Le tour du monde en quatre-vingts jours
Part 3
Le mercredi 9 octobre, on attendait pour onze heures du matin, à Suez, le paquebot _Mongolia_, de la Compagnie péninsulaire et orientale, steamer en fer à hélice et à spardeck, jaugeant deux mille huit cents tonnes et possédant une force nominale de cinq cents chevaux. Le _Mongolia_ faisait régulièrement les voyages de Brindisi à Bombay par le canal de Suez. C'était un des plus rapides marcheurs de la Compagnie, et les vitesses réglementaires, soit dix milles à l'heure entre Brindisi et Suez, et neuf milles cinquante-trois centièmes entre Suez et Bombay, il les avait toujours dépassées.
En attendant l'arrivée du _Mongolia_, deux hommes se promenaient sur le quai au milieu de la foule d'indigènes et d'étrangers qui affluent dans cette ville, naguère une bourgade, à laquelle la grande oeuvre de M. de Lesseps assure un avenir considérable.
De ces deux hommes, l'un était l'agent consulaire du Royaume-Uni, établi à Suez, qui--en dépit des fâcheux pronostics du gouvernement britannique et des sinistres prédictions de l'ingénieur Stephenson--voyait chaque jour des navires anglais traverser ce canal, abrégeant ainsi de moitié l'ancienne route de l'Angleterre aux Indes par le cap de Bonne-Espérance.
L'autre était un petit homme maigre, de figure assez intelligente, nerveux, qui contractait avec une persistance remarquable ses muscles sourciliers. À travers ses longs cils brillait un oeil très vif, mais dont il savait à volonté éteindre l'ardeur. En ce moment, il donnait certaines marques d'impatience, allant, venant, ne pouvant tenir en place.
Cet homme se nommait Fix, et c'était un de ces «détectives» ou agents de police anglais, qui avaient été envoyés dans les divers ports, après le vol commis à la Banque d'Angleterre. Ce Fix devait surveiller avec le plus grand soin tous les voyageurs prenant la route de Suez, et si l'un d'eux lui semblait suspect, le «filer» en attendant un mandat d'arrestation.
Précisément, depuis deux jours, Fix avait reçu du directeur de la police métropolitaine le signalement de l'auteur présumé du vol. C'était celui de ce personnage distingué et bien mis que l'on avait observé dans la salle des paiements de la Banque.
Le détective, très alléché évidemment par la forte prime promise en cas de succès, attendait donc avec une impatience facile à comprendre l'arrivée du _Mongolia_.
«Et vous dites, monsieur le consul, demanda-t-il pour la dixième fois, que ce bateau ne peut tarder?
--Non, monsieur Fix, répondit le consul. Il a été signalé hier au large de Port-Saïd, et les cent soixante kilomètres du canal ne comptent pas pour un tel marcheur. Je vous répète que le _Mongolia_ a toujours gagné la prime de vingt-cinq livres que le gouvernement accorde pour chaque avance de vingt-quatre heures sur les temps réglementaires.
--Ce paquebot vient directement de Brindisi? demanda Fix.
--De Brindisi même, où il a pris la malle des Indes, de Brindisi qu'il a quitté samedi à cinq heures du soir. Ainsi ayez patience, il ne peut tarder à arriver. Mais je ne sais vraiment pas comment, avec le signalement que vous avez reçu, vous pourrez reconnaître votre homme, s'il est à bord du _Mongolia_.
--Monsieur le consul, répondit Fix, ces gens-là, on les sent plutôt qu'on ne les reconnaît. C'est du flair qu'il faut avoir, et le flair est comme un sens spécial auquel concourent l'ouïe, la vue et l'odorat. J'ai arrêté dans ma vie plus d'un de ces gentlemen, et pourvu que mon voleur soit à bord, je vous réponds qu'il ne me glissera pas entre les mains.
--Je le souhaite, monsieur Fix, car il s'agit d'un vol important.
--Un vol magnifique, répondit l'agent enthousiasmé. Cinquante-cinq mille livres! Nous n'avons pas souvent de pareilles aubaines! Les voleurs deviennent mesquins! La race des Sheppard s'étiole! On se fait pendre maintenant pour quelques shillings!
--Monsieur Fix, répondit le consul, vous parlez d'une telle façon que je vous souhaite vivement de réussir; mais, je vous le répète, dans les conditions où vous êtes, je crains que ce ne soit difficile. Savez-vous bien que, d'après le signalement que vous avez reçu, ce voleur ressemble absolument à un honnête homme.
--Monsieur le consul, répondit dogmatiquement l'inspecteur de police, les grands voleurs ressemblent toujours à d'honnêtes gens. Vous comprenez bien que ceux qui ont des figures de coquins n'ont qu'un parti à prendre, c'est de rester probes, sans cela ils se feraient arrêter. Les physionomies honnêtes, ce sont celles-là qu'il faut dévisager surtout. Travail difficile, j'en conviens, et qui n'est plus du métier, mais de l'art.»
On voit que ledit Fix ne manquait pas d'une certaine dose d'amour-propre.
Cependant le quai s'animait peu à peu. Marins de diverses nationalités, commerçants, courtiers, portefaix, fellahs, y affluaient. L'arrivée du paquebot était évidemment prochaine.
Le temps était assez beau, mais l'air froid, par ce vent d'est. Quelques minarets se dessinaient au-dessus de la ville sous les pâles rayons du soleil. Vers le sud, une jetée longue de deux mille mètres s'allongeait comme un bras sur la rade de Suez. À la surface de la mer Rouge roulaient plusieurs bateaux de pêche ou de cabotage, dont quelques-uns ont conservé dans leurs façons l'élégant gabarit de la galère antique.
Tout en circulant au milieu de ce populaire, Fix, par une habitude de sa profession, dévisageait les passants d'un rapide coup d'oeil.
Il était alors dix heures et demie.
«Mais il n'arrivera pas, ce paquebot! s'écria-t-il en entendant sonner l'horloge du port.
--Il ne peut être éloigné, répondit le consul.
--Combien de temps stationnera-t-il à Suez? demanda Fix.
--Quatre heures. Le temps d'embarquer son charbon. De Suez à Aden, à l'extrémité de la mer Rouge, on compte treize cent dix milles, et il faut faire provision de combustible.
--Et de Suez, ce bateau va directement à Bombay? demanda Fix.
--Directement, sans rompre charge.
--Eh bien, dit Fix, si le voleur a pris cette route et ce bateau, il doit entrer dans son plan de débarquer à Suez, afin de gagner par une autre voie les possessions hollandaises ou françaises de l'Asie. Il doit bien savoir qu'il ne serait pas en sûreté dans l'Inde, qui est une terre anglaise.
--À moins que ce ne soit un homme très fort, répondit le consul. Vous le savez, un criminel anglais est toujours mieux caché à Londres qu'il ne le serait à l'étranger.»
Sur cette réflexion, qui donna fort à réfléchir à l'agent, le consul regagna ses bureaux, situés à peu de distance. L'inspecteur de police demeura seul, pris d'une impatience nerveuse, avec ce pressentiment assez bizarre que son voleur devait se trouver à bord du _Mongolia_,--et en vérité, si ce coquin avait quitté l'Angleterre avec l'intention de gagner le Nouveau Monde, la route des Indes, moins surveillée ou plus difficile à surveiller que celle de l'Atlantique, devait avoir obtenu sa préférence.
Fix ne fut pas longtemps livré à ses réflexions. De vifs coups de sifflet annoncèrent l'arrivée du paquebot. Toute la horde des portefaix et des fellahs se précipita vers le quai dans un tumulte un peu inquiétant pour les membres et les vêtements des passagers. Une dizaine de canots se détachèrent de la rive et allèrent au-devant du _Mongolia_.
Bientôt on aperçut la gigantesque coque du _Mongolia_, passant entre les rives du canal, et onze heures sonnaient quand le steamer vint mouiller en rade, pendant que sa vapeur fusait à grand bruit par les tuyaux d'échappement.
Les passagers étaient assez nombreux à bord. Quelques-uns restèrent sur le spardeck à contempler le panorama pittoresque de la ville; mais la plupart débarquèrent dans les canots qui étaient venus accoster le _Mongolia_.
Fix examinait scrupuleusement tous ceux qui mettaient pied à terre.
En ce moment, l'un d'eux s'approcha de lui, après avoir vigoureusement repoussé les fellahs qui l'assaillaient de leurs offres de service, et il lui demanda fort poliment s'il pouvait lui indiquer les bureaux de l'agent consulaire anglais. Et en même temps ce passager présentait un passeport sur lequel il désirait sans doute faire apposer le visa britannique.
Fix, instinctivement, prit le passeport, et, d'un rapide coup d'oeil, il en lut le signalement.
Un mouvement involontaire faillit lui échapper. La feuille trembla dans sa main. Le signalement libellé sur le passeport était identique à celui qu'il avait reçu du directeur de la police métropolitaine.
«Ce passeport n'est pas le vôtre? dit-il au passager.
--Non, répondit celui-ci, c'est le passeport de mon maître.
--Et votre maître?
--Il est resté à bord.
--Mais, reprit l'agent, il faut qu'il se présente en personne aux bureaux du consulat afin d'établir son identité.
--Quoi! cela est nécessaire?
--Indispensable.
--Et où sont ces bureaux?
--Là, au coin de la place, répondit l'inspecteur en indiquant une maison éloignée de deux cents pas.
--Alors, je vais aller chercher mon maître, à qui pourtant cela ne plaira guère de se déranger!»
Là-dessus, le passager salua Fix et retourna à bord du steamer.
VII
QUI TÉMOIGNE UNE FOIS DE PLUS DE L'INUTILITÉ DES PASSEPORTS EN MATIÈRE DE POLICE
L'inspecteur redescendit sur le quai et se dirigea rapidement vers les bureaux du consul. Aussitôt, et sur sa demande pressante, il fut introduit près de ce fonctionnaire.
«Monsieur le consul, lui dit-il sans autre préambule, j'ai de fortes présomptions de croire que notre homme a pris passage à bord du _Mongolia_.»
Et Fix raconta ce qui s'était passé entre ce domestique et lui à propos du passeport.
«Bien, monsieur Fix, répondit le consul, je ne serais pas fâché de voir la figure de ce coquin. Mais peut-être ne se présentera-t-il pas à mon bureau, s'il est ce que vous supposez. Un voleur n'aime pas à laisser derrière lui des traces de son passage, et d'ailleurs la formalité des passeports n'est plus obligatoire.
--Monsieur le consul, répondit l'agent, si c'est un homme fort comme on doit le penser, il viendra!
--Faire viser son passeport?
--Oui. Les passeports ne servent jamais qu'à gêner les honnêtes gens et à favoriser la fuite des coquins. Je vous affirme que celui-ci sera en règle, mais j'espère bien que vous ne le viserez pas...
--Et pourquoi pas? Si ce passeport est régulier, répondit le consul, je n'ai pas le droit de refuser mon visa.
--Cependant, monsieur le consul, il faut bien que je retienne ici cet homme jusqu'à ce que j'aie reçu de Londres un mandat d'arrestation.
--Ah! cela, monsieur Fix, c'est votre affaire, répondit le consul, mais moi, je ne puis...»
Le consul n'acheva pas sa phrase. En ce moment, on frappait à la porte de son cabinet, et le garçon de bureau introduisit deux étrangers, dont l'un était précisément ce domestique qui s'était entretenu avec le détective.
C'étaient, en effet, le maître et le serviteur. Le maître présenta son passeport, en priant laconiquement le consul de vouloir bien y apposer son visa.
Celui-ci prit le passeport et le lut attentivement, tandis que Fix, dans un coin du cabinet, observait ou plutôt dévorait l'étranger des yeux.
Quand le consul eut achevé sa lecture:
«Vous êtes Phileas Fogg, esquire? demanda-t-il.
--Oui, monsieur, répondit le gentleman.
--Et cet homme est votre domestique?
--Oui. Un Français nommé Passepartout.
--Vous venez de Londres?
--Oui.
--Et vous allez?
--À Bombay.
--Bien, monsieur. Vous savez que cette formalité du visa est inutile, et que nous n'exigeons plus la présentation du passeport?
--Je le sais, monsieur, répondit Phileas Fogg, mais je désire constater par votre visa mon passage à Suez.
--Soit, monsieur.»
Et le consul, ayant signé et daté le passeport, y apposa son cachet. Mr. Fogg acquitta les droits de visa, et, après avoir froidement salué, il sortit, suivi de son domestique.
«Eh bien? demanda l'inspecteur.
--Eh bien, répondit le consul, il a l'air d'un parfait honnête homme!
--Possible, répondit Fix, mais ce n'est point ce dont il s'agit. Trouvez-vous, monsieur le consul, que ce flegmatique gentleman ressemble trait pour trait au voleur dont j'ai reçu le signalement?
--J'en conviens, mais vous le savez, tous les signalements...
--J'en aurai le coeur net, répondit Fix. Le domestique me paraît être moins indéchiffrable que le maître. De plus, c'est un Français, qui ne pourra se retenir de parler. À bientôt, monsieur le consul.»
Cela dit, l'agent sortit et se mit à la recherche de Passepartout.
Cependant Mr. Fogg, en quittant la maison consulaire, s'était dirigé vers le quai. Là, il donna quelques ordres à son domestique; puis il s'embarqua dans un canot, revint à bord du _Mongolia_ et rentra dans sa cabine. Il prit alors son carnet, qui portait les notes suivantes:
«Quitté Londres, mercredi 2 octobre, 8 heures 45 soir.
«Arrivé à Paris, jeudi 3 octobre, 7 heures 20 matin.
«Quitté Paris, jeudi, 8 heures 40 matin.
«Arrivé par le Mont-Cenis à Turin, vendredi 4 octobre, 6 heures 35 matin.
«Quitté Turin, vendredi, 7 heures 20 matin.
«Arrivé à Brindisi, samedi 5 octobre, 4 heures soir.
«Embarqué sur le _Mongolia_, samedi, 5 heures soir.
«Arrivé à Suez, mercredi 9 octobre, 11 heures matin.
«Total des heures dépensées: 158 1/2, soit en jours: 6 jours 1/2.»
Mr. Fogg inscrivit ces dates sur un itinéraire disposé par colonnes, qui indiquait--depuis le 2 octobre jusqu'au 21 décembre--le mois, le quantième, le jour, les arrivées réglementaires et les arrivées effectives en chaque point principal, Paris, Brindisi, Suez, Bombay, Calcutta, Singapore, Hong-Kong, Yokohama, San Francisco, New York, Liverpool, Londres, et qui permettait de chiffrer le gain obtenu où la perte éprouvée à chaque endroit du parcours.
Ce méthodique itinéraire tenait ainsi compte de tout, et Mr. Fogg savait toujours s'il était en avance ou en retard.
Il inscrivit donc, ce jour-là, mercredi 9 octobre, son arrivée à Suez, qui, concordant avec l'arrivée réglementaire, ne le constituait ni en gain ni en perte.
Puis il se fit servir à déjeuner dans sa cabine. Quant à voir la ville, il n'y pensait même pas, étant de cette race d'Anglais qui font visiter par leur domestique les pays qu'ils traversent.
VIII
DANS LEQUEL PASSEPARTOUT PARLE UN PEU PLUS PEUT-ÊTRE QU'IL NE CONVIENDRAIT
Fix avait en peu d'instants rejoint sur le quai Passepartout, qui flânait et regardait, ne se croyant pas, lui, obligé à ne point voir.
«Eh bien, mon ami, lui dit Fix en l'abordant, votre passeport est-il visé?
--Ah! c'est vous, monsieur, répondit le Français. Bien obligé. Nous sommes parfaitement en règle.
--Et vous regardez le pays?
--Oui, mais nous allons si vite qu'il me semble que je voyage en rêve. Et comme cela, nous sommes à Suez?
--À Suez.
--En Égypte?
--En Égypte, parfaitement.
--Et en Afrique?
--En Afrique.
--En Afrique! répéta Passepartout. Je ne peux y croire. Figurez-vous, monsieur, que je m'imaginais ne pas aller plus loin que Paris, et cette fameuse capitale, je l'ai revue tout juste de sept heures vingt du matin à huit heures quarante, entre la gare du Nord et la gare de Lyon, à travers les vitres d'un fiacre et par une pluie battante! Je le regrette! J'aurais aimé à revoir le Père-Lachaise et le Cirque des Champs-Élysées!
--Vous êtes donc bien pressé? demanda l'inspecteur de police.
--Moi, non, mais c'est mon maître. À propos, il faut que j'achète des chaussettes et des chemises! Nous sommes partis sans malles, avec un sac de nuit seulement.
--Je vais vous conduire à un bazar où vous trouverez tout ce qu'il faut.
--Monsieur, répondit Passepartout, vous êtes vraiment d'une complaisance!...»
Et tous deux se mirent en route. Passepartout causait toujours.
«Surtout, dit-il, que je prenne bien garde de ne pas manquer le bateau!
--Vous avez le temps, répondit Fix, il n'est encore que midi!»
Passepartout tira sa grosse montre.
«Midi, dit-il. Allons donc! il est neuf heures cinquante-deux minutes!
--Votre montre retarde, répondit Fix.
--Ma montre! Une montre de famille, qui vient de mon arrière-grand-père! Elle ne varie pas de cinq minutes par an. C'est un vrai chronomètre!
--Je vois ce que c'est, répondit Fix. Vous avez gardé l'heure de Londres, qui retarde de deux heures environ sur Suez. Il faut avoir soin de remettre votre montre au midi de chaque pays.
--Moi! toucher à ma montre! s'écria Passepartout, jamais!
--Eh bien, elle ne sera plus d'accord avec le soleil.
--Tant pis pour le soleil, monsieur! C'est lui qui aura tort!»
Et le brave garçon remit sa montre dans son gousset avec un geste superbe.
Quelques instants après, Fix lui disait:
«Vous avez donc quitté Londres précipitamment?
--Je le crois bien! Mercredi dernier, à huit heures du soir, contre toutes ses habitudes, Mr. Fogg revint de son cercle, et trois quarts d'heure après nous étions partis.
--Mais où va-t-il donc, votre maître?
--Toujours devant lui! Il fait le tour du monde!
--Le tour du monde? s'écria Fix.
--Oui, en quatre-vingts jours! Un pari, dit-il, mais, entre nous, je n'en crois rien. Cela n'aurait pas le sens commun. Il y a autre chose.
--Ah! c'est un original, ce Mr. Fogg?
--Je le crois.
--Il est donc riche?
--Évidemment, et il emporte une jolie somme avec lui, en bank-notes toutes neuves! Et il n'épargne pas l'argent en route! Tenez! il a promis une prime magnifique au mécanicien du _Mongolia_, si nous arrivons à Bombay avec une belle avance!
--Et vous le connaissez depuis longtemps, votre maître?
--Moi! répondit Passepartout, je suis entré à son service le jour même de notre départ.»
On s'imagine aisément l'effet que ces réponses devaient produire sur l'esprit déjà surexcité de l'inspecteur de police.
Ce départ précipité de Londres, peu de temps après le vol, cette grosse somme emportée, cette hâte d'arriver en des pays lointains, ce prétexte d'un pari excentrique, tout confirmait et devait confirmer Fix dans ses idées. Il fit encore parler le Français et acquit la certitude que ce garçon ne connaissait aucunement son maître, que celui-ci vivait isolé à Londres, qu'on le disait riche sans savoir l'origine de sa fortune, que c'était un homme impénétrable, etc. Mais, en même temps, Fix put tenir pour certain que Phileas Fogg ne débarquait point à Suez, et qu'il allait réellement à Bombay.
«Est-ce loin Bombay? demanda Passepartout.
--Assez loin, répondit l'agent. Il vous faut encore une dizaine de jours de mer.
--Et où prenez-vous Bombay?
--Dans l'Inde.
--En Asie?
--Naturellement.
--Diable! C'est que je vais vous dire... il y a une chose qui me tracasse... c'est mon bec!
--Quel bec?
--Mon bec de gaz que j'ai oublié d'éteindre et qui brûle à mon compte. Or, j'ai calculé que j'en avais pour deux shillings par vingt-quatre heures, juste six pence de plus que je ne gagne, et vous comprenez que pour peu que le voyage se prolonge...»
Fix comprit-il l'affaire du gaz? C'est peu probable. Il n'écoutait plus et prenait un parti. Le Français et lui étaient arrivés au bazar. Fix laissa son compagnon y faire ses emplettes, il lui recommanda de ne pas manquer le départ du _Mongolia_, et il revint en toute hâte aux bureaux de l'agent consulaire.
Fix, maintenant que sa conviction était faite, avait repris tout son sang-froid.
«Monsieur, dit-il au consul, je n'ai plus aucun doute. Je tiens mon homme. Il se fait passer pour un excentrique qui veut faire le tour du monde en quatre-vingts jours.
--Alors c'est un malin, répondit le consul, et il compte revenir à Londres, après avoir dépisté toutes les polices des deux continents!
--Nous verrons bien, répondit Fix.
--Mais ne vous trompez-vous pas? demanda encore une fois le consul.
--Je ne me trompe pas.
--Alors, pourquoi ce voleur a-t-il tenu à faire constater par un visa son passage à Suez?
--Pourquoi?... je n'en sais rien, monsieur le consul, répondit le détective, mais écoutez-moi.»
Et, en quelques mots, il rapporta les points saillants de sa conversation avec le domestique dudit Fogg.
«En effet, dit le consul, toutes les présomptions sont contre cet homme. Et qu'allez-vous faire?
--Lancer une dépêche à Londres avec demande instante de m'adresser un mandat d'arrestation à Bombay, m'embarquer sur le _Mongolia_, filer mon voleur jusqu'aux Indes, et là, sur cette terre anglaise, l'accoster poliment, mon mandat à la main et la main sur l'épaule.»
Ces paroles prononcées froidement, l'agent prit congé du consul et se rendit au bureau télégraphique. De là, il lança au directeur de la police métropolitaine cette dépêche que l'on connaît.
Un quart d'heure plus tard, Fix, son léger bagage à la main, bien muni d'argent, d'ailleurs, s'embarquait à bord du _Mongolia_, et bientôt le rapide steamer filait à toute vapeur sur les eaux de la mer Rouge.
IX
OÙ LA MER ROUGE ET LA MER DES INDES SE MONTRENT PROPICES AUX DESSEINS DE PHILEAS FOGG
La distance entre Suez et Aden est exactement de treize cent dix milles, et le cahier des charges de la Compagnie alloue à ses paquebots un laps de temps de cent trente-huit heures pour la franchir. Le _Mongolia_, dont les feux étaient activement poussés, marchait de manière à devancer l'arrivée réglementaire.
La plupart des passagers embarqués à Brindisi avaient presque tous l'Inde pour destination. Les uns se rendaient à Bombay, les autres à Calcutta, mais via Bombay, car depuis qu'un chemin de fer traverse dans toute sa largeur la péninsule indienne, il n'est plus nécessaire de doubler la pointe de Ceylan.
Parmi ces passagers du _Mongolia_, on comptait divers fonctionnaires civils et des officiers de tout grade. De ceux-ci, les uns appartenaient à l'armée britannique proprement dite, les autres commandaient les troupes indigènes de cipayes, tous chèrement appointés, même à présent que le gouvernement s'est substitué aux droits et aux charges de l'ancienne Compagnie des Indes: sous-lieutenants à 7 000 F, brigadiers à 60 000, généraux à 100 000[1].
[1] Le traitement des fonctionnaires civils est encore plus élevé. Les simples assistants, au premier degré de la hiérarchie, ont 12 000 francs; les juges, 60 000 F; les présidents de cour, 250 000 F; les gouverneurs, 300 000 F, et le gouverneur général, plus de 600 000 F. (Note de l'auteur).
On vivait donc bien à bord du _Mongolia_, dans cette société de fonctionnaires, auxquels se mêlaient quelques jeunes Anglais, qui, le million en poche, allaient fonder au loin des comptoirs de commerce. Le «purser», l'homme de confiance de la Compagnie, l'égal du capitaine à bord, faisait somptueusement les choses. Au déjeuner du matin, au lunch de deux heures, au dîner de cinq heures et demie, au souper de huit heures, les tables pliaient sous les plats de viande fraîche et les entremets fournis par la boucherie et les offices du paquebot. Les passagères--il y en avait quelques-unes--changeaient de toilette deux fois par jour. On faisait de la musique, on dansait même, quand la mer le permettait.
Mais la mer Rouge est fort capricieuse et trop souvent mauvaise, comme tous ces golfes étroits et longs. Quand le vent soufflait soit de la côte d'Asie, soit de la côte d'Afrique, le _Mongolia_, long fuseau à hélice, pris par le travers, roulait épouvantablement. Les dames disparaissaient alors; les pianos se taisaient; chants et danses cessaient à la fois. Et pourtant, malgré la rafale, malgré la houle, le paquebot, poussé par sa puissante machine, courait sans retard vers le détroit de Bab-el-Mandeb.
Que faisait Phileas Fogg pendant ce temps? On pourrait croire que, toujours inquiet et anxieux, il se préoccupait des changements de vent nuisibles à la marche du navire, des mouvements désordonnés de la houle qui risquaient d'occasionner un accident à la machine, enfin de toutes les avaries possibles qui, en obligeant le _Mongolia_ à relâcher dans quelque port, auraient compromis son voyage?