Le Tour Du Monde Education Des Negres Aux Etats Unis Journal De

Chapter 2

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Ce fut de 1865 à 1870, après la guerre de Sécession, que s'organisa l'éducation des nègres. La guerre à peine finie, le Nord triomphant envoya au Sud battu neuf mille trois cents éducateurs; des centaines de jeunes filles riches affrontèrent en pays ennemi la rancune des blancs vaincus, pour instruire les noirs libérés. On fonda, peu à peu, plus de cent cinquante écoles d'enseignement secondaire ou supérieur. Mais, comme les races ou les classes dont la culture commence, les nègres prirent le dégoût du travail manuel, dégradé par l'esclavage; la besogne physique leur semblait un reste de servitude, et les nouveaux affranchis rêvaient de savoir des bribes de latin pour devenir instituteurs, prédicateurs ou fonctionnaires. Une congrégation de deux cents membres avait dix-huit ministres. Dès qu'un nègre savait quelque chose, il se laissait tomber sur les dalles de l'église et y restait trois heures sans bouger: c'était «l'appel de Dieu», qui lui donnait droit à une chaire. D'autres préféraient un poste de maître d'école; un d'eux offrit aux gens d'un village d'enseigner, à leur choix, que la terre était ronde ou plate.

En face de ce danger, on tenta un grand effort pour éveiller chez les nègres la vocation des métiers manuels. L'homme qui fit le plus pour adapter leurs goûts aux besoins de leur milieu fut le général Armstrong: dès 1868, il avait conçu l'Institut Hampton, en Virginie, qui, après avoir inspiré des oeuvres de même ordre, reste le type de _l'École industrielle et agricole_ pour les nègres. Son père, missionnaire aux îles Hawaï, y avait été ministre de l'Instruction publique et y avait bâti cinq cents écoles pour la population de couleur. Mais dans ses tournées, à cheval ou en canot, à travers ces îles volcaniques, le fils avait remarqué que le goût des enfants pour les livres et des adultes pour les prières ne les empêchait pas de vivre par tas, parents et étrangers, dans des cabanes sans divisions; et il conclut qu'on aurait mieux fait d'organiser leur vie que de leur enseigner des idées. Il prit part à la guerre de Sécession comme colonel d'un régiment de nègres, et fut saisi de leur intrépidité, de leur gratitude, de leur zèle à épeler leurs alphabets sous le feu de l'ennemi.

La fondation de Hampton est caractéristique des méthodes de la philanthropie américaine, qui a le tempérament commercial, et dont l'audace est faite d'une confiance illimitée dans les ressources du crédit. Elle a l'art d'employer l'argent avant de l'avoir, et de faire servir au bien public des capitaux qui n'existent pas encore. Le général Armstrong avait découvert, dans un fond de baie, un vaste terrain avec un large front sur la mer, qui lui semblait le lieu idéal pour une école industrielle; mais il lui manquait quarante-cinq mille francs pour s'en assurer la propriété. Un jour, il se promenait en silence avec un ami, sur une terrasse d'où on dominait la baie, et tous deux se demandaient s'ils devaient acheter le terrain, sans avoir de quoi le payer. «Général, dit l'ami, achetez-le!--Mais l'argent?--Prenez le terrain, l'argent viendra.» C'est la théorie américaine qu'il y a dans les dettes une sorte de vertu magique qui attire l'argent, et que quand _il faut_ une somme pour combler un trou, le trou fait venir la somme. Le général acheta le sol, payable à six mois: peu de temps avant l'échéance, un testament fut ouvert, qui léguait 50 000 francs à la cause de l'éducation des nègres; l'exécuteur testamentaire apprit qu'une oeuvre en leur faveur avait besoin de cette somme pour ne pas faire banqueroute, et comme les Américains se font un point d'honneur de ne jamais laisser une bonne oeuvre faire faillite, le legs fut remis au général Armstrong.

Ce n'était là que le premier épisode de l'entreprise où il risquait le tout pour le tout. Il avait calculé qu'en trois ans l'Institut aurait démontré son utilité et que les dons alors afflueraient; aussi recommanda-t-il au chef charpentier qui dressa le premier baraquement de ne pas trop le soigner: «Ce n'est que pour trois ans», lui dit-il. On ne peut pas dire aux États-Unis, comme ailleurs, que le provisoire est ce qui dure: au bout de trois ans, il mit en construction les bâtiments en maçonnerie, considérant comme négligeable la question de savoir ce qu'il avait en caisse. Un matin qu'il n'avait plus d'argent pour la paye, il établit son bilan et trouva un déficit de 85 000 francs; il appela ses collaborateurs: «Je pars pour le Nord pour trouver l'argent, leur dit-il; si je ne le trouve pas, vous ne me reverrez jamais.» Il risquait sa position et presque son honneur pour son oeuvre philanthropique, comme un spéculateur les aurait risqués pour son propre profit. Il fit une tournée dans les États du Nord et, à coups de conférences et de démarches, trouva l'argent.

Ainsi fut fait le premier bâtiment. Enhardi par sa propre hardiesse, il en commença un second dont le devis était de 350 000 francs. Il fit creuser tout l'emplacement des fondations et entasser à l'entour tous les matériaux de la construction: le terrain avait l'aspect d'un chantier géant et désert, plein de ce pathétique qu'offrent les grandes oeuvres interrompues. C'était la mise en scène qu'il avait ménagée pour recevoir ses amis de Boston, invités en bande à visiter l'Institut. «La façon de faire, disait-il, c'est de creuser de grands trous, et d'entasser à l'entour les briques et les poutres, puis de faire venir les gens du Nord: ce spectacle les persuadera.» Ainsi dit, ainsi fait: les trous béants et les piles abandonnées touchèrent le coeur des visiteurs, et, peu après qu'ils étaient repartis, les 350 000 francs arrivèrent.

L'audace se communiquait du chef à ses aides. Lors d'une panique financière qui avait ruiné ou menacé toutes les fortunes des États-Unis, le général, incertain de l'avenir des amis de son oeuvre, envoya de Boston l'ordre de cesser les nouveaux travaux de l'Institut. «Arrêtez le travail de bâtisse, écrivait-il; je n'ai pas d'argent en vue.» Mais le directeur des constructions avait une telle confiance dans les ressources du général, qu'il tint l'ordre de suspendre les travaux pour nul et non avenu. Il prit sur lui la responsabilité que le chef lui-même n'osait plus prendre. Il alla dire à la ronde aux manoeuvres et aux artisans, d'un bout à l'autre du chantier: «Nous ne pouvons plus payer qu'à fin de mois au lieu de payer par semaine; acceptez-vous ces conditions?» Tous acceptèrent sans hésiter: à la fin du mois la crise financière était passée, et l'argent recommençait à venir.

Un des nègres élevés à Hampton conte ainsi ses impressions au sujet du général: «Il y avait dans cet homme, dit-il, quelque chose qui me semblait prodigieux; il disait: «Je veux une maison ici»; il n'avait pas un sou pour la bâtir, et il la bâtissait. Moi, tout en piochant aux fondations, je me demandais comment elle s'élèverait, puis je pensais à ce que dit la Bible: «Si tu as la foi, crie aux montagnes de là-bas de se soulever, et elles se soulèveront.»

Dès le début, en 1868, le général définit ainsi le but de l'oeuvre: «Former une jeunesse d'élite qui s'en ira diriger sa race par son exemple, acquérant de la terre et des maisons. Ne pas lui donner un dollar quand elle peut le gagner. Enseigner le respect du travail, remplacer la routine par l'adresse; et, à cette fin, bâtir un système industriel, dont le but soit non seulement le gain de la vie et le travail intelligent, mais la formation du caractère.»

Aujourd'hui, l'Institut Hampton comprend 55 bâtiments et 185 hectares. Le budget était, il y a quelques années, de 775 000 francs par an, dont les élèves remboursaient un tiers en travail; la différence, soit plus de 500 000 francs pour 650 étudiants, porte à plus de 780 francs par tête le coût de l'éducation. Les recettes sont de 50 000 francs de subvention, 50 000 francs de rentes et 300 000 francs en moyenne de dons annuels.

Dans l'enseignement professionnel, les élèves qui suivent les cours d'ateliers, cinq jours par semaine, sont payés pour une partie de ce qu'ils y font et ont un jour libre pour travailler à leur compte. Dans l'enseignement libéral, où le travail des cours n'est pas productif, ils ont deux jours libres, qui leur permettent de gagner environ 25 francs par mois, soit la moitié de leur pension. Les élèves entrés sans ressources suivent des cours du soir et, en travaillant le jour, économisent la première année de quoi payer leur pension la seconde. L'enseignement s'efforce d'être large en restant pratique, pour habituer garçons et filles à faire de la vie ouvrière une vie harmonieuse. La science y est étudiée dans ses rapports avec l'agriculture. Les cours de médecine y comportent des pansements aussi bien que des expériences de chimie; la gymnastique y est conçue comme une hygiène; elle n'a pas pour but de faire des athlètes, mais de resserrer l'intimité des systèmes nerveux et musculaire, d'assurer une pose saine et un souffle normal dans les travaux de tous les jours. Les cours professionnels font la part du travail théorique et du travail de chantier.

L'histoire de Hampton a été une lutte de chaque jour contre le préjugé de race. En 1870, pour un meeting en faveur de l'École, le général Armstrong fit venir l'orateur nègre Langston, qui arriva de nuit à l'hôtel où sa chambre avait été retenue.--Le lendemain matin, conte un ami, je lui fis passer ma carte; le groom me demanda de le décrire; je dis que c'était un nègre. «Un nègre à l'hôtel, s'écria-t-il, oh non! il n'y en a pas.» On le trouva. Les patrons, avisés et terrifiés, tinrent consultation; à ce moment, le gouverneur lui fit passer sa carte: on ne pouvait le mettre à la porte pendant qu'il recevait le gouverneur. Puis ce fut une suite d'autorités de la ville qui le demandaient; les patrons ne saisirent pas le moment de le faire partir. Autrefois, les «chants des plantations», ces mélopées étranges des esclaves, évocatrices des plaines sans fin sous le soleil, étaient un souvenir de la servitude, et les nègres en avaient honte, sans pouvoir s'empêcher de les chanter malgré eux, quand il n'y avait pas de blancs autour d'eux; mais Hampton en a réhabilité la troublante poésie: le choeur des élèves va les chanter dans des tournées au profit de l'école, instructives et productives. Ce sont des voyages dont le chant fait les frais: ils visitent les manufactures, les lieux historiques, les personnes éminentes. «On ne se connaît bien, dit un de leurs maîtres, que quand on a voyagé ensemble.» Un jour, à leur passage dans une ville, les bonnes de l'hôtel refusèrent de les servir: les dames qui vivaient à l'hôtel se levèrent et les servirent elles-mêmes; les journaux illustrés dessinèrent la scène. Une autre réclame pour Hampton y fut l'entrée de «Pluie au Visage», le héros indien chanté par Longfellow, dix ans après ses massacres: elle inspira à Whittier, comme contre-partie au poème de guerre de Longfellow, le poème de paix du «Grand Cor».

L'une des oeuvres dont l'Institut Hampton est le plus fier, c'est l'éducation de M. Booker T. Washington. Il y a aux États-Unis un nègre dont le petit nom d'esclave était Booker, qui, ayant à s'improviser un état civil lors de la libération, choisit le nom de Washington, et qui, ayant appris vers vingt ans que sa mère l'avait baptisé Tagliaferro, fait retentir toute l'Amérique du nom de Booker Tagliaferro Washington. Il est le nègre des États-Unis, le nègre-type, le nègre-modèle, la preuve vivante de ce que l'éducation fera de sa race, la réponse allante et venante aux préjugés antinègres. Le prince Henri de Prusse a demandé à lui serrer la main. Le président Roosevelt a fort ému le Sud en invitant à sa table ce nègre représentatif.

Il ne sait ni la date ni le lieu de sa naissance; il passa son enfance dans une cabane de planches sur la terre battue, et son plus ancien souvenir est celui d'un réveil en sursaut pour manger un poulet que sa mère venait de voler et avait fait cuire au milieu de la nuit. Après l'affranchissement, il travailla dans une usine à sel, où il n'apprit qu'à écrire le nombre 18 sur des tonneaux sans savoir ses chiffres. Il avait une telle soif de s'instruire que sa mère, à sa prière, lui procura un alphabet; mais pas un des nègres ne savait lire, et les signes «b, a: ba; c, a: ca» restaient pour lui des hiéroglyphes. Un nègre qui lisait le journal passa par le village: on le retint comme maître d'école, et en payement chaque famille le nourrissait un jour à tour de rôle. Il y avait des élèves de soixante-quinze ans; c'était l'ambition des vieux de déchiffrer la Bible avant de mourir. Retenu le jour à l'usine, Booker suivait les classes du soir: il les regardait comme un tel privilège qu'il y apprit plus qu'il n'eût fait le jour, et ce souvenir a fait de lui, depuis, un fervent des cours du soir.

Puis il travailla dans les mines. Il conte que c'était une vie de dangers et de terreurs. «J'ai remarqué, dit-il, que les enfants des mines sont des nains de corps et d'esprit; ils perdent toute ambition d'être autre chose que des mineurs.» Un jour, dans l'obscurité de la mine, deux ouvriers parlaient d'une école pour nègres, où les élèves payaient en travail leur pension: Booker se glissa pour les écouter et entendit le nom de l'Institut de Hampton. À petites journées, gagnant son pain ou se passant de pain, il arriva devant l'école: «La première vue des bâtiments de briques à trois étages, dit-il, me paya de toute ma peine; c'était la terre promise; la vie prenait un sens nouveau.» Il avait tant l'air d'un vagabond que la directrice hésitait à l'admettre, et avec effroi il la vit recevoir d'emblée d'autres candidats. Au bout de quelques heures, elle lui donna un balai pour nettoyer une classe. Il la balaya trois fois, il l'épousseta quatre fois; quand la directrice revint et eut passé le mouchoir dans tous les recoins sans trouver de poussière, elle lui dit tranquillement: «Je pense que vous pourrez être admis.» Ce fut son examen d'entrée. À l'école, il eut pour la première fois deux draps de lit: le premier soir, il se coucha dessous; le second, soir dessus; le troisième, entre les deux; ce fut le commencement pour lui de la civilisation.

Le bien engendre le bien; M. Washington voulut rendre à ses compatriotes les services qu'il avait reçus, et il fonda l'école professionnelle de Tuskegee, en Alabama, qui est, avec Hampton, une institution-modèle. Il voulut que les commencements en fussent humbles pour que la croissance en fût normale. Il fit avec ses premiers élèves les premières briques des bâtiments; beaucoup se lassèrent de patauger dans la glaise; trois cuissons manquèrent; pour faire les frais de la quatrième, il dut aller mettre sa propre montre en gage à la ville; mais aujourd'hui, grâce à son école, la briqueterie est dans le Sud une spécialité de ses anciens élèves[1].

[Note 1: Sur la vie et les oeuvres de Booker T. Washington, consulter sa très attachante autobiographie: _Booker T. Washington, l'autobiographie d'un nègre_, traduit de l'anglais par Othon Guerlac; Paris, Plon, 1903.]

À Tuskegee comme à Hampton, le mot d'ordre est l'adaptation du nègre aux besoins précis de la communauté où il vit. Dans ses causeries, M. Washington aime à conter cette anecdote:--Je causais, dit-il, avec un jeune nègre qui étudie la médecine dans une de nos universités, et je lui demandai, en l'interrogeant sur ses études, quelle spécialité il avait choisie: «Je m'occupe des maladies nerveuses, me répondit-il.--Mais où comptez-vous donc exercer votre profession? interrogeai-je.--Aux bouches du Mississipi, parmi la population de couleur où j'ai été élevé et où ma famille est encore...» Alors M. Washington insinua doucement à son frère noir que, dans ce cas, il vaudrait peut-être mieux s'appliquer à l'étude des fièvres, de la malaria ou de la fièvre jaune. Et il ajouta: «Voyez-vous, mon ami, nous sommes à un stade de civilisation où nous ne connaissons pas encore ces maladies des races dégénérées, qu'on appelle les maladies nerveuses.»

M. Washington personnifie l'assimilation de la race nègre à la race anglo-saxonne. Il va prêchant le bain quotidien, qui est le commencement du respect de soi. Quand il parle de l'affranchissement, il dit qu'en une heure la race nègre a hérité des problèmes séculaires de la race anglo-saxonne. À New York, les fils de Juifs polonais, de Napolitains et de Syriens disent couramment: «Nous autres, Anglo-Saxons.» L'idéal de M. Washington, c'est que l'éducation permette aux nègres de dire: «Nous autres, Anglo-Saxons.» Il y va de l'unité et de l'intégrité de la république américaine; mais, même dans les colonies de la France, où les nègres ne votent pas, ne serait-il pas beau qu'un ancien esclave du marché du Soudan mit les noirs à même de dire: «Nous autres, Latins!»

L'éducation des nègres sera-t-elle le salut des États du Sud? On peut déjà prédire l'amélioration des noirs, on ne peut encore en prévoir le contre-coup sur les blancs. Entre le progrès d'une des deux races et l'effet de ce progrès sur l'autre, il faut qu'un peu de temps passe. Le problème est à deux facteurs: «J'admets, disait un jour un blanc, que quand tous les noirs sauront lire et écrire, la moitié du préjugé disparaîtra.--- Oui, répondit un nègre, et quand tous les blancs sauront lire et écrire, l'autre moitié disparaîtra à son tour.»

Un rapprochement marque le progrès des nègres; leurs deux grandes écoles professionnelles, Hampton et Tuskegee, fondées l'une en 1868 et l'autre vers 1890, sont comme l'école-mère et l'école-fille; toutes deux sont soutenues par les blancs du Nord; mais la première n'a que des maîtres de race blanche, la seconde n'en a que de race noire, et un Institut du même ordre, fondé en 1901 à Winston-Salem, marque la troisième étape vers l'indépendance des noirs: ce n'en sont pas seulement les professeurs, mais les donateurs mêmes qui sont nègres, et un seul d'entre eux y a dépensé en un an 25 000 francs.

Les nègres, avec leur faculté d'imitation, s'assimilent les ambitions de leurs compatriotes blancs, et il y en a parmi eux qui sont des types du «self made man», de l'Américain fils de ses oeuvres. Un de leurs orateurs, Edwards, perdit sa mère en naissant, et son enfance en loques se passa dans les rues, où un blanc, du nom de Simpson, le remarqua et lui donnait parfois un sou. On ne sait comment l'enfant entendit parler de l'Institut Tuskegee: il noua tout ce qu'il avait dans un mouchoir et, sans un sou, fit près de 200 kilomètres à pied. À Tuskegee, il gagna sa pension; mais, un jour qu'il avait besoin de livres, il écrivit à M. Simpson pour lui demander un prêt de 75 francs; son nom ne fut pas reconnu, la lettre fut jetée au panier, ainsi qu'une seconde; il en écrivit une troisième. Frappé de cette persistance, M. Simpson envoya la somme. Bien des années plus tard, il était assis sur sa véranda, quand un jeune nègre se présenta et lui remit les 75 francs, avec les intérêts. L'histoire d'Edwards rappelle celle de Booker T. Washington, et, comme Washington, il voulut que son propre succès aidât à celui de ses frères; avec l'assistance financière de M. Simpson, cet élève de Tuskegee fonda à son tour un petit Tuskegee pour sa région, de même que Washington avait créé à Tuskegee un petit Hampton.

Le symptôme le plus sûr de l'éducation civique des nègres, c'est leur désir, à mesure qu'ils s'élèvent, d'aider au relèvement de plus ignorants qu'eux. C'est ainsi que les nègres du Nord ont le sens de leur responsabilité envers leurs frères du Sud. En 98, un coup de main contre les noirs dans la Caroline avait provoqué, dans les villes du Nord, des meetings de protestation, et j'assistai à celui de New York. Dans un amphithéâtre en sous-sol, à voûte basse, plusieurs milliers de nègres et de négresses s'étaient tassés; sur le pourtour, un cordon continu de _policemen_ avec leurs visages roses d'Anglo-Saxons, les entourait, comme la bordure d'une corbeille. La lumière électrique ruisselait sur la chaux des voûtes, faisait luire toutes ces têtes noires, et c'était un spectacle saisissant que cette assemblée d'Africains venant au coeur de New York, dans une salle de conférences populaires destinées à l'instruction de la démocratie américaine, revendiquer leurs droits de citoyens.

Séance impressionnante par le sang-froid, la possession de soi-même, le désir de vérité dont ne cessèrent de faire preuve ces esclaves de la veille. En une génération, le contact des Américains a fait d'eux des citoyens. Pas un instant la haine de race n'a percé. «Nous n'en appellerons de l'illégalité qu'à la loi», dit le premier des orateurs. Un interrupteur ayant crié: «Voilà trop longtemps que cela dure», toute l'assemblée d'une seule voix lui imposa le silence, et, en moins d'une minute, le calme complet se rétablit. C'est un des signes les plus sûrs de la rectitude de jugement et de la volonté d'aboutir, que ce brusque retour d'une foule à l'ordre; et la discipline de cette assemblée de nègres prouve que l'éducation morale a plus de part que la race dans la manière de se conduire des hommes.

L'un des orateurs révéla brutalement les vices des noirs dans le Sud, et comme il s'excusait auprès des auditeurs de parler si durement de leurs frères, dans toute la salle éclata un grand cri de: «_Go on! The truth!_ Continuez! La vérité!» Dans cette campagne des nègres du Nord pour les nègres du Sud, ce qui domine, autant que le souci de leur défense, c'est le souci de leur instruction. Le principe démocratique que les droits civiques exigent les qualités de citoyen a pénétré l'esprit des gens de couleur. Ils sont pour leurs frères du Sud des aînés qui voudraient les rapprocher d'eux. Ils ont acclamé, hier, une femme blanche qui organise des missions dans les villages noirs. Quand elle eut exposé ses plans, une négresse se leva de l'amphithéâtre et parla. On crut à une interruption, on la hua. Sans se troubler elle tint tête au bruit, son obstination le fit cesser, et dans un profond silence elle dit d'une voix claire que les huées n'avaient pas altérée: «C'est un besoin du fond de mon coeur qui me force à dire un mot. Je demande aux femmes de notre race d'offrir un vote unanime de gratitude à la noble femme qui vient de nous défendre si noblement.» Alors, toute la salle enthousiaste se leva, et les deux femmes se regardant, l'une de la tribune, l'autre de sa place, toutes les voix les acclamèrent, et tous les mouchoirs blancs s'agitèrent au-dessus des têtes noires.