Le Tour Du Monde D Alexandrette Au Coude De L Euphrate Journal
Chapter 6
J'ai dû cheminer deux longues journées, à travers un pays inculte, presque inhabité, avant de prendre, à Aïntab, une journée de repos. Cette ville, aujourd'hui importante, ne remonte pas plus haut que le Moyen Âge, où elle avait un nom sans éclat. Ses rues sont larges et bien percées; il y règne une visible aisance, qu'accroît l'industrie prospère des teinturiers. Mais je n'en connais pas de plus banale; rien qui attire l'oeil et le séduise. On peut errer dans les rues sans haut-le-coeur; elles sont relativement propres, mais l'absence totale de pittoresque et de couleur entraîne un insurmontable ennui. Seul, le quartier arménien, plus escarpé, mérite d'arrêter les regards. Quand le gouverneur m'a posé, avec ce sourire figé, inévitable, irritant, la question traditionnelle: «Cet endroit vous plaît?» l'acquiescement sollicité a coûté beaucoup de peine à ma franchise. J'ai su gré et tenu compte à ce joli garçon, à la moustache trop noire et trop soignée, aux joues trop pleines, trop roses, de sa connaissance du français, chose exceptionnelle dans le vilayet d'Alep, et de son penchant à la tolérance, dont se louaient les Pères Franciscains, mes hôtes, qui m'accompagnaient au konak. Il n'en a pas toujours été ainsi, depuis le transfert du vice-consulat de France, d'Aïntab à Marach. On a connu une censure méticuleuse qui lisait avec soin et corrigeait les livres envoyés par l'Alliance française pour les écoles, arrachait des pages conçues dans un mauvais esprit, rayait le mot Dieu pour mettre Allah en marge, et, trouvant sur les couvertures: _Ouvrage pour l'enseignement primaire dans les colonies françaises_, barrait les derniers mots, de peur de laisser croire qu'Aïntab avait un autre maître qu'Abdul-Hamid.
Pour prendre en grippe Aïntab, il m'eût suffi de constater les effets du fléau qui y sévit. Tout le monde a entendu parler du «bouton d'Alep», maladie de la peau consistant en des pustules, dont la cause demeure incertaine, et qui s'attaque à tout le corps, mais spécialement à la figure. Elle s'étend, en réalité, bien au delà de cette ville, sur toute la Mésopotamie; Bagdad et Mossoul en sont affligées; mais, dans aucune localité, elle ne fait autant de ravages qu'à Aïntab; je ne crois pas avoir rencontré un seul indigène qui n'eût, au cou, aux joues, au front, une ou plusieurs cicatrices jaunâtres qui, lorsqu'elles se multiplient, font croire à distance que les visages, ainsi marqués, sont couverts de plaies.
Une route carrossable, vaguement entretenue, relie Aïntab à Alep; mais il n'entrait pas dans mes plans de la suivre. C'est une obligation--et pénible--pour le seul voyageur en voiture, qui arrive tout blanc de poussière, comme aveuglé. Mieux valent les sentiers accidentés, plus pittoresques, plus rapprochés aussi des anciens itinéraires. Je voulais passer à _Cyrrhus_, le siège épiscopal de l'historien du Ve siècle, Théodoret, à qui l'on fait honneur de l'élégant mausolée, encore debout aux portes de la ville antique. Elle a gardé, à peu près, ses murailles, enserrant une grande surface. Rien que la citadelle, au sommet de la colline dont Cyrrhus couvrait la pente orientale, a jusqu'à 400 mètres sur son plus grand côté; elle n'en était pas, pour cela, beaucoup plus formidable: au sud, une colline la dominait bien de 50 mètres. Cyrrhus n'a pu être qu'une très médiocre place de guerre. Le forum est encore nettement indiqué; j'y ai retrouvé des bancs de pierre où venaient s'asseoir les oisifs. Les tronçons de colonnes, épars sur le pourtour, laissent supposer la présence d'un portique; cet accessoire devait être bien nécessaire dans une ville exposée à des chaleurs torrides. J'ai cru prendre une congestion dans le petit cimetière tout proche, où l'on m'avait montré un grand cippe octogonal, brisé au sommet, qui était couché dans les champs. Chaque face portait une inscription; mais la masse du bloc de pierre m'empêcha de le retourner et d'estamper ce qui était gravé contre le sol. Ma figure et mes gestes devaient trahir bien vivement ma déception, car une femme, qui assistait à mes tentatives de déchiffrement, s'empressa de dire à sa compagne, accroupie devant nous comme elle: «Tu vois cet étranger, il vient de retrouver la tombe de ses grands-parents: il n'ose pas pleurer devant nous, mais si nous partions, il fondrait en larmes.» L'éclat de rire que m'arracha cette phrase, quand on me l'eut traduite, dut inspirer à mes voisines de sérieux doutes sur l'état de ma raison.
Après Cyrrhus, j'ai rencontré plus d'une fois encore des traces de routes romaines, des ponts séculaires, et noté divers détails intéressants pour la topographie de la Syrie antique. Il me fallait cette occupation pour oublier la monotonie du paysage; j'étais revenu en plaine, dans les étendues poudreuses et privées d'eau. Malgré la proximité d'Alep, où je touchais presque, la sauvagerie des populations semblait plutôt s'accroître. Une bizarrerie curieuse était l'accoutrement des habitants. De loin, on distingue fort mal les sexes à leurs costumes: hommes et femmes s'habillent pareillement de caleçons bleus fort larges, simplement serrés à la taille. La femme se reconnaît seulement à ses fonctions; il n'y a pas de doute si la silhouette perçue à distance se complique d'un enfant à la mamelle ou d'une outre sur le dos. Ce sont là, avec la confection du pain, les seules attributions de la femme: elle est nourrice et porteuse d'eau. L'homme pousse son âne, fait les trajets de village à village ou jusqu'à la ville prochaine; rentré chez lui, il s'étend à terre... et fume. Quant aux enfants, une fois sevrés, ils s'élèvent eux-mêmes; le plus âgé surveille les autres, leur donne des soins de propreté. Au dernier arrêt, dans le village de Nebbol, aux toits coniques, je voyais, au matin, les grandes filles incliner sur les margelles des puits les têtes ébouriffées de leurs jeunes soeurs, poursuivre dans les cheveux les parasites, et renverser par-dessus, pour le dernier nettoyage, un grand seau, dont elles laissaient retomber, ménagères économes, le contenu au fond du puits.
Et je me suis retrouvé, au milieu d'une lourde journée de fin juin, à l'hôtel du Parc, à Alep, au bout de près de deux mois d'absence. J'y ai pris, par prudence, un repos de quelques jours, auprès du cercle sympathique qui s'y réunissait encore. Les parties de poker ont recommencé de plus belle, agrémentées d'un accompagnement jadis ignoré, la musique infernale d'un cirque, hachée par les rugissements des lions, et qui obligeait d'entendre le même air pendant cinq heures, sans interruption sensible. Il fait chaud dans la ville plus qu'en rase campagne; les surfaces blanches des maisons sont accablantes pour la vue, et quand le vent n'est point intercepté, il vous enveloppe d'un nuage. M. Pognon, revenu de voyage, lui aussi, m'a fait profiter de sa connaissance du pays, pourvu d'indications utiles. Je repars enfin, satisfait de la pensée qu'une autre région m'attend, moins reculée, moins remplie de périls, moins désertique.
Les premiers jours, cependant, m'apportent peu de nouveauté: Tourmanin, où je passe la nuit, ressemble fort à Dana, où j'avais dû séjourner. Ce n'est plus l'averse qui me cause des tracas, c'est une tourmente sans pluie; il faut des efforts surhumains pour planter la tente; les piquets qu'on enfonce dans la terre molle sont arrachés au fur et à mesure. Essayons de nous contenter du toit qui offrira moins de prise à la rafale; mais non, il est impossible de se passer d'un autre abri; et nous déroulons la partie inférieure. Le lendemain, je commence à peine à m'habiller qu'un souffle plus fort renverse le piquet central en travers de mon lit et nous ensevelit sous la toile.
Je me suis arrêté au Kalaat Siman ou monastère de Saint-Syméon, une merveille célèbre de l'architecture syrienne. Si l'ombre du Stylite vient quelquefois errer sous le portique qu'ont élevé ses fidèles, longtemps groupés autour de sa colonne et de sa prédication, elle doit frémir des spectacles qui s'offrent à elle. Le cloître est une écurie pour chevaux; l'église en forme de baptistère, qui se dresse en face, une étable à vaches et une demeure pour quels humains! l'ascète en voit sortir de jeunes enfants entièrement nus. À quelque distance, le village de Kafr Nabo a gardé le nom du dieu sémitique, à qui l'on avait offert en ce lieu un sanctuaire. Il n'y a plus que trois maisons, qui sont des ruines antiques en superbes pierres de taille; les indigènes y vivent du lait de leurs moutons, en pleine fainéantise; le plateau est entièrement dénudé; et pourtant une inscription grecque, copiée dans les décombres d'une basilique et qui mentionne la dédicace d'un pressoir, m'apprend que, déjà avant la paix de l'Église, ces crêtes étaient couvertes de plantations d'oliviers.
Par un torrent, nous descendons jusqu'à la plaine, où s'aperçoit la longue ligne blanche de la route qui d'Alexandrette conduit à Alep, après avoir contourné le massif rocailleux de Saint-Syméon. Qu'on me permette ici une définition: une route ottomane est une étroite chaussée, mal empierrée, _le long de laquelle_ peuvent d'ordinaire circuler les voitures, dont les bornes kilométriques sont généralement renversées, après martelage des chiffres, et qui franchit les canaux par des ponts auxquels manque une arche, et à côté desquels il y a le plus souvent un passage à gué. La route dont je parle est de date récente, s'est faite par morceaux, raccordés sans intelligence. En un point de la montagne, à la montée de Beïlan, une société d'entreprises particulières avait ouvert un sentier provisoire et d'intérêt local, pour y faire passer une automobile. L'ingénieur en chef crut à une ancienne voie qu'il suffirait de réparer et d'élargir, et établit la route à un niveau sottement choisi.
Je l'ai quittée au pied de l'Alma-Dagh (l'ancien _Amanus_), au point où se multiplient les marécages couverts de roseaux, où les buffles vont se vautrer, puis se relèvent, le ventre orné d'une épaisse couche de boue noirâtre et grasse. Je longe la montagne dans la direction du nord; c'est un immense réservoir d'eau, car elle s'élève fièrement, très boisée, et les nuages, qui s'accumulent au fond de la baie d'Alexandrette, en couronnent fréquemment les hauteurs. Personne ne songe à utiliser les nombreuses sources; il serait facile de les canaliser en vue de l'irrigation; les Turcs, au lieu de cela, ont mis leur zèle et leur habileté accoutumés à les étaler en mares stagnantes, peuplées de crapauds, remplies de joncs et de broussailles inextricables. Les habitants sont aussi rares que dans les contrées reculées que je viens de parcourir, ou à peu près, et l'on rencontre plus de cimetières que de passants. La végétation cependant s'accommode à merveille du climat et du sol; j'ai traversé, durant plusieurs jours, des forêts de grands chênes. Mais on me dit qu'elles s'éclaircissent de plus en plus: le déboisement est une des sciences de l'Oriental; or ce maniaque de la destruction, ce fainéant qui ne songerait pas à disputer au soleil un pied carré de terre, aime l'ombre et en profite partout où le hasard la lui procure. On prendrait pour une charge, s'il était fixé sur le papier, le tableau qui s'est plus d'une fois présenté à ma vue: une étendue sans limites, entièrement dénudée, où pointait seulement un petit arbuste en parasol, sous lequel quatre ou cinq hommes, serrés comme des moutons, trouvaient un refuge contre les chauds rayons du jour.
Le premier village où je me sois arrêté doit son nom de Kara-Moughara (grotte noire) à un tombeau creusé dans le roc, sur la façade duquel se développait une longue inscription. Devant cette façade, taillée comme le fronton d'un temple, à deux rampants, une petite terrasse était ménagée, où l'on devait accéder par un escalier, maintenant détruit. L'exiguïté de cet espace m'empêchait de prendre le recul nécessaire, et j'ai cru à plusieurs reprises me renverser dans le vide en cherchant à mieux lire à distance les caractères à demi effacés.
Les principaux torrents qui descendent de l'Alma-Dagh y ouvrent, de-ci de-là, des vallons riants ou sévères, capricieusement ramifiés. Le premier exemple de cette nature de paysage m'a été offert à Kara-Moughara même. Là où se cachent dans la verdure de rares maisons et de petits moulins, bien des civilisations se sont succédé: l'étage hittite se retrouve au sommet des tells, où les dalles de basalte demeurent éparpillées; au faite d'un coteau voisin, c'est l'art grec qui a laissé des vestiges précieux pour leur rareté en Syrie: un élégant petit temple s'y élevait; enfin l'époque romano-byzantine se signale en contre-bas par de grossiers sarcophages et les pans de murailles en blocage de quelque modeste cité. La décadence remonte haut; elle continue, elle ne peut guère aller plus loin....
Le deuxième carrefour de vallées commence auprès du modeste bourg de Khassa; ce dernier diffère de tous ceux que j'ai visités en Orient: c'est une juxtaposition de fermes-miniatures; une maisonnette en bordure du chemin et un champ par derrière. Enfin, étrangeté déconcertante, certaines rues sont larges et rectilignes, se coupent à angle droit.
Nous quittons Khassa le lendemain, croisant un cortège nuptial: débauche de couleurs vives, rouges, jaunes, dont le luxe éblouit auprès des humbles atours dont les indigènes se parent ordinairement. Bientôt le chemin lui-même semble nous faire fête, il serpente au milieu des lauriers-roses; toute la campagne verdit peu à peu, annonçant le voisinage d'une source abondante. À Checkhlé seulement nous l'avons atteinte; l'eau jaillit, fraîche et claire, de la paroi rocheuse. C'est elle qui a fixé là une communauté de Pères trappistes, qui y sont établis depuis une vingtaine d'années; on m'a dit récemment qu'ils allaient en partir. Ils n'ont certes pas trouvé le séjour idéal en s'arrêtant à Checkhlé; ils jouissent sans doute d'un climat sain, mais sont au fond d'un entonnoir, privé par son orientation des fraîches brises de mer. Il fait très chaud au monastère; on va fréquemment à la fontaine s'administrer sur le crâne une douche bienfaisante. La nuit même, toutes fenêtres ouvertes, comme pour provoquer un courant d'air qui ne vient pas, hors les jours de rafales, on peut à peine dormir sous un simple drap. Une variété, pour moi nouvelle, d'énormes mouches exaspère les chevaux sans trêve; elle ne s'attaque pas à l'homme, mais d'autres songent à lui.
Malgré les rigueurs du climat, les hardis cénobites ont entrepris de se créer une demeure durable. Ils avaient en arrivant trois tentes que l'État français leur avait données; il fallait faire le guet durant la nuit; chacun veillait à tour de rôle et prenait le fusil en main, au premier grognement des gros et terribles chiens de garde. Puis peu à peu on a construit de petites huttes de terre séchée et de branchages, qui, maintenant, servent plutôt de celliers et de magasins; un grand édifice en pierre, couvert de tuiles, a remplacé les premières habitations. Aujourd'hui encore la région n'est pas très sûre; à un quart d'heure du cloître est un coupe-gorge qu'on ne traverse pas sans mettre la main à la crosse du revolver, car souvent les voyageurs sont guettés par quelques Tcherkesses, tapis dans un fossé derrière les bosquets.
Les Pères étaient venus pour travailler la terre, et ils possèdent des champs étendus; ils dirigent seulement les travaux exécutés par les Arméniens d'un petit village fondé au-dessus de leur résidence, et qui s'est accru après les massacres, dans leur ombre protectrice; mais les Frères mettent eux-mêmes la main à la pioche ou à la charrue; dans les terrains vierges et rocailleux, achetés à bon compte, par petits lots, ils s'usent à arracher les pierres et à creuser profond; aussi le petit cimetière tout proche des cellules compte déjà presque autant de religieux que le couvent. Pourtant l'exploitation prospère: le jardin potager répond aux efforts des jardiniers; les vignes surtout couvrent les domaines de la Trappe, elles poussent vigoureusement et, chaque année, la récolte progresse. Mais quel vin! Le soleil d'Orient, qui rend les hommes apathiques, communique souvent aux choses un peu de sa violence; le crû de Checkhlé est ultra-capiteux; qui peut le boire sous un tel climat sans beaucoup de réserve? Et, irritante difficulté, comment le transporter, faute de routes? comment le faire connaître au dehors? Dans le sentier qui longe les bords de l'Alma-Dagh, il ne passe presque jamais de caravanes, et aucune ligne ferrée n'y sera posée.
La mission de bienfaisance des Pères est elle-même sans grand avenir: les pires maladies contagieuses ont sévi sur la population des alentours, et quand on amène au dispensaire quelque tout jeune enfant déjà atteint, il ne leur reste qu'à constater, infirmiers impuissants, le même mal héréditaire, inguérissable.
Pour jeter un regard d'ensemble sur le monastère et ses annexes, il faut franchir un col où s'engage le chemin le plus direct sur Acbès. À peine a-t-on commencé de s'élever qu'on respire à pleins poumons l'odeur des pins, nouveauté enivrante dans un tel pays; ces arbres toujours verts font un décor sévère à la Trappe; c'est bien l'entourage qui convient à ce lieu de retraite et de silence; c'est en même temps un sanatorium gagné en quelques minutes. Au point culminant, j'ai devant moi, sur l'autre versant, un second panorama, un grand cirque montagneux. Suis-je dans une haute vallée de la Suisse? Illusion vite détruite: toutes les pentes sont vertes; mais des champs de vignes, à perte de vue, en forment le principal manteau; du bouquet d'arbres, dans le bas, émergent non des chalets ou de coquettes maisons fermières, mais des tanières aux toits plats, impérieusement dominées par les grandes flèches des minarets. Dans cet ensemble, un groupe de constructions surtout attire le regard, on les voit plus spacieuses et mieux aménagées: c'est le couvent des lazaristes, vers lequel je descends, enveloppé d'une atmosphère qui se réchauffe à mesure. Les dévoués missionnaires sont peu nombreux, ils suffisent à leur tâche, qui est l'instruction, l'assistance au besoin, des enfants chrétiens d'Acbès. J'ai fait une troisième fois l'inspecteur primaire, étonné des résultats obtenus. La maison est entourée d'un grand jardin, que les lazaristes avaient rêvé de transformer en ferme-école. On a introduit des fruits et des légumes variés, soumis à une culture méthodique. Inutile, disent les gens du village; tout cela ne viendra pas; en vérité, les plantations grandissent, se chargent des produits espérés, et sont pillées pendant la nuit au moment de la maturité. Quand un vieux missionnaire se promène dans le petit bazar, il y coudoie ses anciens élèves, devenus hommes; mais ceux-ci ne semblent pas le reconnaître; il n'attendait rien de mieux du reste; il sait par expérience qu'en Orient, si un attachement instinctif, inconscient et durable prend quelquefois naissance, la gratitude en revanche est à peu près chose ignorée.
Une heure de marche à peine sépare Acbès de Checkhlé; les deux missions se procurent un précieux appui l'une à l'autre; celle des Trappistes est la plus vaste et la plus considérable; c'est leur hospitalité que j'ai acceptée durant une semaine, à la grande satisfaction de nos gens qui ont ainsi profité d'une douce villégiature. Toujours heureux de ne point agir, doués d'une capacité de repos illimitée, les Orientaux sont à même en permanence de faire un énorme repas ou d'observer la diète, de commencer un somme ou de s'en priver, de marcher de longues heures ou de rester un temps égal allongés sur le sol, sans que leur état de santé en subisse la moindre atteinte; mon zaptié, qui ne m'accompagnait pas toujours dans mes promenades aux environs, en était arrivé à dormir et le jour et la nuit; ses paupières étaient bouffies par l'abus du sommeil; les moukres coulaient grasse vie, comme les animaux. En expédition, nous allions trois ou quatre, sous la conduite du Père Philippe, bien connu, pour ses multiples aptitudes, de tous ceux qui ont quelques relations suivies avec la Syrie: vaguement archéologue, dessinateur expert et doué d'un coup d'oeil très juste en topographie, il a mis à ma disposition son habitude de la contrée, sa curiosité étendue. Nous avons ensemble photographié, levé des plans, causé du passé et du présent, visité un camp romain, une carrière antique. Un Arménien, mystérieusement, est venu nous parler d'une grande pierre noire, couverte de dessins et d'inscriptions en trois langues! L'hyperbole du brave homme m'amuse d'abord, mais ce qu'il vient de déterrer peut présenter quelque intérêt, car dans les cimetières hittites du voisinage foisonnent les stèles sculptées. Il doit nous apporter le lendemain sa trouvaille.--Erreur! la pierre n'avait qu'un grand nombre d'éraflures à la surface.
Nous poussons au nord jusqu'à Islahyé, l'ancienne _Nicopolis_; mais les circonstances ne m'ont permis d'en rapporter que de plaisants traits de moeurs. Au khan ou caravansérail, où nous nous arrêtons pour le repas de midi, nous voilà bien vite entourés d'une bonne douzaine de visiteurs, qui nous accablent de tasses de café sans s'oublier eux-mêmes, et se retirent au bout d'un instant avec force salamalecs, me laissant la carte à payer. Le gouverneur envoie un représentant; je lui tends sans inquiétude ma lettre vizirielle, croyant faire merveille. Miséricorde! elle n'est bonne que pour le vilayet d'Alep, et je viens par mégarde d'_envahir_ celui d'Adana. Le kaïmakam se consulte longuement: il connaît bien le Père trappiste; mais les autres! Faut-il les retenir et faire prendre des instructions à leur sujet, ou les laisser partir? Finalement le Père Philippe enlève la permission de nous retirer.