Chapter 2
De là aussi la longueur des représentations: une vengeance en engendrant une autre, il n'y a pas de raison pour s'arrêter. Comme en Corse, il y a eu au Japon des _vindette_ célèbres qui ont duré plusieurs siècles, entretenues par une série interminable de meurtres se commandant les uns les autres. Ce qui met fin à la pièce, ce n'est pas un dénouement définitif, mais l'heure. Il faut bien en finir. Le drame japonais est une fenêtre ouverte sur un coin de la vie terrestre. Après toute une journée de ce spectacle, on doit être fatigué; alors on ferme la fenêtre. Autrefois, les représentations commençaient dès le matin et se terminaient bien au delà du coucher du soleil; elles pouvaient durer presque sans interruption de quinze à dix-huit heures. Sous l'influence de la civilisation, les moeurs japonaises s'amollirent: aujourd'hui, après dix heures de drame, on croit en avoir assez; on commence plus tard et on finit plus tôt. Depuis quelque temps, dans les grands théâtres, la nuit venue on allume le gaz; il y a une rampe comme chez nous. Mais on n'en est pas encore là dans les théâtres secondaires, où on continue d'avoir recours à l'ancien système d'éclairage, jadis seul connu, dont l'effet est assez fantastique. C'est un procédé d'une originalité singulière et bien spéciale au Japon; il tend à disparaître et la couleur locale à perdre avec lui une de ses meilleures teintes. Voici en quoi il consiste: on ne s'occupe pas d'éclairer la salle; les spectateurs peuvent demeurer dans l'obscurité; la scène elle-même reste dans le noir; on se borne à mettre en lumière la figure de chaque artiste. Pour les Japonais, ce qu'il importe surtout de voir au théâtre, c'est le jeu de physionomie. Aussi, l'acteur en scène est accompagné dans ses mouvements par un de ces personnages neutres, de ces êtres indéfinissables ne comptant pas, dont nous avons déjà parlé, qui lui tient constamment sous le nez un lampion à réflecteur, fixé au bout d'un manche; chaque acteur a _son ombre_ qui le suit ainsi pas à pas dans toutes ses allées et venues. Il faut convenir que le public japonais, si exigeant sur la copie du vrai, doit, en ce qui concerne cet éclairage, rabattre beaucoup de ses prétentions. Mais il semble qu'il a l'esprit ainsi fait: il ne veut pas qu'on lui supprime quelque chose de la réalité de la vie; mais on peut y ajouter; il lui suffit alors de faire abstraction: il sait retrancher, non compléter. C'est le contre-pied de notre art dramatique.
La mode des applaudissements est un autre emprunt à l'Europe; maigres encore et clairsemés, ils commencent pourtant à se faire entendre. L'ancien usage, qui consiste à crier par acclamation le nom de l'acteur auquel s'adresse l'enthousiasme, prévaut toujours, mais perd chaque jour du terrain. En Europe, le public nomme bien les artistes, mais c'est pour un ou plusieurs «rappels», lorsqu'ils sont sortis de scène; ici, c'est au beau milieu d'une tirade, d'un dialogue ou même d'un jeu de scène muet et les Japonais y mettent une expression si originale, qu'il serait impossible d'en traduire le ton par une explication; il y entre de la tendresse et de l'affectation maniérée.
L'art dramatique étant tel que nous l'avons dépeint, il n'est pas étonnant qu'il n'existe guère dans la littérature japonaise de théâtre écrit[7]. Tout ce que peut se procurer l'amateur qui désire garder un souvenir de la pièce qu'il a vue ou se préparer par provision à celle qu'il va voir, c'est un livret en contenant l'analyse. Ces livrets sont multiples pour un seul et même drame et pas toujours d'accord entre eux. Cela tient à leur origine: ils sont l'oeuvre de divers spectateurs en contrat avec les libraires ou appartenant au _reportage_ des journaux indigènes. Il y a d'autant moins à s'étonner de ces divergences entre les analyses théâtrales, quelles ne sont pas toutes faites le même jour et que, tant que l'affiche est encore neuve, la pièce subit des variantes à chaque représentation. Or, c'est justement pendant cette période de tâtonnements que les livrets sont écrits.
III
Nous ne pourrions mieux compléter cet exposé de l'art dramatique au Japon que par le résumé d'un drame qui se jouait l'hiver dernier dans un grand théâtre de Tokio.
Les artistes célèbres se partagent les publics de Tokio et de Kyoto. En dehors de ces deux villes, il n'y a guère que des troupes de second ordre, troupes de province plus ou moins habiles suivant l'importance et le goût artistique des populations. Osaka même, qui dépasse en nombre d'habitants, l'ancienne résidence impériale, est, au point de vue théâtral, moins bien pourvue. On est trop affairé dans cette ville de commerce et d'industrie pour qu'il reste du temps à consacrer au spectacle. Au Japon, le théâtre n'est pas, comme en France, un délassement du soir mérité par le labeur du jour, mais bien l'occupation, l'absorption même de toute une journée.
Les premières salles de Tokio contiennent jusque deux mille personnes. Mais la population de cette ville est si nombreuse et si fanatique de drame, qu'une pièce peut tenir l'affiche et faire salle comble pendant plusieurs mois. Il faut bien qu'il en soit ainsi pour qu'on s'en tire, car la mise en scène est fort coûteuse.
La pièce que nous allons essayer de raconter est divisée en six actes et treize tableaux. Son titre est: «_Ume no haru tate-shi no go sho zome_».--Comment traduire cela?--Décomposons la phrase en mot à mot, suivant la construction grammaticale japonaise: _go sho zome_ = tentures garnissant un appartement à la cour;--_no_ = de;--_tate-shi_ = une partie d'une grande habitation;--_ume no haru_ = le printemps des pruniers.--C'est tout ce que nous en avons pu tirer, après avoir consulté les interprètes les plus expérimentés. C'est là un titre énigmatique. Il en est fréquemment ainsi au Japon. Les titres des oeuvres de théâtre n'ont souvent aucun rapport avec la pièce qu'ils désignent, mais ils ne sauraient guère se passer de là tournure poétique et le «printemps des pruniers» est mentionné par notre drame afin que cette règle y soit respectée.
Je dois confesser qu'il m'est impossible de parler des deux premiers actes d'après mes souvenirs; je ne suis arrivé qu'au troisième; mais c'est celui-ci et le dernier qui contiennent les plus belles scènes. J'invoque en outre, comme circonstance atténuante, que, tout compte fait, je suis encore resté au théâtre ce jour-là au moins sept heures consécutives. En France, sept heures de drame noué feraient coucher à trois heures du matin. Au Japon, la pièce entière en dure dix; en supposant l'ouverture à notre heure, on en aurait pour toute la nuit, jusqu'au lever du soleil, même en hiver. Notez que les Japonais arrivent au théâtre avant le premier acte et jusqu'au bout ne perdent pas une scène.
Abordons ce compte rendu du «_Ume no haru_... etc. »... Qu'on nous permette de transcrire le résumé sommaire des deux premiers actes, d'après la traduction d'un livret. Il sera peut être intéressant d'avoir sous les yeux un ensemble complet de la pièce: on saisira mieux de la sorte la suite du drame et on verra, par ce spécimen, en quoi consistent ces analyses imprimées dont nous avons déjà parlé.
Distribution d'après l'affiche:
_Personnages principaux_ _Noms des artiste_
Asama, le daïmyo Sakato.
Hototogisu, concubine du daïmyo, fille de Issaï Nakamura Fukusuke.
Yukieda, jeune samuraï (allant en pèlerinage au 2e acte) _id._
O Sugi, mère de Gorozô Ishikawa Jubizo.
Asoheï, serviteur de Hanagaki Nakamura Tsurugoro.
Yakuro, keraï du daïmyo Nakamura Dengoro.
Satsuki, courtisane, femme de Gorozô Kawabara Saki Kunitaro.
Hoshikage, ancien keraï du daïmyo, chassé, devenu voleur Nakamura.
Oju, courtisane, fille de Issaï, soeur de Hototogisu Iwaï Matsu Nos'ka.
Hanagaki, fidèle keraï du daïmyo Kikusaburo.
Issaï, maître de thé du daïmyo Iwaï Shige Matsu.
Nadeshiko, femme légitime du daïmyo Yeinos'ke.
Takekuma, médecin du palais Ouokami Matsu Nos'ke.
Seppei, domestique d'Issaï Sakato.
Yuri Nokata, mère de Nadeshiko, et belle-mère du daïmyo Kikugoro.
Nagoheï, chasseur, en réalité voleur _id._
Gorozô, ancien keraï disgracié _id._
L'acteur qui figure le dernier sur l'affiche et qui remplit trois rôles est, sans contredit et à juste titre, l'artiste le plus célèbre de la troupe. Les disputes de préséance au programme, entre comédiens, sont inconnues au Japon.
ACTE Ier
_Premier tableau_: Devant le temple de Mano Miyojin, dans l'Oshu.
Un petit _daïmyo_[8] ouvre un concours d'escrime en l'honneur du dieu. Le président est un fidèle _keraï_[9] nommé Hanagaki.--Nombreuse et brillante réunion; personnages richement vêtus.--Asama, c'est le nom du daïmyo, s'y rend en grande pompe et avec un nombreux cortège. Il est accompagné par Hanagaki.--Procession.--Arrivée devant le temple.--Le concours a lieu sur la piste.--Suite de combats.--En dernier lieu, Yakuro[10] et Hanagaki se mesurent. Yakuro n'est pas en veine ce jour-là; il va être battu. Pourtant Hanagaki, qui a la faveur du maître, n'est pas sympathique au public. On voudrait l'humilier. Asoheï[11] excite la voix son patron Hanagaki. Mais au moment décisif, les combattants sont séparés. Yakuro, malgré sa défaite assurée, se donne des airs de vainqueur. Il est traité de lâche et de vantard par Asoheï qui va se précipiter sur lui quand le daïmyo l'arrête en disant qu'il a vu et sait à qui attribuer la victoire. On entre pour se reposer chez le prêtre du temple.
_Deuxième tableau_: Devant le temple _Awabida mura jizo._--Il fait nuit.
Issaï, maître de thé du daïmyo, revient de la campagne où son maître a donné une fête. Il marche avec peine et précaution par un chemin de rizière. Au temple, il s'arrête pour se reposer. Subitement il se sent percé dans le côté. Il souffre. Sans distinguer qui lui a porté le coup, il aperçoit comme une ombre qui se dresse devant lui et lui enlève son argent. Il croit à un fantôme et veut le repousser en disant: «Qui es-tu?» Une éclaircie laisse voir un _ronin_[12]. Issaï veut reprendre son argent. Le ronin le frappe à coups redoublés et disparaît. Le ciel s'obscurcit de nouveau.--Arrivent les deux filles de Issaï qui, accompagnées par une servante, vont au-devant de leur père. Tout à coup, elles buttent contre quelque chose: c'est le corps du père. Elles lui prodiguent leurs soins en pleurant; il ouvre les yeux et reconnaît ses filles. Il leur raconte comment il a été frappé et les invite à le venger.--Il expire.--Ses filles vont chercher du secours au village.
_Troisième tableau_: Lit du fleuve Madori-Gawa[13] ayant sa source au temple de Mano Miyojin[14], dont il alimente la piscine d'ablutions.
Après le concours d'escrime, le daïmyo a distribué les récompenses. Au retour, on suit le cours du fleuve. Il a là des hommes qui errent, cherchant quelqu'un à dévaliser.--Une fille d'Issaï[15],--on ne sait encore à ce moment qui est cette fille,--arrive à une pierre commémorative. Ces hommes l'entourent; ils veulent en abuser. Mais le daïmyo les a vus et s'est douté de la chose. Il lance ses gens au secours de la malheureuse. Les drôles s'enfuient.--La jeune fille plaît au daïmyo. Elle raconte qu'elle cherche ses parents dont elle a été séparée depuis l'âge de cinq ans. Ses parents d'emprunt sont morts. Elle voyage pour se distraire et comme but elle suit la piste de ses parents qui, lui a-t-on dit, habitent en ces lieux.--«Le jour je marche, dit-elle; la nuit, je couche dans les bois.»--Yakuro comprend le désir du daïmyo et conduit la jeune fille au palais.
ACTE II
_Premier tableau._ Au pied de l'Iwate-yama[16]. Habitations rares.--Soir d'une journée de neige.
Des gens de la bande du chasseur Nagoheï[17] arrivent armés de pioches et portant une caisse d'aspect singulier, sans doute volée au temple du dieu de la montagne. Ils s'avancent avec entrain sur la neige.--Halte.--La conversation roule sur l'objet du vol que leur chef Nagoheï leur a ordonné. Puis l'un d'eux explique que Issaï, le maître de thé, a été tué par un des leurs et que Nagoheï veut, affublé du masque et des vêtements qu'on porte à la procession du dieu, se présenter dans la maison d'Issaï, effrayer les deux filles et en profiter pour voler l'argent et enlever ces filles qu'il vendra ensuite à des maisons de prostitution.--Ils continuent leur route.--Le jeune Yukieda, brave et fidèle Keraï du daïmyo, va au temple en pèlerinage pour le compte de son maître. Tout à coup d'un fourré sort un voleur qui l'arrête par derrière en lui demandant la bourse ou la vie. Le jeune homme le regarde de travers, lui dit qu'il va au temple et que, s'il ne le lâche pas, il va le coucher par terre.--Lutte à la suite de laquelle le voleur est lancé au fond du ravin.--Yukieda continue sa route.
_Deuxième tableau_: Temple du dieu de la montagne.
Arrivée du même samuraï.--Il butte contre quelque chose qui se trouve être le corps du voleur qu'il a rencontré tout à l'heure: «Ah! tu as roulé jusqu'ici», dit-il simplement.--Les portes du temple sont ouvertes.--Hoshikage[18] (autrement dit le redoutable Kesataro) paraît. On voit en outre Nagoheï puis Wasuregaï (fille d'Issaï) et son serviteur Sappeï.--Ces deux derniers sont venus en pèlerinage pour obtenir la punition du meurtrier d'Issaï[19].--Une lutte s'engage à la fin de laquelle le miroir, trésor du daïmyo, tombe entre les mains de Hoshikage qui pense par ce moyen pouvoir s'introduire de nouveau chez son seigneur.
Nous, arrivons à la partie de la pièce qu'il m'est permis de raconter _de visu_ et je ferai désormais surtout appel à mes souvenirs.
ACTE III
_Premier tableau_: Le théâtre représente le jardin du palais sur la rivière Katakami-Gawa, en Oshu.--On est au milieu d'avril; les arbres sont en fleurs.
Après quelques incidents sans grande importance arrive Nadeshiko, la femme légitime du daïmyo, dans un riche costume. Elle est triste, se sentant délaissée pour une concubine, cette aventurière qu'à la fin du premier acte le daïmyo et ses serviteurs ont arrachée aux mains des brigands. Mais elle sait supporter son chagrin avec dignité. Elle entre dans le palais et bientôt on voit venir sa mère, âgée de soixante-cinq ans; elle a les cheveux blancs, le visage très énergique. Moins résignée que sa fille, elle a peine à contenir sa colère contre son gendre: elle ne peut admettre qu'une maîtresse l'emporte sur l'épouse, celle-ci étant sa propre enfant[20]. Ses servantes, quoi qu'elles fassent, ne peuvent parvenir à la distraire. Alors paraît le keraï Yakuro[21], officier au service du daïmyo. Il fait signe à la mère de Nadeshiko qu'il a quelque chose à lui dire. Celle-ci toujours méfiante congédie celles de ses femmes qui ne lui inspirent pas grande confiance. Yakuro s'approche et lui fait des condoléances sur le dédain du seigneur pour Nadeshiko depuis l'arrivée au palais de Hototogisu, la concubine. Avec mille circonlocutions il raconte qu'il a fait des propositions au médecin qui a promis un poison mortel d'un effet infaillible. Mais ces précautions sont bien superflues, car à mesure qu'il parle le visage de Yuri Nokata, la mère de l'épouse délaissée, s'éclaire d'une joie féroce[22].--Jeu de physionomie remarquablement exécuté par l'acteur chargé du rôle.--Le médecin est là qui attend. On lui dit d'avancer. Sans lui laisser le temps d'achever ses salutations, Yuri Nokata lui demande à brûle-pourpoint s'il apporte la drogue. Il la lui fait passer cérémonieusement. On lui donne de l'argent pour sa peine. Mais Yakuro, à voix basse, fait observer qu'il est dangereux de le laisser partir ainsi. Yuri Nokata saisit la justesse de cette réflexion et elle annonce au médecin que, pour lui faire honneur, elle veut lui offrir un sabre[23]. Elle fait signe à Yakuro de lui donner un des siens; elle tient à le remettre elle-même au docteur. Celui-ci s'avance dans l'attitude la plus humble et paraît profondément touché de tant de faveur. Au moment où il va prendre l'arme Yuri Nokata l'en frappe et le tue d'un seul coup.--Ce médecin était un témoin incommode; il fallait s'en débarrasser. La vieille paraît enchantée de son succès; elle ne s'en tiendra du reste pas là.--Rires flatteurs de Yakuro et des servantes.--Ordres donnés pour administrer le poison à Hototogisu.
_Deuxième tableau_: Le pavillon habité par la favorite.--Les panneaux extérieurs[24] étant enlevés, on voit sa chambre qui est fort élégante.--Autour de la maison s'étend un jardin délicieux où circule une petite rivière surmontée d'un de ces ponts en zigzag qui n'existent qu'au Japon. La rivière et le pont occupent la moitié d'un des passages qui vont d'un bout à l'autre de la salle. Le décor se prolonge ainsi entre les spectateurs et tout à l'heure l'action se portera tout entière, au moment le plus dramatique, au milieu même du public.
Au _tirer_ du rideau, Hototogisu, assistée de deux jeunes servantes, paraît dans un ravissant costume rose. Elle se lamente sur la maladie dont elle souffre et dont elle ne connaît pas la cause. Elle languit et sa figure est abîmée de boutons; une horrible plaie lui couvre un quart du visage.--Le vent souffle légèrement et les iris qui bordent la rivière en sont impressionnés.--La nuit venant, Hototogisu congédie ses suivantes. Elle est seule depuis un moment, lorsqu'un bruit étrange se fait entendre; elle a peur; elle voit sortir du sol une flamme, aussitôt suivie d'une apparition. Sa frayeur est au comble; elle va fuir; mais le revenant la retient en lui annonçant qu'il veut lui parler. Graduellement, elle se tranquillise, puis elle éprouve un nouvel effroi en reconnaissant le médecin du palais. Celui-ci lui avoue que, par cupidité, il a commis un crime dont il a déjà reçu le châtiment. Il parle du ressentiment de la belle-mère du daïmyo et de sa résolution de tirer vengeance de la favorite. Il l'informe que la maladie dont elle souffre lui vient d'une drogue qu'on lui a fait absorber, mais qui ne la fera pas mourir. Cependant Yuri Nokata veut à tout prix se défaire de la rivale de sa fille; elle a fait demander dans ce but un poison infaillible.--«Je viens de le lui remettre, dit-il, et pour salaire j'ai reçu un coup de sabre. Gardez-vous de prendre la médecine qu'on vous offrira, elle serait fatale. Quant à la maladie qui vous ronge, vous en serez guérie en buvant le contenu d'un petit flacon que vous trouverez là.»--Il montre la niche du dieu domestique.--«Voilà ce que j'avais à vous dire.»--Il disparaît.--Hototogisu réfléchit à ce qu'elle vient d'entendre. Puis, elle se dirige vers la place indiquée et trouve en effet la fiole. Elle absorbe le liquide et par un enchantement instantané il ne reste plus un bouton sur son visage; elle est redevenue belle. Elle va chercher son miroir et éprouve une douce surprise en se regardant; elle se mire avec des gestes qui rappellent la scène des bijoux de _Faust_.--Tout heureuse, elle ferme le store de sa chambre pour se reposer.
On voit arriver deux furies armées chacune d'un glaive; ce sont deux servantes de la belle-mère du daïmyo. Elles s'avancent avec précaution sur le petit pont de la rivière. En se concertant, elles nous apprennent que leur maîtresse, après réflexion, a pensé que le fer serait plus sûr que le poison. Elles avancent à pas de loup vers le pavillon; se séparant, elles en occupent les deux extrémités, puis s'y précipitent en même temps. Le store se lève; on voit la malheureuse Hototogisu couverte de sang se débattant entre ces deux forcenées; elle est épuisée et tombe; on la croît morte.
Yuri Nokata entre en scène par le fond de la salle, avec une suite de trois ou quatre femmes. De loin, ses servantes lui font signe que leur besogne est terminée; elle est radieuse et va s'asseoir près de sa victime. Mais voici que celle-ci se relève de toute sa hauteur et la traite de lâche. Elle lui raconte ce que l'ombre du médecin vient de lui révéler.--«Oui, répond l'autre sans s'émouvoir, c'est moi qui t'ai mise dans cet état.--Pourquoi?--N'est-ce pas toi qui as accaparé le coeur de mon gendre? Ma fille est résignée et dévore sa honte en silence. Mais moi, je n'en puis faire autant.» La jeune femme a un geste de révolte. Toutes se jettent sur elle et la criblent de coups de sabre et poignard. Elle retombe, mais elle respire encore. Le sang ruisselle sur ses vêtements. Yuri Nokata va prendre place sur un banc pour mieux jouir du spectacle de sa vengeance. Elle n'a nullement l'âme troublée, car elle se fait servir du thé et fume une petite pipe[25], ce qui est en quelque sorte l'accompagnement inévitable du repos chez les Japonais des deux sexes.--Elle fait signe à deux servantes de dresser la mourante et de la tenir debout: puis elle se lève, applique sa pipe encore brûlante sur le visage de sa victime, suprême insulte, et lui adresse les injures les plus cruelles. S'enflammant à sa propre parole, elle enfonce cette pipe dans l'ouverture béante du col et laboure avec rage les chairs sanglantes. Hototogisu pousse un cri de douleur et son corps se tord en convulsions.--Cette scène est d'une belle horreur.--Alors Yuri Nokata se met à détailler ses invectives: elle reproche à son ennemie sa beauté, ses charmes, ses yeux qui ont volé le coeur qui appartenait de droit à sa fille, sa bouche qui enivrait l'époux de Nadeshiko de baisers, ses bras qui enlaçaient amoureusement son corps et perfidement sa raison.--Sur ces mots elle saisit le sabre d'une des suivantes et d'un seul coup, tranche le bras de la malheureuse femme. Celle-ci gémit douloureusement: le bras tombe à terre; le sang jaillit. Elle s'affaisse épuisée.
On la tient pour morte et la bande sanguinaire va se reposer. Yuri Nokata est entourée de ses femmes, qui lui prodiguent leurs félicitations et leurs soins. Pendant qu'elles sont distraites, Hototogisu reprend ses sens; elle trouve encore assez de forces pour ramper jusqu'au petit pont; elle va fuir. La vieille l'aperçoit; écartant ses servantes, elle se précipite elle-même, armée d'un glaive, à la poursuite de la favorite qui peut à peine se traîner, elle la rejoint sans peine; l'empoignant par ses cheveux défaits, elle la traîne à travers le pont; fatiguée, elle change de main à plusieurs reprises et, comme alors son sabre l'embarrasse, elle le tient entre les dents; elle est odieuse et sublime ainsi. N'en pouvant plus elle-même, elle fait signe qu'on vienne l'aider; tordant autour de sa main droite les cheveux de sa victime, qui râle, elle se fait tirer par la gauche jusqu'au milieu de la scène, la traînant ainsi évanouie ou morte. On donne enfin le coup de grâce à Hototogisu et Yuri Nokata va paisiblement se reposer de son exploit. Elle prend une nouvelle tasse de thé et fume encore quelques pipes; elle a bien mérité cela. Quand elle a repris haleine, elle ordonne qu'on jette le cadavre à la rivière; on y jette aussi le bras coupé.
Sur ces entrefaites, on voit entrer les deux jeunes servantes de Hototogisu; elles paraissent terrifiées et, se dissimulant comme elles peuvent, elles cherchent à s'échapper. Mais Yuri Nokata les aperçoit; à leur allure, elle comprend qu'elles ont vu la scène du meurtre; elles pourraient parler, il faut donc s'en défaire; elle en donne l'ordre. Les innocentes sont mises à mort sans avoir la force de se défendre. Leurs cadavres vont rejoindre au fond de l'eau celui de leur maîtresse.