Part 2
Mais cette agitation, qu'on ne remarque clairement que sur les hauts plateaux spéculatifs de l'existence, se manifeste peut-être aussi et sans que l'on s'en doute dans les sentiers les plus ordinaires de la vie; car nulle fleur ne s'ouvre sur les hauteurs qui ne finisse par tomber dans la vallée. Est-elle tombée déjà? Je ne sais. Toujours est-il que nous constatons dans la vie quotidienne, entre les êtres les plus humbles, des rapports mystérieux et directs, des phénomènes spirituels, et des rapprochements d'âmes dont on ne parlait guère en d'autres temps. Existaient-ils moins indéniablement avant nous? Il faut le croire, car à toutes les époques il y eut des hommes qui allèrent jusqu'au fond des relations les plus secrètes de la vie et qui nous ont transmis tout ce qu'ils ont appris sur les coeurs, les esprits et les âmes de leur temps. Il est probable que ces mêmes rapports existaient alors; mais ils ne pouvaient avoir la force fraîche et générale qu'ils ont en ce moment; ils n'étaient pas descendus jusqu'au fond de l'humanité, sans quoi ils eussent arrêté les regards de ces sages qui les ont passés sous silence. Et ici, je ne parle plus du «spiritisme scientifique», de ses phénomènes de télépathie, de «matérialisation», ni d'autres manifestations que j'énumérais tout à l'heure. Il s'agit d'événements et d'interventions d'âme qui ont lieu sans relâche dans l'existence la plus terne des êtres les plus oublieux de leurs droits éternels. Il s'agit aussi d'une psychologie tout autre que la psychologie habituelle, laquelle a usurpé le beau nom de Psyché, puisqu'en réalité elle ne s'inquiète que des phénomènes spirituels les plus étroitement liés à la matière. Il s'agit, en un mot, de ce que devrait nous révéler une psychologie transcendante qui s'occuperait des rapports directs qu'il y a d'âme à âme entre les hommes et de la _sensibilité_ ainsi que de la _présence extraordinaire_ de notre âme. Cette étude qui élèvera l'homme d'un degré est à peine commencée, et elle ne tardera pas à rendre inadmissible la psychologie élémentaire qui a régné jusqu'à ce jour.
Cette psychologie immédiate, descendant des montagnes, envahit déjà les plus petites vallées et sa présence se remarque jusque dans les plus médiocres écrits. Rien ne prouve plus clairement que la pression de l'âme a augmenté dans l'humanité générale, et que son action mystérieuse s'est vulgarisée. Nous effleurons ici des choses à peu près indicibles, et l'on ne peut donner que des exemples incomplets et grossiers. En voici deux ou trois qui sont élémentaires et sensibles: autrefois, s'il était question, un moment, d'un pressentiment, de l'impression étrange d'une entrevue ou d'un regard, d'une décision qui était prise du côté inconnu de la raison humaine, d'une intervention ou d'une force inexplicable et cependant comprise, des lois secrètes de l'antipathie ou de la sympathie, des affinités électives ou instinctives, de l'influence prépondérante de choses qui n'étaient pas dites, on ne s'arrêtait pas à ces problèmes, qui, d'ailleurs, s'offraient assez rarement à l'inquiétude du penseur. On ne semblait les rencontrer que par hasard. On ne soupçonnait pas de quel poids prodigieux ils pèsent sans relâche sur la vie; et l'on se hâtait de revenir aux jeux habituels des passions et des événements extérieurs.
Ces phénomènes spirituels, dont les plus grands, les plus pensifs d'entre nos frères s'occupaient à peine autrefois, les plus petits s'en inquiètent aujourd'hui; et cela prouve une fois de plus que l'âme humaine est une plante d'une unité parfaite, et que toutes ses branches, lorsque l'heure est venue, fleurissent en même temps. Le paysan à qui le don d'exprimer ce qu'il y a dans son âme serait brusquement accordé, exprimerait en ce moment des choses qui ne se trouvaient pas encore dans l'âme de Racine. Et c'est ainsi que des hommes d'un génie bien inférieur à celui de Shakespeare ou de Racine ont entrevu une vie secrètement lumineuse dont celle que ces maîtres avaient uniquement connue n'était que le revers. C'est qu'il ne suffit pas qu'une grande âme isolée s'agite çà et là, dans l'espace ou le temps. Elle fera peu de chose si elle n'est pas aidée. Elle est la fleur des multitudes. Il faut qu'elle arrive au moment où l'océan des âmes s'inquiète tout entier, et si elle est venue dans l'instant du sommeil, elle ne pourra parler que des songes du sommeil. Hamlet, afin de prendre un exemple illustre entre tous, Hamlet, dans Elseneur, s'avance à chaque instant jusqu'au bord du réveil, et cependant, malgré la sueur glaciale qui couronne son front pâle, il y a des mots qu'il ne parvient pas à nous dire et qu'il pourrait sans doute prononcer aujourd'hui, parce que l'âme du vagabond lui-même ou du voleur qui passe, l'aiderait à parler. Hamlet, lorsqu'il regarde Claudius ou sa mère, apprendrait à présent ce qu'il ne savait pas, parce qu'il semble que les âmes ne s'enveloppent déjà plus du même nombre de voiles. Savez-vous bien--et c'est une vérité inquiétante et étrange--savez-vous bien que si vous n'êtes pas bon, il est plus que probable que votre présence le proclame aujourd'hui cent fois plus clairement qu'elle ne l'eût fait il y a deux ou trois siècles? Savez-vous bien que si vous avez attristé une seule âme ce matin, l'âme de ce paysan avec qui vous allez vous entretenir de l'orage ou des pluies, a été avertie avant même que sa main ait entr'ouvert la porte? Assumez le visage d'un saint, d'un martyr, d'un héros, l'oeil de l'enfant qui vous rencontre ne vous saluera pas du même regard inaccessible si vous portez en vous une pensée mauvaise, une injustice ou les larmes d'un frère. Il y a cent ans, son âme eût peut-être passé, à côté de la vôtre, inattentive...
En vérité, il devient difficile de nourrir dans son coeur, à l'abri des regards, une haine, de l'envie ou une trahison, tant les âmes les plus indifférentes sont sans cesse sur leurs gardes tout autour de notre être. Nos ancêtres ne nous ont pas parlé de ces choses, et nous constatons que la vie où nous nous agitons est absolument différente de la vie qu'ils ont peinte. Ont-ils trompé ou ne savaient-ils pas? Les signes et les mots ne servent plus de rien, et presque tout se décide dans les cercles mystiques d'une simple présence.
L'ancienne volonté, elle aussi, la vieille volonté si bien connue et si logique, se transforme à son tour et subit le contact immédiat de grandes lois inexplicables et profondes. Il n'y a presque plus de refuges et les hommes se rapprochent. Ils se jugent par-dessus les paroles et les actes, et jusque par-dessus les pensées, car ce qu'ils voient sans le comprendre est situé bien au delà du domaine des pensées. Et c'est l'une des grandes marques auxquelles on reconnaît les périodes spirituelles dont je parlais tantôt. On sent de tous côtés que les relations de la vie ordinaire commencent à changer, et les plus jeunes d'entre nous parlent et agissent déjà tout autrement que les hommes de la génération qui les précède. Une foule de conventions, d'usages, de voiles et d'intermédiaires inutiles retombent aux abîmes, et presque tous, sans le savoir, nous ne nous jugeons plus que selon l'invisible. Si j'entre pour la première fois dans votre chambre, vous ne prononcerez point, d'après les lois les plus profondes de la psychologie pratique, la sentence secrète que tout homme prononce en présence d'un homme. Vous ne parviendrez pas à me dire où vous êtes allé pour savoir qui je suis, mais vous me reviendrez, chargé du poids de certitudes ineffables. Votre père, peut-être, m'eût jugé autrement et se serait trompé. Il faut croire que l'homme va bientôt toucher l'homme et que l'atmosphère va changer. Avons-nous fait, comme le dit Claude de Saint-Martin, le grand «philosophe inconnu», avons-nous fait un «pas de plus sur la route instructive et lumineuse de la simplicité des êtres»? Attendons en silence; peut-être allons-nous percevoir avant peu «le murmure des dieux.»
III
LES AVERTIS
Ils sont connus de la plupart des hommes et presque toutes les mères les ont vus. Ils sont peut-être indispensables comme toutes les douleurs, et ceux qui ne les ont pas approchés sont moins doux, moins tristes et moins bons.
Ils sont étranges. Ils semblent plus près de la vie que les autres enfants et ne rien soupçonner, et cependant leurs yeux ont une certitude si profonde, qu'il faut qu'ils sachent tout et qu'ils aient eu plus d'un soir le temps de se dire leur secret. Au moment où leurs frères tâtonnent encore autour d'eux entre la naissance et la vie, ils se sont déjà reconnus, ils sont déjà debout, les mains et l'âme prêtes. A la hâte, sagement et minutieusement, ils se préparent à vivre, et cette hâte est le signe que les mères, à leur insu discrètes confidentes de tout ce qui ne se dit pas, osent à peine regarder.
Souvent, nous n'avons pas le temps de les apercevoir; ils s'en vont sans rien dire et ceux-là nous demeurent à jamais inconnus. Mais d'autres s'attardent un peu, nous regardent en souriant attentivement, semblent sur le point d'avouer qu'ils ont tout compris, et puis, vers la vingtième année, s'éloignent à la hâte, en étouffant leurs pas, comme s'ils venaient de découvrir qu'ils s'étaient trompés de demeure et qu'ils allaient passer leur vie parmi des hommes qu'ils ne connaissaient pas.
Eux-mêmes ne disent presque rien et s'entourent d'un nuage au moment où ils se sentent blessés et où l'homme est sur le point de les atteindre. Il y a quelques jours ils semblaient être au milieu de nous, et ce soir, tout à coup, ils sont si loin que nous n'osons plus les reconnaître ni les interroger. Ils sont là, presque de l'autre côté de la vie, et l'on sent que c'est l'heure enfin d'affirmer une chose plus grave, plus humaine, plus réelle et plus profonde que l'amitié, la pitié ou l'amour; une chose qui bat mortellement de l'aile tout au fond de la gorge, et qu'on ignore, et qu'on n'a jamais dite, et qu'il n'est plus possible de dire, car tant de vies se passent à se taire!... Et le temps presse; et qui de nous n'a attendu ainsi jusqu'au moment où l'on ne pouvait plus lui répondre?
Pourquoi sont-ils venus et pourquoi s'en vont-ils? Ne naissent-ils que pour nous affirmer que la vie n'a pas de but? A quoi sert-il d'interroger puisqu'on ne répondra jamais? J'ai été plusieurs fois témoin de ces choses, et un jour je les ai vues de si près que je ne savais plus s'il s'agissait d'un autre ou de moi-même...
Un frère est mort ainsi. On eût dit que lui seul avait été prévenu, sans le savoir, tandis que nous savions peut-être quelque chose sans avoir reçu cet avertissement organique qu'il recélait depuis les premiers jours. A quoi distingue-t-on les êtres sur lesquels va peser un événement très grave? Rien n'est visible et cependant nous voyons tout. Ils ont peur de nous, parce que nous les avertissons sans cesse et malgré nous; et à peine les avons-nous abordés qu'ils sentent que nous réagissons contre leur avenir. Nous cachons quelque chose à la plupart des hommes et nous ignorons nous-mêmes ce que nous leur cachons. Il passe entre deux êtres qui se rencontrent pour la première fois, d'étranges secrets de vie et de mort; et bien d'autres secrets qui n'ont pas encore de nom, mais qui s'emparent immédiatement de notre attitude, de nos regards et de notre visage; et lorsque nous serrons les mains d'un ami notre âme a des indiscrétions qui ne s'arrêtent peut-être pas sur le seuil de cette vie. Il se peut qu'il n'y ait aucune arrière-pensée entre deux hommes, mais il y a des choses plus impérieuses et plus profondes que la pensée. Nous ne sommes pas maîtres de ces dons inconnus et nous trahissons sans cesse le prophète qui ne sait pas parler. Nous ne sommes jamais avec les autres tels que nous sommes avec nous-mêmes, ni même tels que nous sommes avec eux dans l'obscurité et nos regards se transforment selon le passé et l'avenir qu'ils aperçoivent, et c'est pourquoi nous vivons malgré nous sur nos gardes. En rencontrant ceux qui ne vivront pas, ce n'est pas eux que nous voyons, mais ce qui va leur arriver. Ils voudraient nous tromper pour se tromper. Ils font tout pour nous dérouter et cependant, à travers leur sourire et leur ardeur à vivre, l'événement transparaît déjà comme s'il était le soutien et la raison même de leur existence. Une fois de plus, la mort les a trahis, et ils voient avec tristesse que nous avons tout vu et qu'il y a des voix qui ne peuvent se taire.
Qui dira la force des événements et s'ils sont nous-mêmes ou si nous ne sommes qu'eux? Naissent-ils de nous, ou bien naissons-nous d'eux? Les attirons-nous, ou nous attirent-ils? Les transformons-nous ou nous transforment-ils? Ne se trompent-ils jamais? Pourquoi viennent-ils à nous comme l'abeille à la ruche et la colombe au colombier; et où se réfugient ceux qui ne nous trouvent pas au rendez-vous? D'où viennent-ils à notre rencontre; et pourquoi nous ressemblent-ils comme des frères? Agissent-ils dans le passé ou dans l'avenir et les plus puissants sont-ils ceux qui ne sont plus ou ceux qui ne sont pas encore? Est-ce hier ou demain qui nous transfigure? Qui de nous ne passe la plus grande partie de sa vie à l'ombre d'un événement qui n'a pas encore eu lieu? J'ai vu ces graves attitudes, cette marche qui semblait avoir un but trop prochain, ce pressentiment des grands froids et cet oeil qui ne se laissait pas distraire, en ceux même dont la fin devait être accidentelle et sur qui la mort allait s'abattre inopinément du dehors. Et cependant, ils se hâtaient autant que leurs frères qui la portaient en eux. Ils avaient le même visage. A eux aussi la vie semblait plus sérieuse qu'à ceux qui doivent vivre. Ils agissaient avec la même attention sûre et silencieuse. Ils n'avaient plus de temps à perdre, ils devaient être prêts à la même heure; tant cet événement qu'un prophète n'aurait pu prévoir, était, à leur insu, la vie même de leur vie.
C'est notre mort qui guide notre vie et notre vie n'a d'autre but que notre mort. Notre mort est le moule où se coule notre vie et c'est elle qui a formé notre visage. Il ne faudrait faire que le portrait des morts, car eux seuls sont eux-mêmes et se montrent un instant tels qu'ils sont. Et quelle vie ne s'éclaire dans la pure, froide et simple lumière qui tombe sur l'oreiller des dernières heures? Est-ce cette même lumière qui baigne déjà ces visages d'enfants lorsqu'ils nous sourient fixement, et qui nous impose un silence qui ressemble à celui de la chambre où quelqu'un se tait pour toujours? Lorsque je me rappelle ceux que j'ai connus et que la même mort menait tous par la main, je vois une troupe d'enfants, d'adolescentes et d'adolescents qui semblent sortir de la même maison. Ils sont déjà frères et soeurs, et l'on dirait qu'ils se reconnaissent entre eux à des marques que nous ne voyons pas, et qu'ils se font, au moment où nous ne les observons plus, le signe du silence. Ce sont les enfants attentifs de la mort précoce. Au collège nous les discernions obscurément. Ils semblaient se chercher et se fuir à la fois comme ceux qui ont la même infirmité. On les voyait à l'écart sous les arbres du jardin. Ils avaient la même gravité sous un sourire plus interrompu et plus immatériel que le nôtre, et je ne sais quel air d'avoir peur de trahir un secret. Presque toujours ils se taisaient lorsque ceux qui devaient vivre s'approchaient de leur groupe. Parlaient-ils déjà de l'événement, ou bien savaient-ils que l'événement parlait à travers eux et malgré eux, et l'entouraient-ils ainsi afin de le cacher aux yeux indifférents? Ils semblaient par moments nous regarder du haut d'une tour; et bien qu'ils fussent plus faibles que nous, nous n'osions pas les molester. Il est vrai que rien n'est caché; et vous tous qui me rencontrez, vous savez ce que j'ai fait et ce que je ferai, vous savez ce que je pense et ce que j'ai pensé; vous savez exactement le jour où je dois mourir, mais vous n'avez pas encore trouvé le moyen de le dire, fût-ce à voix basse et à votre propre coeur. Nous avons l'habitude de passer sous silence tout ce que notre main n'atteint pas, et peut-être saurions-nous trop de choses si nous savions tout ce que nous savons. Nous vivons à côté de notre véritable vie et nous sentons que nos pensées les plus intimes et les plus profondes même ne nous regardent pas, car nous sommes autre chose que nos pensées et que nos rêves. Et ce n'est qu'à certains moments et presque par distraction que nous vivons selon nous-mêmes. Quel jour deviendrons-nous ce que nous sommes? En attendant, nous étions devant eux comme devant des étrangers. Ils intimidaient notre vie. Parfois ils se promenaient avec nous par les corridors et les cours, et nous avions peine à les suivre. Parfois ils se mêlaient à nos jeux, et le jeu ne semblait plus le même. Quelques-uns ne trouvaient pas leurs frères. Ils erraient seuls au milieu de nos cris et n'avaient pas d'amis parmi ceux qui n'allaient pas mourir. Et cependant nous les aimions, et aucun visage n'était plus amical que le leur. Qu'y avait-il entre eux et nous et qu'y a-t-il entre nous tous? Au fond de quelle mer de mystères vivons-nous? Ici régnait aussi cet amour qui ne s'exprime plus parce qu'il ne participe pas à la vie de ce monde. Il ne supporterait peut-être aucune épreuve, il semble à chaque instant trahi, et la moindre amitié ordinaire a l'air de le vaincre, et cependant sa vie est plus profonde que nous-mêmes et peut-être ne nous semble-t-il indifférent que parce qu'il se sait réservé pour des temps plus longs et plus sûrs.
Il ne parle pas ici parce qu'il sait qu'il parlera plus tard; et ce n'est jamais ceux que nous embrassons que nous aimons le plus profondément. Il y a ainsi une part de la vie,--et c'est la meilleure, la plus pure et la plus grande,--qui ne se mêle pas à la vie ordinaire, et les yeux, des amants eux-mêmes, ne percent presque jamais cette digue de silence et d'amour.
Ou bien les laissions-nous seuls parce que, quoique plus jeunes, ils étaient nos aînés?... Savions-nous qu'ils n'avaient pas le même âge et les redoutions-nous comme des juges? Leurs regards étaient déjà moins mobiles que les nôtres, et lorsqu'ils s'appuyaient, par hasard, sur nos agitations, elles s'apaisaient sans raison, et un silence incompréhensible s'étendait un instant. Nous nous retournions: ils nous observaient et ils riaient sérieusement. Je me rappelle le visage de deux d'entre eux qu'une mort violente attendait. Mais presque tous étaient timides et tentaient de passer inaperçus. Ils avaient je ne sais quelle pudeur mortelle et semblaient demander pardon d'une faute inconnue et prochaine. Ils s'avançaient, nous échangions un regard, nous nous écartions sans rien dire et nous comprenions tout sans rien savoir.
IV
LA MORALE MYSTIQUE
Il n'est que trop vrai que les pensées que nous avons donnent une forme arbitraire aux mouvements invisibles des royaumes intérieurs. Il y a ainsi mille et mille certitudes qui sont les reines voilées qui nous guident à travers l'existence et dont nous ne parvenons pas à parler. Dès que nous exprimons quelque chose, nous le diminuons étrangement. Nous croyons avoir plongé jusqu'au fond des abîmes et quand nous remontons à la surface, la goutte d'eau qui scintille au bout de nos doigts pâles ne ressemble plus à la mer d'où elle sort. Nous croyons avoir découvert une grotte aux trésors merveilleux; et quand nous revenons au jour, nous n'avons emporté que des pierreries fausses et des morceaux de verre; et cependant le trésor brille invariablement dans les ténèbres. Il y a quelque chose d'imperméable entre nous-mêmes et notre âme, et à certains moments, dit Emerson, «nous en arrivons à désirer ardemment la souffrance dans l'espoir que là enfin nous trouverons de la réalité et sentirons les pointes aiguës et les angles de la vérité».
J'ai dit ailleurs que les âmes semblent se rapprocher: et cela n'a d'autre valeur que la valeur que peut avoir une impression permanente, mais obscure, qu'il est bien difficile d'étayer sur des faits, car les faits ne sont que les vagabonds, les espions ou les traînards des grandes forces qu'on ne voit pas. Et pourtant, l'on dirait que, plus profondément peut-être que nos pères, nous sentons, par instants que ce n'est pas en présence de nous seuls que nous sommes. Ceux qui ne croient en aucun dieu aussi bien que les autres n'agissent pas en eux-mêmes comme s'ils étaient sûrs d'être seuls. Il y a une surveillance générale qui s'exerce ailleurs que dans les ténèbres indulgentes de la conscience de chaque homme. Est-il vrai que les vases spirituels soient moins strictement scellés qu'autrefois et que les oscillations de la mer intérieure deviennent plus puissantes? Je ne sais; tout au plus pouvons-nous constater que nous n'attachons plus la même importance à un certain nombre de fautes traditionnelles, et c'est déjà le signe d'une conquête spirituelle.
Il semble que notre morale se transforme et qu'elle s'avance à petits pas vers des contrées plus hautes qu'on ne voit pas encore. Et c'est pourquoi le moment est peut-être venu de se poser quelques questions nouvelles. Qu'arriverait-il, par exemple, si notre âme devenait visible tout à coup et qu'elle dût s'avancer au milieu de ses soeurs assemblées, dépouillée de ses voiles, mais chargée de ses pensées les plus secrètes et traînant à sa suite les actes les plus mystérieux de sa vie que rien ne pouvait exprimer? De quoi rougirait-elle? Que voudrait-elle cacher? Irait-elle, comme une femme pudique, jeter le long manteau de ses cheveux sur les péchés sans nombre de la chair? Elle les a ignorés, et ces péchés ne l'ont jamais atteinte. Ils ont été commis à mille lieues de son trône; et l'âme du Sodomite même passerait au milieu de la foule sans se douter de rien, et portant dans ses yeux le sourire transparent de l'enfant. Elle n'est pas intervenue, elle poursuivait sa vie du côté des lumières, et c'est de cette vie seule qu'elle se souviendra.
Quels péchés et quels crimes ordinaires aura-t-elle pu commettre? A-t-elle trahi, a-t-elle trompé, a-t-elle menti? A-t-elle fait souffrir et a-t-elle fait pleurer? Où était-elle tandis que celui-ci livrait son frère aux ennemis? Elle sanglotait peut-être loin de lui, et à partir de ce moment, elle sera devenue plus profonde et plus belle. Elle n'aura point honte de ce qu'elle n'a pas fait; et elle peut rester pure au centre d'un grand meurtre. Souvent, elle transforme en clartés intérieures tout le mal auquel il faut bien qu'elle assiste. Tout dépend d'un principe invisible et de là naît sans doute l'inexplicable indulgence des dieux.
Et notre indulgence, elle aussi. Nous ne pouvons nous empêcher de pardonner; et quand la mort, «la grande réconciliatrice», a passé, qui de nous ne tombe sur les genoux et ne fait en silence sur l'âme délaissée le geste du pardon? Si je viens me pencher sur le corps immobile de mon pire ennemi, croyez-vous donc qu'en regardant ces lèvres pâles qui m'ont calomnié, ces yeux éteints qui firent pleurer les miens, et ces mains froides qui m'ont peut-être torturé, je songe encore à la vengeance? Tout a été payé par la mort au passage. L'âme ne me doit plus rien et instinctivement je la mets au-dessus des torts les plus cruels et des fautes les plus graves. (Que cet instinct est admirable et significatif!) Et si je regrette quelque chose, ce n'est pas de ne pouvoir faire souffrir à mon tour, mais peut-être de n'avoir pas aimé suffisamment ou pardonné plus tôt...