Part 9
Nous naissons véritablement le jour où pour la première fois nous sentons profondément qu'il y a quelque chose de grave et d'inattendu dans la vie. Les uns constatent tout à coup qu'ils ne sont pas seuls sous le ciel. Les autres en donnant un baiser ou en versant une larme s'aperçoivent brusquement que «la source de tout ce qu'il y a de meilleur et de saint, depuis l'univers jusqu'à Dieu est caché derrière une nuit pleine d'étoiles trop lointaines»; un troisième a vu une main divine s'étendre entre sa joie et son malheur; et un autre a compris que les morts ont raison. Un autre a eu pitié, un autre a admiré et un autre a eu peur. Bien souvent il ne faut presque rien; un mot, un geste, une petite chose qui n'est même pas une pensée. «Auparavant je t'aimais comme un frère, dit un héros de Shakespeare devant un acte qu'il admire; auparavant je t'aimais comme un frère, mais à présent je te respecte comme mon âme.» Il est probable que ce jour-là un être vint au monde.
Nous pouvons naître ainsi plus d'une fois; et à chacune de ces naissances nous nous rapprochons un peu de notre Dieu. Mais presque tous nous nous contentons d'attendre qu'un événement plein d'une lumière irrésistible pénètre violemment dans nos ténèbres et nous éclaire malgré nous. Nous attendons je ne sais quelle coïncidence heureuse, où les yeux de notre âme sont ouverts par hasard dans le moment où quelque chose d'extraordinaire nous arrive. Mais il y a de la lumière dans tout ce qui arrive; et les plus grands des hommes n'ont été grands que parce qu'ils avaient l'habitude d'ouvrir les yeux à toutes les lumières. Est-il donc nécessaire que votre mère agonise dans vos bras, que vos enfants périssent dans un naufrage et que vous-même vous passiez à côté de la mort pour que vous appreniez enfin que vous êtes dans un monde incompréhensible où vous vous trouvez pour toujours, et où un Dieu qu'on ne voit pas demeure éternellement seul avec ses créatures? Est-il donc nécessaire que votre fiancée meure dans un incendie ou qu'elle disparaisse sous vos yeux dans les profondeurs vertes de l'Océan, pour que vous entrevoyiez un instant que les dernières limites du royaume de l'amour vont peut-être bien au-delà des flammes presque invisibles de Mira, d'Altaïr et de la Chevelure de Bérénice? Si vous aviez ouvert les yeux, n'auriez-vous pas pu voir dans un baiser ce que vous apercevez aujourd'hui dans une catastrophe? Faut-il que la douleur réveille ainsi à coups de lance les souvenirs divins qui dorment dans nos âmes? Le sage n'a pas besoin de ces secousses. Il regarde une larme, le geste d'une vierge, une goutte d'eau qui tombe; il écoute une pensée qui passe, presse la main d'un frère, s'approche d'une lèvre, les yeux ouverts et l'âme ouverte aussi. Il y peut voir sans cesse ce que vous n'avez entrevu qu'un instant; et un sourire lui apprendra sans peine ce qu'une tempête et la main même de la mort ont dû vous révéler.
Car, qu'est-ce, au fond, que tout ce qu'on appelle «Sagesse» «Vertu» «Héroïsme» et «les heures sublimes,» et «les grands moments» de la vie, si ce n'est les moments où l'on est sorti plus ou moins de soi-même, et où l'on a pu s'arrêter, ne fût-ce qu'une minute, sur le pas de l'une des portes éternelles d'où l'on voit que le plus petit cri, la pensée la plus pâle et le geste le plus faible ne tombent pas dans le néant; ou bien que s'il y tombent, cette chute même est si immense qu'elle suffit à donner un caractère auguste à notre vie? Pourquoi attendez-vous que le firmament s'ouvre au fracas de la foudre? Il faut être attentif aux minutes heureuses où il s'ouvre en silence; et il s'ouvre sans cesse. Vous cherchez Dieu dans votre vie, et Dieu n'apparaît pas, nous dites-vous. Mais quelle vie n'a pas des milliers d'heures semblables à l'heure de ce drame où tous attendent l'intervention divine, et où personne ne l'aperçoit, jusqu'à ce qu'une pensée invisible qui a retourné la conscience d'un mourant se manifeste tout à coup, et qu'un vieillard s'écrie en sanglotant de joie et d'épouvante: «Mais Dieu, le voilà, Dieu!...»
Faut-il toujours que l'on nous avertisse et ne pouvons-nous tomber à genoux que si quelqu'un est là pour nous dire que Dieu passe? Si vous avez aimé profondément, personne n'a dû vous faire remarquer que votre âme était quelque chose d'aussi grand que les mondes, que les astres, les fleurs, les vagues de la nuit et celles de la mer n'étaient pas solitaires, que rien ne finissait et que tout commençait au seuil des apparences; et que les lèvres mêmes que vous baisiez appartenaient à un être bien plus haut, bien plus beau, bien plus pur que celui que vos bras enlaçaient. Vous avez vu alors ce que l'on ne voit pas dans la vie sans ivresse. Mais ne peut-on pas vivre comme si l'on aimait toujours? Les héros et les saints n'ont pas fait autre chose. Ah! vraiment, nous attendons un peu trop dans l'existence, comme les aveugles de la légende qui avaient fait un long voyage pour venir écouter leur Dieu. Ils s'étaient assis sur les marches, et quand quelqu'un leur demandait ce qu'ils faisaient sur le parvis du sanctuaire: «Nous attendons, répondaient-ils, en secouant la tête, et Dieu n'a pas encore dit un seul mot.» Mais ils n'avaient pas vu que les portes d'airain du temple étaient fermées et ils ne savaient pas que la voix de leur Dieu remplissait l'édifice. Notre Dieu ne cesse point un instant de parler; mais personne ne songe à entr'ouvrir les portes. Et cependant, si l'on voulait y prendre garde, il ne serait pas difficile d'écouter à propos de tout acte, le mot que Dieu doit dire.
Nous vivons tous dans le sublime. Dans quoi donc voulez-vous que nous vivions? Il n'y a pas d'autre lieu de la vie. Ce qui nous manque, ce ne sont pas les occasions de vivre dans le ciel, c'est l'attention et le recueillement; et c'est un peu d'ivresse d'âme. Si vous n'avez qu'une petite chambre, croyez-vous que Dieu ne soit pas là aussi; et qu'il soit impossible d'y mener une vie un peu haute? si vous vous plaignez d'être seul, que rien ne vous arrive, que personne ne vous aime, que vous n'aimiez personne, croyez-vous que les mots ne trompent pas? qu'il soit possible d'être seul, que l'amour soit une chose que l'on sait, une chose que l'on voit; et que les événements se pèsent comme l'or et l'argent des rançons? Est-ce qu'une pensée vivante,--qu'elle soit altière ou pauvre, peu importe, dès qu'elle vient de votre âme elle est grande pour vous;--est-ce qu'un haut désir ou simplement un moment d'attention solennelle à la vie, ne peuvent pas entrer dans une petite chambre? Et si vous n'aimez pas ou qu'on ne vous aime pas, et que pourtant vous puissiez voir avec une certaine force que mille choses sont belles, que l'âme est grande et que la vie est grave presque indiciblement, n'est-ce pas aussi beau que si l'on vous aimait ou que si vous aimiez? Et si le ciel lui-même vous est caché; «le grand ciel étoilé, dit le poète, ne s'étend-il pas malgré tout sur votre âme sous la forme de la mort?...» Tout ce qui nous arrive est divinement grand et nous sommes toujours au centre d'un grand monde. Mais il faudrait s'habituer à vivre comme un ange qui vient de naître, comme une femme qui aime ou comme un homme qui va mourir. Si vous saviez que vous mourrez ce soir ou simplement que vous allez vous éloigner pour toujours, verriez-vous une dernière fois les êtres et les choses comme vous les avez vus jusqu'à ce jour? et n'aimeriez-vous pas comme vous n'avez jamais aimé? Est-ce la bonté ou la méchanceté des apparences qui grandirait autour de vous? Est-ce la beauté ou la laideur des âmes que vous auriez le don d'apercevoir? Est-ce que tout, jusqu'au mal même et aux souffrances, ne se transforme pas alors en un amour plein de larmes très douces? Est-ce que chaque occasion de pardonner, comme l'a dit un sage, n'enlève pas quelque chose à l'amertume du départ ou à celle de la mort? Et cependant, dans ces clartés de la tristesse ou de la mort, est-ce vers la vérité ou vers l'erreur que l'on a fait les derniers pas qu'il soit permis de faire?
Sont-ce les vivants ou les mourants qui savent voir et ont raison? ah! bienheureux ceux qui ont pensé, ceux qui ont parlé, ceux qui ont agi de manière à recevoir l'approbation de ceux qui vont mourir ou qu'une grande douleur a rendus clairvoyants! Il n'y a pas de récompense plus douce pour le sage que personne n'écoutait dans la vie. Si vous avez vécu dans la beauté obscure ne vous inquiétez pas. Une heure de suprême justice finit toujours par sonner dans le coeur de tout homme; et le malheur ouvre des yeux qui ne s'ouvraient jamais. Qui sait si vous ne passez pas en ce moment sur l'âme d'un mourant comme l'ombre de celui qui connaissait déjà la vérité? N'est-ce peut-être pas sur le lit des agonisants que se tresse la véritable et la plus précieuse couronne du sage, du héros et de tous ceux qui ont su vivre gravement dans les hautes, pures et discrètes tristesses de la vie selon l'âme?
«La Mort, dit Lavater, n'embellit pas seulement notre forme inanimée; mais la seule pensée de la mort donne une forme plus belle à la vie elle-même.» Et de même, toute pensée infinie comme la mort, embellit notre vie. Mais il ne faut pas qu'on s'y trompe. Tout homme a de nobles pensées qui passent comme de grands oiseaux blancs sur son coeur. Hélas! elles ne comptent pas; ce sont des étrangères que l'on est étonné de voir et qu'on écarte d'un geste importuné. Elles n'ont pas le temps d'atteindre notre vie. Pour que notre âme devienne grave et profonde comme celle des anges, il ne suffit pas d'entrevoir un instant l'univers dans l'ombre de la mort ou de l'éternité, dans la lumière de la joie ou dans les flammes de la beauté et de l'amour. Tout être a eu de ces moments qui n'ont laissé en lui qu'une poignée de cendres inutiles. Il ne suffit pas d'un hasard; il faut une habitude. Il faut apprendre à vivre dans la beauté et dans la gravité coutumières. Dans la vie, les êtres les plus bas distinguent parfaitement quelle est la chose noble et belle qu'il faudrait faire; mais cette chose noble et belle n'a pas assez de force en eux. C'est cette force invisible et abstraite que nous devons tâcher d'augmenter par avance. Et cette force ne s'augmente qu'en ceux qui ont pris l'habitude de s'asseoir plus souvent que les autres sur les sommets où la vie gagne l'âme et d'où l'on voit que tout acte et que toute pensée est infailliblement liée à quelque chose de grand et d'immortel. Regardez les hommes et les choses selon la forme et le désir de votre oeil intérieur, mais n'oubliez jamais que l'ombre qu'ils projettent en passant sur la colline ou sur le mur n'est que l'image passagère d'une ombre plus puissante qui s'étend comme l'aile d'un cygne impérissable sur toute âme qui s'approche de leur âme. Ne croyez pas que de telles pensées soient simplement des ornements et qu'elles n'aient aucune influence sur la vie de ceux qui les admettent. Il importe bien moins de transformer sa vie que de l'apercevoir, car elle se transforme d'elle-même dès qu'elle a été vue. Ces pensées dont je parle forment le trésor secret de l'héroïsme et le jour où la vie nous oblige à ouvrir ce trésor, nous sommes étonnés de n'y plus trouver d'autres forces que celles qui nous poussent vers la beauté parfaite. Il ne faut plus, alors, qu'un grand roi meure pour nous rappeler «que le monde ne finit pas aux portes des maisons»; et la plus petite chose suffit à ennoblir une âme chaque soir.
Mais ce n'est pas en vous disant que Dieu est grand et que vous vous mouvez dans sa clarté, que vous vivrez dans la beauté et dans les profondeurs fécondes où vécurent les héros. Il est possible que vous vous rappeliez matin et soir que les mains de toutes les puissances invisibles s'agitent comme une tente aux plis sans nombre au-dessus de votre tête, sans que vous aperceviez jamais le moindre geste de ces mains. Il faut être efficacement attentif; et il vaut mieux veiller sur la place publique que de s'endormir dans le temple. Il y a de la beauté et de la grandeur en toute chose; puisqu'il suffit d'une circonstance inattendue pour nous les faire voir. La plupart le savent, mais ils ont beau le savoir, ce n'est que sous le fouet du sort ou de la mort qu'ils rôdent autour du mur de l'existence à la recherche des crevasses sur Dieu. Ils n'ignorent pas qu'il y a des crevasses éternelles dans les pauvres parois d'une cabane et que les plus petites vitres n'enlèvent pas une ligne ou une étoile à l'immensité des espaces célestes. Mais il ne suffit pas de posséder une vérité, il faut que la vérité nous possède.
Et cependant, nous sommes en un monde où les moindres événements assument sans efforts une beauté de plus en plus pure et de plus en plus haute. Rien ne se mêle plus aisément que la terre et le ciel; et si vous avez regardé les étoiles avant d'embrasser votre amante vous ne l'embrasserez pas de la même manière que si vous aviez regardé les murs de votre chambre. Soyez sûr que le jour où vous vous êtes attardé à suivre un rayon de lumière à travers l'une des fentes de la porte de la vie, vous avez fait quelque chose d'aussi grand que si vous aviez pansé les blessures d'un ennemi, car dans ce moment là vous n'aviez plus d'ennemi.
Il faut vivre à l'affût de son Dieu, car Dieu se cache; mais ses ruses, une fois qu'on les a reconnues semblent si souriantes et si simples! Un rien, dès lors, nous révèle sa présence, et la grandeur de notre vie tient à si peu de chose! On trouve ainsi, dans les poètes, un vers qui çà et là, au milieu des humbles événements de nos jours ordinaires, semble entr'ouvrir soudain quelque chose d'énorme. Aucun mot solennel n'a été prononcé et l'on dirait que rien n'a été appelé; et cependant, pourquoi une face ineffable nous a-t-elle fait signe derrière les larmes d'un vieillard, pourquoi toute une nuit peuplée d'anges s'étend-elle autour du sourire d'un enfant, et pourquoi, à propos d'un oui ou d'un non balbutié par une âme qui chante en travaillant à autre chose, nous sommes nous dit soudain en retenant un instant notre souffle: «ici, c'est la maison de Dieu, et voici l'une des entrées du ciel?»
C'est parce que ces poètes étaient plus attentifs que nous «à l'ombre interminable...» Au fond, la poésie suprême n'est que cela, et elle n'a d'autre but que de tenir ouvertes «les grandes routes qui mènent de ce qu'on voit à ce qu'on ne voit pas.» Mais c'est aussi le but suprême de la vie, et il est bien plus facile de l'atteindre dans la vie que dans les plus nobles poèmes, car les poèmes ont dû abandonner les deux grandes ailes du silence. Il n'y a pas de jours petits. Il faut que cette idée descende dans notre vie et qu'elle s'y transforme en substance. Il ne s'agit pas d'être triste. Petites joies, petits sourires et grandes larmes, tout cela occupe le même point dans l'espace et le temps. Vous pouvez jouer dans la vie aussi innocemment «qu'un enfant autour du lit d'un mort» et ce n'est pas les pleurs qui sont indispensables. Les sourires aussi bien que les larmes ouvrent les portes de l'autre monde. Allez, venez, sortez, vous trouverez ce qu'il vous faut dans les ténèbres, mais n'oubliez jamais que vous êtes près des portes.
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Après ce long détour, j'en reviens à mon point de départ, à savoir «qu'il est bon de rappeler aux hommes que le plus humble d'entre eux a le pouvoir de sculpter, d'après un modèle divin qu'il ne choisit pas, une grande personnalité morale, composée en parties égales et de lui et de l'idéal.» Or cette «grande personnalité morale» ne s'est jamais sculptée que dans les profondeurs de la vie; et la réserve de l'idéal nécessaire ne s'augmente que grâce à d'incessantes «révélations au divin.» Tout homme peut parvenir en esprit aux sommets de la vie vertueuse et savoir à tout moment ce qu'il faudrait faire pour agir comme un héros ou un saint. Mais ce n'est pas cela qui importe. Il faut que l'atmosphère spirituelle se transforme à tel point autour de nous qu'elle finisse par ressembler à l'atmosphère des beaux pays du siècle d'or de Swedenborg où l'air ne permettait pas au mensonge de sortir de la bouche. Il arrive alors un instant où le moindre mal que l'on voudrait faire tombe à nos pieds comme une balle de plomb sur un disque de bronze, et où presque tout se change à notre insu, en beauté, en amour et en vérité. Mais cette atmosphère n'enveloppe que ceux qui ont eu soin d'aérer assez souvent leur vie en entr'ouvrant parfois les portes de l'autre monde. C'est près de ces portes que l'on voit. C'est près de ces portes que l'on aime. Car aimer son prochain ce n'est pas seulement se donner tout à lui, servir, aider et secourir les autres. Il est possible que vous ne soyez ni bon, ni beau, ni noble au milieu des plus grands sacrifices, et la soeur de charité qui meurt au chevet d'un typhique a peut-être une âme rancunière, petite et misérable. Aimer son prochain dans les profondeurs stables, c'est aimer ce qu'il y a d'éternel dans les autres, car le prochain par excellence c'est ce qui se rapproche le plus de Dieu, c'est-à-dire de ce qu'il y a de pur et de bon dans les hommes; et c'est seulement en vous tenant toujours autour des portes dont je parlais tantôt que vous découvrirez ce qu'il y a de divin dans les âmes. Alors vous pourrez dire avec le grand Jean-Paul: «Lorsque je veux aimer très tendrement une personne chère, et lui pardonner toute chose, je n'ai plus qu'à la regarder quelque temps en silence.» Il faut apprendre à voir pour apprendre à aimer. «J'avais vécu durant plus de vingt ans aux côtés de ma soeur, me disait un jour un ami, et je _l'ai vue_ pour la première fois au moment de la mort de notre mère.» Il avait fallu qu'ici aussi la mort ouvrît violemment une porte éternelle, pour que deux âmes s'aperçussent dans un rayon de la lumière primitive. En est-il un seul parmi vous qui ne soit pas environné de soeurs qu'il n'a pas vues?
Heureusement, en ceux-là mêmes qui voient le moins, il y a toujours quelque chose qui agit en silence comme s'ils avaient vu. Il est possible qu'être bon ce ne soit qu'être en un peu de clarté, ce que tous sont dans les ténèbres. Voilà pourquoi, sans doute, il est utile que l'on s'efforce d'élever sa vie et que l'on tende vers les sommets où l'on atteint à l'impossibilité de mal faire. Voilà pourquoi il est utile d'habituer son oeil à regarder les événements et les hommes dans une atmosphère divine. Mais cela même n'est pas indispensable; et que la différence aux yeux d'un Dieu, doit paraître petite! Nous sommes dans un monde où la vérité règne au fond des choses et où ce n'est pas la vérité mais le mensonge qui a besoin d'être expliqué. Si le bonheur de votre frère vous attriste, ne vous méprisez pas; vous n'aurez pas un long chemin à parcourir pour trouver en vous-même quelque chose qu'il n'attristera pas. Et si vous ne parcourez pas le chemin, peu importe; quelque chose ne s'est pas attristé...
Ceux qui ne songent à rien ont la même vérité que ceux qui songent à Dieu; elle est un peu moins près du seuil, et voilà tout. «Même dans la vie la plus vulgaire, dit Renan, la part de ce que l'on fait pour Dieu est énorme. L'homme le plus bas aime mieux être juste qu'injuste, tous nous adorons, nous prions bien des fois par jour sans le savoir.» Et l'on est étonné lorsqu'un hasard nous révèle soudain l'importance de cette part divine. Il y a tout autour de nous des milliers et des milliers de pauvres êtres qui n'ont rien vu de beau dans toute leur existence; ils vont, ils viennent, dans l'obscurité; on croit que tout est mort; et personne n'y prend garde. Et puis voilà qu'un jour une simple parole, un silence imprévu, une petite larme qui vient des sources mêmes de la beauté, nous apprennent qu'ils ont trouvé moyen d'élever dans l'ombre de leur âme, un idéal mille fois plus beau que les plus belles choses que leurs oreilles ont entendues et que leurs yeux ont vues. O nobles et pâles idéaux du silence et de l'ombre! C'est vous surtout qui réveillez le sourire des anges et qui montez directement vers Dieu! Dans quelles cabanes innombrables, dans quelles chambres de misère, dans quelles prisons peut-être, ne vous nourrit-on pas en ce moment, des larmes et du sang le plus pur d'une pauvre âme qui n'a jamais souri; de même que les abeilles, alors que toutes les fleurs sont mortes autour d'elles, offrent encore à celle qui doit être leur reine, un miel mille fois plus précieux que le miel qu'elles donnent à leurs petites soeurs de la vie quotidienne... Qui de nous n'a rencontré plus d'une fois, le long des routes de la vie, une âme abandonnée qui n'avait cependant pas perdu le courage d'allaiter ainsi dans les ténèbres, une pensée plus divine et plus pure que toutes celles que tant d'autres avaient eu l'occasion d'aller choisir dans la lumière? Ici aussi, c'est la simplicité qui est l'esclave favorite de Dieu; et il suffit peut-être que quelques sages n'ignorent point ce qu'il faut faire, pour que le reste agisse comme s'il savait également...
XIII
LA BEAUTÉ INTÉRIEURE
Il n'y a rien au monde qui soit plus avide de beauté, il n'y a rien au monde qui s'embellisse plus aisément qu'une âme. Il n'y a rien au monde qui s'élève plus naturellement et s'ennoblisse plus promptement. Il n'y a rien au monde qui obéisse plus scrupuleusement aux ordres purs et nobles qu'on lui donne. Il n'y a rien au monde qui subisse plus docilement l'empire d'une pensée plus haute que les autres. Aussi, bien peu d'âmes sur la terre résistent-elles à la domination d'une âme qui se laisse être belle.