Le thé chez Miranda

Part 6

Chapter 63,810 wordsPublic domain

Il passa à l'annulaire crochu de la proxénète une bague de haut prix, et quitta l'hôtel le paradis dans l'âme.

VII

Depuis ce jour la vaillance de Fernand ne se démentit pas un seul instant. Blanche est la plus heureuse des femmes, et lorsque ses petites amies la plaisantent sur ses yeux battus, au lieu de se fâcher comme autrefois, elle égrène le chapelet de perles de ses rires argentins.

LA TARE

I

De la fenêtre, par l'écran de papier, s'épanche un rayon clair qui vient illuminer l'eau-forte de Paul Grimail. Le très jeune artiste contemple son oeuvre, indécis: sous le col ondulant du cygne, Léda se pâme en une torsion enlaçante, et l'aile toute blanche, affaissée sur l'amante, explique les cambrures de ce corps énervé par la caresse duveteuse. Ainsi doivent s'exprimer les transports de la passion, ainsi ont-ils toujours apparu dans ses rêves;--car l'éphèbe les ignore réels: nulle ne lui offrit l'amour; jamais il n'osa le mendier, et il lui répugne d'imposer son désir à la vendeuse en besoin.

Il pense. Machinalement il frôle le bandeau qui couvre en partie sa figure et son front; dessous se cache une horrible bouffissure violâtre. Aussi loin que peut remonter sa mémoire, l'artiste revoit sa tête d'enfant bridée par le triste bandeau et sa mère lui défendant de le retirer: «cela ferait pleurer la sainte Vierge.»

Aux murs de l'atelier, entre les costumes orientaux, les panoplies et les dressoirs à céramiques, des plâtres suspendus ou piédestalés. Pour lui, Sémiramis et Minerve semblent faire valoir leurs formes graciles ou majestueuses. Il les considère ayant pour ses désirs une pitié ironique. Ne connaître de la femme que cette artistique immobilité! Il ne saura jamais les étreintes ni les baisers! Mythes, les voluptés ressenties par de plus heureux, par tous!--Bah! Il est fou! C'est démence se complaire en des souhaits irréalisables.

Il s'approche à la croisée.

Dans la rue, le carnaval bruit. Les trompes hurlent une invite aux viriles ivresses. Paul Grimail déchire l'écran et voit. Les fiacres cahotent des cartonnages grimaçants, de voyantes étoffes et des faces plâtrées; de chez le perruquier voisin une fille s'échappe, la chevelure toute piquée de noeuds roses et de fleurs; et, au milieu de la cohue en tumulte, un polichinelle énorme, cramoisi, marche; deux cocottes se frottent à ses flancs afin de partager sa gloire.

Lui, arrache son bandeau, surpris par une idée, encore vague, mais grosse de conséquences heureuses. Il court à un coffre étrange donné par son maître, le célèbre Voméra. C'était le présent d'un samouraï qui fut à Yeddo l'hôte du peintre des jaunes. Paul Grimail fait baver au coffre un flot de tissus chatoyants; et longuement en choisit.

II

Il va par les boulevards illuminés. Une rumeur étonnée accueille sa venue, une rumeur vénérante suit ses pas. Les «chienlits» se figent dans les bouches et la foule s'enfle autour de lui, chuchotante et solennelle. L'éphèbe, d'abord, se figure être ridicule. Il lui paraît que derrière son dos des ironies s'esclaffent. Par les trous visuels du masque, il examine. Et c'est un bonheur, ne plus heurter son regard au bandeau dont l'aspect navrant a jusqu'alors interrompu l'inspection de sa personne: à quoi bon se voir tout entier? cette tare déparerait la plus évidente perfection. Maintenant, au contraire, il prend plaisir à cet examen: sa robe azurée, son surtout couleur de safran avec, partout, de gros oiseaux brodés en relief qui chatoyent aux mouvements de la marche, et, tout près, les bouts balancés d'une flasque moustache sous un nez très pâle. Pour la première fois, il perçoit en son être une harmonie et, aussi, le spectacle de la soie aux cassures flambantes le ravit.

--C'est probablement le prince de Galles.

Des grisettes le dévisagent. On l'admire, sans restriction. Enfin on ne fixe plus sur sa face ces regards commisérants qui lui étaient si lourds à supporter. Il marche heureux, humant l'air très pur. Et subitement, un arrêt: une multitude grouillante et noire piquée par les splendeurs des déguisements; tout en haut la bâtisse de l'Opéra aux baies enjaunies de lumières où des ombres se heurtent; sur le faîte, l'Apollon verdi par un feu de Bengale.

L'artiste s'avance hardiment. Il dévisage les hommes en haussant les épaules aux ingracieux costumes. Il se sent très robuste avec une idée de querelles. Car, dans cette fête, il va être un des mille acteurs contemplés, sûrement un des plus magnifiques: on l'acclame déjà.

Comme tous lui font place, il a bientôt gravi quelques marches du grand escalier. Alors l'enthousiasme crève. Vers lui se penchent des gorges nues se mouvant dans les dentelles et les raides plastrons où miroitent d'uniques pastilles d'or.--Des femmes? Pour l'adorer, il en descend des galeries, il en monte du péristyle, il en sort des portes béantes: de petites qui se haussent pour effleurer du doigt les sourcils de son masque, et, dans leurs yeux, il lit des promesses lascives; de grandes qui se baissent pour palper le crêpe de sa ceinture, et il voudrait enfouir ses lèvres dans les sillons de leurs dos flexibles; de grasses qui s'éventent, et il lui semble que plonger dans leurs molles rondeurs serait à son rut un assouvissement délicieux; de minces dont les seins sautillent dans les cuirasses de satin, et, en un souhait de les y sentir se reposer, il arrondit ses mains frémissantes.

Le torrent des admirateurs le roule dans la salle:

--Mikado! Mikado! Bravo Mikado!

Pour leur hocher un signe remerciant, Paul Grimail cherche qui répète ce mot. Ses yeux se lèvent, et c'est le lustre énorme, le cru du gaz, les loges gorgées de femmes en clairs dominos et de gants blancs applaudisseurs; ses yeux se baissent, et c'est un enchevêtrement de corps assombris: le trille de ces deux teintes adverses accotées.

Et les bravos le déclarent le plus splendide des mâles.

III

--Mikado!

--Savonnette!

Deux cohues rivales proclament les noms de leurs idoles.

Une rage fait pâlir l'artiste: quel autre tente lui ravir sa gloire et discuter son triomphe? Le caprice d'un passant anéantirait-il ce bonheur unique. Il lui faudrait renoncer aux adulations des femmes comme aux envieuses exclamations des hommes? Cela ne se peut. Il aura entière cette nuit de joie, dût-il affirmer sa suprématie par la violence.

Gronde une sédition. Un moment les casques des municipaux étincellent. Des protestations murmurantes montent sous la coupole après qu'un des vocables beuglé par un plus grand ensemble de voix est parvenu à étouffer l'autre. L'artiste, aux premiers rangs de ses partisans, s'affermit la main sur les poignées de jade de ses sabres. Une bousculade houle, quelques cris, des injures mugissent et l'éphèbe, prêt à s'élancer, se retient, émerveillé:

C'est une femme.

Ses formes se moulent à cru dans un collant d'émeraude; en les calices des fleurs étranges qui l'enlacent, des pierreries s'embrasent.

--Il est rien pschutt, tu sais, ton costume. Paies-tu quelque chose au buffet?

Elle prend son bras. Sa voix gracieuse se note d'un exquis enjouement. Elle s'appuie à lui, et, parfois, avec une gentille curiosité, elle soulève de ses doigts minces les lourdes soieries qui habillent l'artiste. Elle en fait le tour, rieuse, montrant les ivoires de sa denture dans l'écarlate des lèvres. Ses grands yeux noirs sont humides; des luxures dorment dans sa crinière d'or; sa poitrine semble, à chaque instant, devoir saillir du corsage, et les pointes rosées découvertes par les sursauts des hilarités réclament les caresses de bouches aimantes. Il émane d'elle un parfum qui fait songer l'éphèbe aux dévêtements ultimes, aux spasmes furieux et alanguissants. Il n'ose presque la regarder tant il sent irrésistible le pouvoir de ses sens en fougue. Et, tout à l'heure, il va la tenir dans ses bras, elle frissonnera sous ses baisers. Il sait maintenant pourquoi son talent sommeille encore: il s'éveillera grandiose à la manifestation de sa virilité. Il sera un fort.

IV

On verse du champagne à pleines flûtes. Libéralement l'aqua-fortiste jette les louis dans les mains tendues des sommeliers en fracs. Quand la fille a fini d'étancher sa soif, elle demande:

--Allons vite chez Baratte, dis, tu veux? Il ne va plus rester de salons.

Sur l'escalier de marbre, la foule leur fait cortège. Lui, presque pâmé de bonheur, s'enivre des flatteries qu'elle susurre à l'adresse du couple merveilleux.

Subitement une bande se précipite, calicots déguisés d'une pièce de percale, gadoues en débardeurs crottés. Comme l'un deux regarde trop près Savonnette, lui le repousse doucement de la main. L'homme se rebiffe, crache des invectives, et, d'un soufflet, démasque Paul Grimail.

Un vide se fait, bruyamment. L'artiste s'affaisse, sans une idée, près la balustrade. Un municipal le pousse hors des degrés. Sur le large palier le calicot clame:

--Oh! mince, alors! Reluque un peu sa gueule.

V

La Seine est noire... Il y grelotte des bigarrures de lumière diffuse.

Lui, va le long des quais.

Dans sa fièvre, il arrache une à une les parties de son costume et les jette par-dessus le parapet.

Bientôt il les ira rejoindre, ces oripeaux qui lui ont valu la seule félicité de sa vie. A quoi bon vouloir encore tenter l'impossible, décrire et imiter l'inconnu? Insanité! Et sans le travail, son existence est sans but, puisqu'il n'en peut jouir.

Jusqu'au loin, s'alignent, en file, des rangées de tonneaux, des tas de pierres, des empilements de planches. Puis un pont: un chapelet de lampadaires, le falot vert d'un fiacre qui semble glisser sur le garde-fou.

Se tuer c'est imposer la douleur sans fin à un être excellent, une mère qui par ses caresses, par ses regards et ses moindres paroles demande à son fils pardon d'avoir produit.--Il ne peut mourir.

Des rues étroites se percent entre les pâtés de bâtisses neuves. Paul Grimail en aperçoit une plus éclairée: la lanterne d'un bouge rayonne avec son numéro énorme, ombrant les vitres.

_Cinquième Soirée_

_Au pied de la montagne à la chevelure frondante, la villa blanche et enguirlandée._

_Sur les gazons ras des pelouses et parmi les hauts tulipiers aux branches se bifurquant,--tel un blanc gypaète les ailes toutes grandes,--la blanche et enguirlandée villa se pose._

_La nuit est pâle d'étoiles._

_L'air torride est tout embaumé de la sève des branches frondantes de la forêt, et de l'arome des rhododendrons, et de la saveur des mûres._

_Au pied de la montagne, sur les gazons ras des pelouses,--tel un blanc gypaète les ailes toutes grandes,--la villa se pose._

_La nuit est pâle d'étoiles._

_La rue close de baraques foraines s'aveugle de lumière, s'assourdit de claquements de fouet, de cris et de sonnailles._

_Là-bas, par-dessus les toits ardoisés, l'orchestre du casino clangore._

_Là-bas, dans l'obscurité humide de l'allée, on entend le gave qui saute le barrage..._

_Parmi les hauts tulipiers aux branches se bifurquant, la blanche et enguirlandée villa._

_L'air torride embaume la sève de la forêt, l'arome des rhododendrons, la saveur des mûres._

_Des fouets qui claquent._

_Des sonnailles qui tintinnabulent._

_Des roues qui roulent._

_Des cuivres qui clangorent._

_De l'eau qui bruit._

_La nuit est pâle sur la villa aux guirlandes..._

_En robe claire à pois, Miranda se renverse, le cou nu et des rubacelles aux oreilles._

LE CUL-DE-JATTE

I

Une grosse pluie d'orage s'épanche dans la cour du Louvre, soulève des stalagmites liquides et polit l'asphalte. A sentir cette fluide tiédeur imprégner le col de sa chemise, Éphraïm Samuel s'irrite: «Sacrée infirmité! Pas même pouvoir se servir d'un pépin!» Et, violemment, le cul-de-jatte balance son torse, le projette, les yeux clignés sous la gifle de l'eau. Il s'arc-boute des mains pour faire courir ses fesses redondantes, ligotées dans un siège à roulettes. Et sa demi-personne s'éjouit quand, par une grande vitesse acquise, elle fend l'air avec un bruit ronronnant d'express.

Mais son tape-cul, tout neuf étrenné ce jour-là même, à l'occasion d'un mariage, lui vaut une obsédante inquiétude. Déjà, le matin, à la synagogue, au moment où le verre symbolique lancé par-dessus le couple nuptial vint se rompre contre les dalles, un craquement a gémi sous les reins tendus d'Éphraïm qui se haussait pour voir. Après la cérémonie, au zinc de la rue d'Aboukir, comme il levait haut le coude, pour boire du bitter, le véhicule vagit. Et, au début du déjeuner, un déchirement se lamenta pendant qu'on hissait l'infirme sur une chaise. La mère Salomon, sa voisine de droite, était un peu sourde, et sa voisine de gauche, la gantière Rachel, flirta avec Bernheim, le marchand de lorgnettes, jusqu'après le dessert; lui, forcément se tut. D'exquises boissons et d'exquises mangeailles le consolèrent abondamment.

Puis, très aise, il s'en était revenu le long du boulevard Sébastopol, le long de la rue Rivoli, tantôt filant vite pour contraindre à se garer précipitamment les lourds promeneurs du dimanche, tantôt stationnant au plus compact de la foule pour empêcher de leurs courses les poursuivants d'omnibus. Malices impunies, tout le monde manifestant une déférence pour sa difformité.

Maintenant l'orage se déverse dru: Éphraïm s'empresse; mais un nouveau craquement lui suggère: «Ce ne serait pas drôle de rester là, en plan, le derrière dans l'eau.» Et il s'efforce vers une arcade où s'engouffre un public humide et morose. Dessous, bée une porte olivâtre, que couronne l'indication: Musée Égyptien. Éphraïm la franchit.

II

Il se bouscule dans la salle une grouillante cohue. Le nez du juif s'enfouit dans les basques des jaquettes ou se froisse au rude contact des fausses tournures. Un empuantement de malsains parfums s'affadit. Les coudes font choir sa casquette. Virer, partir; nul moyen: il est pris comme dans une vivante cage. A chaque heurt de pieds inattentifs, il perçoit son siège s'affaisser. Et ses reins s'encastrent plus profondément dans les coussins où il repose.

Soudain, au-dessus de lui, une mère gifle son mioche. Pour esquiver d'autres coups, l'enfant se roule, ahuri, pèse du talon sur le chariot du cul-de-jatte qu'il ne voit pas. Catastrophe. Une commotion ébranle Éphraïm qui s'effondre avec son assise. Les poignées où ses mains prenaient appui roulent au loin. Cependant il tente une fuite, mais un éclat aigu de planche brisée raye les dalles et s'oppose à la progression des roues. Un désespoir: calculer la dépense d'un tape-cul neuf et le prix de la course en fiacre pour rentrer. Et puis, la crainte d'être piétiné! Par malheur, là-haut, des disputes se clament; de furieuses gesticulations se détendent, il se bave de rageuses injures, et des enfants pleurent. Bientôt le juif s'épouvante à parer en vain des horions indus; des poings le frôlent et l'accrochent, des genoux cognent son dos. Il s'exaspère, il redoute qu'on ne lui marche sur les doigts et ne cesse de crier, mêlant des invectives à ses requêtes de secours. Alors, peu à peu on s'apaise. Des oreilles s'inclinent vers l'infirme; il y verse des récriminations pleurardes, apitoyantes, avec l'intonation qu'il suppose devoir le plus facilement toucher. A grands soins, on le porte dans le chambranle d'une fenêtre, entre des stèles entamées de nombreux hiéroglyphes. Éphraïm Samuel s'enorgueillit de ces prévenances unanimes. Il se laisse faire, plaignard avec une muette espérance de ripailles qu'on paiera pour le réconforter. Seul, un jeune homme propose aller quérir un fiacre. A peine le juif déçu de ses voeux remercie-t-il. Il maudit son infirmité et l'indifférence égoïste des valides.

Puis les gens recommencent à circuler, bavards. Un brave homme à la blouse roide, un provincial égaré dans Paris, reste encore; et, mettant à profit l'aide prêtée, il se renseigne sans fin sur l'itinéraire à suivre pour gagner le boulevard Barbès. Ensuite il part.

III

--C'est rien chien, tout de même, murmure le juif, de ne pas laisser un sou pour la casse! Quant à Tabourdel, l'ébéniste, il peut fouiller ses profondes, pour sûr. On ne se fiche pas ainsi du monde!

Et il détache les courroies qui le tiennent encore lié aux débris du chariot: du bois perdu, et mauvais!--Il repose ses membres éreintés par la course fournie. Au dehors, l'averse s'écrase toujours sur les vitres. Entre les colosses de granit et les tombeaux de marbre noir, la cohue se fait plus dense, piétine, laisse pisser partout les parapluies.

Du déjeuner, il demeure au juif une ivresse qui lui montre les choses fluides. La tête pèse. Le bruit monotone des pas et des conversations susurrées ronflent autour de lui et bercent.--Pas de voiture.--Pendant cette inoccupation, un dégoût pour l'égoïsme des autres inspire à Éphraïm Samuel des projets de revanche; mais, bizarrement, l'enfilade de ses idées s'embranche de digressions et se troue de subites lacunes: venue du sommeil. A plusieurs reprises il lève ses paupières qui tombent, et se décolle péniblement les cils. Il songe qu'on le saura bien avertir à l'arrivée du fiacre. Il s'ensommeille, heureux de cette torpeur, contrarié seulement de la prévoir trop brève.

Plus rien. Longtemps.

Et des souvenirs se cherchent, s'unissent. Une à une s'éliminent les perceptions flottantes du rêve, elles laissent place à de plus réels fantômes. Se retracent l'orage, l'accident.

Une inquiète avidité de savoir si on pense à lui éveille Éphraïm. Il écoute et il regarde: nul pas, nulle voix, nul être. Une bleuâtre clarté ruisselle par les murs, par les stèles, par les sarcophages, par les colosses qui se dressent rigides, les poings collés aux cuisses, dans une attitude de violence résolue. Et sur le parquet ces masses se projettent en grandes ombres nettes. Clair de lune.

Appeler, le juif n'ose: peut-être l'emprisonnerait-on pour avoir dormi là, car on en veut toujours à la race d'Adonaï.--A se voir dans cette antique Égypte, un effroi le saisit. Sa haine des persécuteurs fut adulée depuis l'enfance. Il voua surtout de vindicatives colères à ces Égyptiens que, tout jeune, il criblait de coups de crayon sur les images de la Bible.

Maintenant, seul parmi toutes ces figures énormes et surplombantes, il redoute, lui si infime, des vengeances, des niches surnaturelles de gnômes outragés.

Il se tasse sur lui-même et frissonne; mais l'oeil très large d'un dieu le fixe, froid, immobile. Dans le vide du musée, continûment, une sonorité fantastique vibre, creuse et sourde. Et il paraît au fond de la salle que les sphinx et les sarcophages avec leurs théories de prêtres gravés s'approchent lentement et s'assemblent, dans un rythme de marche funéraire. Une angoisse.

Au dehors, un nuage qui passe ombre tout. Le cul-de-jatte s'estime encore plus abandonné sans cette lumière qui espionnait en sa faveur. Il s'affole à l'appréhension tenace de sentir sur ses épaules des chocs glacés, des étreintes inébranlables et lisses.

Mais de nouveau la lumière bleute le musée. Les monstres ne se sont point mus.

IV

Sa bêtise devient évidente à Éphraïm: ces affreux magots ne s'imposent que ridicules. Certainement, les sculpteurs travaillent bien mieux aujourd'hui; et les anciens étaient des imbéciles, ignorant l'art tout à fait. Ce jugement sévère le raffermit en la confiance de soi.

Une statuette de marbre appuyée au mur adverse s'offre très élégante avec ses formes graciles, son corps svelte, sa taille de fillette et ses petits seins pointus. Par dommage, une tête de tigresse y culmine; et cette stupide déformance gâte tout l'ensemble de la fluette membrure.

A contempler dans ses plus fines rondeurs le menu des hanches; à suivre les volutes dérobées de la gorge et les cambrures des flancs aux plis courts, un érotique appétit s'accroît en Éphraïm. Et s'évoque la série des femmes qu'il posséda. La dernière, Madame Jules, l'épouse d'un ouvrier, d'un camarade, auquel il a prêté deux cents francs. Elle se livra, pitoyante un peu pour sa timidité d'infirme, certaine aussi d'obtenir une prolongation d'échéance. Et cette échéance retombe demain; il songe à l'emploi de cette rentrée. Selon l'avis du médecin, son métier de graveur le tue. Souvent des crises de toux le torturent, et la douleur lui raidit le dos comme si une plaque de plomb s'appliquait entre ses épaules. Ces deux cents francs garantiront tout un mois de repos. Dans la suite, il reprendra son travail, bien portant. Les meubles des Jules représentent une valeur suffisant au solde du billet; et, cette fois, il ne se laissera plus circonvenir bêtement par une cajoleuse drôlesse de trente-cinq ans, fanée déjà.

De nouveau le regard d'Éphraïm se heurte à la statue. Malgré les efforts qu'il tente pour l'esquiver, son érotisme flambe par ses entrailles.

Une enfant des Jules, une fillette, aperçue se débarbouillant au matin, est très ronde de formes, toute semblable à cette Égyptienne. Il la désire.

Pour l'avoir il reculerait bien encore le paiement de ce qu'on lui doit. Pourtant cet acte serait ignoble. Des romans où de vieux riches obtiennent par de tels moyens les filles du peuple lui reviennent au souvenir. Ces débauchés il les méprise. A la vue du sphinx allongé dans le fond de la salle, il se rappelle un dessin autrefois gravé par lui: des israélites élevant un monstre pareil sur une plate-forme au moyen de cordes et de machines; un tassement de torses courbés par l'effort et de muscles gonflés que fustigent les soldats.

Alors toutes les persécutions souffertes par la Race le hantent. Il la suit par l'histoire peinant sous tous les peuples, esclave toujours. Il se remémore les antiques massacres. Femmes violées, enfants éventrés, torches humaines. Et ces tortures, ces boucheries, ces atrocités séculaires lui apparaissent comme la lugubre préface de sa propre existence, existence de mutilé, existence de méprisé. A lui, certainement échoient le summum des dédains et l'ironie suprême. Témoins ce dernier accident et la dédaigneuse indifférence des gens. De cette exaltation son érotisme s'avive et s'irrite. Il se complaît à vouloir cette petite Jules: en même temps que la cause des plus extatiques joies, cette possession sera pour Israël un triomphe, et le droit légitime du vainqueur en cette guerre de l'or prêchée par les rabbins comme la seule revanche possible. Et la dernière homélie entendue conseillait la prolification comme le plus sûr moyen de répandre à l'infini les germes de vengeance. N'est-ce pas pour ses projets la consécration religieuse?

Mais, au moment où son imagination prévoit les voluptés de cet assouvissement, la crainte de la mort s'associe, conseillant le repos des sens. Il devine des délices à rester au lit et à dormir tout un mois sans l'inquiétude de l'heure. Dans le jour il lira, fainéantise inéprouvée depuis longtemps. De vieux feuilletons coupés au bas de journaux et reliés de ficelles gisent au fond de ses tiroirs, provision pour l'époque toujours reculée du loisir. Il l'épuisera. Oubliant toutes ses colères, ses ruts et ses fanatismes, il se perd à repasser les romans parcourus jadis, à revivre dans les pampas américaines, dans les catacombes de Rome et dans les égouts de Paris avec les énergiques héros qu'il aima. Et il s'enorgueillit se félicitant de ses aspirations littéraires, supérieures.

Peu à peu ses souvenirs deviennent vagues et s'emmêlent. Les évocations se colorent, prennent des formes presque tangibles, mouvantes; puis elles s'obscurcissent, s'effacent. Éphraïm s'endort.

V

--Voyez-vous, monsieur Samuel, quand votre assignation est arrivée hier, je me suis dit: c'est pas possible, on aura fait cela sans le prévenir... Et puis, voilà... Ah, c'est pas bien ça, surtout... surtout...

Madame Jules hésite, sanglotante. De la main elle relève ses cheveux qui s'affaissent au long de son visage et se collent dans les larmes.

Éphraïm s'adosse commodément au poêle encore tiède de récents cuisinages et tâche à retenir le flux de toux qui lui écorche la gorge.

--Surtout après ce qui s'est passé entre nous!... ajoute-t-elle.

Elle va jusqu'au lit, où elle range du linge nouvellement rapporté.