Le théâtre japonais

Chapter 4

Chapter 41,994 wordsPublic domain

Il est huit heures. Le drame est fini; il a commencé à dix heures du matin. Pourtant le publie n'est pas rassasié; il faut qu'on lui serve encore «_la danse des sept dieux_», sorte de ballet pantomime assez grotesque qui est le complément à peu près obligé de tout grand spectacle. Les divinités de l'Extrême-Orient y exécutent, chacune suivant ses moyens et ses aptitudes, quelques pas allégoriques et reçoivent encore l'approbation enthousiaste de spectateurs qui les admirent peut-être pour la centième fois. Mais ces spectateurs, ne l'oublions pas, sont un peuple d'enfants et n'avons-nous pas tous, dans nos jeunes années, réclamé sans merci cent fois la même histoire?

Footnotes

[1] On peut passer de même d'une pièce dans l'autre, à l'intérieur de la même maison.

[2] Cela n'empêche pas qu'il y puisse tenir une maison de grandeur moyenne, toit compris. Les habitations japonaises n'ont en général qu'un étage, appelé _nikaï_. Depuis quelques années, on a bien fait quelques constructions surmontées de deux étages, quoique bâties dans le style indigène, mais ce sont encore des exceptions. Dans tous les cas, la reproduction de pareils édifices n'est jamais utile au théâtre.

[3] Nous aurons à revenir sur ces bizarres valets au sujet de l'éclairage.

[4] Il y a dans certaines villes, notamment a Kyoto et à Nagoya, des troupes de femmes connues sous le nom de _no_, qui ont la spécialité de jouer des scènes assez courtes dans les fêtes particulières. Quelques-unes de ces actrices de salon sont des artistes de premier ordre.

[5] Il s'agit ici des grandes dames de l'ancien régime qui s'est, pour ainsi dire, réfugié au théâtre. Le Japon moderne, en habillant les femmes de qualité à l'européenne, leur a enlevé tout ce qu'elles avaient autrefois de grâce et de dignité.

[6] La nonchalance nonpareille que donne à la marche l'usage que font les filles de joie de _gaita_ démesurément hautes, en est un des traits les plus saillants. Les _gaita_ sont les chaussures ou plutôt les socles de bois, souvent laqués en noir pour les femmes, sur lesquels reposent les pieds japonais. On les chausse au moyen d'une sorte de lanière, plus ou moins rembourrée, qui passe entre le pouce et le premier doigt.

On ne peut s'empêcher de faire un rapprochement entre la mode des hautes _gaita_ des courtisanes japonaises et celle des ergots sur lesquels se perchent certaines de nos élégantes d'une catégorie similaire, en exagérant jusqu'au ridicule les formes en elles-mêmes gracieuses des talons Louis XV.--Toutefois, comme le pied repose toujours à plat sur la _gaita_, quelle qu'en soit la hauteur, la démarche qui en résulte ne peut avoir aucune analogie avec celle que commande forcément le haut talon.

[7] Néanmoins quelques drames, devenus pour ainsi dire classiques, ont été écrits _in extenso_ et sont de la sorte passés dans le domaine de la littérature proprement dite. Mais c'est l'exception.

[8] Seigneur féodal.

[9] Un _keraï_ est un domestique dans le sens étymologique du mot, c'est-à-dire un serviteur attaché à la maison d'un daïmyo ou même d'un simple _samuraï_. Il est lui-même samuraï, c'est-à-dire noble. Il peut avoir d'autres Keraï, également nobles, à son propre service. Le maître du rang le plus élevé a certains droits absolus, non seulement sur ses serviteurs immédiats, mais encore sur les serviteurs de ceux-ci. La domesticité, tel que nous l'entendons et que nous l'avons introduite dans ce pays, n'existait pas dans l'ancien Japon. Le Keraï est serviteur et familier du maître: il le sert avec les marques du plus profond respect et les attitudes les plus humbles, ce qui ne l'empêche pas de se mêler de ses affaires souvent avec une grande liberté de langage.

Dans toutes les explications relatives au drame, que nous donnons en notes, nous nous plaçons au point de vue de l'époque historique qui fournit de sujets le théâtre japonais. Les moeurs sont déjà bien changées.

[10] Un autre _keraï_ du daïmyo Asama.

[11] _Keraï_ du _Keraï_ Hanagaki.

[12] On appelait ainsi les samuraï qui, pour une cause quelconque, avaient cessé d'être au service effectif de leur daïmyo. Cela ne les affranchissait d'ailleurs pas de certains devoirs envers le maître auquel ils continuaient d'appartenir et d'être liés par des attaches légales que rien ne pouvait rompre. Le seigneur conservait en fait, sur ces serviteurs libres en apparence, des droits très absolus; le temps ne les prescrivait pas; l'éloignement pouvait bien les rendre fictifs, mais non les annuler. Le _ronin_ quittait le domaine de son maître et allait même parfois prendre du service au loin chez un autre daïmyo; mais cela ne pouvait légalement atteindre la situation d'état civil, c'est-à-dire de servitude que lui avait faite sa naissance, envers son premier seigneur.--La _servitude_, dans cette organisation, n'est pas exclusive de la _noblesse_.

[13] _Gawa_, fleuve, rivière, cours d'eau, torrent.

[14] C'est le temple du premier tableau.

[15] Ce n'est pas une de celles qu'on a vues à la scène précédente, mais une troisième.

[16] _Yama_, montagne.

[17] Chasseur de profession, voleur de métier.

[18] Ancien keraï du daïmyo, chassé par son maître, devenu _ronin_ par conséquent, et se livrant au brigandage.

[19] Ce meurtrier n'est autre qu'un homme de la bande de Nagoheï: 2e tableau de l'acte Ier et 1er tableau de l'acte II.

[20] On verra, à l'acte IV, qu'à ce moment le daïmyo venait de partir pour Kyoto, ce qui favorisait les projets de sa belle-mère.

[21] Personnage ayant déjà figuré au 1er acte dans le 2e et le 3e tableaux. C'est le même qui a enlevé la pauvre vagabonde pour le compte du daïmyo dont elle est devenue la maîtresse. On verra par la suite le rôle peu estimable que joue cet homme à double face.

[22] Le début de la scène suivante nous apprendra que Yuri Nokata avait déjà tenté de désaffectionner son gendre de Hototogisu en s'attaquant à la beauté de celle-ci. Un premier poison, non mortel, mais ayant eu pour effet de la défigurer et de la rendre malade, lui avait été administré. Il paraît que cela n'avait pas suffi pour rendre le coeur d'Asama à son épouse. On en vient alors au grand moyen.

[23] Sous l'ancien régime, en dehors des nobles, les médecins seuls pouvaient porter le sabre; mais ils n'avaient droit qu'à un seul sabre assez court, tandis que les _samuraï_ en portaient deux.

[24] Les _to_ et les _karakami_. Les premiers sont en bois et servent à clôturer complètement la maison; les seconds sont des châssis recouverts de papier qui tiennent lieu de fenêtres et de portes extérieures pour les chambres. Les uns et les autres s'ouvrent et se ferment en glissant dans des rainures. La rainure supérieure est assez profonde pour former un encastrement qui permet, en soulevant le _to_ ou le _karakami_, de le dégager de la rainure inférieure et, en l'inclinant ensuite, de l'enlever tout à fait. Mais si l'on veut ouvrir en grand la maison, il suffit de retirer de la sorte les _karakami_; les _to_ pouvant, sans sortir de leurs coulisses, être poussés les uns à la suite des autres jusqu'à de petites armoires disposées aux angles de l'habitation pour les recevoir tous superposés. Les _karakami_, au contraire, à moins d'être enlevés, ne peuvent que se doubler et ne laissent à l'air qu'une demi-ouverture.

[25] Le fourneau minuscule de la pipe japonaise ne contient guère que pour trois ou quatre bouffés de tabac; mais on fume souvent plusieurs pipes sans interruption. On l'allume chaque fois à un petit brasero _ad hoc_ ou au résidu encore en feu de la pipée précédente. La seule différence entre la pipe de femme et la pipe d'homme est dans la longueur du tuyau; il est plus long pour l'usage féminin. Certaines personnes, ayant vu de ces pipes en Europe seulement, ont cru qu'elles servaient à fumer l'opium. C'est une grosse erreur. Au Japon, on ne fume que du tabac; l'opium y est, du reste, sévèrement prohibé par le gouvernement.

[26] Ce Hoshikage a déjà figuré à la fin du IIe acte.

[27] Sans doute dans l'intention de le compromettre.

[28] C'est le keraï du daïmyo qui a présidé le concours d'escrime sur lequel s'est ouvert le rideau au premier acte et qui s'y est mesuré avec Yakuro, cet autre keraï qui s'est entendu avec la belle-mère de son maître, pour le trahir, au troisième acte.

[29] Keraï de Hanagaki et à ce titre appartenant également au daïmyo. Ce personnage figurait aussi au concours d'escrime du premier acte.

[30] C'est ce que les touristes appellent presque infailliblement dans leurs notes de voyage: «Le cortège de l'impératrice,» singulier _quiproquo_, mais qui démontre bien la majesté dont les rites entouraient, dans le vieux Japon, les choses de la vie galante.

La plupart des drames japonais contiennent une scène analogue à celle-ci. Aussi n'a-t-on pas manqué d'écrire que l'impératrice est un personnage quasi indispensable du théâtre au Japon et l'écrivain, cela va de soi, s'est mis en devoir d'en tirer des conséquences touchant les moeurs du pays. Une pareille bévue ne peut s'expliquer que par une ignorance totale et qui n'est guère pardonnable du caractère sacré de la souveraineté et de tout ce qui en tient chez les peuples orientaux.

[31] Nous en avons fait mention au début de cette étude, dans la description de l'orchestre.

[32] Voir le 3e tableau de l'acte I.

[33] Voir le 1er tableau de l'acte II: la conversation des brigands.

[34] Elle ne dit pas toute la vérité, ne voulant encore laisser entendre que c'est son ombre et non elle-même que le daïmyo a devant les yeux.

[35] Le baiser n'existe, d'ailleurs, pas dans les moeurs du Japon. Cette manière de nous témoigner de la tendresse étonne beaucoup les indigènes. Chez eux on n'embrasse même pas les enfants.

[36] C'était autrefois dans tout le Japon et c'est encore aujourd'hui dans les campagnes une croyance très répandue que les morts reviennent et que leurs ombres laissent en s'évanouissant des «papiers funéraires», témoignages de l'apparition où sont écrits les conseils ou les avertissements qu'ils donnent aux vivants.--Que cette variété de spiritisme fournisse aux esprits forts un puissant moyen d'abuser des âmes crédules, cela n'est pas douteux.--La religion populaire des Japonais est un culte de petits papiers: il suffit pour s'en convaincre de visiter la première chapelle venue.

[37] Au Japon, comme dans beaucoup d'autres pays, il y a pour toutes les grandes villes un quartier spécialement affecté à cet usage. Dans les centres principaux, comme Tokio et Kyoto, ce quartier forme une véritable ville à part ayant son enceinte et ses portes et dont le cachet est singulièrement pittoresque.--C'est à coup sûr une des curiosités du pays.

[38] Ancien keraï.

[39] Autre Keraï disgracié devenu chef de voleurs: Acte IV; 1er tableau.

[40] Maison de thé.--La _tcha-ya_ au Japon tient lieu de cabaret.

[41] Il s'agit bien entendu de l'ancien droit.--N'oublions pas que Gorozô est tombé dans la misère et se trouve dans l'impossibilité de pourvoir à l'entretien de sa femme. Celle-ci n'aurait pu le quitter purement et simplement; mais en lui donnant le prix de son infidélité elle s'acquitte légalement envers lui.--Il est alors censé l'avoir vendue lui-même. C'est une sorte de fiction comme il y en a en _droit romain_.

[42] Acte IV: 2e tableau.

[43] Ce morceau est une de ces grandes manches de _kimono_ qui sont particulièrement longues pour les femmes. Cette partie du costume formant poche ou même sac se trouve très propre à l'usage qu'en fait là Gorozô.

[44] N'est-il pas curieux, par exemple, de voir ce _ronin_ Gorozô, devenu misérable, et toujours entouré d'une foule de gens dépendant de lui et vivant plus ou moins à ses crochets. Il n'y a cependant rien là de contraire au vieil ordre social du Japon.

[45] Chez les peuples superstitieux, on n'aime pas les souhaits de bonheur; il semble toujours qu'ils cachent un malheur. Témoin cette habitude dans certains pays de faire les cornes ou le signe de croix quand on reçoit des félicitations sur la chance passée ou des voeux pour l'avenir.

[46] Au Japon, quand un voyageur a séjourné, ne fut-ce que quelques heures, aussi bien dans une auberge que chez un particulier, l'usage veut qu'il reçoive de ses hôtes un «présent de départ». Quelle heureuse idée que l'image de ces deux moribonds acceptant une bonne nouvelle comme un _présent de départ_ pour l'autre monde.