Le tour du monde en quatre-vingts jours
Part 2
--Le _Morning Chronicle_ assure que c'est un gentleman.»
Celui qui fit cette réponse n'était autre que Phileas Fogg, dont la tête émergeait alors du flot de papier amassé autour de lui. En même temps, Phileas Fogg salua ses collègues, qui lui rendirent son salut.
Le fait dont il était question, que les divers journaux du Royaume-Uni discutaient avec ardeur, s'était accompli trois jours auparavant, le 29 septembre. Une liasse de bank-notes, formant l'énorme somme de cinquante-cinq mille livres, avait été prise sur la tablette du caissier principal de la Banque d'Angleterre.
À qui s'étonnait qu'un tel vol eût pu s'accomplir aussi facilement, le sous-gouverneur Gauthier Ralph se bornait à répondre qu'à ce moment même, le caissier s'occupait d'enregistrer une recette de trois shillings six pence, et qu'on ne saurait avoir l'oeil à tout.
Mais il convient de faire observer ici--ce qui rend le fait plus explicable--que cet admirable établissement de «Bank of England» paraît se soucier extrêmement de la dignité du public. Point de gardes, point d'invalides, point de grillages! L'or, l'argent, les billets sont exposés librement et pour ainsi dire à la merci du premier venu. On ne saurait mettre en suspicion l'honorabilité d'un passant quelconque. Un des meilleurs observateurs des usages anglais raconte même ceci: Dans une des salles de la Banque où il se trouvait un jour, il eut la curiosité de voir de plus près un lingot d'or pesant sept à huit livres, qui se trouvait exposé sur la tablette du caissier; il prit ce lingot, l'examina, le passa à son voisin, celui-ci à un autre, si bien que le lingot, de main en main, s'en alla jusqu'au fond d'un corridor obscur, et ne revint qu'une demi-heure après reprendre sa place, sans que le caissier eût seulement levé la tête.
Mais, le 29 septembre, les choses ne se passèrent pas tout à fait ainsi. La liasse de bank-notes ne revint pas, et quand la magnifique horloge, posée au-dessus du «drawing-office», sonna à cinq heures la fermeture des bureaux, la Banque d'Angleterre n'avait plus qu'à passer cinquante-cinq mille livres par le compte de profits et pertes.
Le vol bien et dûment reconnu, des agents, des «détectives», choisis parmi les plus habiles, furent envoyés dans les principaux ports, à Liverpool, à Glasgow, au Havre, à Suez, à Brindisi, à New York, etc., avec promesse, en cas de succès, d'une prime de deux mille livres (50 000 F) et cinq pour cent de la somme qui serait retrouvée. En attendant les renseignements que devait fournir l'enquête immédiatement commencée, ces inspecteurs avaient pour mission d'observer scrupuleusement tous les voyageurs en arrivée ou en partance.
Or, précisément, ainsi que le disait le _Morning Chronicle_, on avait lieu de supposer que l'auteur du vol ne faisait partie d'aucune des sociétés de voleurs d'Angleterre. Pendant cette journée du 29 septembre, un gentleman bien mis, de bonnes manières, l'air distingué, avait été remarqué, qui allait et venait dans la salle des paiements, théâtre du vol. L'enquête avait permis de refaire assez exactement le signalement de ce gentleman, signalement qui fut aussitôt adressé à tous les détectives du Royaume-Uni et du continent quelques bons esprits--et Gauthier Ralph était du nombre--se croyaient donc fondés à espérer que le voleur n'échapperait pas.
Comme on le pense, ce fait était à l'ordre du jour à Londres et dans toute l'Angleterre. On discutait, on se passionnait pour ou contre les probabilités du succès de la police métropolitaine. On ne s'étonnera donc pas d'entendre les membres du Reform-Club traiter la même question, d'autant plus que l'un des sous-gouverneurs de la Banque se trouvait parmi eux.
L'honorable Gauthier Ralph ne voulait pas douter du résultat des recherches, estimant que la prime offerte devrait singulièrement aiguiser le zèle et l'intelligence des agents. Mais son collègue, Andrew Stuart, était loin de partager cette confiance. La discussion continua donc entre les gentlemen, qui s'étaient assis à une table de whist, Stuart devant Flanagan, Fallentin devant Phileas Fogg. Pendant le jeu, les joueurs ne parlaient pas, mais entre les robres, la conversation interrompue reprenait de plus belle.
«Je soutiens, dit Andrew Stuart, que les chances sont en faveur du voleur, qui ne peut manquer d'être un habile homme!
--Allons donc! répondit Ralph, il n'y a plus un seul pays dans lequel il puisse se réfugier.
--Par exemple!
--Où voulez-vous qu'il aille?
--Je n'en sais rien, répondit Andrew Stuart, mais, après tout, la terre est assez vaste.
--Elle l'était autrefois...», dit à mi-voix Phileas Fogg. Puis: «À vous de couper, monsieur», ajouta-t-il en présentant les cartes à Thomas Flanagan.
La discussion fut suspendue pendant le robre. Mais bientôt Andrew Stuart la reprenait, disant:
«Comment, autrefois! Est-ce que la terre a diminué, par hasard?
--Sans doute, répondit Gauthier Ralph. Je suis de l'avis de Mr. Fogg. La terre a diminué, puisqu'on la parcourt maintenant dix fois plus vite qu'il y a cent ans. Et c'est ce qui, dans le cas dont nous nous occupons, rendra les recherches plus rapides.
--Et rendra plus facile aussi la fuite du voleur!
--À vous de jouer, monsieur Stuart!» dit Phileas Fogg.
Mais l'incrédule Stuart n'était pas convaincu, et, la partie achevée:
«Il faut avouer, monsieur Ralph, reprit-il, que vous avez trouvé là une manière plaisante de dire que la terre a diminué! Ainsi parce qu'on en fait maintenant le tour en trois mois...
--En quatre-vingts jours seulement, dit Phileas Fogg.
--En effet, messieurs, ajouta John Sullivan, quatre-vingts jours, depuis que la section entre Rothal et Allahabad a été ouverte sur le «Great-Indian peninsular railway», et voici le calcul établi par le _Morning Chronicle_:
De Londres à Suez par le Mont-Cenis et Brindisi, railways et paquebots: 7 jours. De Suez à Bombay, paquebot: 13 jours. De Bombay à Calcutta, railway: 3 jours. De Calcutta à Hong-Kong (Chine), paquebot: 13 jours. De Hong-Kong à Yokohama (Japon), paquebot: 6 jours. De Yokohama à San Francisco, paquebot: 22 jours. De San Francisco New York, rail-road: 7 jours. De New York à Londres, paquebot et railway: 9 jours. Total: 80 jours.
--Oui, quatre-vingts jours! s'écria, Andrew Stuart, qui par inattention, coupa une carte maîtresse, mais non compris le mauvais temps, les vents contraires, les naufrages, les déraillements, etc.
--Tout compris, répondit Phileas Fogg en continuant de jouer, car, cette fois, la discussion ne respectait plus le whist.
--Même si les Indous ou les Indiens enlèvent les rails! s'écria Andrew Stuart, s'ils arrêtent les trains, pillent les fourgons, scalpent les voyageurs!
--Tout compris», répondit Phileas Fogg, qui, abattant son jeu, ajouta: «Deux atouts maîtres.»
Andrew Stuart, à qui c'était le tour de «faire», ramassa les cartes en disant:
«Théoriquement, vous avez raison, monsieur Fogg, mais dans la pratique...
--Dans la pratique aussi, monsieur Stuart.
--Je voudrais bien vous y voir.
--Il ne tient qu'à vous. Partons ensemble.
--Le Ciel m'en préserve! s'écria Stuart, mais je parierais bien quatre mille livres (100 000 F) qu'un tel voyage, fait dans ces conditions, est impossible.
--Très possible, au contraire, répondit Mr. Fogg.
--Eh bien, faites-le donc!
--Le tour du monde en quatre-vingts jours?
--Oui.
--Je le veux bien.
--Quand?
--Tout de suite.
--C'est de la folie! s'écria Andrew Stuart, qui commençait à se vexer de l'insistance de son partenaire. Tenez! jouons plutôt.
--Refaites alors, répondit Phileas Fogg, car il y a maldonne.»
Andrew Stuart reprit les cartes d'une main fébrile; puis, tout à coup, les posant sur la table:
«Eh bien, oui, monsieur Fogg, dit-il, oui, je parie quatre mille livres!...
--Mon cher Stuart, dit Fallentin, calmez-vous. Ce n'est pas sérieux.
--Quand je dis: je parie, répondit Andrew Stuart, c'est toujours sérieux.
--Soit!» dit Mr. Fogg. Puis, se tournant vers ses collègues:
«J'ai vingt mille livres (500 000 F) déposées chez Baring frères. Je les risquerai volontiers...
--Vingt mille livres! s'écria John Sullivan. Vingt mille livres qu'un retard imprévu peut vous faire perdre!
--L'imprévu n'existe pas, répondit simplement Phileas Fogg.
--Mais, monsieur Fogg, ce laps de quatre-vingts jours n'est calculé que comme un minimum de temps!
--Un minimum bien employé suffit à tout.
--Mais pour ne pas le dépasser, il faut sauter mathématiquement des railways dans les paquebots, et des paquebots dans les chemins de fer!
--Je sauterai mathématiquement.
--C'est une plaisanterie!
--Un bon Anglais ne plaisante jamais, quand il s'agit d'une chose aussi sérieuse qu'un pari, répondit Phileas Fogg. Je parie vingt mille livres contre qui voudra que je ferai le tour de la terre en quatre-vingts jours ou moins, soit dix-neuf cent vingt heures ou cent quinze mille deux cents minutes. Acceptez-vous?
--Nous acceptons, répondirent MM. Stuart, Fallentin, Sullivan, Flanagan et Ralph, après s'être entendus.
--Bien, dit Mr. Fogg. Le train de Douvres part à huit heures quarante-cinq. Je le prendrai.
--Ce soir même? demanda Stuart.
--Ce soir même, répondit Phileas Fogg. Donc, ajouta-t-il en consultant un calendrier de poche, puisque c'est aujourd'hui mercredi 2 octobre, je devrai être de retour à Londres, dans ce salon même du Reform-Club, le samedi 21 décembre, à huit heures quarante-cinq du soir, faute de quoi les vingt mille livres déposées actuellement à mon crédit chez Baring frères vous appartiendront de fait et de droit, messieurs.--Voici un chèque de pareille somme.»
Un procès-verbal du pari fut fait et signé sur-le-champ par les six co-intéressés. Phileas Fogg était demeuré froid. Il n'avait certainement pas parié pour gagner, et n'avait engagé ces vingt mille livres--la moitié de sa fortune--que parce qu'il prévoyait qu'il pourrait avoir à dépenser l'autre pour mener à bien ce difficile, pour ne pas dire inexécutable projet. Quant à ses adversaires, eux, ils paraissaient émus, non pas à cause de la valeur de l'enjeu, mais parce qu'ils se faisaient une sorte de scrupule de lutter dans ces conditions.
Sept heures sonnaient alors. On offrit à Mr. Fogg de suspendre le whist afin qu'il pût faire ses préparatifs de départ.
«Je suis toujours prêt!» répondit cet impassible gentleman, et donnant les cartes:
«Je retourne carreau, dit-il. À vous de jouer, monsieur Stuart.»
IV
DANS LEQUEL PHILEAS FOGG STUPEFIE PASSEPARTOUT, SON DOMESTIQUE
À sept heures vingt-cinq, Phileas Fogg, après avoir gagné une vingtaine de guinées au whist, prit congé de ses honorables collègues, et quitta le Reform-Club. À sept heures cinquante, il ouvrait la porte de sa maison et rentrait chez lui.
Passepartout, qui avait consciencieusement étudié son programme, fut assez surpris en voyant Mr. Fogg, coupable d'inexactitude, apparaître à cette heure insolite. Suivant la notice, le locataire de Saville-row ne devait rentrer qu'à minuit précis.
Phileas Fogg était tout d'abord monté à sa chambre, puis il appela:
«Passepartout.»
Passepartout ne répondit pas. Cet appel ne pouvait s'adresser à lui. Ce n'était pas l'heure.
«Passepartout», reprit Mr. Fogg sans élever la voix davantage.
Passepartout se montra.
«C'est la deuxième fois que je vous appelle, dit Mr. Fogg.
--Mais il n'est pas minuit, répondit Passepartout, sa montre à la main.
--Je le sais, reprit Phileas Fogg, et je ne vous fais pas de reproche. Nous partons dans dix minutes pour Douvres et Calais.»
Une sorte de grimace s'ébaucha sur la ronde face du Français. Il était évident qu'il avait mal entendu.
«Monsieur se déplace? demanda-t-il.
--Oui, répondit Phileas Fogg. Nous allons faire le tour du monde.»
Passepartout, l'oeil démesurément ouvert, la paupière et le sourcil surélevés, les bras détendus, le corps affaissé, présentait alors tous les symptômes de l'étonnement poussé jusqu'à la stupeur.
«Le tour du monde! murmura-t-il.
--En quatre-vingts jours, répondit Mr. Fogg. Ainsi, nous n'avons pas un instant à perdre.
--Mais les malles?... dit Passepartout, qui balançait inconsciemment sa tête de droite et de gauche.
--Pas de malles. Un sac de nuit seulement. Dedans, deux chemises de laine, trois paires de bas. Autant pour vous. Nous achèterons en route. Vous descendrez mon mackintosh et ma couverture de voyage. Ayez de bonnes chaussures. D'ailleurs, nous marcherons peu ou pas. Allez.»
Passepartout aurait voulu répondre. Il ne put. Il quitta la chambre de Mr. Fogg, monta dans la sienne, tomba sur une chaise, et employant une phrase assez vulgaire de son pays:
«Ah! bien se dit-il, elle est forte, celle-là! Moi qui voulais rester tranquille!...»
Et, machinalement, il fit ses préparatifs de départ. Le tour du monde en quatre-vingts jours! Avait-il affaire à un fou? Non... C'était une plaisanterie? On allait à Douvres, bien. À Calais, soit. Après tout, cela ne pouvait notablement contrarier le brave garçon, qui, depuis cinq ans, n'avait pas foulé le sol de la patrie. Peut-être même irait-on jusqu'à Paris, et, ma foi, il reverrait avec plaisir la grande capitale. Mais, certainement, un gentleman aussi ménager de ses pas s'arrêterait là... Oui, sans doute, mais il n'en était pas moins vrai qu'il partait, qu'il se déplaçait, ce gentleman, si casanier jusqu'alors!
À huit heures, Passepartout avait préparé le modeste sac qui contenait sa garde-robe et celle de son maître; puis, l'esprit encore troublé, il quitta sa chambre, dont il ferma soigneusement la porte, et il rejoignit Mr. Fogg.
Mr. Fogg était prêt. Il portait sous son bras le _Bradshaw's continental railway steam transit and general guide_, qui devait lui fournir toutes les indications nécessaires à son voyage. Il prit le sac des mains de Passepartout, l'ouvrit et y glissa une forte liasse de ces belles bank-notes qui ont cours dans tous les pays.
«Vous n'avez rien oublié? demanda-t-il.
--Rien, monsieur.
--Mon mackintosh et ma couverture?
--Les voici.
--Bien, prenez ce sac.»
Mr. Fogg remit le sac à Passepartout.
«Et ayez-en soin, ajouta-t-il. Il y a vingt mille livres dedans (500 000 F).»
Le sac faillit s'échapper des mains de Passepartout, comme si les vingt mille livres eussent été en or et pesé considérablement.
Le maître et le domestique descendirent alors, et la porte de la rue fut fermée à double tour.
Une station de voitures se trouvait à l'extrémité de Saville-row. Phileas Fogg et son domestique montèrent dans un cab, qui se dirigea rapidement vers la gare de Charing-Cross, à laquelle aboutit un des embranchements du South-Eastern-railway.
À huit heures vingt, le cab s'arrêta devant la grille de la gare. Passepartout sauta à terre. Son maître le suivit et paya le cocher.
En ce moment, une pauvre mendiante, tenant un enfant à la main, pieds nus dans la boue, coiffée d'un chapeau dépenaillé auquel pendait une plume lamentable, un châle en loques sur ses haillons, s'approcha de Mr. Fogg et lui demanda l'aumône.
Mr. Fogg tira de sa poche les vingt guinées qu'il venait de gagner au whist, et, les présentant à la mendiante:
«Tenez, ma brave femme, dit-il, je suis content de vous avoir rencontrée!»
Puis il passa.
Passepartout eut comme une sensation d'humidité autour de la prunelle. Son maître avait fait un pas dans son coeur.
Mr. Fogg et lui entrèrent aussitôt dans la grande salle de la gare. Là, Phileas Fogg donna à Passepartout l'ordre de prendre deux billets de première classe pour Paris. Puis, se retournant, il aperçut ses cinq collègues du Reform-Club.
«Messieurs, je pars, dit-il, et les divers visas apposés sur un passeport que j'emporte à cet effet vous permettront, au retour, de contrôler mon itinéraire.
--Oh! monsieur Fogg, répondit poliment Gauthier Ralph, c'est inutile. Nous nous en rapporterons à votre honneur de gentleman!
--Cela vaut mieux ainsi, dit Mr. Fogg.
--Vous n'oubliez pas que vous devez être revenu?... fit observer Andrew Stuart.
--Dans quatre-vingts jours, répondit Mr. Fogg, le samedi 21 décembre 1872, à huit heures quarante-cinq minutes du soir. Au revoir, messieurs.»
À huit heures quarante, Phileas Fogg et son domestique prirent place dans le même compartiment. À huit heures quarante-cinq, un coup de sifflet retentit, et le train se mit en marche.
La nuit était noire. Il tombait une pluie fine. Phileas Fogg, accoté dans son coin, ne parlait pas. Passepartout, encore abasourdi, pressait machinalement contre lui le sac aux bank-notes.
Mais le train n'avait pas dépassé Sydenham, que Passepartout poussait un véritable cri de désespoir!
«Qu'avez-vous? demanda Mr. Fogg.
--Il y a... que... dans ma précipitation... mon trouble... j'ai oublié...
--Quoi?
--D'éteindre le bec de gaz de ma chambre!
--Eh bien, mon garçon, répondit froidement Mr. Fogg, il brûle à votre compte!»
V
DANS LEQUEL UNE NOUVELLE VALEUR APPARAÎT SUR LA PLACE DE LONDRES
Phileas Fogg, en quittant Londres, ne se doutait guère, sans doute, du grand retentissement qu'allait provoquer son départ. La nouvelle du pari se répandit d'abord dans le Reform-Club, et produisit une véritable émotion parmi les membres de l'honorable cercle. Puis, du club, cette émotion passa aux journaux par la voie des reporters, et des journaux au public de Londres et de tout le Royaume-Uni.
Cette «question du tour du monde» fut commentée, discutée, disséquée, avec autant de passion et d'ardeur que s'il se fût agi d'une nouvelle affaire de l'_Alabama_. Les uns prirent parti pour Phileas Fogg, les autres--et ils formèrent bientôt une majorité considérable--se prononcèrent contre lui. Ce tour du monde à accomplir, autrement qu'en théorie et sur le papier, dans ce minimum de temps, avec les moyens de communication actuellement en usage, ce n'était pas seulement impossible, c'était insensé!
Le _Times_, le _Standard_, l'_Evening Star_, le _Morning Chronicle_, et vingt autres journaux de grande publicité, se déclarèrent contre Mr. Fogg. Seul, le _Daily Telegraph_ le soutint dans une certaine mesure. Phileas Fogg fut généralement traité de maniaque, de fou, et ses collègues du Reform-Club furent blâmés d'avoir tenu ce pari, qui accusait un affaiblissement dans les facultés mentales de son auteur.
Des articles extrêmement passionnés, mais logiques, parurent sur la question. On sait l'intérêt que l'on porte en Angleterre à tout ce qui touche à la géographie. Aussi n'était-il pas un lecteur, à quelque classe qu'il appartînt, qui ne dévorât les colonnes consacrées au cas de Phileas Fogg.
Pendant les premiers jours, quelques esprits audacieux--les femmes principalement--furent pour lui, surtout quand l'_Illustrated London News_ eut publié son portrait d'après sa photographie déposée aux archives du Reform-Club. Certains gentlemen osaient dire: «Hé! hé! pourquoi pas, après tout? On a vu des choses plus extraordinaires!» C'étaient surtout les lecteurs du _Daily Telegraph_. Mais on sentit bientôt que ce journal lui-même commençait à faiblir.
En effet, un long article parut le 7 octobre dans le Bulletin de la Société royale de géographie. Il traita la question à tous les points de vue, et démontra clairement la folie de l'entreprise. D'après cet article, tout était contre le voyageur, obstacles de l'homme, obstacles de la nature. Pour réussir dans ce projet, il fallait admettre une concordance miraculeuse des heures de départ et d'arrivée, concordance qui n'existait pas, qui ne pouvait pas exister. À la rigueur, et en Europe, où il s'agit de parcours d'une longueur relativement médiocre, on peut compter sur l'arrivée des trains à heure fixe; mais quand ils emploient trois jours à traverser l'Inde, sept jours à traverser les États-Unis, pouvait-on fonder sur leur exactitude les éléments d'un tel problème? Et les accidents de machine, les déraillements, les rencontres, la mauvaise saison, l'accumulation des neiges, est-ce que tout n'était pas contre Phileas Fogg? Sur les paquebots, ne se trouverait-il pas, pendant l'hiver, à la merci des coups de vent ou des brouillards? Est-il donc si rare que les meilleurs marcheurs des lignes transocéaniennes éprouvent des retards de deux ou trois jours? Or, il suffisait d'un retard, un seul, pour que la chaîne de communications fût irréparablement brisée. Si Phileas Fogg manquait, ne fût-ce que de quelques heures, le départ d'un paquebot, il serait forcé d'attendre le paquebot suivant, et par cela même son voyage était compromis irrévocablement.
L'article fit grand bruit. Presque tous les journaux le reproduisirent, et les actions de Phileas Fogg baissèrent singulièrement.
Pendant les premiers jours qui suivirent le départ du gentleman, d'importantes affaires s'étaient engagées sur «l'aléa» de son entreprise. On sait ce qu'est le monde des parieurs en Angleterre, monde plus intelligent, plus relevé que celui des joueurs. Parier est dans le tempérament anglais. Aussi, non seulement les divers membres du Reform-Club établirent-ils des paris considérables pour ou contre Phileas Fogg, mais la masse du public entra dans le mouvement. Phileas Fogg fut inscrit comme un cheval de course, à une sorte de studbook. On en fit aussi une valeur de bourse, qui fut immédiatement cotée sur la place de Londres. On demandait, on offrait du «Phileas Fogg» ferme ou à prime, et il se fit des affaires énormes. Mais cinq jours après son départ, après l'article du Bulletin de la Société de géographie, les offres commencèrent à affluer. Le Phileas Fogg baissa. On l'offrit par paquets. Pris d'abord à cinq, puis à dix, on ne le prit plus qu'à vingt, à cinquante, à cent!
Un seul partisan lui resta. Ce fut le vieux paralytique, Lord Albermale. L'honorable gentleman, cloué sur son fauteuil, eût donné sa fortune pour pouvoir faire le tour du monde, même en dix ans! et il paria cinq mille livres (100 000 F) en faveur de Phileas Fogg. Et quand, en même temps que la sottise du projet, on lui en démontrait l'inutilité, il se contentait de répondre: «Si la chose est faisable, il est bon que ce soit un Anglais qui le premier l'ait faite!»
Or, on en était là, les partisans de Phileas Fogg se raréfiaient de plus en plus; tout le monde, et non sans raison, se mettait contre lui; on ne le prenait plus qu'à cent cinquante, à deux cents contre un, quand, sept jours après son départ, un incident, complètement inattendu, fit qu'on ne le prit plus du tout.
En effet, pendant cette journée, à neuf heures du soir, le directeur de la police métropolitaine avait reçu une dépêche télégraphique ainsi conçue:
«Suez à Londres.
«Rowan, directeur police, administration centrale, Scotland place.
«Je file voleur de Banque, Phileas Fogg. Envoyez sans retard mandat d'arrestation à Bombay (Inde anglaise).
«Fix, détective.»
L'effet de cette dépêche fut immédiat. L'honorable gentleman disparut pour faire place au voleur de bank-notes. Sa photographie, déposée au Reform-Club avec celles de tous ses collègues, fut examinée. Elle reproduisait trait pour trait l'homme dont le signalement avait été fourni par l'enquête. On rappela ce que l'existence de Phileas Fogg avait de mystérieux, son isolement, son départ subit, et il parut évident que ce personnage, prétextant un voyage autour du monde et l'appuyant sur un pari insensé, n'avait eu d'autre but que de dépister les agents de la police anglaise.
VI
DANS LEQUEL L'AGENT FIX MONTRE UNE IMPATIENCE BIEN LEGITIME
Voici dans quelles circonstances avait été lancée cette dépêche concernant le sieur Phileas Fogg.