Part 7
Lorsqu'Ulysse et Néoptolème viennent demander à Philoctète les armes d'Hercule, leur action en elle-même est aussi simple et aussi indifférente que celle d'un homme de nos jours qui entre dans une maison pour y visiter un malade, d'un voyageur qui frappe à la porte d'une auberge ou d'une mère qui attend au coin du feu le retour de son enfant. Sophocle marque en passant d'un trait rapide le caractère de ses héros. Mais ne peut-on pas affirmer que l'intérêt principal de la tragédie ne se trouve pas dans la lutte qu'on y voit entre l'habileté et la loyauté, entre le désir de la patrie, la rancune et l'entêtement de l'orgueil? Il y a autre chose; et c'est l'existence supérieure de l'homme qu'il s'agit de faire voir. Le poète ajoute à la vie ordinaire un je ne sais quoi qui est le secret des poètes, et tout à coup elle apparaît dans sa prodigieuse grandeur, dans sa soumission aux puissances inconnues, dans ses relations qui ne finissent pas, et dans sa misère solennelle. Un chimiste laisse tomber quelques gouttes mystérieuses dans un vase qui ne semble contenir que de l'eau claire: et aussitôt un monde de cristaux s'élève jusqu'aux bords et nous révèle ce qu'il y avait en suspens dans ce vase, où nos yeux incomplets n'avaient rien aperçu. Ainsi dans Philoctète, il semble que la petite psychologie des trois personnages principaux ne forme que les parois du vase qui contient l'eau claire, qui est la vie ordinaire dans laquelle le poète va laisser tomber les gouttes révélatrices de son génie...
Aussi, n'est-ce pas dans les actes, mais dans les paroles que se trouvent la beauté et la grandeur des belles et grandes tragédies. Est-ce seulement dans les paroles qui accompagnent et expliquent les actes qu'elles se trouvent? Non; il faut qu'il y ait autre chose que le dialogue extérieurement nécessaire. Il n'y a guère que les paroles qui semblent d'abord inutiles qui comptent dans une oeuvre. C'est en elles que se trouve son âme. A côté du dialogue indispensable il y a presque toujours un autre dialogue qui semble superflu. Examinez attentivement et vous verrez que c'est le seul que l'âme écoute profondément parce que c'est en cet endroit seulement qu'on lui parle. Vous reconnaîtrez aussi que c'est la qualité et l'étendue de ce dialogue inutile qui détermine la qualité et la portée ineffable de l'oeuvre. Il est certain que dans les drames ordinaires le dialogue indispensable ne répond pas du tout à la réalité; et ce qui fait la beauté mystérieuse des plus belles tragédies, se trouve tout juste dans les paroles qui se disent à côté de la vérité stricte et apparente. Elle se trouve dans les paroles qui sont conformes à une vérité plus profonde et incomparablement plus voisine de l'âme invisible qui soutient le poème. On peut même affirmer que le poème se rapproche de la beauté et d'une vérité supérieure, dans la mesure où il élimine les paroles qui expliquent les actes pour les remplacer par des paroles qui expliquent non pas ce qu'on appelle un «état d'âme» mais je ne sais quels efforts insaisissables et incessants des âmes vers leur beauté et vers leur vérité. C'est dans cette mesure aussi qu'il se rapproche de la vie véritable. Il arrive à tout homme dans la vie quotidienne, d'avoir à dénouer par des paroles une situation très grave. Songez-y un instant. Est-ce toujours en ces moments, est-ce même d'ordinaire ce que vous dites ou ce qu'on vous répond qui importe le plus? Est-ce que d'autres forces, d'autres paroles qu'on n'entend pas ne sont pas mises en jeu qui déterminent l'événement? Ce que je dis compte souvent pour peu de chose; mais ma présence, l'attitude de mon âme, mon avenir et mon passé, ce qui naîtra de moi, ce qui est mort en moi, une pensée secrète, les astres qui m'approuvent, ma destinée, mille et mille mystères qui m'environnent, et vous entourent, voilà ce qui vous parle en ce moment tragique et voilà ce qui me répond. Sous chacun de mes mots et sous chacun des vôtres, il y a tout ceci, et c'est ceci surtout que nous voyons, et c'est ceci surtout que nous entendons malgré nous. Si vous êtes venu, vous «l'époux outragé» «l'amant trompé» «la femme abandonnée» dans le dessein de me tuer; ce ne sont pas mes supplications les plus éloquentes qui pourront arrêter votre bras. Mais il se peut que vous rencontriez alors l'une de ces forces inattendues et que mon âme qui sait qu'elles veillent autour de moi, vous dise un mot secret qui vous désarme. Voilà les sphères où les aventures se décident, voilà le dialogue dont il faudrait qu'on entendît l'écho. Et c'est cet écho qu'on entend en effet,--extrêmement affaibli et variable il est vrai,--dans quelques-unes des grandes oeuvres dont je parlais tantôt. Mais ne pourrait-on pas tenter de se rapprocher davantage de ces sphères où tout se passe «en réalité?»
Il semble qu'on veuille le tenter. Il y a quelque temps, à propos du drame d'Ibsen où l'on entend le plus tragiquement ce dialogue «du second degré», à propos de _Solness le Constructeur_, j'essayais plus maladroitement encore de percer ces secrets. Pourtant, ce sont des traces analogues de la main du même aveugle sur le même mur et qui se dirigent aussi vers les mêmes lueurs. Dans _Solness_, disais-je, qu'est-ce que le poète a ajouté à la vie pour qu'elle nous apparaisse si étrange, si profonde et si inquiétante sous sa puérilité extérieure? Il n'est pas facile de le découvrir et le vieux maître garde plus d'un secret. Il semble même que ce qu'il a voulu dire ne soit que peu de chose au regard de ce qu'il lui a _fallu_ dire. Il a donné la liberté à certaines puissances de l'âme qui n'avaient jamais été libres et peut-être a-t-il été possédé par elles. «Voyez-vous, Hilde, s'exclame Solness, voyez-vous! Il y a de la sorcellerie en vous tout comme en moi. C'est cette sorcellerie qui fait agir les puissances du dehors. Et il _faut_ s'y prêter. Qu'on le veuille ou non, _il le faut_.»
Il y a de la sorcellerie en eux comme en nous tous. Hilde et Solness sont, je pense, les premiers héros qui se sentent vivre un instant dans l'atmosphère de l'âme, et cette vie essentielle qu'ils ont découverte en eux, par delà leur vie ordinaire, les épouvante. Hilde et Solness sont deux âmes qui ont entrevu leur situation dans la vie véritable. Il y a plus d'une manière de connaître un homme. Je prends, par exemple, deux ou trois êtres que je vois à peu près tous les jours. Il est probable que longtemps je ne les distinguerai que par leurs gestes, leurs habitudes extérieures, ou intérieures, leur manière de sentir, d'agir et de penser. Mais, en toute amitié un peu longue, il arrive un moment mystérieux où nous apercevons, pour ainsi dire, la situation exacte de notre ami par rapport à l'inconnu qui l'entoure, et l'attitude de la destinée envers lui. C'est à partir de ce moment qu'il nous appartient véritablement. Nous avons vu une fois pour toutes de quelle façon les événements se conduiront à son égard. Nous savons que celui-ci aura beau se retirer au fond de ses demeures et se tenir aussi immobile que possible dans la crainte d'agiter quelque chose dans les grands réservoirs de l'avenir, sa prudence ne servira de rien, et les événements innombrables qui lui sont destinés le découvriront en quelque endroit qu'il se cache et frapperont successivement à sa porte. Et d'un autre côté, nous n'ignorons pas que celui-là sortira inutilement à la recherche de toutes les aventures. Il s'en reviendra toujours les mains vides. Une science infaillible semble née sans raison dans notre âme le jour où nos yeux se sont ouverts de la sorte, et nous sommes sûrs que tel événement qui paraît être cependant à portée de la main de tel homme ne pourra pas lui arriver.
De cet instant, une partie spéciale de l'âme règne sur l'amitié des êtres les plus inintelligents et les plus obscurs même. Il y a une sorte de transposition de la vie. Et lorsque nous rencontrerons par hasard l'un de ceux que nous connaissons ainsi, tout en nous entretenant de la neige qui tombe ou des femmes qui passent, il y a en chacun de nous une petite chose qui se salue, s'examine, s'interroge à notre insu, s'intéresse à des conjonctures et parle d'événements qu'il ne nous est pas possible de comprendre...
Je crois qu'Hilde et Solness se trouvent dans cet état et s'aperçoivent de cette façon. Leurs propos ne ressemblent à rien de ce que nous avons entendu jusqu'ici, parce que le poète a tenté de mêler dans une même expression le dialogue intérieur et extérieur. Il règne dans ce drame somnambulique je ne sais quelles puissances nouvelles. Tout ce qui s'y dit cache et découvre à la fois les sources d'une vie inconnue. Et, si nous sommes étonnés par moments, il ne faut pas perdre de vue que notre âme est souvent, à nos pauvres yeux, une puissance très folle, et qu'il y a en l'homme bien des régions plus fécondes, plus profondes et plus intéressantes que celles de la raison ou de l'intelligence...
X
L'ÉTOILE
On pourrait dire que de siècle en siècle, un poète tragique «a parcouru, la torche de la poésie à la main, les labyrinthes du destin.» Ils ont fixé de cette façon, chacun selon les forces de son heure, l'âme des annales humaines; et ils ont fait ainsi de l'histoire divine. C'est en eux seuls que l'on peut suivre les variations sans nombre de la grande puissance immuable. Et il est intéressant de les suivre; car le plus pur de l'âme des peuples se trouve peut-être au fond de l'idée qu'ils se sont faite de cette puissance. Elle ne mourut jamais entièrement mais il y a des moments où elle s'agite à peine et dans ces moments-là, on remarque que la vie n'est ni très forte ni très profonde. Elle ne fut adorée qu'une seule fois sans partage. Elle était alors pour les dieux mêmes, un épouvantable mystère. Il est assez étrange de constater que l'époque où la divinité sans visage parut la plus terrible et la plus incompréhensible, fut l'époque la plus belle de l'humanité; et que ce fut le plus heureux des peuples qui se représenta le destin sous l'aspect le plus redoutable.
Il semble qu'il y ait une force secrète en cette idée; ou que cette idée soit le signe d'une force. Est-ce que l'homme grandit dans la mesure où il reconnaît la grandeur de l'inconnu qui le domine; ou est-ce l'inconnu qui grandit en proportion de l'homme? Aujourd'hui, l'on dirait que l'idée du destin se réveille. Peut-être n'est-il pas inutile d'aller à sa recherche. Mais où le trouve-t-on? Aller à la recherche du destin, n'est-ce pas aller à la recherche des tristesses humaines? Il n'y a pas de destin de la joie; il n'y a pas d'étoile heureuse. Celle qu'on appelle ainsi est une étoile qui patiente. Il importe d'ailleurs que nous sortions parfois à la recherche de nos tristesses, afin de les connaître et de les admirer, alors même que la grande masse informe de notre destinée ne serait pas au bout.
C'est la manière la plus efficace de sortir à la recherche de soi-même; car on peut dire que nous ne valons que ce que valent nos inquiétudes et nos mélancolies. A mesure que nous avançons, elles deviennent plus profondes, plus nobles et plus belles, et Marc-Aurèle est le plus admirable des hommes, parce que mieux qu'un autre il a compris ce que notre âme a mis dans le pauvre sourire résigné qu'elle doit avoir au fond de nous. Il en est de même des tristesses de l'humanité. Elles suivent une route qui ressemble à celle de nos tristesses; mais elle est plus longue et plus sûre et doit mener à des patries que les derniers venus connaîtront seuls. Elle part aussi de la douleur physique; elle vient de passer par la crainte des dieux et s'arrête aujourd'hui autour d'un nouveau gouffre dont les meilleurs d'entre nous n'ont pas encore sondé les profondeurs.
Chaque siècle aime une autre douleur; parce que chaque siècle voit un autre destin. Il est certain que nous ne nous intéressons plus comme autrefois aux catastrophes des passions; et les plus tragiques chefs-d'oeuvre du passé sont d'une qualité de tristesse inférieure à celle de nos tristesses d'aujourd'hui. Il ne nous atteignent plus qu'indirectement et par ce que nos réflexions et la noblesse nouvelle que la douleur de vivre a acquise en nous-mêmes, ajoutent aux simples accidents de la haine ou de l'amour qu'ils reproduisent devant nous.
Il semble, par moments, que nous soyons au bord d'un pessimisme nouveau, mystérieux et peut-être très pur. Les sages les plus terribles, Schopenhauer, Carlyle, les Russes, les Scandinaves, et le bon optimiste Emerson, lui aussi, (car rien n'est plus décourageant qu'un optimiste volontaire) ont passé sans expliquer notre mélancolie. Nous sentons qu'il y a sous toutes les raisons qu'ils ont essayé de nous dire bien d'autres raisons plus profondes qu'ils n'ont pu découvrir. La tristesse de l'homme, qui depuis leur venue paraissait déjà belle, peut s'ennoblir encore infiniment, jusqu'à ce qu'un être de génie profère enfin le dernier mot de la douleur qui nous purifiera peut-être entièrement...
En attendant, nous sommes entre les mains de puissances étranges, et nous sommes sur le point de soupçonner leurs intentions. Au temps des grands tragiques de l'ère nouvelle, au temps de Shakespeare, de Racine et de ceux qui les suivent, on croit que les malheurs viennent tous des passions diverses de notre coeur. La catastrophe ne flotte pas entre deux mondes: elle vient d'ici pour aller là; et l'on sait d'où elle sort. L'homme est toujours le maître. Au temps des Grecs il l'était beaucoup moins, et la fatalité régnait sur les hauteurs. Mais elle était inaccessible et nul n'osait l'interroger. Aujourd'hui, c'est elle qu'on interpelle, et c'est peut-être là le grand signe qui marque le théâtre nouveau. On ne s'arrête plus aux effets du malheur, mais au malheur lui-même, et l'on veut savoir son essence et ses lois. Ce qui était la préoccupation inconsciente des premiers tragiques et ce qui formait l'ombre solennelle qui entourait à leur insu les gestes secs et violents de la mort extérieure, la nature même du malheur, est devenue le point central des drames les plus récents et le foyer aux lueurs équivoques autour duquel tournent les âmes des hommes et des femmes. Et l'on a fait un pas du côté du mystère pour regarder en face les terreurs de la vie.
Il serait intéressant de rechercher sous quel angle nos derniers tragiques semblent envisager le malheur, qui est le fond de tous les poèmes dramatiques. Ils le voient de plus près que les Grecs et le pénètrent davantage dans les ténèbres fécondes de son cercle intérieur. C'est peut-être une divinité identique. Mais ils l'ignorent plus intimement. D'où vient-il, où va-t-il et pourquoi descend-il? Les Grecs le demandaient à peine. Est-il inscrit en nous ou naît-il en même temps que nous-mêmes? Est-ce celui qui s'avance à notre rencontre ou bien est-il appelé par des voix que nous nourrissons tout au fond de notre être et qui sont de connivence avec lui? Il faudrait pouvoir observer des cimes d'un autre monde les allures d'un homme auquel doit arriver quelque grande douleur; et quel homme ne travaille sans le savoir à forger la douleur qui sera le pivot de sa vie?
Les paysans écossais ont un mot qui pourrait s'appliquer à toutes les existences. Dans leurs légendes ils appellent _Fey_ l'état d'un homme qu'une sorte d'irrésistible impulsion intérieure entraîne, malgré tous ses efforts, malgré tous les conseils et les secours, vers une inévitable catastrophe. C'est ainsi que Jacques Ier, le Jacques de Catherine Douglas, était _Fey_ en allant, malgré les présages terribles de la terre, de l'enfer et du ciel, passer les fêtes de Noël dans le sombre château de Perth, où l'attendait son assassin, le traître Robert Graeme. Qui de nous, s'il se rappelle les circonstances du malheur le plus décisif de sa vie, ne s'est senti possédé de la sorte? Il est bien entendu que je ne parle ici que de malheurs actifs, de ceux qu'il eût été possible d'éviter; car il est des malheurs passifs, comme la mort d'un être adoré, qui nous rencontrent simplement et sur lesquels nos mouvements ne sauraient avoir aucune influence. Souvenez-vous du jour fatal de votre vie. Qui de nous n'a été prévenu; et bien qu'il nous semble aujourd'hui que toute la destinée eût pu être changée par un pas qu'on n'aurait point fait, une porte qu'on n'aurait pas ouverte, une main qu'on n'aurait pas levée, qui de nous n'a lutté vainement sans force et sans espoir sur la crête des parois de l'abîme, contre une force invisible et qui paraissait sans puissance?
Le souffle de cette porte que j'ai ouverte, un soir, devait éteindre à jamais mon bonheur, comme il aurait éteint une lampe débile; et maintenant, lorsque j'y songe, je ne puis pas me dire que je ne savais pas... Et cependant, rien d'important ne m'avait amené sur le seuil. Je pouvais m'en aller en haussant les épaules, aucune raison humaine ne pouvait me forcer à frapper au vantail... Aucune raison humaine; rien que la destinée...
* * * * *
Cela ressemble encore à la fatalité d'OEdipe, et pourtant c'est déjà autre chose. On pourrait dire que c'est cette fatalité aperçue _ab intra_. Il y a des puissances mystérieuses qui règnent en nous-mêmes et qui semblent d'accord avec les aventures. Nous portons tous des ennemies dans notre âme. Elles savent ce qu'elles font et ce qu'elles nous font faire; et lorsqu'elles nous conduisent à l'événement, elles nous préviennent à demi-mots, trop peu pour nous arrêter sur la route, mais assez pour nous faire regretter, lorsqu'il sera trop tard, de n'avoir pas écouté plus attentivement leurs conseils indécis et moqueurs. Où veulent-elles en venir, ces puissances qui désirent notre perte comme si elles étaient indépendantes et ne périssaient pas avec nous, encore qu'elles ne vivent qu'en nous? Qu'est-ce qui met en mouvement tous les complices de l'univers qui se nourrissent de notre sang?
L'homme pour qui a sonné l'heure malheureuse est pris dans un tourbillon que l'on n'aperçoit pas, et depuis des années ces puissances combinent les innombrables incidents qui doivent l'amener à la minute nécessaire, au point précis où les larmes l'attendent. Rappelez-vous tous vos efforts et vos pressentiments. Rappelez-vous les secours inutiles. Rappelez-vous aussi les bonnes circonstances apitoyées qui ont tenté de vous barrer la route et que vous avez repoussées comme des mendiantes importunes. C'étaient, pourtant, de pauvres soeurs timides qui voulaient vous sauver et qui se sont éloignées sans rien dire; trop faibles et trop petites pour lutter contre les choses décidées, Dieu sait où...
Le malheur est à peine accompli que nous avons la sensation étrange d'avoir obéi à une loi éternelle; et je ne sais quel soulagement mystérieux, au sein des plus grandes douleurs, nous récompense de notre obéissance. Nous ne nous appartenons jamais plus intimement qu'au lendemain d'une catastrophe irréparable. Il semble alors que nous nous soyons retrouvés et que nous ayons reconquis une partie inconnue et nécessaire de notre être. Il se fait un apaisement singulier. Depuis des jours, et presque à notre insu, tandis que nous pouvions sourire aux visages et aux fleurs, les forces rebelles de notre âme luttaient terriblement sur le bord de l'abîme, et maintenant que nous sommes au fond, tout respire librement.
Elles luttent ainsi, sans répit, en chacune de nos âmes; et nous voyons parfois, mais sans y prendre garde, car nous n'ouvrons les yeux qu'aux choses sans importance, l'ombre de ces combats où notre volonté ne peut intervenir. Si je suis avec des amis, il se peut qu'au milieu des paroles et des éclats de rire, une chose qui n'est pas de ce monde ordinaire passe soudain sur la face de l'un d'eux. Un silence sans motif régnera tout à coup: et tous regarderont, sans le savoir, l'espace d'un instant, avec les yeux de l'âme. Après quoi, les sourires et les mots, qui avaient disparu comme les grenouilles effrayées d'un grand lac, remonteront, plus violents, à la surface. Mais l'invisible, ici comme en tout lieu, a perçu son tribut. Quelque chose a compris qu'une lutte était finie, qu'une étoile se levait ou tombait et qu'une destinée venait de se fixer...
Elle était peut-être fixée; et qui sait si la lutte n'est pas un simulacre? Si je pousse aujourd'hui la porte de la maison où je dois rencontrer les premiers sourires d'une tristesse qui ne finira plus, je fais ces choses depuis plus longtemps qu'on ne croit. A quoi sert-il de cultiver un moi sur lequel nous n'avons presque aucune influence? C'est notre étoile qu'il nous faut observer. Elle est bonne ou mauvaise; elle est pâle ou puissante; et toutes les forces de la mer n'y pourraient rien changer. Quelques-uns qui peuvent avoir confiance en elle jouent avec elle comme avec une boule de verre. Ils la lancent et la risquent où ils veulent; elle reviendra toujours, fidèle, dans leurs mains. Ils savent bien qu'elle ne peut se briser. Mais il en est tant d'autres qui ne peuvent lever un regard vers la leur sans qu'elle se détache du firmament et qu'elle tombe en poussière à leurs pieds...
Mais il est dangereux de parler de l'étoile. Il est même dangereux d'y songer; car souvent c'est le signe qu'elle est sur le point de s'éteindre...
Nous nous trouvons ici dans les abîmes de la nuit et nous y attendons ce qui doit arriver. Il ne s'y agit plus de volonté, nous sommes à mille lieues au-dessus d'elle, et dans une région où la volonté même est le fruit le plus mûr du destin. Il ne faut pas s'en plaindre; nous savons déjà quelque chose, et nous avons découvert quelques-unes des habitudes du hasard. Nous attendons comme l'oiseleur qui observe les moeurs des oiseaux migratoires et quand un événement est signalé à l'horizon, nous n'ignorons pas qu'il n'y restera pas solitaire et que ses frères vont s'abattre par bandes au même endroit. Nous avons appris vaguement qu'ils semblent attirés par certaines pensées et par certaines âmes et qu'il y a des êtres qui détournent leur vol, comme il y en a d'autres qui les font accourir des quatre coins du monde.
Nous savons surtout que certaines idées sont extrêmement dangereuses, qu'il suffit de se croire un instant à l'abri pour appeler la foudre, et que le bonheur forme un vide dans lequel ne tardent pas à se précipiter les larmes. Au bout de quelque temps, nous discernons aussi leurs préférences. Nous remarquons bientôt que si nous faisons quelques pas sur la route de la vie, à côté de l'un de nos frères, les habitudes du hasard ne seront plus les mêmes; tandis qu'avec cet autre, des événements d'une nature invariable viendront régulièrement à la rencontre de notre existence. Nous éprouvons qu'il y a des êtres qui protègent dans l'inconnu; et d'autres qui y mettent en péril, qu'il y en a qui endorment et d'autres qui réveillent l'avenir. Nous soupçonnons encore que les choses naissent faibles d'abord, puisent en nous leur force, et qu'en toute aventure il y a une brève minute où notre instinct nous avertit que nous sommes encore les maîtres du destin. Enfin, quelques-uns osent nous affirmer qu'on peut apprendre à être heureux, qu'à mesure que nous devenons meilleurs nous rencontrons des hommes qui s'améliorent, qu'un être qui est bon attire irrésistiblement des événements aussi bons que lui-même, et qu'en une âme belle, le hasard le plus triste se transforme en beauté...