Le Tour Du Monde D Alexandrette Au Coude De L Euphrate Journal
Chapter 2
Il me quitte bien vite pour suivre un rassemblement. Nous avions à bord un ministre plénipotentiaire; pour lui rendre les honneurs militaires pendant l'escale, la garnison a été mobilisée; elle forme un groupe de costumes variés,--je ne puis dire d'uniformes,--rapiécés avec art; les tuniques noires, à brandebourgs jaunes, alternent avec les vestons bleus ou blancs, les hautes bottes avec les pantoufles. Au commandement, fusils à pierre, fusils de chasse, fusils innomés, s'enlèvent avec assez d'ensemble, pour retomber ensuite à terre avec un incroyable bruit de ferraille. Les physionomies seules ont moins de variété: on n'y lit guère l'intelligence, mais elles sont mâles et résolues. C'est toujours une race de soldats; sans nul doute, on devra compter avec elle....
Mais il fallait songer aux bagages confisqués, que je ne pouvais obtenir sans l'aide du représentant de la France. J'ai eu la bonne fortune de trouver aussitôt notre vice-consul, M. Mercinier; je n'oublierai pas, en dehors de sa victorieuse intervention, son accueil simple et bon.
Il y a quelque courage à accepter un poste comme le sien; dans les dernières années, deux de ses prédécesseurs y sont morts, car jusque dans la ville s'étendent les marécages, et il faut aller loin pour que l'odeur fade, inquiétante, cesse de vous poursuivre. On travaillait à l'assèchement sans précipitation, _alla tourca_, comme on dit là-bas, et sans méthode; aujourd'hui même, il doit rester beaucoup à faire. Encore ce coin malsain est-il sans grâce; on est mal chez soi et peu tenté d'en sortir; il n'y a qu'une seule promenade, la route d'Alep, et, au bout de 2 kilomètres, nul arbre pour l'ombrager. De l'autre côté, vers Payas, le long de la mer, j'ai dû vite rebrousser chemin; une pluie violente s'était abattue, inondant les rues et la mauvaise chaussée; un piéton ne pouvait franchir les flaques où les chevaux s'enfonçaient à mi-jambe.
Les éclaircies m'ont permis quelques pas hors de l'hôtel, et bien vite, par contagion, je suis redevenu un peu oriental; les buveurs de café, les joueurs de cartes, les fumeurs de narghilés, désoeuvrés de tout ordre, semblent déjà mes familiers, et, machinalement, je distribue les coups de coude aux nez des chameaux pour me livrer passage. Une nouveauté m'intéresse, c'est le restaurant; il ne ressemble pas à ceux que j'ai vus ailleurs, où l'Européen était à part, traité en maître. Ici, il n'y a qu'une vaste salle enfumée; que de monde! et je ne parle pas des mouches. Au beau milieu, le fourneau et le cuisinier; celui-ci veille sur des marmites monumentales, où cuisent des débris multicolores. Inhabile au turc comme à l'arabe, dépourvu d'interprète, j'en suis réduit à désigner du doigt les plats de mon choix, et au cadran de ma montre l'heure où je désire être servi à l'hôtel, dans ma chambre. Somme toute, les talents du traiteur dépassent mon attente; j'y ai mis le prix, du reste: 4 piastres (18 sous), et il paraît que je suis volé de moitié! Mon bon Grec en témoigne une indignation qui m'étonne....
Je suis arrivé à Alexandrette, la veille de Pâques; voilà bientôt la ville en fête; les bannières étrangères flottent sur tous les consulats: il y en a d'Espagne, de Suède, de Norvège, et... pour quels nationaux? Le consul de France, protecteur des chrétiens, a l'honneur de présider aux messes.
La première, le dimanche, celle des Latins; jusqu'à l'achèvement de la nouvelle église, le sacrifice a lieu dans une espèce de grange. Les bonnes volontés se sont réunies pour l'orner; les talents ont apporté leur concours; à l'unisson se font entendre le grave harmonium et les mandolines. Le lendemain, les Grecs catholiques ont leur tour; leur chapelle aussi est étroite, mais le _pappas_ a grand air, en dalmatique brodée, et il chante juste. Cette fois, un orchestre entier nous accueille; ne me demandez pas de nommer les instruments..., du moins, ils _attaquent_ avec vigueur. Vers l'offertoire, nous nous levons, on a cru reconnaître--moins les paroles--la phrase musicale: «Aux armes, citoyens!» Erreur vite constatée; les gens du pays n'auraient pas si à contre-temps rendu à la France leur hommage, toujours impressionnant.
Mais chargé d'une mission bien définie, je me dispose à partir pour Antioche. Le trajet peut se faire en voiture; mon cocher doit m'éveiller un peu avant le lever du soleil. À une heure du matin, on tambourine à ma porte: c'est lui. Je lui fais comprendre qu'il est beaucoup trop tôt; peu d'instants après, le tapage recommence, et une nouvelle invitation à partir, chaque fois mal reçue, se reproduit à chaque demi-heure. Le moment fixé arrive enfin; je suis désarmé, dans mon courroux, par l'expression tranquille et souriante de l'homme; on lit sur sa figure le sentiment du devoir exactement accompli.
La route gravit en lacets une pente rapide; on ne peut s'enfoncer dans le pays qu'en empruntant l'unique col qui donne accès vers l'autre versant. Cette barrière a découragé, à plusieurs reprises, les constructeurs de voies ferrées: aucun détour n'est possible, et comment creuser,--entretenir surtout,--un tunnel dans ce massif aux roches friables, inclinées et glissantes? Il faut pourtant relier Alep avec la côte; mais ce lien s'établira plus au nord; Alexandrette pourrait se trouver prochainement isolée, sans relations suivies avec l'intérieur.
Donc, une montée de deux heures, jusqu'à Beïlan, bourgade en nid d'aigle, sanatorium d'été pour les négociants du port; une descente égale fait suite, et, laissant à ma gauche l'embranchement vers Alep, j'arrive dans la plaine, tout près du lac d'Antioche, vaste marais dont les limites s'étendent ou se resserrent, selon l'abondance des pluies les plus récentes. La longue averse que j'ai subie, le jour de Pâques, a multiplié les mares, détrempé la route; l'ouragan a emporté presque tous les ponts; heureusement qu'on sait s'en passer en Turquie, et même, d'habitude, bêtes et gens ne s'y fient guère; ils n'ont pas tort. Mou landau va de cahot en cahot, au milieu des flaques, des tas de pierres, des touffes de roseaux; il quitte souvent le chemin, quand les ornières sont trop profondes. Distraction, après tout; sans ces menues difficultés, le voyage serait monotone: 25 kilomètres en ligne droite, sans accident de terrain; j'ai tout juste aperçu un village, disons un campement formé de masures en bois, et deux tombeaux de saints nosaïrés, dont les petites coupoles blanches se dissimulent à demi sous le feuillage d'un grand arbre centenaire. Pas une maison, quelques champs mal cultivés; seulement, à toute heure, de longues caravanes, chevaux ou chameaux, signalées de très loin par le mouvement régulier des cous des bêtes de somme et le tintement saccadé des clochettes.
Vers midi enfin, je distingue Antioche: c'est une masse verte, qui repose mes yeux des tons gris de la route et des collines, où l'herbe courte est trop clairsemée; peu à peu tout se précise, maisons et jardins; ma voiture franchit l'Oronte, et, après deux ou trois ruelles, où glisse à chaque pas le sabot des chevaux, s'arrête dans une vaste cour, celle de la locanda arménienne, où je dois trouver un gîte.
Un inconnu me fait monter un escalier étroit et raide et m'introduit dans la pièce d'honneur. Et maintenant, que faire? mon langage est inconnu de tous; un cercle de curieux se forme à nouveau autour de moi, sympathique et empressé, mais ignorant de mes désirs. Un petit garçon me crie enfin: «Kawas franci?--Evett, Evett.» Oui et Non, c'est tout ce que je sais de turc. Vaguement renseignée sur moi, la foule se retire; bientôt on frappe à la porte, et avec plaisir je vois entrer, stature imposante et bonne figure, Chakir-Ali-Kawas-Effendi.
C'est le drogman du vice-consulat de France; bien plus, une des notabilités d'Antioche. Il est salué en chemin autant de fois qu'un colonel dans une ville de garnison, qu'un ministre en voyage, et il répond de la main et du sourire, sans montrer ni fatigue, ni orgueil; il a, dans la grand rue, son bureau ouvert à tous, où l'on vient causer librement et se désaltérer. C'est enfin, par-dessus tout, l'obligeance personnifiée; j'en profite aussitôt, le voilà mon guide et mon cicerone.
Il me fait visiter la ville, qui est curieuse, d'aspect vieillot; les rues sont étroites et tortueuses; parfois, au milieu, se creuse un fossé, ruisseau-égout en été, torrent aux jours de pluie. Hormis le bazar et le quartier du petit négoce, Antioche est peuplée de gens silencieux; les fenêtres sur le dehors sont rares, et bien peu s'entr'ouvrent. Il y a pourtant des bruits dans l'air, et de telle nature que j'en viens à me demander: «Suis-je bien en Orient?» Un grincement continu fait croire au voisinage d'une grande manufacture, et je remarque, de distance en distance, une _noria_ à grande roue, qui élève l'eau de l'Oronte et la déverse dans les jardins. Plus harmonieux, parce qu'il change de note, siffle ou chante, s'élève ou s'affaiblit, est le bruit du vent dans les grands arbres. Tout à l'heure, à l'hôtel, il secouait, à les briser, les vitres mal assujetties, et il me trompait sur la direction du fleuve en faisant refluer les eaux à la surface.
Antioche est, par l'Oronte, une vaste oasis, en toute saison habitable, grâce à ce vent; il ne soulève pas de poussière et rafraîchit sans causer de ravages, parce que les hautes futaies lui donnent où s'accrocher pour ralentir sa course. L'unique fléau, mais presque périodique, ce sont les tremblements de terre; les habitants le savent terrible et construisent leurs maisons en torchis ou en pisé pour éviter des frais qu'une catastrophe soudaine peut rendre inutiles; ou, au contraire, ils élèvent de formidables murailles, qu'ils croient peut-être capables de résister.
La ville antique et la ville moderne ont également souffert des caprices du sol; de la première, il reste fort peu de chose; les débris de ses édifices écroulés sont recouverts par l'épaisse couche de limon, amoncelée peu à peu par la rivière. Cette métropole si fameuse de l'époque hellénistique ou romaine, longtemps résidence royale, centre d'études, ne nous a livré que de très rares débris d'inscriptions; l'ancienne topographie se laisse tout juste deviner, et notre temps ne trouve plus debout que la solide enceinte de Justinien, encore cramponnée aux flancs du vieux _Silpios_. Pour l'Antioche d'aujourd'hui, les guides des voyageurs ont trop peu de louanges; j'ai admiré plus qu'eux la cité et son cadre, les méandres du fleuve, les grands vergers, les coins de rues bruyants ou discrets, où les bêtes conduisent les hommes, et jusqu'aux cimetières, qui n'ont point l'air délaissé comme de coutume, bien que l'opoponax et les glaïeuls envahissent les tombes; j'ai apprécié, au dîner du soir, même l'invariable rôti de mouton, l'éclairage fantastique de la grande lanterne sourde, l'empressement du vieux bonhomme qui me servait, et dont j'imitais, malgré moi, la mimique, levant avec gravité le menton et la main droite en signe de dénégation ou de refus courtois.
Accueil très empressé de la société européenne où Chakir m'a introduit. Peu nombreuse, mais, chose trop rare, très unie, elle est groupée auprès de M. Potton, notre vice-consul et compatriote, qu'entourent l'estime et la considération générales. Deux communautés chrétiennes, un médecin grec, un ingénieur civil, M. Toselli et sa famille, forment la colonie; la plupart de ces personnes ne demandent qu'à rester dans le pays, c'est tout dire. M. Toselli est un Italien, depuis longtemps fixé en Syrie; son nom est sympathique à tous les archéologues qui ont visité sa résidence, et plusieurs de mes anciens de l'École d'Athènes s'étaient déjà loués de ses bons offices.
Son fils m'a accompagné à Daphné, le faubourg de plaisance des anciens habitants d'Antioche. Ils y avaient les avantages de la ville et de la campagne, y trouvaient temples et théâtres, portiques, salles de bains et de conversation, et en même temps, l'air pur qui y souffle encore maintenant, les eaux vives qui continuent d'y couler, formant des nuées de ruisseaux et de cascatelles. C'est un ensemble de jardins, de frais ombrages, de champs de légumes et de plantations de mûriers. Rien d'oriental encore, hormis l'état des chemins que personne ne paraît entretenir, la pauvreté des cabanes, basses, étroites, et des indigènes en guenilles.
Ceux-ci appartiennent à la secte des nosaïrés, apparentée à l'islamisme, mais qui pourtant s'en distingue. J'aperçois surtout des bandes de jeunes garçons, aux dents magnifiques, un peu étonnés de me voir. Ils mènent là une vie libre et insouciante; ils ont l'art de tout simplifier; en ces lieux-mêmes, il y a quinze cents ans, on célébrait des festins à triple service, à raffinements multipliés; aujourd'hui, chaque enfant nosaïré cache dans son vêtement un petit sac à farine, qu'il va remplir au moulin voisin. Sent-il la faim venir; il remplit de poudre blanche le creux de sa main, l'arrose de quelques gouttes puisées dans le ruisseau, et le tout est vite avalé.
Le représentant de l'autorité à Antioche est un kaïmakam, à qui je dois faire voir mon _bouyourltou_, c'est-à-dire mes lettres vizirielles, sauf-conduit et recommandation. L'excellent Chakir m'accompagne à la porte du konak et demande le gouverneur; la sentinelle prend un air goguenard et incline la tête sur sa main, qui simule un oreiller.
Ce n'est un secret pour personne dans la ville que ce sous-préfet a, dans le jour, de longues heures d'assoupissement; musulman, il a subi l'influence païenne; le délire dionysiaque s'empare de lui, chaque matin, mais des libations consciencieuses lui procurent un repos non troublé jusqu'au coucher du soleil. C'est à une heure tardive que nous sommes admis dans une petite salle obscure; tout autour de la muraille s'étale un banc chargé de coussins, où je m'assieds et où les autres s'accroupissent, laissant à terre leurs pantoufles. Le kaïmakam arrive en longs vêtements blancs; on dirait un prêtre de Bacchus; mais il faut croire qu'il est en chemise, car il s'excuse de ce négligé qui m'a charmé. On apporte les «noirs», et chacun boit gravement sa petite tasse avec de longs sifflements que je croirais rituels. Lecture est faite de mes papiers, couverts de cette écriture vermiforme, vraiment décorative, que les illettrés d'Europe désignent du nom de «macaroni». Je suis en règle; on me répète seulement que j'ai le droit d'étudier les vieilles pierres «sans les déplacer». Du reste, la surveillance du gouverneur ne passe pas pour inquisitoriale, et les gens malicieux disent même qu'il y a à Antioche un notable bien plus puissant que lui.
Chakir m'avait promis merveille de ce que je verrais le lendemain dimanche; il a dû remarquer mon peu d'enthousiasme après la fête; et depuis que nous nous sommes ensemble promenés dans Paris, il croit sans doute m'avoir compris: je suis habitué à plus de luxe!--Au vrai, tout Antioche inonde les promenades; les gamins allument des pétards; les femmes vont lentement, par groupes, à l'écart des hommes; de nombreuses épaisseurs d'étoffes les enveloppent, celle de dessus est retroussée et sert de capuchon. L'absence de voile sur le visage distingue seule les chrétiennes; elles ont d'ordinaire un beau type, mais de trop grands yeux noirs, trop immobiles, d'une expression trop invariablement tranquille, qui paraissent encore assombris par artifice; du moins la figure est couverte d'une effroyable couche de fard; et ce maquillage, les couleurs vives gauchement portées, la façon dont ces femmes vont s'asseoir, le demi-silence qu'elles observent entre elles, telles que des figurantes de théâtre, indifférentes les unes aux autres, tout cela me constitue un décor d'opérette, une turquerie truquée, et j'en éprouve une déception.
Mais j'aurai l'occasion de revoir Antioche sous un meilleur jour. D'ici-là, je dois me rendre à Soueidieh où fut Séleucie de Piérie; M. Toselli m'accompagne. Nous suivons l'Oronte presque jusqu'à la mer, traversant un pays faiblement vallonné, où les lits des torrents s'appellent des chemins; un _zaptié_ ou gendarme est préposé à ma garde. C'est un grand diable d'Arabe au teint cuivré, aux mains larges, aux talents multiples; soldat de profession, au besoin il sera _moukre_ ou loueur de chevaux et valet d'écurie, cuisinier, commissionnaire en tous genres, allumera le feu, ira chercher de l'eau, sollicitera en ma faveur les détenteurs d'antiquités; au demeurant un très brave homme.
Après cinq ou six heures de marche, nous sommes arrivés dans la plaine de Soueidieh, au bord de la mer; c'est un vaste dédale de sentiers rocailleux, serpentant à travers des jardins, des plantations de figuiers et de mûriers, de petits enclos entourant des maisons sordides où grouillent dans le vêtement national, indéfiniment rapiécé, Fellahs et Arméniens. La ville antique occupait l'extrémité nord-ouest de cette plaine; les ruines aussi sont étendues, et j'aurais mis plus de temps à m'orienter sans mon guide qui connaissait la région pierre à pierre. Séleucie, son nom l'indique, est une création d'un Séleucide; il fallait un port à Antioche; on l'a creusé sur le rivage, de main d'homme, et j'en ai pu voir les contours, malgré l'envahissement des sables. La ville partait de là; les maisons, les tombeaux s'étageaient au flanc du _Kasios_, et l'enceinte, encore partout marquée, enfermait un imposant espace. La haute ville de jadis est remplacée par le village arménien de Caboucié; une heure d'ascension y conduit; la montée est rude, mais au sommet l'ardeur du soleil est moins accablante sans que son éclat s'affaiblisse; et quelle joie pour les yeux que ce panorama! Reprenant une idée déjà ancienne, M. Toselli avait projeté l'établissement d'un chemin de fer de Séleucie à l'Euphrate; il n'a pu réaliser ses plans longtemps mûris; du moins, ils ont créé un lien entre cette localité et lui; on s'y est disputé l'honneur de l'accueillir, et moi à sa suite.
Avril est le moment de croissance des vers à soie; j'ai reçu l'hospitalité dans leur chambre, au premier étage d'une maison de la plaine, ouverte à tous les vents. Enfouis dans les feuilles de mûriers, ils me donnaient l'illusion d'une petite pluie tombant sur le toit.
Mais il y avait autre chose pour me distraire; le lit de paille où je reposais livrait asile à tout un menu peuple, et l'on entendait courir par intervalles des hôtes plus gros, et non moins agiles, de cette race qu'a chantée La Fontaine. Pour occuper l'agitation que me causait la leur, j'avais cette précieuse ressource de fredonner deux airs célèbres de la _Damnation de Faust_ et l'émerveillement de constater que le rythme accompagnait assez bien les agaceries qui m'étaient prodiguées. Je garde le souvenir de ces nuits d'Orient, harmonieuses et claires, d'un pittoresque que je poursuivrais vainement à Paris.
M. Toselli m'a dressé un plan des ruines; il n'en existe que d'incomplets, faits à la hâte; le sien embrasse l'aire totale de Séleucie. On y suivra le parcours exact de l'extraordinaire canal qui a longtemps protégé le petit port contre les alluvions des torrents; c'est tour à tour un tunnel creusé dans le roc et une tranchée à ciel ouvert, dont les parois verticales se dressent jusqu'à une hauteur de 40 mètres; il est encore aujourd'hui à peu près tel que les soldats romains l'ont fait, et, devant l'énormité de la tâche, on devine comme un certain respect dans les âmes simples qui, parfois, s'y aventurent.
Je suis revenu par un autre chemin, plus accidenté, qui domine longtemps la vallée de l'Oronte, suivant à mi-côte les contours du _Kasios_. Il traverse des champs plantureux où l'habileté des agriculteurs fait merveille; il en faut attribuer l'honneur à des populations chrétiennes; le village de Koderbeg, vers le milieu de l'étape, est dans l'ensemble une colonie d'Arméniens; d'épaisses frondaisons y ombragent les chemins, et les eaux vives y chantent gaiement dans les ruisseaux.....
Et me voilà de retour à Antioche, à la nuit tombée; c'est l'heure favorable, les rues s'animent, les cafés des carrefours sont comme illuminés en même temps que remplis d'une foule bruyante; j'ai l'illusion que la ville me fait fête, au moment où je reviens pour la quitter encore. Je n'ai plus, en effet, qu'à organiser ma caravane: l'interprète est tout trouvé, ce sera le fils Toselli, qui accepte de partager mes aventures. C'est un compagnon précieux qu'un Européen, un homme de notre race et de notre esprit, dans les pays perdus où nous devons nous engager; peut-être a-t-il souffert parfois de la mauvaise humeur que d'autres me causaient; en son absence sans doute, j'en aurais éprouvé de plus fréquents accès. Avec lui, j'ai pris un cuisinier; ce nom semblait convenir au personnage qui se présentait, muni de toute une batterie, avec quatre couteaux énormes, à manches rutilants, plantés dans la ceinture; j'ai vu depuis que c'étaient des armes de parade, comme les baïonnettes et les fusils hors de service de mes soldats d'escorte. Il n'aurait même pas su ouvrir nos boîtes de conserves; mais sa paresse dépassait encore son ignorance, et il se grisait sans honte aux heures de liberté. Néanmoins, comme tout Oriental a quelque tour dans son sac, il m'a quelquefois été utile par sa connaissance du kurde; j'ai stationné dans des villages où cette seule langue était parlée, et nul autre que lui ne l'entendait parmi nous. Sa canaillerie même m'est devenue profitable: Kurde au besoin par le langage, il était Turc avec les Turcs, Arménien chez les Arméniens, Arabe devant une tribu de Bédouins, Tcherkesse encore,--ô prodige!--s'il le fallait, musulman ou chrétien à volonté. Je ne serais pas étonné que dans tel ou tel campement de nomades, on nous ait fait un accueil passable en raison de la confiance qu'inspirait, durant quelques heures, cet animal d'Abdallah. L'enrôlement du moukre a eu lieu par les soins de Chakir; une sorte de colosse se présente, s'accroupit contre la muraille et commence les négociations. Bientôt son interlocuteur donne des signes de gaieté méprisante: «Voyez-vous cet imbécile! Il me dit: Fais-lui un bon prix, nous partagerons la différence.» L'illusion du pauvre homme ne dure pas, et l'on revient aux conditions ordinaires; finalement, chacun des deux voisins frotte les paumes de ses deux mains l'une contre l'autre, ce qui, en Turquie, indique marché conclu.