Le trésor des humbles

Part 6

Chapter 63,826 wordsPublic domain

En vérité, c'est qu'il est difficile d'interroger son âme et de reconnaître sa petite voix d'enfant au milieu des clameurs inutiles qui l'entourent. Et, cependant, que les autres efforts de l'esprit importent peu quand on y songe, et comme notre vie ordinaire se passe loin de nous! On dirait que là-bas n'apparaissent que nos semblables des heures vides, distraites et stériles; mais, ici, c'est le seul point fixe de notre être et le lieu même de la vie. Il faut s'y réfugier sans cesse. Nous savons tout le reste avant qu'on nous l'ait dit; mais, ici, nous apprenons bien plus que tout ce qu'on peut dire; et c'est au moment où la phrase s'arrête et où les mots se cachent, que notre regard inquiété rencontre tout à coup, à travers les années et les siècles, un autre regard qui l'attendait patiemment sur le chemin de Dieu. Les paupières clignent en même temps, les yeux se mouillent de la rosée douce et terrible d'un mystère identique, et nous savons que nous ne sommes plus seuls sur la route sans fin...

Mais quels livres nous parlent de ce lieu de la vie? Les métaphysiques vont à peine jusqu'aux frontières, et celles-ci dépassées, en vérité que reste-t-il? Quelques mystiques qui semblent fous, parce qu'ils représenteraient probablement la nature même de la pensée de l'homme, s'il avait le loisir ou la force d'être un homme véritable. Parce que nous aimons avant tout les maîtres de la raison ordinaire: Kant, Spinoza, Schopenhauer et quelques autres, ce n'est pas un motif pour repousser les maîtres d'une raison différente qui est une raison fraternelle, elle aussi, et qui sera peut-être notre raison future. En attendant, ils nous ont dit des choses qui nous étaient indispensables. Ouvrez le plus profond des moralistes ou des psychologues ordinaires, il vous parlera de l'amour, de la haine, de l'orgueil et des autres passions de notre coeur; et ces choses peuvent nous plaire un instant, comme des fleurs détachées de leur tige. Mais notre vie réelle et invariable se passe à mille lieues de l'amour et à cent mille lieues de l'orgueil. Nous possédons un _moi_ plus profond et plus inépuisable que le _moi_ des passions ou de la raison pure. Il ne s'agit pas de nous dire ce que nous éprouvons lorsque notre maîtresse nous abandonne. Elle s'en va aujourd'hui; nos yeux pleurent, mais notre âme ne pleure pas. Il se peut qu'elle apprenne l'événement et qu'elle le transforme en lumière, car tout ce qui tombe en elle irradie. Il se peut aussi qu'elle l'ignore; et dès lors à quoi sert d'en parler? Il faut laisser ces petites choses à ceux qui ne sentent pas que la vie est profonde. Si j'ai lu La Rochefoucauld ou Stendhal ce matin, croyez-vous que j'aie acquis des pensées qui me fassent homme davantage et que les anges dont il faut s'approcher jour et nuit me trouveront plus beau? Tout ce qui ne va pas au-delà de la sagesse expérimentale et quotidienne ne nous appartient pas et n'est pas digne de notre âme. Tout ce qu'on peut apprendre sans angoisse nous diminue. Je sourirai péniblement si vous parvenez à me prouver que je fus égoïste jusque dans le sacrifice de mon bonheur et de ma vie; mais qu'est-ce que l'égoïsme au regard de tant d'autres choses toutes-puissantes que je sens vivre en moi d'une vie indicible? Ce n'est pas sur le seuil des passions que se trouvent les lois pures de notre être. Il arrive un moment où les phénomènes de la conscience habituelle, qu'on pourrait appeler la conscience passionnelle ou la conscience des relations du premier degré, ne nous profitent plus et n'atteignent plus notre vie. J'accorde que cette conscience soit souvent intéressante par quelque côté, et qu'il soit nécessaire d'en connaître les plis. Mais c'est une plante de la surface, et ses racines ont peur du grand feu central de notre être. Je puis commettre un crime sans que le moindre souffle incline la plus petite flamme de ce feu; et, d'un autre côté, un regard échangé, une pensée qui ne parvient pas à éclore, une minute qui passe sans rien dire, peut l'agiter en tourbillons terribles au fond de ses retraites et le faire déborder sur ma vie. Notre âme ne juge pas comme nous; c'est une chose capricieuse et cachée. Elle peut être atteinte par un souffle et ignorer une tempête. Il faut chercher ce qui l'atteint; tout est là, car c'est là que nous sommes.

Ainsi, et pour en revenir à cette conscience ordinaire qui règne à de grandes distances de notre âme, je sais plus d'un esprit que la merveilleuse peinture de la jalousie d'Othello, par exemple, n'étonne plus. Elle est définitive dans les premiers cercles de l'homme. Elle demeure admirable, pourvu que l'on ait soin de n'ouvrir ni portes ni fenêtres, sans quoi l'image tomberait en poussière au vent de tout l'inconnu qui attend au dehors. Nous écoutons le dialogue du More et de Desdémone comme une chose parfaite, mais sans pouvoir nous empêcher de songer à des choses plus profondes. Que le guerrier d'Afrique soit trompé ou non par la noble Vénitienne, il a une autre vie. Il doit se passer dans son âme et autour de son être, au moment même de ses soupçons les plus misérables et de ses colères les plus brutales, des événements mille fois plus sublimes, que ses rugissements ne peuvent point troubler, et à travers les agitations superficielles de la jalousie se poursuit une existence inaltérable que le génie de l'homme n'a montrée jusqu'ici qu'en passant.

Est-ce de là que naît la tristesse qui monte des chefs-d'oeuvre? Les poètes ne purent les écrire qu'à la condition de fermer leurs yeux aux horizons terribles et d'imposer silence aux voix trop graves et trop nombreuses de leur âme. S'ils ne l'avaient pas fait, ils eussent perdu courage. Rien n'est plus triste et plus décevant qu'un chef-d'oeuvre, parce que rien ne montre mieux l'impuissance de l'homme à prendre conscience de sa grandeur et de sa dignité. Et si une voix ne nous avertissait que les plus belles choses ne sont rien au regard de tout ce que nous sommes, rien ne nous diminuerait davantage.

«L'âme, dit Emerson, est supérieure à ce qu'on peut savoir d'elle et plus sage qu'aucune de ses oeuvres. Le grand poète nous fait sentir notre propre valeur, et alors nous estimons moins ce qu'il a réalisé. La meilleure chose qu'il nous apprenne, c'est le dédain de tout ce qu'il a fait. Shakespeare nous emporte en un si sublime courant d'intelligente activité, qu'il nous suggère l'idée d'une richesse à côté de laquelle la sienne semble pauvre, et alors nous sentons que l'oeuvre sublime qu'il a créée, et qu'à d'autres moments nous élevons à la hauteur d'une poésie existant par elle-même, n'appartient pas plus profondément à la nature réelle des choses que l'ombre fugitive du passant sur un rocher.»

Les cris sublimes des grands poèmes et des grandes tragédies ne sont autre chose que des cris mystiques qui n'appartiennent pas à la vie extérieure de ces poèmes ou de ces tragédies. Ils jaillissent un instant de la vie intérieure et nous font espérer je ne sais quoi d'inattendu et que nous attendons cependant avec tant d'impatience! jusqu'à ce que les passions trop connues les recouvrent encore de leur neige... C'est en ces moments-là que l'humanité s'est mise un instant en présence d'elle-même, comme un homme en présence d'un ange. Or il importe qu'elle se mette le plus souvent possible en présence d'elle-même pour savoir ce qu'elle est. Si quelque être d'un autre monde descendait parmi nous et nous demandait les fleurs suprêmes de notre âme et les titres de noblesse de la terre, que lui donnerions-nous? Quelques-uns apporteraient les philosophes sans savoir ce qu'ils font. J'ai oublié quel autre a répondu qu'il offrirait _Othello_, _le Roi Lear_ et _Hamlet_. Eh bien, non, nous ne sommes pas cela! et je crois que notre âme irait mourir de honte au fond de notre chair, parce qu'elle n'ignore pas que ses trésors visibles ne sont pas faits pour être ouverts aux yeux des étrangers et ne contiennent que des pierreries fausses. Le plus humble d'entre nous, aux instants solitaires où il sait ce qu'il faut que l'on sache, se sent le droit de se faire représenter par autre chose qu'un chef-d'oeuvre. Nous sommes des êtres invisibles. Nous n'aurions rien à dire à l'envoyé céleste ni rien à lui faire voir, et nos plus belles choses nous paraîtraient subitement pareilles à ces pauvres reliques familiales qui nous semblaient si précieuses au fond de leur tiroir et qui deviennent si misérables lorsqu'on les sort un instant de leur ombre pour les montrer à quelque indifférent. Nous sommes des êtres invisibles qui ne vivent qu'en eux-mêmes, et le visiteur attentif s'en irait sans se douter jamais de ce qu'il eût pu voir, à moins qu'en ce moment notre âme indulgente n'intervienne. Elle fuit si volontiers devant les petites choses, et l'on a tant de peine à la retrouver dans la vie, qu'on a peur de l'appeler à l'aide. Et, cependant, elle est toujours présente et jamais ne se trompe ni ne trompe une fois qu'elle est mise en demeure. Elle montrerait à l'émissaire inattendu les mains jointes de l'homme, ses yeux si pleins de songes qui n'ont même pas de nom et ses lèvres qui ne peuvent rien dire; et peut-être que l'autre, s'il est digne de comprendre, n'oserait plus interroger...

Mais s'il lui fallait d'autres preuves, elle le mènerait parmi ceux dont les oeuvres touchent presque au silence. Elle ouvrirait la porte des domaines où quelques-uns l'aimèrent pour elle-même, sans s'inquiéter des petits gestes de son corps. Ils monteraient tous deux sur les hauts plateaux solitaires où la conscience s'élève d'un degré et où tous ceux qui ont l'inquiétude d'eux-mêmes rôdent attentivement autour de l'anneau monstrueux qui relie le monde apparent à nos mondes supérieurs. Elle irait avec lui aux limites de l'homme; car c'est à l'endroit où l'homme semble sur le point de finir que probablement il commence; et ses parties essentielles et inépuisables ne se trouvent que dans l'invisible, où il faut qu'il se guette sans cesse. C'est sur ces hauteurs seules qu'il y a des pensées que l'âme peut avouer et des idées qui lui ressemblent et qui sont aussi impérieuses qu'elle-même. C'est là que l'humanité a régné un instant, et ces pics faiblement éclairés sont peut-être les seules lueurs qui signalent la terre dans les espaces spirituels. Leurs reflets ont vraiment la couleur de notre âme. Nous sentons que les passions de l'esprit et du coeur, aux yeux d'une intelligence étrangère, ressembleraient à des querelles de clochers; mais dans leurs oeuvres, les hommes dont je parle sont sortis du petit village des passions, et ils ont dit des choses qui peuvent intéresser ceux qui ne sont pas de la paroisse terrestre. Il ne faut pas que notre humanité s'agite exclusivement au fond de soi comme un troupeau de taupes. Il importe qu'elle vive comme si un jour elle devait rendre compte de sa vie à des frères aînés. L'esprit replié sur lui-même n'est qu'une célébrité locale qui fait sourire le voyageur. Il y a autre chose que l'esprit, et ce n'est pas l'esprit qui nous allie à l'univers. Il est temps qu'on ne le confonde plus avec l'âme. Il ne s'agit pas de ce qui se passe entre nous, mais de ce qui a lieu en nous, au-dessus des passions et de la raison. Si je n'offre à l'intelligence étrangère que La Rochefoucauld, Lichtenberg, Meredith ou Stendhal, elle me regardera comme je regarde, au fond d'une ville morte, le bourgeois sans espoir qui me parle de sa rue, de son mariage ou de son industrie. Quel ange demandera à Titus pourquoi il n'a pas épousé Bérénice et pourquoi Andromaque s'est promise à Pyrrhus? Que représente Bérénice, si je la compare à ce qu'il y a d'invisible dans la mendiante qui m'arrête ou la prostituée qui me fait signe? Une parole mystique peut seule, par moments, représenter un être humain; mais notre âme n'est pas dans ces autres régions sans ombres et sans abîmes; et vous-mêmes, vous y arrêtez-vous aux heures graves où la vie s'appesantit sur votre épaule? L'homme n'est pas dans ces choses, et cependant ces choses sont parfaites. Mais il faut n'en parler qu'entre soi, et il est convenable de s'en taire si quelque visiteur frappe le soir à notre porte. Mais si ce même visiteur me surprend au moment où mon âme cherche la clef de ses trésors les plus proches dans Pascal, Emerson ou Hello, ou, d'un autre côté, dans quelques-uns de ceux qui eurent l'inquiétude de la beauté très pure, je ne fermerai pas le livre en rougissant; et peut être que lui-même y prendra quelque idée d'un être fraternel condamné au silence, ou saura, tout au moins, que nous ne fûmes pas tous des habitants satisfaits de la terre.

IX

LE TRAGIQUE QUOTIDIEN

Il y a un tragique quotidien qui est bien plus réel, bien plus profond et bien plus conforme à notre être véritable que le tragique des grandes aventures. Il est facile de le sentir mais il n'est pas aisé de le montrer parce que ce tragique essentiel n'est pas simplement matériel ou psychologique. Il ne s'agit plus ici de la lutte déterminée d'un être contre un être, de la lutte d'un désir contre un autre désir ou de l'éternel combat de la passion et du devoir. Il s'agirait plutôt de faire voir ce qu'il y a d'étonnant dans le fait seul de vivre. Il s'agirait plutôt de faire voir l'existence d'une âme en elle-même, au milieu d'une immensité qui n'est jamais inactive. Il s'agirait plutôt de faire entendre par dessus les dialogues ordinaires de la raison et des sentiments, le dialogue plus solennel et ininterrompu de l'être et de sa destinée. Il s'agirait plutôt de nous faire suivre les pas hésitants et douloureux d'un être qui s'approche ou s'éloigne de sa vérité, de sa beauté ou de son Dieu. Il s'agirait encore de nous montrer et de nous faire entendre mille choses analogues que les poètes tragiques nous ont fait entrevoir en passant. Mais voici le point essentiel: ce qu'ils nous ont fait entrevoir en passant ne pourrait-on tenter de le montrer avant le reste? Ce qu'on entend sous le roi Lear, sous Macbeth, sous Hamlet par exemple, le chant mystérieux de l'infini, le silence menaçant des âmes ou des Dieux, l'éternité qui gronde à l'horizon, la destinée ou la fatalité qu'on aperçoit intérieurement sans que l'on puisse dire à quels signes on la reconnaît, ne pourrait-on par je ne sais quelle interversion des rôles, les rapprocher de nous tandis qu'on éloignerait les acteurs? Est-il donc hasardeux d'affirmer que le véritable tragique de la vie, le tragique normal, profond et général, ne commence qu'au moment où ce qu'on appelle les aventures, les douleurs et les dangers sont passés? Le bonheur n'aurait-il pas le bras plus long que le malheur et certaines de ses forces ne s'approcheraient-elles pas davantage de l'âme humaine? Faut-il absolument hurler comme les Atrides pour qu'un Dieu éternel se montre en notre vie et ne vient-il jamais s'asseoir sous l'immobilité de notre lampe? N'est-ce pas la tranquillité qui est terrible lorsqu'on y réfléchit et que les astres la surveillent; et le sens de la vie se développe-t-il dans le tumulte ou le silence? N'est-ce pas quand on nous dit à la fin des histoires «Ils furent heureux» que la grande inquiétude devrait faire son entrée? Qu'arrive-t-il tandis qu'ils sont heureux? Est-ce que le bonheur ou un simple instant de repos ne découvre pas des choses plus sérieuses et plus stables que l'agitation des passions? N'est-ce pas alors que la marche du temps et bien d'autres marches plus secrètes, deviennent enfin visibles et que les heures se précipitent? Est-ce que tout ceci n'atteint pas des fibres plus profondes que le coup de poignard des drames ordinaires? N'est-ce pas quand un homme se croit à l'abri de la mort extérieure que l'étrange et silencieuse tragédie de l'être et de l'immensité ouvre vraiment les portes de son théâtre? Est-ce tandis que je fuis devant une épée nue que mon existence atteint son point le plus intéressant? Est-ce toujours dans un baiser qu'elle est la plus sublime? N'y a-t-il pas d'autres moments où l'on entend des voix plus permanentes et plus pures? Votre âme ne fleurit-elle qu'au fond des nuits d'orage? On dirait qu'on l'a cru jusqu'ici. Presque tous nos auteurs tragiques n'aperçoivent que la vie violente et la vie d'autrefois; et l'on peut affirmer que tout notre théâtre est anachronique et que l'art dramatique retarde du même nombre d'années que la sculpture. Il n'en est pas de même de la bonne peinture et de la bonne musique, par exemple, qui ont su démêler et reproduire les traits plus cachés, mais non moins graves et étonnants de la vie d'aujourd'hui. Elles ont observé que cette vie n'avait perdu en surface décorative que pour gagner en profondeur, en signification intime et en gravité spirituelle. Un bon peintre ne peindra plus Marius vainqueur des Cimbres ou l'assassinat du duc de Guise, parce que la psychologie de la victoire ou du meurtre est élémentaire et exceptionnelle, et que le vacarme inutile d'un acte violent étouffe la voix plus profonde, mais hésitante et discrète, des êtres et des choses. Il représentera une maison perdue dans la campagne, une porte ouverte au bout d'un corridor, un visage ou des mains au repos; et ces simples images pourront ajouter quelque chose à notre conscience de la vie; ce qui est un bien qu'il n'est plus possible de perdre.

Mais nos auteurs tragiques, de même que les peintres médiocres qui s'attardent à la peinture d'histoire, placent tout l'intérêt de leurs oeuvres dans la violence de l'anecdote qu'ils reproduisent. Et ils prétendent nous divertir au même genre d'actes qui réjouissaient des barbares à qui les attentats, les meurtres et les trahisons qu'ils représentent étaient habituels. Tandis que la plupart de nos vies se passent loin du sang, des cris et des épées, et que les larmes des hommes sont devenues silencieuses, invisibles et presque spirituelles...

Lorsque je vais au théâtre, il me semble que je me retrouve quelques heures au milieu de mes ancêtres, qui avaient de la vie une conception simple, sèche et brutale, que je ne me rappelle presque plus et à laquelle je ne puis plus prendre part. J'y vois un mari trompé qui tue sa femme; une femme qui empoisonne son amant, un fils qui venge son père, un père qui immole ses enfants, des enfants qui font mourir leur père, des rois assassinés, des vierges violées, des bourgeois emprisonnés, et tout le sublime traditionnel, mais, hélas! si superficiel et si matériel, du sang, des larmes extérieures et de la mort. Que peuvent me dire des êtres qui n'ont qu'une idée fixe et qui n'ont pas le temps de vivre parce qu'il leur faut mettre à mort un rival ou une maîtresse?

J'étais venu dans l'espoir de voir quelque chose de la vie rattachée à ses sources et à ses mystères par des liens que je n'ai l'occasion ni la force d'apercevoir tous les jours. J'étais venu dans l'espoir d'entrevoir un moment la beauté, la grandeur et la gravité de mon humble existence quotidienne. J'espérais qu'on m'aurait montré je ne sais quelle présence, quelle puissance ou quel dieu qui vit avec moi dans ma chambre. J'attendais je ne sais quelles minutes supérieures que je vis sans les connaître au milieu de mes plus misérables heures; et je n'ai le plus souvent découvert qu'un homme qui m'a dit longuement pourquoi il est jaloux, pourquoi il empoisonne ou pourquoi il se tue.

J'admire Othello, mais il ne me paraît pas vivre de l'auguste vie quotidienne d'un Hamlet, qui a le temps de vivre parce qu'il n'agit pas. Othello est admirablement jaloux. Mais n'est-ce peut-être pas une vieille erreur de penser que c'est aux moments où une telle passion et d'autres d'une égale violence nous possèdent que nous vivons véritablement? Il m'est arrivé de croire qu'un vieillard assis dans son fauteuil, attendant simplement sous la lampe, écoutant sans le savoir toutes les lois éternelles qui règnent autour de sa maison, interprétant sans le comprendre ce qu'il y a dans le silence des portes et des fenêtres et dans la petite voix de la lumière, subissant la présence de son âme et de sa destinée, inclinant un peu la tête, sans se douter que toutes les puissances de ce monde interviennent et veillent dans la chambre comme des servantes attentives, ignorant que le soleil lui-même soutient au-dessus de l'abîme la petite table sur laquelle il s'accoude, et qu'il n'y a pas un astre du ciel ni une force de l'âme qui soient indifférents au mouvement d'une paupière qui retombe ou d'une pensée qui s'élève,--il m'est arrivé de croire que ce vieillard immobile vivait en réalité d'une vie plus profonde, plus humaine et plus générale que l'amant qui étrangle sa maîtresse, le capitaine qui remporte une victoire ou «l'époux qui venge son honneur.»

On me dira peut-être qu'une vie immobile ne serait guère visible, qu'il faut bien l'animer de quelques mouvements et que ces mouvements variés et acceptables ne se trouvent que dans le petit nombre de passions employées jusqu'ici. Je ne sais s'il est vrai qu'un théâtre statique soit impossible. Il me semble même qu'il existe. La plupart des tragédies d'Eschyle sont des tragédies immobiles. Je ne parle pas de _Prométhée_ et des _Suppliantes_ où rien n'arrive; mais toute la tragédie des _Choéphores_, qui est cependant le plus terrible drame de l'antiquité, piétine comme un mauvais rêve devant le tombeau d'Agamemnon, jusqu'à ce que le meurtre jaillisse, comme un éclair, de l'accumulation des prières qui se replient sans cesse sur elles-mêmes. Examinez à ce point de vue quelques autres des plus belles tragédies des anciens: _Les Euménides_, _Antigone_, _Electre_, _OEdipe à Colone_. «Ils ont admiré, dit Racine dans sa préface de _Bérénice_, ils ont admiré l'_Ajax_ de Sophocle, qui n'est autre chose qu'Ajax qui se tue de regret à cause de la fureur où il est tombé après le refus qu'on lui a fait des armes d'Achille. Ils ont admiré le _Philoctète_, dont tout le sujet est Ulysse qui vient pour surprendre les flèches d'Hercule. L'_OEdipe_ même, quoique tout plein de reconnaissances, est moins chargé de matière que la plus simple tragédie de nos jours.»

Est-ce autre chose que la vie à peu près immobile? D'habitude, il n'y a même pas d'action psychologique, qui est mille fois supérieure à l'action matérielle et qui semble indispensable, mais qu'ils parviennent néanmoins à supprimer ou à réduire d'une façon merveilleuse, pour ne laisser subsister d'autre intérêt que celui qu'inspire la situation de l'homme dans l'univers. Ici, nous ne sommes plus chez les barbares, et l'homme ne s'agite plus au milieu de passions élémentaires qui ne sont pas les seules choses intéressantes qu'il y ait en lui. On a le temps de le voir en repos. Il ne s'agit plus d'un moment exceptionnel et violent de l'existence, mais de l'existence elle-même. Il est mille et mille lois plus puissantes et plus vénérables que les lois des passions; mais ces lois lentes, discrètes et silencieuses, comme tout ce qui est doué d'une force irrésistible, ne s'aperçoivent et ne s'entendent que dans le demi-jour et le recueillement des heures tranquilles de la vie.