Le Tour Du Monde D Alexandrette Au Coude De L Euphrate Journal

Chapter 4

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L'Euphrate est désormais tout proche; sous ses infiltrations, le pays reverdit et les arbres se font moins rares. Soudain, une trouée se produit, par où j'aperçois un lambeau de son ruban qui miroite; reste à descendre jusqu'à lui; il coule en contre-bas d'une haute falaise, dont la blancheur éblouit, et que le ravinement des pluies a découpée en petites collines. Sans la majesté plus grande du cours d'eau, je me croirais revenu en face du Jourdain, parmi les dunes de Jéricho. Émotion réelle devant ses bords: la vue d'un grand fleuve, dans un pays perdu, est rassurante; les sentiers du plateau rattachent d'infimes villages, qui parfois se déplacent; ce sont des voies artificielles et inconnues; l'Euphrate a son parcours tracé sur toutes les cartes, on sait d'où il vient et où il va; je crois retrouver une des grandes routes du globe. J'ai même vu depuis que bien souvent le même état du ciel s'offre tout le long de sa vallée; chose étrange, c'est la terre qui resplendit et éclaire le paysage; en l'air s'étalent d'énormes nuages d'un noir d'encre; trois ou quatre rayons de soleil à peine s'échappent au travers et font un contraste lugubre. L'impression s'accentue plus près des rives: cette grande artère a de pauvres voisins. Le village de Balkis éveille, de loin et de haut, l'idée d'une taupinière: les gîtes des habitants ont une toiture plate du même ton gris que le sol, sur lequel leur faible saillie ménage de rares jeux d'ombre; on croirait voir les orifices de tanières souterraines où se blottissent des animaux rongeurs. L'humanité a reculé: les sauvages en haillons, qui approchent de ma tente en foule, épient anxieusement le dernier tour de clef donné à une boîte de conserves pour se précipiter sur elle, une fois vide; précieux ustensile! Deux gamins se disputent un bout de papier de trois centimètres que j'ai rejeté de ma boîte de cigarettes. Là-haut, sur le coteau voisin, les hommes d'autrefois ont laissé des témoignages, des points de comparaison. Une ville importante s'élevait à cette place: le lent travail des siècles n'a pas encore détruit tous les pavements de mosaïque; j'ai pu m'engager dans un long couloir, reconnaître une vaste citerne creusée dans la colline avec une rare habileté. Dans le cimetière kurde, de petites pierres informes, mal dressées, marquent seules les tombes; ici, je vois des sarcophages, des grottes taillées, où sont gravés les noms des morts, à côté de leurs portraits et d'ornements symboliques, et le temps a respecté ce pieux hommage; les noms se lisent encore et les silhouettes ont subsisté, bien que la matière soit friable au doigt comme du plâtre. J'ai retrouvé à terre deux statues; ce ne sont pas des oeuvres d'art; mais elles témoignent d'une civilisation où avaient leurs rôles des hommes de pensée et d'experts ouvriers. Ce peuple ne laissait rien au hasard: une longue entaille dans le rocher m'a indiqué le niveau où passait la route riveraine, à l'abri d'une submersion par le fleuve qui, lors des crues, sort parfois de son lit.

Depuis lors, la métropole du lieu s'est déplacée; je l'aperçois, plus en aval, à Biredjik. Même phénomène que la veille: le ciel est orageux et noir, la ville toute blanche, éblouissante, presque coquette, avec sa façade de premier plan, à petits croisillons; par derrière, d'autres plans s'enchevêtrent, s'opposent et se répondent; entre eux, les chemins serpentent avec de brusques dénivellations, des coudes capricieux. Je camperai en face de la ville, un peu loin de la vaste berge de sable, où une chaleur accablante s'est emmagasinée, suspend l'haleine du passant, éblouit ses yeux, lui brûle les semelles. En se courbant, l'Euphrate s'est rétréci; on le traverse en quelques minutes dans un bac, large boîte carrée et profonde; les animaux sont réunis au fond; les hommes, assis tout autour du rebord supérieur de la coque. La caisse s'abandonne obliquement au courant; l'idée n'est pas venue de la retenir par un câble; sur la rive droite, à chaque fois, des corps humains, aux trois quarts nus, la ramènent péniblement en amont par le halage.

Le télégraphe m'avait déjà signalé, on m'attendait. Le commissaire de police s'approche en toute déférence et, dans le café du débarcadère, s'échangent les politesses. Arrivent les «noirs», peu engageants; je m'habitue à boire la lèvre en retrait, pour lui éviter le contact dangereux de la tasse. Le commissaire ne veut que de l'eau, mais non le liquide, à peu près clair, qu'on lui présente; il renverse son verre avec dédain et l'envoie remplir dans le fleuve, là où débouche l'égout, donnant une eau plus colorée, plus nourrissante.... Je pénètre dans la vieille forteresse franco-arabe, qui domine la ville et la rivière. D'un côté, Biredjik même forme tout le tableau; de l'autre, vers l'ouest, la plaine s'allonge indéfiniment, unie comme un grand lac, et le regard va si loin que l'horizon reste trouble et imprécis, tremblote dans la buée chaude qui monte de terre.

J'ai repassé l'Euphrate, pour suivre sa rive droite qu'ont couverte les stations romaines et byzantines; mais c'est d'une autre époque, bien plus reculée, que datent les premiers vestiges qui s'offrirent à ma vue. Les plus précieuses parmi les sculptures exhumées à Djerabous ornent aujourd'hui le Musée britannique; je n'ai retrouvé en place que les morceaux méprisés. D'autres fouilles, pratiquées ailleurs, ont encore contribué à faire sortir de l'ombre le peuple énigmatique, auteur de ces monuments, dont l'écriture nous est connue, mais le langage mystérieux. Ce sont les Hittites ou Hétéens; ils semblent avoir couvert une grande partie de l'Asie antérieure, entre le XVe et le VIe siècle environ avant notre ère. Ils fixaient sur les hauteurs leurs nécropoles et sculptaient dans le basalte des bas-reliefs qui rappellent l'art assyrien, avec quelques détails caractéristiques: de lourdes coiffures, des vêtements brodés, traînants et garnis de franges, des chaussures au bout pointu et relevé à la poulaine.

On m'a fait voir une stèle de même nature dans un village voisin, à Kelleklu: une simple ébauche; l'artiste n'a exécuté qu'un premier ravalement donnant la silhouette et l'attitude du personnage. La pierre était renversée dans une étable, au-dessous d'un petit mur maçonné; je désespérais de l'en faire enlever, quand le caporal vient à mon aide; il persuade le propriétaire, longtemps incertain, et bientôt l'Hétéen se dresse devant mon objectif. Comme je terminais, une voix furieuse s'élève derrière moi; la maîtresse du logis, absente un moment, est revenue, et invective son mari trop complaisant. Les femmes, dans ces pays sauvages, ont, à l'égard de l'étranger, infiniment plus de défiance que les hommes; celle-ci s'exaspère dans sa rage et fait la joie de tous les spectateurs; mais ses cris ont ameuté les chiens, qui commencent un concert étourdissant, et nous n'évitons leurs crocs qu'en partant au plus tôt, à reculons, avec menace de leur jeter des pierres. Ces terribles animaux sont, d'ordinaire, plus silencieux; on dit qu'ils laissent approcher l'étranger et se jettent alors sur lui sans aboyer; à cheval, seulement, on se sent rassuré.

Et nous poursuivons vers le sud: le pays est de plus en plus abandonné, l'étendue sablonneuse, inculte; il faut, parfois, s'éloigner de la rive qui ne livre aucun passage et marcher au hasard, tantôt rebroussant chemin, tantôt sautant des fossés devant lesquels les chevaux s'embourbent et hésitent. Les cartes ne font plus foi; les villages n'ont plus de nom ou en portent plusieurs; ce sont des campements provisoires de bergers: une douzaine de tentes, formées de toiles infectes tendues sur des piquets et surmontées d'une lance. L'indigène est en vain pressé des mêmes questions: «À quelle distance le prochain village? Y trouve-t-on de l'eau?» Souvent, il ne comprend pas, regarde d'un air hébété et déclare son ignorance, ou donne au hasard quelques faux renseignements; la notion de l'heure n'a rien de précis dans sa cervelle, et ce nomade ne semble connaître que son séjour du moment.

Avant Rakka, je n'ai trouvé que deux établissements gouvernementaux: à Meskéné, un bureau de poste et une minuscule caserne; à El-Hammam, un petit poste de gendarmes. Ces braves gens me signalent, à quatre heures de marche droit au sud, une ville antique, debout avec ses murs intacts et ses églises: Rou R'sapha (_Resapha-Sergiopolis_). Le grand épigraphiste Waddington avait négligé de s'y rendre; mais on m'en dit tant de merveilles, et c'est si près! En un jour, je puis aller et revenir; il le faut bien, du reste, car l'endroit est inhabité, dépourvu d'eau. Je laisse tente et bagages au bord du fleuve, n'emmène que trois de mes compagnons et pars de bonne heure, d'un pas allongé, me guidant à la boussole. Je comptais sur la limpidité de l'air pour me révéler de loin les ruines. Or la pluie se met à tomber et me dérobe l'horizon. Que faire? Un découragement serait honteux, et quel regret si le temps doit s'élever! Puisqu'on ne peut avancer, déjeunons pour gagner une heure. J'aurais voulu sortir de moi-même à ce moment et contempler notre groupe: n'aurais-je pas pris pour quatre fous ces quatre hommes encapuchonnés, se courbant pour abriter leur pain, et, entre leurs quatre chevaux qui baissaient tristement la tête, au milieu de la campagne nue, mais ruisselante, mangeant avec entrain sous l'averse? J'aurais mal jugé. Le temps s'éclaircit et nous permet de repartir; bien tard, nous atteignons enfin la ville, en plein saisissement. Il est exact que ses murailles ont subsisté, formant un grand quadrilatère, et creusées sur tout leur pourtour d'un élégant portique, impeccablement rectiligne, dont je contemple avec admiration les perspectives lointaines. Sergiopolis ne fut qu'un enclos artificiel autour d'un lieu de pèlerinage fréquenté, l'église de Saint-Serge, un rempart destiné à le protéger contre les incursions des Arabes. Justinien est l'auteur de cette grande oeuvre. Presque aucun Européen n'en a parlé depuis que deux négociants anglais d'Alep, il y a deux siècles, y firent une halte aussi brève que la mienne, et pour le même motif. Ironique mésaventure que ce manque d'eau en présence des gigantesques citernes que les Byzantins ont creusées là et maçonnées. J'en sonde la profondeur, 15 mètres, mais non l'incroyable étendue. Du moins, elles suffiraient à abreuver des milliers d'hommes; et rien n'en est détruit que les pavements supérieurs, formant jadis un entonnoir où s'engouffraient les pluies d'hiver. À l'oeuvre utile, ces ouvriers du VIe siècle ont donné un cachet artistique: les chapiteaux et les corniches des chapelles sont ornés de moulures, comme dentelées. Contre la porte nord, à l'extérieur, s'applique un ordre décoratif grandiose, dont les arceaux sculptés offrent aux yeux des entrelacs, des fruits et des feuillages.

Vers cinq heures, je me détache à regret de ces imposantes murailles, d'une blancheur plus éclatante que le marbre, étant en pierres micacées dont les paillettes scintillent au soleil. Nous avons même trop tardé; la plaine continue à se déployer devant nous comme derrière, toujours pareille, et rien ne dénonce l'approche du fleuve. Nos ombres, de plus en plus longues, ont finalement disparu avec le jour; impossible de se guider d'après le ciel, voilé, ni d'après la boussole, où je ne distingue plus l'aiguille. Mieux vaut s'arrêter; il ne reste qu'une croûte de pain à se partager, nos montures n'auront pas de fourrage, et nous manquons de couvertures à étendre entre nos corps et la terre fraîchement arrosée. Pour allumer du feu, nous disposons des mauvaises herbes épineuses et humides dont l'étendue est parsemée; on se déchire les mains à les arracher; Ali-Oum-Bachi, avec une rare constance, souffle à pleins poumons sur les brindilles qui ne produisent, durant deux heures, qu'une fumée blanche. Enfin la flamme jaillit et éclaire le touchant tableau de deux de nos chevaux qui se tiennent embrassés à leur manière, en se frottant le cou avec un faible hennissement plaintif. Le reflet a réveillé des hôtes insoupçonnés, car des cris indistincts d'animaux sauvages se laissent percevoir à grande distance. Pourtant, et malgré la dureté du matelas, j'arrive à sommeiller, quand une voix nasillarde et monotone me réveille en sursaut: Abdallah s'est mis à chanter pour tuer les heures.--_Tchok soïlima_, «tais-toi.» Il se résigne au silence avec un gros rire bête, et la nuit s'achève paisiblement.

Sommes-nous loin du campement? Cette fois, le soleil nous guide; au bout de dix minutes, un gros point blanc apparaît près de l'Euphrate. Nous avons mis une heure et demie à le rejoindre, les jambes de nos bêtes tremblant d'inanition. Une compassion éperdue se lisait sur les visages des hommes du poste; la veille, ils nous avaient cherchés dans toutes les directions, excepté la bonne. Il faudra se reposer tout le jour. Arrive une caravane de Bagdad: on cause de l'état troublé du pays; la rumeur s'est répandue que des tribus ont été aux prises et des pertes subies de part et d'autre; mais on s'accorde à penser qu'un étranger comme moi n'a rien à redouter de ces querelles.

Le lendemain, nous parvenons en face de Rakka, par où je compte pénétrer en Mésopotamie; il faut s'empiler à nouveau dans une étrange barque; l'après-midi presque entière est absorbée par cette pénible opération; les animaux regimbent, n'entrent dans le bac qu'à force de coups. Rakka est l'ancien _Nicephorium Callinicum_; près de là débouche le Belich, qui vient du nord, fil conducteur dès l'antiquité, dans le steppe uniforme; une route longeait donc son cours intermittent. La cité a été bâtie à quelque distance du confluent et de ses alluvions, foyers de paludisme; la forme en est encore très nettement indiquée, en demi-cercle; mais rien ne semble subsister des temps antiques. La grande porte orientale, en briques crues, ornée avec les curieuses ressources de l'art arabe, donne leur date aux débris de l'enceinte; celle-ci n'est plus représentée que par un fort remblai de terre, bordé d'un fossé, et qui, par endroits, s'élargit, marquant la place des tours rondes. Les décombres du rempart ont le même ton gris jaune de ceux de l'intérieur, qui brûle les yeux tout en absorbant la lumière et que ne peuvent traduire les plaques les plus sensibles.

Dès le soir, le gouverneur délègue vers ma tente le _bim-bachi_ ou commandant de la place, qui bientôt me quitte et va s'accroupir auprès de mes deux cavaliers;--le sens de la hiérarchie s'oblitère dans les contrées reculées de l'intérieur.--Une heure après, les trois hommes causent toujours, rangés en cercle; l'officier cause avec animation, très longuement, joignant les gestes aux regards sournois, il semble exposer tout un plan de campagne. L'énigme m'est enfin expliquée: il voudrait bien une boîte de sardines et a chargé le caporal d'intercéder auprès du drogman pour qu'il obtienne de moi cette largesse.

Le kaïmakam est lui-même un personnage original: je remarque, dans une espèce de chenil, un gros homme en redingote qui a aussi son idée fixe: il désire sa photographie, et sur l'heure. (Entre temps, nouveau café, tellement amer, qu'on le jurerait mêlé de quinine.) Ma présence, l'énoncé de mes projets plus encore, le laissent rêveur: «Quel plaisir trouve cet _effendi_ à faire tant de chemin sans y être obligé?» Je m'informe sur les dangers d'une traversée de la Mésopotamie: il n'y en a pas, mais il faudrait un guide. J'en trouverai sans peine parmi les Tcherkesses qui peuplent Rakka en majorité. Tout le monde connaît de réputation ces Circassiens, anciens habitants du Caucase, musulmans que l'intolérance russe a fait émigrer en Turquie. Comme ils diffèrent des autres habitants de l'empire! Ce n'est pas une race minée par la saleté et la misère; leurs demeures ne rappellent en rien les tentes des Bédouins, les huttes de boue des Kurdes ou des Turcs; dans quelques villes, elles sont des plus avenantes; à distance, groupées dans le feuillage, offrant à toutes les orientations leurs blanches façades, elles ont l'air de ces maisons coloniales que les Européens se construisent dans les pays tropicaux, comprises de manière à ménager beaucoup d'ombrage et une facile ventilation. Et sur leur personne, pas de haillons; ils ignorent les guenilles flottantes qui s'effilochent; ils ont le goût de la propreté, l'instinct de la parure; leur pantalon, bouffant dans le haut, se colle plus bas à la jambe et est retenu par des sous-pieds; ils ont le buste drapé dans un élégant justaucorps qui accuse leur vigueur svelte. Ils travaillent habilement le cuir, comme on le voit à leurs bottes, à leurs selles et aux fourreaux de leurs armes. Enfin bons cavaliers, très braves; et par-dessus tout très fanatiques et très redoutés.

Je rentrai sous la tente pour discuter avec l'un d'eux. Mon intention était de remonter le Belich jusqu'à Harran (l'ancienne _Carrhæ_), ayant appris des auteurs anciens que ç'avait été une ligne stratégique fortifiée par intervalles. Mais il fallut y renoncer: on savait à Rakka que, tout le long de cette route, les rares citernes étaient bondées de sauterelles crevées. Restait un autre programme: foncer sur Ras-el-Aïn, où devait s'élever, il y a des siècles, _Resaina-Theodosiopolis_, dont l'empereur Théodose avait renforcé les murs, et qu'ensuite Justinien entoura de fortins avancés, comme un grand camp retranché. Il était bien tentant de retrouver quelque chose de cet ensemble. Le plan agréa, et un vieux Tcherkesse en fit son affaire; c'était un homme déjà mûr, avec quelque chose d'un peu diabolique dans l'expression, et boîteux par surcroît.

Il arrive au matin, sur sa jument blanche, pauvre bête affaissée, qui semblait devoir rester sur le chemin; lui, pimpant et magnifique, faisant l'effet bien plus que moi d'être le chef de toute la bande. Pendant deux jours, il me fait suivre, vers le sud-est, la rive gauche de l'Euphrate, d'abord parmi les herbes grasses, sur un terrain boueux, recouvert par les eaux quand elles débordent, puis, dès que la rive se relève en une petite falaise, dans ces landes sableuses que je commence à trop connaître. Brusquement, je vois mon guide élever son fouet à manche court et à longue lanière, il trotte grand train jusqu'à une troupe de cavaliers qui vient vers nous. Nous savons que rien n'est à craindre; il a pris à charge notre sécurité, et jamais les nomades ne s'attaquent aux Circassiens, dont les vendettas sont trop inexorables. J'observe de loin qu'on échange un mot de passe; le groupe approche, c'est une vingtaine de Bédouins armés de lances de huit pieds; des regards noirs, charbonneux, se braquent sur nous sans bienveillance; mais chaque main droite s'applique sur chaque poitrine en un salut solennel, et nul ne se retourne que parmi nous.

Ces nouveau-venus annoncent le vrai désert arabique; voici, pour compléter l'impression, le vent du continent, le khamsin, qui s'élève, embrase et forme des tourbillons; tous les sons assourdis, hormis le bruit de son haleine; toutes les couleurs éteintes, confondues dans ce gris désespérant. Deux villages, en deux jours: Fatsa, puis Haonas. Ce ne sont que des tentes, un instant délaissées et commises à la garde des grands chiens jaunes, muets, mais en éveil. Toute la population s'est éloignée vers le fleuve, et dans le courant s'ébattent chevaux et hommes, côte à côte. Je vais les imiter au plus vite; je suis tout blanc; il suffit de me secouer sur un tapis pour le saupoudrer, et j'ai grand besoin de m'arroser la tête à flots....

Ce temps doit-il durer? Nous n'aurons plus même la ressource des eaux troubles de l'Euphrate, car nous allons l'abandonner pour pousser vers le nord. Mais le vent tombe et l'air fraîchit; Allah est propice aux coureurs d'aventures. Il nous faut sa clémence pour les trois longues étapes à fournir: 150 kilomètres environ, du fleuve à Ras-el-Aïn, et notre guide a prévenu qu'il n'y aurait que deux points d'eau sur le parcours. Qu'adviendra-t-il s'ils ont tari, ou si le vieux Tcherkesse ne les retrouve pas? Un instinct spécial anime ces races d'hommes, et, comme aux pigeons voyageurs, leur montre le chemin. Celui-ci va tout droit, taciturne, sachant bien qu'au bout de douze heures il tombera juste sur le premier lieu de repos. Nous ne faisons qu'une courte halte de nuit pour diviser la longueur de la course; nous avons traversé une plaine uniforme vaguement gazonnée et où pointent des herbes sauvages, comme dans celle de Resapha. Le temps est si doux qu'il fait oublier l'ennui de la distance. Bientôt, le jour se levant, le guide demande ma lorgnette et interroge une masse noire qui émerge; c'est là qu'est Aïn-el-Beida (Aïn désigne une source). Il retrouve sans peine le maigre filet d'eau, qui s'étale dans de petits bassins; une mousse verte en couvre la surface, des animalcules y frétillent et, au premier essai de me débarbouiller, je constate avec stupeur que l'eau est grasse et dissout fort mal le savon. Une sorte de cresson sauvage y pousse cependant et une végétation rabougrie croît sur les bords. Je cherche un peu d'ombre sous un branchage aux feuilles jaunies, quand un aboiement sec me fait tressauter, parti d'une cavité dans le rocher d'en face. Une pauvre chienne, qui accompagnait sans doute une caravane, a dû s'arrêter là pour mettre bas; de quoi se nourrit-elle? de quoi vivent, loin de tous débris apparents, les mouches si actives contre le dormeur, insensibles au vent qui fouette le toit de la tente?

La vie humaine fait entièrement défaut, mais non la vie animale. La source est au pied d'un rendement du sol, suivi d'une autre plaine, et encore d'un coteau allongé, coupé d'un défilé; de grottes naturelles, au bord du sentier, prennent leur vol des nuées de pigeons sauvages. Plus loin, une famille de sangliers s'enfuit en toute hâte, s'égare dans une impasse, cherche une issue. «Tire donc, Khalil, tire.»--Khalil a un sourire éteint; son fusil n'est pas chargé, et pour sûr n'a jamais commis aucun méfait.--Mais, plus joli spectacle, à un tournant, nous mettons en émoi un grand troupeau de gazelles. Il n'est pas seul: le pelage de ces animaux s'harmonise si bien avec le sol, leur pas est si léger que nous n'avons longtemps ni vu ni entendu les nombreuses bandes qui gambadent de toutes parts dans la plaine. Cette fois, Toselli a pu arracher à Khalil son arme et une cartouche; le coup part, et la bourre va s'abattre dans le champ, à quatre cents pas!...

Parvenus à la deuxième source, trop identique à la première, nous vidons les sacs; plus de pain. D'habitude, on le faisait cuire dans les villages; les Kurdes le réussissent à merveille: encore chaudes, leurs galettes, minces comme du papier, sont fort appétissantes. Finis également les biscuits de Meskéné, lentement amollis dans l'eau bouillante; épuisé le sac de charbon.--Abdallah devra montrer ses talents: les chameaux qui ont séjourné à Aïn-Abdul-Aziz y ont laissé sur le sol des traces de leur passage; elles brûlent comme du bois mort, et, prudemment, j'ai emporté de la farine. Le cuisinier en répand au fond d'une poêle à frire, humectée d'eau; et quand la galette s'est formée, il l'étend sur le combustible même pour hâter la cuisson. Je suis désormais presque incapable de répugnances; d'ailleurs le goût de fumée éclipse tous les autres.