Le Tour Du Monde A Travers La Perse Orientale Journal Des Voyag
Chapter 5
L'étape suivante nous fit traverser le district fertile de Herza, dont les arbres nombreux contrastent agréablement avec l'ordinaire nudité des campagnes. Franchissant un col de 2 700 mètres, nous arrivâmes graduellement, par des champs ondulés de froment, à Dar-i-Mazar, capitale du Sardou. On y voit un sanctuaire bien entretenu en l'honneur de Sultan-Seiid-Ahmad-Saghis, descendant de l'imam Mousa. Le pays environnant est la propriété du sanctuaire, et des paysans appelés _cheiks_ sont à peu près les seuls habitants permanents du district, les nomades, au nombre de quatre cent six familles, ne passant dans ces régions que les quelques mois d'été. Autour du sanctuaire, on voit une douzaine de boutiques, et une station de bains y a été récemment établie. Quelques Kermani y étaient venus jouir d'un climat admirablement frais.
Nous campâmes plus loin près du col de Sarbizan, où se trouvent les ruines d'un caravansérail, bâti par le septième sultan seldjoucide, Malik-Mohammed. La chasse était fort belle, et nous serions volontiers restés un mois en cet endroit. Mais le _Sahib-Divan_ venait d'être renvoyé, le _Farman-Fara_ était de nouveau investi de ses fonctions, et il nous fallut rentrer à Kirman avant l'arrivée de Son Altesse.
Un peu avant Noël 1895, deux Allemands, qui avaient parié de faire le tour du monde en gagnant leur vie, arrivèrent à Kirman. Ç'aurait été un grand discrédit pour notre colonie que des Européens demandant l'aumône; je me crus donc obligé de venir en aide, de toutes façons, à ces voyageurs. Mais je ne puis dire que j'aie été fâché d'apprendre qu'ils avaient finalement échoué dans leur entreprise: de pareils excentriques, au moins en Orient, ne font que du mal. Les renseignements qu'ils rapportent ne peuvent être que sans valeur, sinon dangereux. En outre, il n'y a pas un Oriental qui ne sente s'amoindrir l'idée qu'il se faisait des Européens, lorsqu'il en voit qui voyagent sans domestiques, et couchent dans le premier trou venu.
(_À suivre._) _Adapté de l'anglais par_ H. JACOTTET.
Droits de traduction et de reproduction réservés.
TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--28e LIV. Nº 28.--15 Juillet 1905.
À TRAVERS LA PERSE ORIENTALE[2]
[Note 2: _Suite. Voyez pages_ 301 et 313.]
Par le MAJOR PERCY MOLESWORTH SYKES,
_Consul général de S. M. Britannique au Khorassan._
III. -- En Baloutchistan. -- Le Makran: la côte du golfe Arabique. -- Histoire et Géographie du Makran. -- Le Sarhad.
Dans son premier voyage de 1893, le major Sykes partit de Kirman pour se rendre à Bouchir, sur le golfe Persique. De là, longeant les côtes du golfe, il arriva à Karatchi. Il repartit de ce poste pour son second voyage, que nous avons maintenant à raconter. Il était accompagné du major Brazier Creagh, du service médical de l'armée, de sultan Soukhrou, officier de la 3º de cavalerie du Pendjab, de deux _sowars_ du corps des guides, et de deux domestiques hindous.--Nous lui rendons la parole:
Partis de Karatchi, notre première étape fut Gwadour, possession du sultan de Mascate, où se réfugient de nombreux esclaves persans. Le lendemain, par un beau temps calme, notre vapeur entra dans la baie de Chahbar, qui est la plus sûre et la plus accessible de la côte. Elle est abritée de la mousson du sud-ouest par la terre d'Oman, du côté de laquelle s'allonge le promontoire de Ras-Koulab, tandis qu'au sud-ouest un long écueil forme un brise-lames naturel. Mais, avec une entrée large de 12 kilomètres et une profondeur d'une vingtaine de kilomètres, l'ancrage n'est que relativement sûr.
Le débarquement ne s'opéra pas sans quelque difficulté, au moyen d'une barque ou _baggala_ indigène. Quand nous fûmes débarqués, nous transportâmes tous nos _impedimenta_ au prochain bureau de télégraphe.
Avant de raconter notre voyage, quelques notes sur la province où nous venions d'entrer ne seront pas inutiles. Baloutchistan est le nom, généralement admis, d'une région vaste, mais faiblement peuplée, et partagée entre la Grande-Bretagne et la Perse. Cette province déserte correspond approximativement à la dix-septième satrapie de Darius, mentionnée par Hérodote. Le grand roi envahit le Hapta Sindou ou Pendjab, probablement par la route du Baloutchistan, tandis qu'une flotte commandée par l'amiral grec Scylax descendait l'Indus, et, sans s'effrayer des marées, explorait les rives de la Gédrosie et de l'Arabie. Cette expédition eut lieu en 512 avant Jésus-Christ, et, dans un certain sens, elle diminue la gloire d'Alexandre, qui sans doute ignorait que des Grecs eussent déjà navigué dans la mer Érythrée,--à supposer qu'ils l'aient fait, ce qui n'est pas prouvé.
Au temps d'Alexandre, la côte du Makran était connue comme le pays des Ichthyophages, et l'intérieur s'appelait Gédrosie. Sir Thomas Holdich voit dans le mot Makran, une contraction des deux mots persans _Mahi_ et _Khouran_, qui forment l'exact équivalent d'Ichthyophages. Mais je crois que le mot est beaucoup plus ancien, et je suggérerais l'étymologie suivante. Les assyriologues diffèrent sur le point de savoir si le nom de _Magan_ désigne la péninsule sinaïtique ou la côte d'Arabie, derrière les îles Bahreïn et y compris l'Oman; en tout cas, nous avons le _Maka_ des inscriptions, forme qui se retrouve peu altérée dans les _Mykians_ ou _Mekians_ d'Hérodote. Or, le Makran était particulièrement connu pour ses mangliers et ses marais, le pays étant semblable à la côte voisine qu'on appelle le _Ran_ de Katch, mot provenant du sanscrit _aranya_ ou _irina_, et signifiant un désert ou un marais. N'est-il donc pas admissible que l'origine de ce mot fort discutée soit _Maka irina_, ce qui signifie «le désert de Maka»? Dans le Sind, la prononciation moderne est _Makaran_, exactement la forme que devaient prendre ces deux mots réunis.
Physiquement, le Makran s'étend jusqu'à la première chaîne importante, formant faîte de partage. Jusqu'à une trentaine de kilomètres du littoral, on trouve une plaine sablonneuse, parcourue par plusieurs cours d'eau, et en maint endroit recouverte de tamaris. Sauf après la pluie, la plupart de ces rivières ne coulent qu'en partie à la surface du sol. Leur cours devient ensuite souterrain, ce qui a l'avantage de soustraire leurs eaux à l'évaporation. Ce district devrait être moins pauvre qu'il n'est, car le sol est bon et suffisamment arrosé, et l'on y trouve d'excellents pâturages pour les chameaux. Derrière s'étend une zone de collines d'argile, basses et arrondies, auxquelles succèdent de rugueuses chaînes calcaires, dont les crêtes forment le faîte de partage du Makran.
Sir Thomas Haldich décrit ce paysage en termes excellents dans son volume _The Indian Borderland_: «Une suite monotone et sans vie d'épines dorsales d'argile laminées, disposées en scie comme les vertèbres d'une baleine, se dressant au-dessus des lignes plus douces de collines de boue, qui s'inclinent des deux côtés, jusqu'à l'endroit où un petit rebord de sel indique une ligne de drainage dans laquelle l'eau suinte; et un petit décor flétri de tamaris aux teintes neutres, reflétant les tiges jaunes des herbes oubliées de l'année précédente,--tel était l'aspect sylvestre d'un paysage que nous avions trop souvent sous les yeux.»
Les pontes nord de la chaîne calcaire plongent dans les rivières de Bampour et de Mechkil, qui n'arrivent à la mer ni l'une ni l'autre. Au nord-ouest, le Lout s'étend jusqu'à la rivière de Bampour, tandis qu'à l'est de la plaine de Fahradj, les chaînes des montagnes persanes qui allaient du nord-ouest au sud-est, prennent la direction est-ouest qui est si caractéristique dans le Baloutchistan du sud, et qui explique en partie l'état arriéré de cette région, en rendant de la côte son accès très difficile. Plus au nord, enfin, est situé le district de Sarhad, où deux chaînes dirigées parallèlement vers le nord-ouest, séparent cette région élevée du Lout à l'ouest et du désert de Kharan également bas à l'est.
La zone centrale du Baloutchistan est très montagneuse, mais elle possède des ressources en eau qui ont été peu utilisées jusqu'ici, et une étendue presque illimitée de maigres pâturages. La rivière Bampour, moyennant une faible dépense pour les travaux d'irrigation, nourrirait facilement une population considérable.
Le Sarhad, qui était encore il y a quelques années un vrai nid de brigands, et qui n'est guère autre chose aujourd'hui, a de grandes ressources latentes avec ses hautes plaines allant jusqu'au Kouh-i-Taftan. Cependant le district est presque dépourvu de population, bien que le creusement des kanats ait déjà eu certains résultats et qu'on retrouve dans le pays beaucoup de vestiges d'anciennes cultures. L'ouverture de la ligne de Quetta au Seistan aura un effet lent, mais sûr: le Gouvernement anglais ne peut plus être, comme par le passé, indifférent aux razzias; d'ailleurs, la Perse y met elle-même bon ordre, et les razzias ne sont plus ce qu'elles étaient tout récemment encore, quand les Baloutches tuaient tous ceux qu'ils faisaient prisonniers, ou, exceptionnellement, les retenaient en esclavage et les mutilaient pour leur ôter l'envie de retourner chez eux.
Nous ne savons rien de certain sur l'origine des Baloutches, car ils n'ont pas de livres anciens, sont très ignorants et en sont fiers, comme l'étaient les barons du moyen âge. Sir Henry Pottinger leur attribue une origine turkomane; mais, d'après le professeur Rawlinson, le mot Baloutche est dérivé du nom de Belus, roi de Babylone, qu'on identifie au Nemrod fils du Kouch de l'Écriture. Le mot _kouch_ peut être l'origine de celui de _kedg_ et peut-être de _kach_. À l'époque des Sassanides, le Baloutchistan était connu sous le nom de _Koussoun_, qui est peut-être une forme de kouch. Dans le Chah Nameh de Firdousi, les Baloutches sont mentionnés comme une tribu fixée dans le Ghilan, sous le règne de Nochirwan. De là, ils ont dû émigrer dans le Baloutchistan, par le Seistan. Très probablement ils sont de race aryenne, mais la race a été altérée par le croisement avec des immigrants arabes fuyant les persécutions qui suivirent la mort d'Hussein. Les chefs se réclament d'ancêtres arabes, et ils paraissent appartenir à une race différente de celle des paysans. Les Brahouis, qui forment un autre élément de la population, ont un type très distinct: ils sont petits, ramassés et ont la figure ronde, tandis que les Baloutches sont grands et élancés, avec de longues figures. Les Brahouis parlent une langue parente du tamoul et doivent être d'origine dravidienne.
Il est très important de noter que plusieurs milliers de Baloutches vivent en dehors du Baloutchistan; on les trouve jusque dans les provinces frontières de l'Inde.
Les seules ruines préislamiques que j'aie rencontrées sont les _Gorbasta_ ou «barrages d'infidèles», qu'on a comparées aux murs cyclopéens de la Grèce. Ils sont généralement construits à l'embouchure d'un défilé, et ils avaient pour but de retenir l'eau pour l'irrigation. Dans quelques cas, on les trouve sur des pentes, et, dans le Baloutchistan oriental, il y avait probablement une nombreuse population dépendant de ces barrages, oeuvres probablement des Baloutches et des Kouchs.
Mais le colonel Mockler, voyageant à une soixantaine de kilomètres au nord-ouest de Gwadour, a exhumé quelques anciennes constructions en briques, et a vu également des barrages en pierre. Il a découvert aussi des os, des poteries, des couteaux de pierre. Dans d'autres parties du Makran, il a trouvé des maisons en pierre, probablement des tombes, appelées localement _damba-koah_. Mais il ne tire aucune conclusion précise de ces découvertes, non plus que des fouilles exécutées à Bahreïn, et où des tombes en pierre ont également été exhumées.
Le Baloutchistan fut tributaire de l'ancienne monarchie persane. Il est certain qu'Alexandre le Grand le traversa de l'est à l'ouest, puis on le perd de vue pour quelques centaines d'années. Il n'en est plus question que sous le règne de Nochirwan, qui, pour punir les Baloutches de leurs razzias, on fit de grands massacres. Ils se tinrent alors tranquilles au moins pendant une génération, puis reprirent leurs habitudes de pillage, et leur indépendance ne fut jamais menacée d'une façon durable.
Vinrent les Musulmans; la province de Kirman fut conquise dès les premières années de l'Hégire, et le Baloutchistan eut bientôt le même sort. Mais il est douteux qu'il ait été gouverné d'une façon permanente par les Musulmans, jusqu'à ce qu'il eût été définitivement conquis par Yakoub-bin-Lais, de la dynastie des Saffar. Celui-ci régna sur un empire qui s'étendait de l'Indus au Chat el-Arab, mais cette prospérité dura peu, son frère Amz ayant été fait prisonnier par Ismaïl, de la famille des Samanides, et mis à mort à Bagdad.
Cependant les Saffar gardèrent encore plusieurs siècles le Baloutchistan, et ils devinrent, dans le cours des temps, une confédération de chefs. Divers voyageurs arabes, Masoudi entre autres, Istakhri et Ibn Hankal, nous ont donné un intéressant tableau du Makran à leur époque. Deux siècles plus tard, nous avons les rapports d'Idrisi et de Benjamin de Tudèle. À ce moment, la plus grande ville du pays était _Kir_, actuellement un sordide petit hameau de pêcheurs à l'ouest de Chahbar. Idrisi parle d'un grand commerce de sucre; le Makran se trouvait évidemment, à son époque, sur une route fréquentée.
Lors de l'invasion des Mongols, Djelaleddin de Khiva vint de l'Inde au Makran pour se mesurer avec les hordes des envahisseurs, et, en 1223, Djenghiz-Khan ayant détruit Hérat, envoya Dchagataï dévaster le Makran pour couper les lignes de communication de Djelaleddin.
À la fin du XIIIe siècle, Marco Polo, à son retour de Chine, navigua le long du Makran, mais il est peu probable que le grand Vénitien ait touché un point quelconque de la côte.
Au commencement du XVe siècle, après l'extermination par Timour de la famille des Mouzaffar, Timour conféra le Kirman à l'émir Adagui, lequel envoya dans le Baloutchistan Djelaleddin Djamchid, qui pilla le pays jusqu'à Kedj. C'est à la fin de ce siècle que les Baloutches commencent à arriver à Moultan. Un peu plus tard, on les rencontre dans le Pendjab.
Lors de l'invasion de l'Inde par Nadir Chah, le pays était gouverné par Abdoulla Khan. Son second fils, Natiz Khan, revendiqua son indépendance après l'assassinat du Chah; mais il dut, bientôt après, reconnaître la suzeraineté afghane. Il étendit le plus qu'il put la domination baloutche, et son pouvoir était respecté jusqu'à Bampour. Mais ses successeurs ne furent plus que les souverains dégénérés d'un royaume aux dimensions restreintes, et lorsque sir Henry Pottinger le traversa en 1810, le pays que nous appelons aujourd'hui Baloutchistan persan était indépendant.
En 1839, un intelligent voyageur, Hadji Abdoul Nali, nous montre les différents chefs baloutches se livrant à toutes sortes de razzias en Perse, et se riant des menaces du gouverneur général de Kirman.
Mais, à partir de 1844, le Baloutchistan commença à perdre son indépendance. Aboul-Hassan, puis Ali Khan furent faits prisonniers. Deux membres de la tribu des Kadjars furent désignés pour gouverner ce turbulent district; mais ils ne réussirent pas dans leur tâche, et ce fut le mérite d'Ibrahim Khan, fils d'un boulanger de Cam, d'achever la conquête de ce qui est connu aujourd'hui comme le Baloutchistan persan. On l'accuse d'avoir été cruel, et il avait, il est vrai, une certaine propension pour la traite des esclaves; mais il faut tenir compte de tout l'argent et de tous les présents qu'on exigeait de lui. Sir Oliver-Saint-John le décrit ainsi en 1872: «Le redoutable souverain du Bam, du Narmachir et du Baloutchistan est un petit homme à figure de Polichinelle(!), qui peut avoir n'importe quel âge, entre quarante-cinq et soixante ans. Il a une barbe pleine et bien teinte et de petits yeux perçants. Rien dans son visage ne paraît indiquer l'homme réellement supérieur qu'il doit être, non seulement pour s'être élevé à sa position actuelle par son simple mérite, sans argent et sans aide intéressée, mais pour avoir rétabli l'ordre et la tranquillité dans une des régions les plus turbulentes de l'Asie.» C'est là, fort bien tracé, le portrait d'un maître du Baloutchistan.
Ibrahim Khan reçut assez mal la commission de délimitation commandée par sir Frederic Goldsmid pour délimiter la frontière perso-baloutche, et, aussitôt la mission partie, il se saisit de Kouhak, qui n'avait pas été attribué à la Perse. Il mourut on 1884, après avoir été pendant trente ans gardien de cette marche du royaume; renvoyé à l'occasion, il était aussitôt réinstallé. Son fils mourut quelques mois après lui, et son beau-fils, Zein ul-Abidin Khan, devint gouverneur; mais il fut remplacé en 1887 par un Turc, Aboul Fath Khan, puis bientôt après remis à la tête du pays. Il était là quand j'y arrivai, en 1893. Je puis ajouter, par anticipation, que Zein ul-Abidin eut à réprimer deux soulèvements des Baloutches, l'un après l'assassinat du chah en 1896, l'autre l'année suivante.
C'est en partie à l'action du Gouvernement britannique, qui interdit la vente des fusils, que le Baloutchistan est plus soumis aujourd'hui qu'il n'a jamais été. Mais les perspectives ne sont pas brillantes. La paresse, la passivité de ce peuple est telle que, je crois pouvoir le prédire, dans cent ans sa vie ne différera pas plus qu'aujourd'hui de celle des patriarches.
J'en reviens à notre voyage: grâce à M. Lovell, les chameaux étaient prêts. Mais les Baloutches n'avaient pas de cordes; aussi fut-il très difficile de répartir les charges. Ils se plaignaient, en outre, de la lourdeur de ces charges, qu'un muletier persan aurait trouvées légères. Nous fîmes à ce sujet la constatation intéressante que chaque chameau avait un propriétaire, et que quelquefois il y avait jusqu'à quatre hommes pour se répartir les quatre jambes de l'animal. L'arrangement ordinaire est cependant que le propriétaire garde trois jambes, et donne, en guise de paiement, la quatrième au conducteur.
Nous nous décidâmes enfin à diviser les charges nous-mêmes, et nous partîmes tard dans l'après-midi, pour marcher jusqu'à Tiz, distant de 12 kilomètres. Nous passâmes d'abord par le village de Chahbar, habité par de nombreux commerçants hindous, avec ses repaires sordides, que quelques arbres empêchent d'être absolument hideux; puis nous nous élevâmes graduellement sur la chaîne rocheuse qui le sépare du fameux port médical de Tiz. Cette dernière localité occupe un emplacement bien meilleur que Chahbar, étant situé à l'issue de la route principale qui se dirige vers l'intérieur par Kasakand, et commandant absolument la route du littoral, qui à l'est descend la montagne en zigzag, et à l'ouest doit passer par une porte pratiquée dans un mur qui va des falaises à la mer.
Il était trop tard pour parcourir les ruines, qui ne consistent guère aujourd'hui qu'en un millier de tombes. Nous eûmes juste le temps de jeter un coup d'oeil sur l'ancien fort persan, construit il y a vingt ans environ pour protéger Chahbar, conquis par les Persans sur un cheikh arabe; il fut bientôt après abandonné par sa garnison.
En 1188 de notre ère, Tiz était évidemment un grand port; les caravanes venant de l'ouest suivaient cette route, lorsque, à la suite de troubles locaux, celle d'Ormuz était bloquée. Leur itinéraire passait probablement de l'Irak à Kirman, et de là à Bampour, Kasakand et Tiz; l'autre route possible, par Geh, étant impraticable pour les caravanes. L'importance de Tiz lui venait en outre, de ce qu'elle était le contre du commerce du sucre au Makran, et peut-être le débouché des blés du Seistan; c'était sans doute la résidence des marchands, qui répugnaient à pousser jusqu'à Ormuz. Dans l'oeuvre d'Afzal Kirmani, le port est appelé le «Trou de Tiz», et c'est probablement le _Falmena_ d'Arrien.
Ayant établi notre camp dans une vallée étroite où il n'y avait un peu d'eau que dans quelques trous boueux, nous repartîmes le lendemain par une chaleur atroce, en nous dirigeant vers Parag, un sordide petit hameau d'ichthyophages. Là, nous tournâmes le dos à la mer et aussi à la ligne du télégraphe, qui, longeant de près le rivage, souffre beaucoup de l'humidité. Nos chevaux étant fatigués par leur récent voyage en chemin de fer et en bateau, nous nous reposâmes quelque temps à l'ombre des tamaris, et nous ne reprîmes notre chemin qu'à la fraîcheur du soir, traversant une plaine de lave, parsemée de quelques maigres champs de coton.
Notre campement de ce jour se fit au petit hameau de Nour-Mouhamedi. Le lendemain, sous prétexte que leurs chameaux, arrivés tard dans la nuit, avaient besoin de se restaurer, nos Baloutches nous contraignirent à faire halte.
Une nouvelle marche, de 25 kilomètres, nous conduisit à Pich-Mant, dont le nom signifie «Place du palmier nain». Les feuilles de cet arbre sont employées à divers usages: on en fait des sandales, des nattes, des corbeilles, des toits, des cordes; on en fait aussi, dit l'auteur d'_Eastern Persia_, des bonnets, des fourreaux de sabre, des courroies, etc. Les baies, séchées, font des chapelets, les jeunes pousses sont mangeables, et les racines sont un combustible qui s'allume toujours, grande ressource dans ce pays où le bois est rare.
Quittant la plaine, qui est d'une formation relativement récente, nous entrâmes dans une vallée pierreuse et désolée, connue sous le nom de _Pir Ghourik_, ou Défilé herbeux; et de là, franchissant un col bas, nous arrivâmes sur un plateau. Ce jour-là, un essaim de frelons s'abattit sur notre déjeuner, et le mangea pour nous.
La journée suivante, un peu plus longue, nous mena jusqu'à Ziarat, sanctuaire construit en l'honneur de Pir Chamil, un saint habitant de l'Inde, qui mourut ici, il y a à peu près trois siècles. Nous eûmes l'agréable surprise, après avoir franchi un vaste plateau, de trouver de l'eau courante, où nos chevaux s'abreuvèrent avec délices.
Le seul Européen qui nous ait précédés dans cette région est le capitaine Grant, un de ces explorateurs envoyés en Perse par Sir John Malcolm, dans la première décade du XIXe siècle. Ses renseignements sont très maigres.
À Ziarat, nous avions atteint la limite septentrionale du _Dacht_, ou District littoral, qui est affermé, nous dit-on, pour environ 5 000 francs par an. L'eau de la rivière, qui avait disparu au bout de quelques milles, reparut un peu en amont, et nous passâmes par une série de petits hameaux et de bosquets de dattiers, nous arrêtant finalement à Nokinja, où nous pûmes nous procurer des bottes de riz vert pour nos chevaux, et des oeufs et du lait pour nous-mêmes.