Le trésor de la cité des dames de degré en degré et de tous estatz

Chapter 5

Chapter 53,692 wordsPublic domain

Or avons assez devisé en termes generaulx & particulierement aussi tant ce qui touche vers dieu premierement & les bonnes meurs comme la maniere & ordre de leur vivre. Si nous plaise encores a deviser pour leur ennortement sept principaulx enseignemens lesquelz selon prudence leur sont necessaires a celles qui desirent sagement vivre et honneur veulent avoir. Si prions & enjoingnons a elles & semblablement a toutes femmes grandes moyennes & petites a qui se pourra apartenir que ces sept enseignemens veullent bien retenir noter & mettre a effet car pour neant oit doctrine qui ne la met a oeuvre. Le premier de ces sept pointz & rigles que nous enseignons & que toute dame & semblablement toute femme estant en ordre de mariage il appartient que elle ayme son mary & vivre en en paix avecques luy ou autrement elle a ja trouvé les tourments d'enfer ou n'a fors que toute tempeste. Et pource qu'il n'est point de doubte que assez de femmes de tous estatz non obstant que elles les ayment chierement ne scevent pas toutes les rigles ou par jeunesse ou aultrement de le bien demonstrer vecy nostre leçon qui leur aprendra / la noble princesse qui en toutes ces choses vouldra suyvre la rigle d'onneur si maintiendra vers son seigneur vieil ou jeune en toutes les manieres que en tel cas bonne foy & vraye amour commande. C'est assavoir se rendre humble vers luy en fait en reverence et parolle l'obeyra sans murmuration et gardera sa paix a son povoir curieusement par la maniere que faisoit la bonne & sage royne hester sicomme il est escript en la bible au premier chapitre. Et pource tant aymee & honnouree de son seigneur que il n'estoit chose que elle voulsist que il luy veast avecques ce demonstrera l'amour en ce que elle sera soygneuse et curieuse de toutes les choses qui pourront appartenir au bien de sa personne tant a l'ame comme au corps. A l'ame elle tiendra en amour son confesseur parquoy se elle voit en son dit seigneur aucune tache de lait peché duquel la coustumance luy peut tourner a dampnation & elle ne luy osast dire de doubte que il ne luy en despleust & aussi qu'il ne luy appartient pas elle luy fera dire par icelluy & luy dira que il luy admonneste bien d'estre tousjours serf de nostreseigneur. Et aussy en toutes ses aumosnes & biens fais dira priés Dieu pour monseigneur & pour moy. Avecques la pourvoyance de l'ame sera ceste dame tressoygneuse du corps de sondit seigneur. C'est assavoir qu'il soit en santé maintenu & conservement de longue vie. Si vouldra souvent parler a ses phisiens / leur enquerre de son estat & comme saige que elle sera vouldra ouÿr de leurs oppinions & que present elle soyent faictes aucunesfois leurs collations sur le fait de la dicte santé. Item vouldra sçavoir comment il sera servy & de ce n'aura pas honte de s'en prendre garde soygneusement quelques autres qui y soyent commis. Et pource que ce n'est mie l'ordre d'estat royal que les dames soyent si communement entour eulx que aultres femmes sont vers leurs marys elle enquerra souventesfoys aux chambellans & aux autres d'environ luy de son estat verra le plus souvent que elle pourra & du veoir sera tresjoyeuse & quant elle sera vers luy dira a son povoir toutes choses qui plaire luy devront & a joyeulx visaige se contiendra. mais pource que aucunnes nous pourroyent par adventure icy respondre que nous comptons sans rabatre. C'est assavoir que nous disons a toutes fins que les dames doyvent tant aymer leurs seigneurs et en monstrer les signes. Mais nous ne parlons mye se tous deservent vers leurs femmes que on le doye ainsi faire Pource que on scet bien que il en est de telz qui se portent vers elle tresfelonneusement & sans signe de nulle amour ou bien petite. Si respondrons a icelles que nostre doctrine en ceste presente euvre ne s'adrece point aux hommes quoy qu'il en fust besoing a plusieurs que ilz fussent bien endottrinez. Et pource que nous parlons aux femmes tant seulement tendons a leur prouffit pour enseigner les remedes qui pevent estre vaillables a eschever deshonneur & donner bon conseil d'ensuyvre bonne voye qui ne face le contraire & du bien & du mal leur prouffit. Poson que le mary fust de merveilleuses meurs pervers et rudes malamoureulx vers sa femme de quelque estat qu'il fust ou desvoyé en amour d'autre femme qui que elle soit quant elle scet tout ce porter & dissimuler sagement faire semblant que elle ne s'en apperçoit & que elle n'en scet riens voirement s'il est ainsi que elle n'y peust mettre remede. Car elle si pensera comme saige si tu luy disoyes rudement tu n'y gaigneroys riens & s'il t'en menoit male vie tu poindroyes contre l'aguillon il t'en eslongneroit par adventure & tant plus les gens s'en mocqueroyent & croistroit la honte & le diffame & t'en pourroit encores estre de pis il fault que tu vives & meures avecques luy quel qu'il soit. Ces choses considerees la saige dame mettra peine par bel & par doulceur de l'atraire a soy & se elle congnoist que ce soit le meilleur de luy en dire quelque chose elle luy en touchera apart doulcement & benignement une fois l'amonnestera par devocion / autre fois par pitié qu'il doit avoir d'elle / autre fois en riant comme si elle se jouast / avec ce luy fera dire par bonnes gens et par son confesseur / & avec ce autre vertus ceste noble dame l'excusera se elle en ot parler aux autres ne pourra souffrir ouÿr dire mal de luy ne aura cure que on luy en raporte riens & elle deffendra. Car elle comme sage pensera que du savoir n'aura fors tristesse et riens n'y gaigneroit / et quant toutes ses voyes elle aura ung temps tenues & verra que il ne s'en vouldra amender son refuge sera a dieu mettra toute peine de s'en mettre en paix sans plus luy en parler Et celle dame ou femme qui qu'elle soit qui ainsi fera soit certaine que ja l'homme si pervers ne sera que a la parfin conscience & raison ne luy dye tu as grant tort & grant peché contre ta bonne & honneste femme & que il ne s'amende & l'ayme plus ou tant que font ceulx qui oncques ne se desvoyerent en ainsi aura sa cause gaignee par bien souffrir. Et s'il advient que ledit seigneur voyse en aulcun voyage loingtain ou perilleux ou en quelque guerre la bonne dame priera dieu devottement & fera prier pour luy en processions & oblations tressongneusement & croistra le nombre de ses aulmosnes se tendra humblement et simplement d'estat de maintien & d'abit en tandis & a son retour en grant joye & honneur le recevera et a toute sa compaignie fera chiere joyeuse & bien vouldra estre informee des meilleurs de ses gens des plus preux & des plus vaillans & comment ilz se seront portés & tresvoulentiers en orra racompter si les recevera a grant honneur & beaulx dons leur donra aussi vouldra sçavoir comment ceulx qui avoyent la garde de son corps auront fait leur devoir & se seront vers luy portez. Si guerdonnera les biensfaitz aux bons & aux plus songneux & cestes manieres tenir sont de grant honneur a dames. Et pource quoy que elle les face de bon cueur. Et vouldra elle bien toutesvoyes que elles soyent manifestees & sceues au monde & non mye celees la cause si est que elle ayme honneur & le bien de renommee comme dit est si luy aprendra prudence que plus grant honneur ne peut estre dit de dame & de toute femme que dire que elle soit vraye & loyalle vers son seigneur & que bien fait semblant que elle l'ayme & par consequent luy est loyalle. Car il est a penser a ung chascun que femme qui bien ayme son mary ne luy fera ja faulceté. si ne peut faire autre certification de sa loyaulté fors par l'amour qu'elle luy monstre & les signes de par dehors par lesquelz on juge communement du couraige. Car autrement ne peut on juger de l'entention des gens fors par les oeuvres lesquelles si elles sont bonnes tesmoigne la personne bonne & aussi au contraire. Si souffise quant a ce premier enseignement lequel est convenable a toute preude femme que qu'elle soit.

¶ Cy devise le deuxiesme enseignement de prudence qui est comment la saige princesse se contiendra vers les parens & amys de son seigneur. Chap. .xiii.

Le deuxiesme point & enseignement que prudence demonstre a la princesse & generallement a toute femme saige est qui se elle a chier honneur par quoy bien veult que on sache que elle ayme son mary si que dit est cy devant elle aymera & honnorera les parens de son seigneur & demonstrera en tel maniere elle leur fera honneur & tresbonne chiere de toutes pars que ilz vendront & devant les gens meilleur que aux siens propres si mettra peine en toutes manieres raisonnables & licites de les complaire & faire leur gré les attrayra amyablement & a chere joyeuse sera procureresse pour eulx vers son seigneur si besoing est & s'il advenoit qu'il y eust aucun contens entre eulx elle se mettra en peine d'en faire la paix elle dira bien de eulx & les essaucera. si gardera bien d'y prendre estrif de parolles & en toutes manieres eschevera a son povoir que contens ne aucune rancune naisse ou sourde entre elle & eulx. Poson que aucun feust dangereux & maltraictable mettra peine a le sçavoir avoir par la meilleur voye selon sa condicion en gardant toutes voyes l'honneur que a elle appartient si n'aymera mie seullement les parens de son seigneur. mais aussi tous que elle sçaura qu'il ayme. suppose ores qu'elle sceust qu'il en y eust de maulvais si leur fera elle bonne chiere la cause si pource que elle ne les pourroit faire estre bons ne aussi par adventure empescher ne destourner l'amour & la hantise que son seigneur y a Si ne seroit que riote & noise s'elle leur monstroit mauvais semblant & acqueroit tant plus d'ennemys. Et si diroit on que voirement est il vray que femme n'aimera ja personne que son mary ayme / bien est la verité que se elle sçait que son seigneur soit encliné a la croire & elle soit certaine que iceulx soyent vicieulx & mauvais & que mal en faict ou en murs puisse venir a sondit seigneur par les hanter elle luy dira & monstrera appert coyment & doulcement ou fera dire. Et de tenir ces manieres sondit seigneur luy sçaura tresgrant gré aura la grace & benivolence de ses parens qui moult luy pourra valoir & garder de mains autres perilz & encombriers & plus seure sera quand elle aura la seureur des parens de son seigneur. Car on a veu maint mal avoir a femmes maintes fois a cause des parens de leurs maris. Et cestuy signe avec les autres donnera plus grant certification de l'amour & loyaulté que elle a son seigneur.

¶ Cy devise du .iii. enseignement de prudence qui est comment la saige princesse sera songneuse de se prendre garde sur l'estat et gouvernement de ses enfans. chap. .xiiii.

Le troisiesme enseignement de prudence a la princesse saige est que s'elle a enfans de se prendre garde d'eulx & de leur gouvernement aux filz non obstant qu'il appartiengne au pere de leur querir maistre & bailler telz gouverneurs qui soyent bons & convenables toutesvoyes la dame qui maine par adventure tant de charge de diverses choses & que aussi nature de mere est communement plus encline au regard de ses enfans doit moult adviser tout ce qui leur appartient & plus a ce qui touche discipline de meurs & d'enseignemens que au gouvernement du corps. Et pource la saige princesse prendra garde comment on les ordonnera quelz sont ceulx qui les auront en gouvernement & comment ilz en feront leur devoir et non mye s'en attendre au rapport d'autruy / mais elle mesmes souvent les visitera en leurs chambres les verra coucher & lever & comment ilz seront ordonnés & telle chose faire a princesse n'est ce honneur non. Car c'est le plus grant port seureté & parement que elle puisse avoir que enfans & tel par aventure souvent avient vouldroit bien nuyre a la mere qui n'endureroit pour la doubte des enfans si les dois bien tenir chierement & est grant los de dire que elle en soit soigneuse. Car c'est signe que elle est sage & bonne. doncques la sage dame qui chierement les aymera sera diligente que ilz soyent endoctrinés & que ilz aprengnent tout premierement a servir dieu soyent enseignes en lettres & que le maistre soit songneux de les faire aprendre aux heures competentes mettra peine la saige dame qu'il plaise au pere qu'ilz soyent introduitz en latin & que aucunement s'entendent es sciences. Laquelle chose est moult convenable a enfans de princes et de seigneurs. Elle vouldra aussi quant leur aage croistra & qu'ilz auront entendement qu'ilz soyent admonnestés des choses du monde du gouvernement qui leur affiert / et de toutes choses qui a sçavoir a princes appartiennent que tous admonnestemens de vertus leur soyent dis & demonstrés enseigner la voye de fuyr les vices. Ceste dame se prendra bien garde des meurs du maistre & de la sapience aussi des autres qui seront entour eulx. Si les fera oster s'ilz ne sont bons & mettre nouveaulx / vouldra que lesditz enfans soyent souvent menez vers elle. Considerera leurs manieres & faitz & ditz & les reprendera ellemesmes tresfort s'ilz mesprennent / se fera craindre a eulx & vouldra qu'ilz luy portent grant honneur / elle les arraisonnera pour sentir de leur entendement & de leur sçavoir saigement les enseignera. Ses filles fera gouverner par bonnes & sages dames & ainçois qu'elle commette a nulle le gouvernement sera bien informee du sens des moeurs & de la vie d'elle. Car a ceste chose doit bien prendre garde & que la dame ou damoyselle a qui baillera en gouvernement sa fille soit de bon renom & devote envers dieu & de sens & honneur mondain sage & prudente affin qu'elle luy sache bien monstrer le bien & la contenance & maintien qui appartient a fille de prince a avoir & sçavoir / & doit estre icelle assez agee / affin qu'elle soit plus saige en meurs & plus prisee & doubtee mesmes de l'enfant qu'elle gouvernera / & aussi de tous les autres de la court plus auctorisee & crainte. Car il appartient a dame qui a tel charge qu'elle se prengne bien garde que environ la fille du prince ne repaire fille ne femme ou y ait reproche ne qui soit mal conditionee legiere ou folle ne de layde maniere affin que l'enfant n'y peust prendre aucun maulvais exemple. Et vouldra la princesse que quant elle sera en aagee qu'elle apreigne a lire aprés qu'elle sçaura ses heures & son service qu'on luy baille et administre livres de devotion et contemplation / ou qui parlent de bonnes meurs / ne nulz de choses vaines de folies ou de dissolution ne souffrera que devant elle soyent portés pour ce que la doctrine & enseignement que l'enfant retient en sa premiere jeunesse il en est communement recors toute sa vie aussi saige princesse se prendra bien garde du gouvernement et de la doctrine de ses filles & autant que leur aage croistra tant plus en sera songneuse. Si les aura le plus du temps environ soy les tiendra en crainte & le saige maintien & vaillance d'elle sera exemple aux filles de semblablement eulx gouverner.

¶ Cy devise le .iiii. enseignement de prudence qui est comment la princesse tiendra discrete maniere vers ceulx qui ne l'aymeront pas et qui auront envye sur elle. Chapitre .xv.

Le quatriesme enseignement de prudence a la sage princesse est tout d'autre matiere & tout soit il differencié du dessusdit se n'est il mye de moindre maistrise a le sçavoir bien conduyre / car l'autre est naturel comme ce soit chose acoustumee que toute saige mere a soing du gouvernement & de la doctrine de ses enfans / mais cestuy qui est de sçavoir vaincre & corriger le propre couraige & voulenté de soy mesmes est chose comme par dessus nature. Et pource de tant que plus est fort a faire de tant est plus digne de recommandation / & la personne qui bien en scet user en fait plus a louer. Car c'est signe de tresgrant force & constance de courage qui est entre les vertus cardinalles de grant excellence & toutesfois n'est mye doubte qu'il est necessité a toute sage princesse qui ayme le pris d'honneur & de renommee sçavoir user de ceste force ou autrement sa prudence ne se peut bonnement ne du tout monstrer ne faire congnoistre n'estre parfaicte. Si nous convient plus particulierement declarer a ce que nous voulons dire. Il n'est point de doubte que selon le corps du monde & les mouvemens de fortune il n'est nul si grant prince en ce monde / tant soit juste ne fut oncques prince seigneur ne dame ne aultre homme ne femme qui ayt peu estre ne soit de tous aymé. Car posons que une creature fust toute parfaicte si ne souffiroit point la despitable envie qui se fiche en cueur humain que la personne fust au gré de tous ne aymee de chascun. Et ce povons veoir par la personne de Jhesucrist qui fut seul tout parfait / & toutesfois envye le fist mourir / & si a elle faict mains autres bons vaillans que je pourroye traire a exemple. Et de tant que la personne est meilleure & plus vertueuse de tant plus fait envye bien souvent greigneur guerre & si n'est nul ne nulle tant puissant ne oncques ne fut fors dieu qui de tous se peut venger. Et pource a nostre propos la saige princesse & semblablement toutes celles que vouldront ouvrer de prudence sera de ce tresbien avertie & pourveue de remede / dont s'il advient que fortune la vueille assaillir par aucun endroit si qu'elle a fait & fait mainte bonne gent et elle apperçoyve & saiche que aucun ou aulcunes personnes puissans ne luy veullent point de bien l'ayent en male grace & qu'ils luy nuyroyent s'ilz povoyent & s'eslongeroyent de l'amour & de la grace de son seigneur qui les croyroit par adventure pour leurs blandices & flateries ou la mettoyent par les faulx rapors mal des barons des subgetz ou du peuple elle ne fera de ce nul semblant qu'on s'en aperçoive ne que on les repute ne tienne ses ennemys Ainçois pour la bonne chere qu'elle leur monstrera donnera a croyre qu'elle tient grandement ses amys & jamais ne croyroit que aultrement fust & que plus que en autre y a fiance / mais il conviendra que celle de bonne chere soit ordonnee par tel sens et si rassise que nul ne puisse appercevoir que sainctement le face. Car si une fois estoit trop grande & autre fois a yeulx felons sicomme de cueur qui est plain qu'on voit bien que le ris en est a force tout seroit honny pource est le sens a garder mesure en cest endroit & fault bien que le courage en soit pourveu avant le coup / si faindra qu'elle se veult gouverner par eulx & par leur conseil & les appellera en ses estroitz conseilz comme elle monstrera a semblant leur dira des choses communes par grant secret & fiance qui seront contre sa pensee / mais conviendra que ce soit fait par bonne maniere qu'ilz ne s'en donnent de garde & qu'elle soit maistresse de sa bouche. Car se aucun mot disoit d'eulx en derriere contraire a ses semblans qui fust raporté ce seroit peril / car il n'est si grant seigneur ne si grant dame a qui tous ses servans soyent loyaulx. Si doit on bien regarder devant qui on parle / mais cueur qui est gros & plain a peine seuffre la bouche tousjours taire de ce qui luy desplaist Et la est la maistresse elle gasteroit tout son affaire. Car ce seroit sa honte & amenuisant sa grandeur que ces ennemys apperceussent que elle sceust qu'ilz ne l'aymeroyent pas & leur fist tel semblant. Car ilz penseroyent que elle le fist par crainte. Si en seroyent plus orgueilleux et plus hardis de luy nuyre. Et l'en priseroyent moins / si se sçaura bien de ce garder. Et se aucune personne luy en rapporte riens et elle pense que a iceulx sa responce puist estre raportee / elle blasmera les rapporteurs & dira qu'elle scet bien que ceulx de qui ilz parlent vouldroyent son bien & son honneur / & qu'ilz sont tresbons et loyaulx & ses amys. Et pensons que iceulx ennemys fissent ou dissent aucune chose a son prejudice de la chose se peut couvrir nullement que pour aucune autre cause que pour mal d'elle l'ayent fait ou dit. Encores fera elle si la simple ou ygnorante que ne l'aperçoyve & monstrera semblant que ce ne luy touche point & qu'elle n'a nulle pensee ne suspecion contre eulx / mais nonobstant toutes ces choses & ses grans dissimulations se guettera d'eulx de tout ce qu'elle pourra & sera dessus ses gardes. Ainsi la sage dame usera de ceste discrete dissimulation & prudence cautelle laquelle chose ne croye nul que ce soit vice mais c'est grant vertu quant faicte est pour cause de bien & de paix & sans faire a nul injure pour eschever greigneur inconveniens. Et voicy le mal qu'elle eschevera et le bien qui luy en suyvra se semblant faisoit qu'elle apperceust leur crisme. Ce seroit raison qu'elle print debat & contens a eulx & mist peine a s'en venger. Si conviendroit qu'elle en emeust grant noise & mist en guerre & en peril ses amys / & peut estre que son seigneur les croyroit mieulx que elle ou les autres barons & subgetz. Si engregeroit adoncques le contens & viendroit a plus grant meschief & si ne s'en verroit ja par adventure vengee / si auroit de tant plus grant dueil / & par la susdicte voye de souffrance & dissimulation est a presumer qu'elle appaisera l'ire et le maltalant de ses ennemys / & a tout le moins n'auroient ilz jamais le cueur de tant luy nuyre comme s'elle se monstroit ennemye. Car trop seroit desloyal celluy qui vouldroit faire mal a la personne qui le reputast son amy. Et posons qu'ilz ne s'en souffrissent leur trahyson & leur maulvaistie sera de trop plus grande & de plus apparoit au monde / si en seroyent de tant plus reprins & plus deshonnorez & moins viendroyent a leur entente. Car chascun leur donneroit le tort / & ne peut a toutes fins que la dame ne gaigne plus en tel cas a tenir si saincte maniere que par voye de rigueur & n'est pas doubte que cest enseignement affiere a tenir / non mye seullement aux princesses & dames / mais aussi generallement a toutes femmes. car en mains contens viennent en mariage par faulx rappors de flateurs aux maris que maintes ne scevent pas bien ou ne pevent dissimuler / ce scet dieu aussi font autres.

¶ Cy devise le v. enseignement de prudence qui est comment la saige princesse mettra peine comment elle soit en la grace & benivolence de tous les estatz de ses subgetz Chapitre .xvi.