Le trésor de la cité des dames de degré en degré et de tous estatz
Chapter 9
Mais pource que toutes gens ne sont pas d'une condition / & qu'il est assez de hommes & de femmes si pervers que quelque bonne correction & enseignement que on leur donne si suyvront ilz tousjours leur mauvaise inclination / & leur monstrer n'est que chose perdue & ne acquiert on que leur haine. Dirons icy a l'enseignement de la bonne dame qui aura en garde et gouvernement aulcune jeune princesse ou dame la maniere qu'elle devera tenir au cas que la maistresse verroit desvoyer en folle amour & qui ne vouldroit user de son saige & bon conseil. Si disons ainsi Et s'il advient que aucune jeune princesse ou haulte dame ne soit mye de tel sçavoir ne constance qu'elle puisse ou saiche ou vueille resister aux admonnestemens que celluy qui met toute sa peine a l'attraire a s'amour par divers semblans & manieres sicomme hommes scevent bien faire en tel cas. & que la dame qui l'a en garde voye & aperçoyve par signes & semblans que son cueur y trait quoy qu'elle luy face entendre & qu'elle luy die le contraire elle sera dolente de ceste chose de tout son cueur. mais non obstant quelque haine que avoir en doye d'elle fera son devoir de l'admonnester de son bien ne point ne dissimulera ne luy celera de luy dire a part puis par bel puis par menaces. s'elle l'avoit continué luy monstrer le grant mal & peril & le tresgrant prejudice qui en peut venir & sans cesser de ce la tournera tant par adventure que pour la destourber de faict & par l'admonition de ses parolles la pourra demouvoir et oster de celle pensee ains que la folie soit allee plus avant mais s'il advient que tout ne vaille riens & que elle la voye conseiller a part a aulcunes de ses autres femmes qu'elle pourra penser qui saiche de sa convenue & intencion & qu'on mettra peine de conseiller a messaiges qui viendront dehors & qu'on fera divers signes & se gardera l'en d'elle sur toutes riens & que ja sa maistresse qui sera fiere & de haultain couraige ne vueille plus souffrir d'elle / ains luy semble qu'elle n'est plus enfant pour estre en sa gouvernance & correction & que mal prendra en gré ce qu'elle luy dira / respondra fierement demy en menaçant / & qu'elle luy rechignera & grongnera. parquoy on pourra apparcevoir qu'elle sera en sa male grace & qu'elle en vouldroit estre delivre a toutes fins pour mieulx faire a sa voulenté. & orra par adventure qu'elle dira aucuneffois a part aucunes de ses femmes jeunes qui mieulx sera en sa grace que dyable ferons nous de ceste vieille elle ne fait que rechigner le feu d'enfer l'arde / ja n'en serons delivres. Et l'autre respondra Se m'aist dieu ma dame il fault semer des pois sur les degrés si se rompra le col. Et telles manieres de parolles. Que fera doncques la saige dame puis qu'elle verra que remede n'y peut estre mis & que elle a fait tout son devoir & a quite sa conscience de luy avoir monstré & luy fait dire par son beau pere les maulx qui pour ceste folie faire luy pourroient advenir / et que sadicte maistresse est si attainte que remede n'y pourroit estre mis. & a ja la voye trouvee de faire sa voulenté vueille ou ne vueille & a qui que doye desplaire. Car impossible est de garder personne qui ne veult garder d'elle mesmes / et que on en commence ja a murmurer & a s'en appercevoir & mesmes entre ses femmes par l'envye qu'elles ont sur celle ou celles qui scevent du secret a la jeune dame qui sont les mieulx aymees et en orra ja dire plusieurs nouvelles qui moult luy feront grant mal Adoncques quoy que son cueur en soit dolent merueillesement elle comme sage advisera la meilleure partie en pensant le mal et peril qui luy pourroit advenir de ceste chose se plus demouroit en court. Car posons que elle ne fust pas consentant du fait / laquelle chose ne consentiroit pour mourir & la chose venoit a congnoissance ou des parens ou du mary elle en auroit toute la charge. car ilz diroient / pourquoy ne le nous disiés vous / nous y eussions mis remede. Car nous nous en attendions a vous. Laquelle chose pour riens ne diroit pour les perilz & maulx qui s'en pourroyent ensuyvre. Car qui a conscience & sens doit bien redoubter a faire rapport de telles choses aux maris ne aux amis / ne qui que ce soit / & qui plus est d'y demourer ne seroit mie sans ung autre grant peril qui luy pourroit venir de par la haine de sa maistresse / ou de celuy a qui auroit son cueur. Pource que aulcunnement ilz la doubteroyent & leur seroit advis qu'elle les empescheroit. Et pource elle qui sera sur toutes choses advisee usera a ceste fois de son grant savoir & mestier en sera. si se taira du tout de ceste chose / ne bien ne mal plus a sa maistresse n'en parlera. et ne fera chiere ne semblant que au cueur en ait nul desplaisir / mais tout au plus tost qu'elle pourra par aucune bonne voye que ja de loings aura ouverte des le commencement que les condicions de sa maistresse vit changier se departira de court par le bon vouloir du seigneur se elle peut / mais se elle est bonne & saige se gardera bien que ne puisse appercevoir pourquoy se veult partir. si trouvera achoison se elle scet que il la voulsist a toutes fins retenir ou de maladie ou vieillesse ou d'aucune impotence & inconvenient qui luy soit venu a son propre corps ou se il vuloit trop enquerir de la cause de sa despartie dira avant que congé ne ayt du partir que elle n'est propice d'estre entour telle dame pour aulcun mal qui luy est venu tant qu'elle soit garie. Et ainsi se excusera & pourra advenir que sa mesme maistresse pource que veu aura que elle ne luy en parlera plus sera courroucee de sa despartie pource que elle penseroit que meilleur loysir auroit de faire ce que elle vouldroit tant qu'elle fust avecques elle. Car les gens ne parleroyent my sitost quant acompaignee seroit d'une telle dame si la vouldra flater & luy fera promesses affin qu'elle demeure. Mais la bonne dame de ce bien & saigement se sçaura excuser en disant que sans faulte elle est malade / mais elle guarie pourra bien retourner ne pour chose que le cueur luy face mal du partir ne pour tendreté qu'elle ayt a sa maistresse se gardera bien se elle est sage de demourer pour quelconques blandissemens. car aprés s'en repentiroit. Mais s'il advient que la dame soit joyeuse de sa despartie quant viendra au despartir / l'ancienne dame parlera a elle a part agenoillee humblement la remercyera des biens et des honneurs qu'elle luy a faitz luy priera que pardonner luy vueille & si bien & deuement ne l'a servye comme a l'estat d'elle luy appartiendroit ou s'elle a faict ou dit chose aulcune qui luy soit desplaisante que ce luy a fait faire la grant amour & jalousie qu'elle avoit a elle & qu'il luy fait bien mal de laisser. mais qu'elle est vieille & impotent & ne peut plus servir ou que par adventure vieillesse la fait estre rechinee & si maugratieuse qu'elle ne scet suporter ainsi que devroit les esbatemens des jeunes et pource a plus cher se partir & que ce soit par son bon congié & que elle luy supplie que elle se parte a tout sa bonne grace. car de tant peut bien estre certaine que jamais jour de sa vie n'aura femme qui mieulx ne plus loyaulment ayme elle ne son honneur que elle a fait & fera toute sa vie & que tousjours sera en celle voulenté. Telles manieres de parolles la dame dira a sa maistresse au departir / laquelle par adventure luy respondra belles parolles pour la joye que de sa departie aura / ou par adventure qu'elle l'aura longuement gouvernee & peut estre de son enfance le cueur luy sera mal. Et luy dira peut estre que de riens ne luy a sceu mauvais gré fors de ce que elle ne pensa oncques / et telles manieres de excusations aux quelles choses la dame qui point ne vouldra arguer a elle pource que bien sçaura que riens ne vouldra respondre que voirement peut bien estre advenu que de sa folie pour la grant paour qu'elle avoit d'elle avoit eu aucunes suspections. Si luy priera que tout luy vueille pardonner & que elle soit certaine que jamais jour de sa vie quelque suspection que elle y ait eu ne quoy qu'il en ait esté sa bouche n'en mouvera a personne ne oncques ne feist fors a elle pour son bien & ainsi se departira. Pource que l'espitre qui est contenue au livre du duc des vrays amans ou il est mis que Sebille de la tour l'envoya a la duchesse peut servir au propos que au chapitre cy aprés ensuyt sera de rechief recordé si la peut passer oultre qui veult si au lire luy ennuye ou se autreffois l'a veue quoy qu'elle soit bonne & prouffitable a ouÿr & noter a toutes dames & autres a qui ce peut appartenir.
¶ Cy devise la maniere des lettres que la saige dame peut envoyer a sa maistresse Chapitre. xxvi.