, ne pouvant user de la sirène. La tête enveloppée de linges se renversa en arrière, rejeta une bouffée de fumée qu’on ne distingua plus qu’à peine, et la voix mordante rétorqua:
--Vous avez tort de sourire des pressentiments d’un vieux marin, monsieur Diény, grand tort! Moi, j’en tiens toujours compte. Je crois qu’ils ont une réalité objective. Est-ce être superstitieux? Non. C’est seulement admettre que la portée de nos sens est plus étendue qu’on ne le croit généralement... Sait-on jamais ce qui peut se passer, sur mer?
--Vous aussi, fit Diény, qui ne pouvait se dispenser de répondre, mais qui s’éloigna aussitôt, en levant imperceptiblement les épaules.
Les passagers avaient regagné leurs cabines. Le pont était désert et, sauf l’officier de quart qui faisait les cent pas au-dessus de la tête de Versy et de Georgette, restés seuls, sauf les hommes de veille, tout dormait déjà à bord. C’était le silence presque complet, un silence rendu plus inquiétant par l’absence du ronflement de la machine auquel on était accoutumé depuis quelques jours.
Les moindres bruits prenaient une importance inhabituelle, le léger clapotement des vagues sur les flancs du navire immobile, le grincement d’une poulie balancée... Puis, toutes les minutes, la cloche de brume se réveillait pour tinter sa chanson lugubre.
Van Noppen avait pris toutes les précautions nécessaires en pareil cas.
Outre ses feux réglementaires, il avait établi ses feux d’impossibilité de manœuvre qui devaient prévenir tout navire rencontré qu’il n’avait à compter sur aucun mouvement voulu de la part du _Texel_.
* * * * *
Cette veillée dans la brume était réellement pleine d’angoisse. Georgette se sentait entourée de dangers multiples et inconnus. Ses pensées prenaient à chaque instant un tour plus sinistre.
Elle pensait à sa vie... aux drames qui l’avaient brisée... à l’inutilité de sa grande fortune... Ah! savoir!...
Instinctivement, les deux passagers s’étaient peu à peu rapprochés de la lisse. Puis ils s’étaient levés et, à présent, s’y appuyaient. A quelque distance, on entendait Diény, sans le voir. Il sifflotait des airs d’opérettes qu’il enfilait les uns au bout des autres, mais, eût-on dit, sans abandon, de parti-pris...
La cloche du bord sonna minuit... Il y eut quelques bruits de pas des hommes de relève... Puis, de nouveau, ce fut un silence lourd, épais comme la brume qui enveloppait le navire...
Les yeux s’usaient à vouloir percer l’enveloppe nuageuse. L’ombre se peuplait de formes fantomales...
Soudain, Versy se pencha et à la lumière d’une lampe proche, Georgette vit qu’il semblait fouiller la brume du regard... puis son bras se leva et désigna, sans qu’il dit mot, quelque chose dans la trouble ambiance...
Au même moment, l’homme de veille jeta un cri:
--Voilier, par tribord!
On entendit les pas pressés de l’officier de quart qui traversait la passerelle pour venir à la droite du navire. Sa forme vague se courba comme il s’efforçait de voir plus loin...
Un beaupré en arrêt, comme une lance, perça la nuée, surmonté d’une énorme croix qui, sinistre, se précisait peu à peu, devenait un mât de misaine, barré de vergues...
--La cloche!... la cloche!... cria précipitamment l’officier de quart.
Et la cloche se mit à tinter sans répit, prolongeant dans la nuit compacte son triste appel d’avertissement...
Gigantesque à travers le voile de la brume qui s’écartait, la silhouette confuse se précisa.
Peu à peu apparut un grand trois-mâts navigant sous ses basses voiles, ses huniers et ses focs. Il était tout près du _Texel_ et, poussé par une brise très faible, avançait lentement, droit sur le vapeur.
La cloche devint frénétique, bien en vain!
A présent, l’abordage était inévitable.
Immobilisé, dans l’impossibilité absolue de manœuvrer pour y échapper, le cargo offrait son flanc!
Était-ce un effet de la brume? Le pont du trois-mâts paraissait désert. On n’y voyait pas signe de vie...
Très calme, Versy commentait:
--Un voilier sans feux, dans cette poix! Il ne manœuvre pas, ne semble pas nous voir... Pourtant, nous avons nos feux, nous, et nous signalons l’impossibilité où nous sommes de faire aucun mouvement volontaire... Cela est étrange... Et cette voilure réduite est absurde, par ce temps de calme...
Georgette, prise d’un grand tremblement, sentait ses jambes se dérober sous elle. Chevrotante, la voix de Diény, qui s’était rapproché, balbutia:
--Alors... alors... il va nous aborder... Croyez-vous?
--Si, dans dix secondes, il n’a pas manœuvré, c’est certain, répondit l’autre, toujours aussi ferme et tranquille. Mais n’ayez nulle crainte; ce voilier ne peut nous faire grand mal. Il n’a presque pas d’erre. Le choc sera insignifiant.
Le trois-mâts ne manœuvrait toujours pas, et les secondes passaient. L’officier de quart s’était muni d’un porte-voix.
Bien distinctement, il cria:
--Ho, du voilier! Veillez devant. Nous sommes stoppés.
Le voilier semblait ne rien entendre. Pas un mouvement ne se produisit sur son pont, dont, maintenant, on commençait à distinguer tous les détails. Point de commandement, non plus que de manœuvre... Il continuait sa route, imperturbable.
Il fut à vingt mètres... à dix mètres... Le _Texel_ semblait l’attirer comme l’aimant la limaille...
Un craquement: le beaupré avait touché et se brisait comme une allumette...
Un autre choc: l’étrave du trois-mâts entrait en contact avec la muraille du _Texel_.
Acéré, il enfonçait les tôles, les arrachait...
De nouveaux craquements... un fracas lamentable...
Les deux navires restaient emmêlés, frères siamois monstrueux et blessés...
Alors ce fut un grand désordre à bord du paquebot réveillé dans la nuit. Des cris, des piétinements: passagers et équipage montaient en hâte sur le pont en achevant de s’habiller n’importe comment. Accourus de l’avant, les passagers de pont poussaient des hurlements douloureux, se tordaient les bras avec des gestes dramatiques, invoquaient la divinité ou blasphémaient avec rage.
Déjà, le capitaine Van Noppen occupait la passerelle et, très calme, lançait des ordres, des objurgations, des encouragements.
Il y eut encore des fracas brutaux d’arrachement.
Entraîné par sa voilure, l’abordeur se détacha, partit vers l’arrière, reprit sa marche, s’éloigna et, comme il était apparu, grand oiseau de malheur, disparut dans la brume.
Et, pendant toute la suite de ces événements, personne n’y avait découvert âme qui vécut!
Maintenant, armés de falots, les hommes essayaient de mesurer l’importance des avaries survenues au paquebot. Elles ne paraissaient pas fort importantes. Quelques têtes enfoncées ou arrachées tout au plus. Cela ne compromettait point la sécurité du navire.
Or, le second du _Texel_ sortit du capot des deuxièmes. Blanc comme un suaire, l’officier faisait de grands efforts pour dissimuler son agitation. Sans hâte apparente, il se fraya un chemin à travers les groupes qui commentaient encore l’étrange collision de tout à l’heure, parvint enfin à la passerelle et, près de Van Noppen, lui dit à mi-voix, en affectant un air d’indifférence, car il se sentait observé d’en bas:
--Capitaine, l’abordage a provoqué un court-circuit dans l’entrepont.
Il reprit haleine et, un peu fébrile, son chef le pressa:
--Et?... Eh bien, allez donc!
Le second, très doucement, prononça alors l’une des paroles les plus effrayantes qu’on puisse émettre à bord d’un navire, et surtout d’un navire privé de ses moyens de marche et d’évolution:
--Et le feu est à bord!... On travaille à l’éteindre. J’ai donné tous les ordres nécessaires, mais les pompes donnent mal et le feu gagne.
Van Noppen se contraignit pour ne pas changer de visage:
--Nous jouons de malheur, mon pauvre ami! Mais faisons notre devoir jusqu’au bout, et comme il le faut. Occupez-vous de cet incendie. Moi, je reste ici, où ma présence est indispensable.
Et, d’un mouvement d’yeux, il désignait la foule, de nouveau inquiète, qui s’agitait au-dessous de la passerelle avec des figures de catastrophe. Il imaginait déjà ce qu’allait être le pont quand ces gens-là sauraient de quel danger ils étaient menacés.
Quelque chose lui dit que c’en était fait du _Texel_, de lui-même et de toute cette humanité.
L’heure suprême allait sonner.
Mais, capitaine avant tout et conscient de sa responsabilité, il sut s’imposer un visage bonhomme et presque réjoui, pour dire:
--Allons, allons, ce n’est rien.
Il avait la mort dans le cœur.
CHAPITRE X
LE FEU A BORD
Le second repartait du même pas tranquille et, peu à peu, sans cris, sans gestes alarmants, mettait en alerte l’équipage qui prenait aussitôt ses postes d’incendie et commençait à combattre méthodiquement le fléau.
Quelques minutes plus tard, Van Noppen voyait revenir le calme Van Gogh. Celui-ci montra des tourbillons de fumée qui s’échappaient de la «descente» des secondes:
--C’est grave, capitaine, très grave! Le feu s’est communiqué aux fûts vides et encore imbibés d’alcool qui remplissent la cale-milieu. A présent, les pompes sont en batterie, mais l’eau de mer n’éteint pas le feu comme l’eau douce. Or, de l’eau douce, nous n’en avons pas assez pour obtenir seulement un effet appréciable. Ce serait un gaspillage bien inutile!
On ne garde pas longtemps un pareil secret. Déjà prévenus, les passagers perdaient la tête, couraient çà et là sur le pont, sans savoir ce qu’ils faisaient. Un homme cherchait sa femme; une mère son enfant:
--Ma petite fille! oh! ma petite fille!...
Les cris recommençaient et l’énervement s’accentuait, après deux alertes successives. La situation empirait d’instant en instant.
Dans la cale et dans les entreponts, les matelots ne reculaient que pied à pied devant le feu envahisseur... Mais, incapables de tenir contre la suffocation qui les menaçait et la chaleur insupportable, ils refluèrent, enfin, par les écoutilles en secouant la tête d’un air découragé:
--C’est le feu qui est le plus fort! avouèrent-ils.
Il y eut un grand cri. Tout le monde avait compris.
Alors, ce fut la panique éperdue, hideuse.
Avec des clameurs folles, bramant, beuglant, les passagers d’entrepont se ruèrent à travers le navire, se jetèrent sur les embarcations qu’ils voulurent mettre à la mer. Oublieux de tout, ils refoulaient brutalement les femmes et les enfants, les piétinaient, se menaçaient entre eux...
Quelques-uns avaient tiré des couteaux qu’ils brandissaient, les yeux fous, pour s’ouvrir un passage jusqu’aux bateaux sauveurs. Devant le danger, les hommes en foule redeviennent animaux. On se battait cruellement. Femmes et enfants criaient, leurs cris étaient aigus. La colonne de fumée s’épaississait d’instant en instant au-dessus du capot des secondes.
L’instinct déchaîné, le tohu-bohu, la bagarre abominable! Un terrible danger ajouté à tous ceux qui menaçaient les infortunés passagers du _Texel_, et contre lequel il fallait lutter avant tout!
Van Gogh et les officiers subalternes l’avaient aussitôt compris et le pistolet au poing, ils s’étaient jetés dans la foule en furie, pour s’opposer au sabotage des chaloupes par ces gens épouvantés, ignorants des choses maritimes et qui empêchaient tout travail sensé et méthodique.
Sans arme aucune et en n’usant que le plus doucement possible d’une force peu commune, Versy s’était joint à eux et, agissant comme un coin, dissociait les groupes. Puis, s’adossant à une chaloupe, il repoussait les assaillants en les adjurant de laisser faire les matelots pour leur salut!
Son ton froid, son attitude calme et résolue imposaient à tous ces affolés qui, pour un moment au moins, retrouvaient quelque maîtrise d’eux-mêmes. Malheureusement, le délire gagnait à leur tour les gens d’équipage, dont une moitié, au moins, n’obéissait déjà plus au capitaine.
Tous les efforts avaient été vains. L’incendie était le maître, et à présent, le _Texel_ flambait comme une torche. Les flammes avaient crevé le pont et montaient dans la nuit en effrayantes langues de feu.
Pour un instant, Versy rejoignit le capitaine sur la passerelle, hors de la foule tourbillonnante:
--Eh bien, capitaine, fit-il. Est-ce qu’on vient à notre cours? Nos S.O.S. ont-ils été reçus à temps par d’autres navires? Il est évident, maintenant, que nous n’en sortirons pas seuls!
Navré, laissant tomber ses bras, le pauvre Van Noppen répondit:
--Vous ne saviez donc pas encore que, par l’abordage du voilier, l’antenne est venue sur le pont? Nous ne pouvons communiquer par T.S.F. avec personne!
* * * * *
A cette heure, toute la partie centrale du navire brûlait, en sorte que l’avant se trouvait maintenant complètement séparé de l’arrière et que les passagers de pont, accumulés, grouillant comme une fourmilière en émoi, gesticulant et se bousculant, y faisaient tout ce qu’ils voulaient. Déjà, entourées par le feu, plusieurs embarcations se trouvaient perdues, isolées, hors de portée, vouées au brasier.
Mises à la mer sans ordre ni méthode par des maladroits qui laissent filer avec trop de précipitation les garants des bossoirs; d’autres, chaviraient et se fracassaient au milieu des cris de désespoir. Des gens étaient tombés à la mer et nageaient en appelant à l’aide, sans que personne prît garde à eux.
Hommes et femmes luttaient sauvagement pour prendre place dans les canots qui flottaient... et les femmes n’étaient pas les plus fortes.
Certains, comptant sur une connaissance rudimentaire de natation, se jetaient à l’eau, dans l’espoir d’envahir les embarcations en les prenant à revers. Mais, entassés, les premiers occupants se défendaient, une fois la barque chargée bien au delà de sa contenance réglementaire. Ils les rejetaient impitoyablement, sourds à des supplications qui eussent dû fendre le cœur. Par bonheur, l’incendie, de sa lueur et de sa chaleur, éloignait les requins, sans quoi!...
Mais, bientôt las, les malheureux nageurs barbotaient, se débattaient et, tout à coup, disparaissaient dans le gouffre, la bouche ouverte pour un dernier cri d’horreur qui ne sortait pas, les bras en l’air pour un appel désespéré.
Pleines à couler de passagers de pont et de cabines, d’hommes d’équipage, quatre embarcations poussèrent et s’éloignèrent.
Bientôt, il ne resta plus sur le _Texel_, flamboyant dans les ténèbres grisâtres, que le capitaine Van Noppen et deux officiers subalternes, plus une dizaine de matelots et de passagers, parmi lesquels, Georgette et Versy.
Van Noppen appela tout à coup:
--Van Gogh!... Van Gogh!...
Aucune voix ne répondit.
Le second avait-il trouvé la mort dans le feu? Ou dans la mer?...
Douloureusement, le brave Hollandais, qu’on avait toujours vu si gai, essuya une grosse larme qui lui coulait sur la joue et fit à mi-voix:
--Je vous demande pardon, mais c’était mon ami, un bon, un vrai marin, un frère!...
Le brave homme jeta un regard aux canots qui s’éloignaient dans le brouillard à la lueur gigantesque de l’incendie et s’y perdaient et, avec un sourire navré:
--J’avais bien dit que ce serait mon dernier voyage, mais je ne l’entendais pas tout à fait comme cela. Bah! c’est la fin naturelle d’un marin. Quand la mer nous a assez nourris, elle nous mange à son tour. Fameuse ogresse!
Versy poussa du coude le Hollandais, en lui montrant Georgette, qui les écoutait:
--Ce n’en est encore fini pour personne d’entre nous. Nous avons toujours le souffle et l’énergie.
Quel que fût son péril à elle, Georgette s’inquiétait de Diény. Dès le début même du sinistre, il était parti vers l’avant. Et sans doute s’était-il trouvé vite empêché de la rejoindre par l’infranchissable barrière qu’avait mis entre eux l’incendie.
Pourvu qu’il eût pu réussir à s’embarquer sur un canot!
Le souci qu’elle avait du sort de son compagnon de voyage l’empêchait de songer à elle.
Elle se rendait compte cependant de la situation très grave, désespérée du bâtiment.
Impossible d’appeler au secours, impossible aussi de combattre efficacement le feu vainqueur.
Or, ils étaient, elle le savait, à des centaines de milles d’une côte sur une route peu fréquentée.
* * * * *
Le _Texel_ n’était plus maintenant qu’un magnifique et effroyable chrysanthème de flammes au milieu de l’océan désert.
De l’avant à l’arrière, à l’exception de la dunette, le navire brûlait à grand feu avec un immense grésillement.
Le pont achevait de se consumer et le centre du bâtiment apparaissait comme un immense foyer. Dès qu’une brise légère rabattait les flammes vers l’intérieur, on pouvait apercevoir les tôles des flancs au-dessus du niveau de l’eau; elles se montraient rouges ou même chauffées à blanc! Le long du _Texel_, la mer fumait!
On entendit tout à coup un formidable craquement.
C’était le mât d’artimon qui, rongé à sa base, cédait sous son propre poids.
La haute sapine et les agrès goudronnés qu’elle portait flambaient du haut en bas.
Tout le système, décrivant un grand demi-cercle, commença lentement de s’abattre vers l’arrière sur le groupe même des derniers survivants du navire.
Georgette avait vu. Elle poussa un grand cri:
--Le mât!... Le mât... Capitaine! Monsieur Versy, prenez garde!
Elle fit un bond de côté, essayant d’entraîner les deux hommes qui se trouvaient auprès d’elle.
Versy avait les réflexes prompts, il obéit aussitôt.
Mais il n’en fut pas de même du capitaine Van Noppen.
Le mât s’abattait sur la dunette, précédé d’une pluie de tisons.
Le Hollandais avait-il vu trop tard le coup qui le menaçait? S’était-il dit qu’à présent, il avait fait tout son devoir et ne servirait plus à grand’chose? Avait-il jugé que l’heure était venue de s’épargner bien des cruelles souffrances?
Toujours est-il que, frémissants d’horreur, Georgette et Versy le virent qui croisait tranquillement les bras, attendant stoïquement sa fin.
Jusqu’à la dernière seconde, Von Noppen regarda tomber la masse du mât incandescent qui l’atteignit juste à la tête, le broyant et l’ensevelissant sous l’avalanche de bois flambant.
Brisé comme un fétu, le capitaine resta pris sous l’énorme bûche, elle-même.
Échappés au danger mortel, la jeune fille et son compagnon comprirent aussitôt qu’il n’y avait plus rien du tout à faire pour lui.
Il avait achevé sa vaillante vie de marin et fait, comme le vieux navire, son dernier voyage!
Quand Georgette et Versy jetèrent un coup d’œil autour d’eux, ils s’aperçurent que cette catastrophe au milieu d’une catastrophe avait fait sur la dunette le vide complet.
De la demi-douzaine d’hommes qui les avaient entourés un moment plus tôt, aucun ne subsistait! Deux d’entre eux gisaient sans mouvement, tués net. Un autre tombé en avant, dans le brasier, s’y volatilisait déjà. Le reste avait été jeté ou s’était jeté à la mer!
L’instant d’après, Versy se précipitait traînant avec lui une petite aussière pour la lancer vers ceux de leurs derniers compagnons qu’il verrait surnager. Mais il eut beau fouiller les régions qu’éclairait l’incendie! S’il restait d’autres survivants à bord du _Texel_, ils étaient bloqués à l’avant de l’autre côté de la mer de feu.
Versy, tout seul avec Georgette, n’eut pas de mal à reconnaître qu’en dépit de son énergie, elle se trouvait à bout de nerfs.
Elle ne cessait de murmurer:
--Mais où est donc M. Diény?
Il lui prit doucement les mains pour la rassurer par l’influx magnétique de son énergie:
--Courage, mademoiselle, fit-il. Rien n’est perdu. Ne bougez pas! Attendez-moi un peu ici. Dans dix minutes, je suis à vous. Nous allons quitter le navire.
Il s’élançait, s’armait d’une hache découverte dans la timonerie, y prenait une boîte à clous.
En dépit de ses mains blessées, il amassait quelques espars, des dromes, des barils vides, des portes, des caillebotis, sur l’espace respecté par la chute du mât et qu’il avait débarrassé des tisons rouges qui l’attaquaient.