Le temps retrouvé Tome 2 (de 2)

Part 3

Chapter 32,630 wordsPublic domain

Oui, en ce sens-là, en ce sens-là seulement; mais il est bien plus grand, une chose que nous avons regardée autrefois, si nous la revoyons, nous rapporte, avec le regard que nous y avons posé, toutes les images qui le remplissaient alors. C’est que les choses--un livre sous sa couverture rouge comme les autres--sitôt qu’elles sont perçues par nous, deviennent en nous quelque chose d’immatériel, de même nature que toutes nos préoccupations ou nos sensations de ce temps-là, et se mêlent indissolublement à elles. Tel nom lu dans un livre autrefois, contient entre ses syllabes le vent rapide et le soleil brillant qu’il faisait quand nous le lisions. Dans la moindre sensation apportée par le plus humble aliment, l’odeur du café au lait, nous retrouvons cette vague espérance d’un beau temps qui, si souvent, nous sourit, quand la journée était encore intacte et pleine, dans l’incertitude du ciel matinal; une heure est un vase rempli de parfum, de sons, de moments, d’humeurs variées, de climats. De sorte que la littérature qui se contente de «décrire les choses», d’en donner seulement un misérable relevé de lignes et de surfaces, est celle qui, tout en s’appelant réaliste, est la plus éloignée de la réalité, celle qui nous appauvrit et nous attriste le plus, car elle coupe brusquement toute communication de notre moi présent avec le passé, dont les choses gardaient l’essence, et l’avenir, où elles nous incitent à le goûter le nouveau. C’est elle que l’art digne de ce nom doit exprimer, et, s’il y échoue, on peut encore tirer de son impuissance un enseignement (tandis qu’on n’en tire aucun des réussites du réalisme), à savoir que cette essence est en partie subjective et incommunicable.

Bien plus, une chose que nous vîmes à une certaine époque, un livre que nous lûmes ne restent pas unis à jamais seulement à ce qu’il y avait autour de nous; il le reste aussi fidèlement à ce que nous étions alors, il ne peut plus être repassé que par la sensibilité, par la personne que nous étions alors; si je reprends, même par la pensée, dans la bibliothèque, _François le Champi_, immédiatement en moi un enfant se lève qui prend ma place, qui seul a le droit de lire ce titre: _François le Champi_, et qui le lit comme il le lut alors, avec la même impression du temps qu’il faisait dans le jardin, les mêmes rêves qu’il formait alors sur les pays et sur la vie, la même angoisse du lendemain. Que je revoie une chose d’un autre temps, c’est un autre jeune homme qui se lèvera. Et ma personne d’aujourd’hui n’est qu’une carrière abandonnée, qui croit que tout ce qu’elle contient est pareil et monotone, mais d’où chaque souvenir, comme un sculpteur de Grèce, tire des statues innombrables. Je dis chaque chose que nous revoyons, car les livres se comportant en cela comme ces choses, la manière dont leur dos s’ouvrait, le grain du papier peut avoir gardé en lui un souvenir aussi vif de la façon dont j’imaginais alors Venise et du désir que j’avais d’y aller que les phrases mêmes des livres. Plus vif même, car celles-ci gênent parfois, comme ces photographies d’un être devant lesquelles on se le rappelle moins bien qu’en se contentant de penser à lui. Certes, pour bien des livres de mon enfance, et, hélas, pour certains livres de Bergotte lui-même, quand un soir de fatigue il m’arrivait de les prendre, ce n’était pourtant que comme j’aurais pris un train dans l’espoir de me reposer par la vision de choses différentes et en respirant l’atmosphère d’autrefois. Mais il arrive que cette évocation recherchée se trouve entravée, au contraire, par la lecture prolongée du livre. Il en est un de Bergotte (qui dans la bibliothèque du prince portait une dédicace d’une flagornerie et d’une platitude extrêmes), lu jadis en entier un jour d’hiver où je ne pouvais voir Gilberte, et où je ne peux réussir à retrouver les pages que j’aimais tant. Certains mots me feraient croire que ce sont elles, mais c’est impossible. Où serait donc la beauté que je leur trouvais? Mais du volume lui-même la neige qui couvrait les Champs-Élysées le jour où je le lus n’a pas été enlevée. Je la vois toujours. Et c’est pour cela que si j’avais été tenté d’être bibliophile, comme l’était le prince de Guermantes, je ne l’aurais été que d’une façon, mais de façon particulière, comme celle qui recherche cette beauté indépendante de la valeur propre d’un livre et qui lui vient pour les amateurs de connaître les bibliothèques par où il a passé, de savoir qu’il fut donné à l’occasion de tel événement, par tel souverain à tel homme célèbre, de l’avoir suivi, de vente en vente, à travers sa vie; cette beauté, historique en quelque sorte, d’un livre ne serait pas perdue pour moi. Mais c’est plus volontiers de l’histoire de ma propre vie, c’est-à-dire non pas en simple curieux, que je la dégagerais; et ce serait souvent non pas à l’exemplaire matériel que je l’attacherais, mais à l’ouvrage, comme à ce _François le Champi_ contemplé pour la première fois dans ma petite chambre de Combray, pendant la nuit peut-être la plus douce et la plus triste de ma vie--où j’avais, hélas (dans un temps où me paraissaient bien inaccessibles les mystérieux Guermantes), obtenu de mes parents une première abdication d’où je pouvais faire dater le déclin de ma santé et de mon vouloir, mon renoncement chaque jour aggravé à une tâche difficile--et retrouvé aujourd’hui dans la bibliothèque des Guermantes, précisément par le jour le plus beau, et dont s’éclairaient soudain non seulement les tâtonnements anciens de ma pensée, mais même le but de ma vie et peut-être de l’art. Pour les exemplaires eux-mêmes des livres, j’eusse été, d’ailleurs, capable de m’y intéresser, dans une acception vivante. La première édition d’un ouvrage m’eût été plus précieuse que les autres, mais j’aurais entendu par elle l’édition où je le lus pour la première fois. Je rechercherais les éditions originales, je veux dire celles où j’eus de ce livre une impression originale. Car les impressions suivantes ne le sont plus. Je collectionnerais pour les romans les reliures d’autrefois, celles du temps où je lus mes premiers romans et qui entendaient tant de fois papa me dire: «Tiens-toi droit.» Comme la robe où nous vîmes pour la première fois une femme, elles m’aideraient à retrouver l’amour que j’avais alors, la beauté sur laquelle j’ai superposé tant d’images, de moins en moins aimées, pour pouvoir retrouver la première, moi qui ne suis pas le moi qui l’ai vu et qui dois céder la place au moi que j’étais alors afin qu’il appelle la chose qu’il connut et que mon moi d’aujourd’hui ne connaît point. La bibliothèque que je composerais ainsi serait même d’une valeur plus grande encore, car les livres que je lus jadis à Combray, à Venise, enrichis maintenant par ma mémoire de vastes enluminures représentant l’église Saint-Hilaire, la gondole amarrée au pied de Saint-Georges le Majeur sur le Grand Canal incrusté de scintillants saphirs, seraient devenus dignes de ces «livres à images», bibles historiées, que l’amateur n’ouvre jamais pour lire le texte mais pour s’enchanter une fois de plus des couleurs qu’y a ajoutées quelque émule de Fouquet et qui font tout le prix de l’ouvrage. Et pourtant, même n’ouvrir ces livres lus autrefois que pour regarder les images qui ne les ornaient pas alors me semblerait encore si dangereux que, même en ce sens, le seul que je pusse comprendre, je ne serais pas tenté d’être bibliophile. Je sais trop combien ces images laissées par l’esprit sont aisément effacées par l’esprit. Aux anciennes il en substitue de nouvelles qui n’ont plus le même pouvoir de résurrection. Et si j’avais encore le _François le Champi_ que maman sortit un soir du paquet de livres que ma grand’mère devait me donner pour ma fête, je ne le regarderais jamais; j’aurais trop peur d’y insérer peu à peu de mes impressions d’aujourd’hui couvrant complètement celles d’autrefois, j’aurais trop peur de le voir devenir à ce point une chose du présent que, quand je lui demanderais de susciter une fois encore l’enfant qui déchiffra son titre dans la petite chambre de Combray, l’enfant, ne reconnaissant pas son accent, ne répondît plus à son appel et restât pour toujours enterré dans l’oubli.

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L’idée d’un art populaire comme d’un art patriotique, si même elle n’avait pas été dangereuse, me semblait ridicule. S’il s’agissait de le rendre accessible au peuple, on sacrifiait les raffinements de la forme «bons pour des oisifs»; or, j’avais assez fréquenté de gens du monde pour savoir que ce sont eux les véritables illettrés, et non les ouvriers électriciens. A cet égard, un art, populaire par la forme, eût été destiné plutôt aux membres du Jockey qu’à ceux de la Confédération générale du travail; quant aux sujets, les romans populaires enivrent autant les gens du peuple que les enfants ces livres qui sont écrits pour eux. On cherche à se dépayser en lisant, et les ouvriers sont aussi curieux des princes que les princes des ouvriers. Dès le début de la guerre, M. Barrés avait dit que l’artiste (en l’espèce le Titien) doit avant tout servir la gloire de sa patrie. Mais il ne peut la servir qu’en étant artiste, c’est-à-dire qu’à condition, au moment où il étudie les lois de l’Art, institue ses expériences et fait ses découvertes, aussi délicates que celles de la Science, de ne pas penser à autre chose--fût-ce à la patrie--qu’à la vérité qui est devant lui. N’imitons pas les révolutionnaires qui par «civisme» méprisaient, s’ils ne les détruisaient pas, les œuvres de Watteau et de La Tour, peintres qui honoraient davantage la France que tous ceux de la Révolution. L’anatomie n’est peut-être pas ce que choisirait un cœur tendre, si l’on avait le choix. Ce n’est pas la bonté de son cœur vertueux, laquelle était fort grande, qui a fait écrire à Choderlos de Laclos les _Liaisons Dangereuses_, ni son goût pour la bourgeoisie, petite ou grande, qui a fait choisir à Flaubert comme sujets ceux de _Madame Bovary_ et de l’_Éducation Sentimentale_. Certains disaient que l’art d’une époque de hâte serait bref, comme ceux qui prédisaient avant la guerre qu’elle serait courte. Le chemin de fer devait aussi tuer la contemplation, il était vain de regretter le temps des diligences, mais l’automobile remplit leur fonction et arrête à nouveau les touristes vers les églises abandonnées.

Une image offerte par la vie nous apporte en réalité, à ce moment-là, des sensations multiples et différentes. La vue, par exemple, de la couverture d’un livre déjà lu a tissé dans les caractères de son titre les rayons de lune d’une lointaine nuit d’été. Le goût du café au lait matinal nous apporte cette vague espérance d’un beau temps qui jadis si souvent, pendant que nous le buvions dans un bol de porcelaine blanche, crémeuse et plissée, qui semblait du lait durci, se mit à nous sourire dans la claire incertitude du petit jour. Une heure n’est pas qu’une heure, c’est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats. Ce que nous appelons la réalité est un certain rapport entre ces sensations et ces souvenirs qui nous entourent simultanément--rapport que supprime une simple vision cinématographique, laquelle s’éloigne par là d’autant plus du vrai qu’elle prétend se borner a lui--rapport unique que l’écrivain doit retrouver pour en enchaîner à jamais dans sa phrase les deux termes différents. On peut faire se succéder indéfiniment dans une description les objets qui figuraient dans le lieu décrit, la vérité ne commencera qu’au moment où l’écrivain prendra deux objets différents, posera leur rapport, analogue dans le monde de l’art à celui qu’est le rapport unique de la loi causale dans le monde de la science, et les enfermera dans les anneaux nécessaires d’un beau style, ou même, ainsi que la vie, quand, en rapprochant une qualité commune à deux sensations, il dégagera leur essence en les réunissant l’une et l’autre, pour les soustraire aux contingences du temps, dans une métaphore, et les enchaînera par le lien indescriptible d’une alliance de mots. La nature elle-même, à ce point de vue, ne m’avait-elle pas mis sur la voie de l’art, n’était-elle pas commencement d’art, elle qui souvent ne m’avait permis de connaître la beauté d’une chose que longtemps après, dans une autre, midi à Combray que dans le bruit de ses cloches, les matinées de Doncières que dans les hoquets de notre calorifère à eau? Le rapport peut être peu intéressant, les objets médiocres, le style mauvais, mais tant qu’il n’y a pas eu cela il n’y a rien eu. La littérature qui se contente de «décrire les choses», de donner un misérable relevé de leurs lignes et de leur surface, est, malgré sa prétention réaliste, la plus éloignée de la réalité, celle qui nous appauvrit et nous attriste le plus, ne parlât-elle que de gloire et de grandeurs, car elle coupe brusquement toute communication de notre moi présent avec le passé, dont les choses gardent l’essence, et l’avenir, où elles nous incitent à le goûter encore. Mais il y avait plus. Si la réalité était cette espèce de déchet de l’expérience, à peu près identique pour chacun, parce que, quand nous disons: un mauvais temps, une guerre, une station de voitures, un restaurant éclairé, un jardin en fleurs, tout le monde sait ce que nous voulons dire; si la réalité était cela, sans doute une sorte de film cinématographique de ces choses suffirait et le «style», la «littérature» qui s’écarteraient de leur simple donnée seraient un hors-d’œuvre artificiel. Mais était-ce bien cela la réalité? Si j’essayais de me rendre compte de ce qui se passe, en effet, en nous au moment où une chose nous fait une certaine impression, soit que, comme ce jour où, en passant sur le pont de la Vivonne, l’ombre d’un nuage sur l’eau m’eût fait crier «zut alors!» en sautant de joie; soit qu’écoutant une phrase de Bergotte tout ce que j’eusse vu de mon impression c’est ceci qui ne lui convenait pas spécialement: «C’est admirable»; soit qu’irrité d’un mauvais procédé, Bloch prononçât ces mots qui ne convenaient pas du tout à une aventure si vulgaire: «Qu’on agisse ainsi, je trouve cela même fantastique»; soit quand, flatté d’être bien reçu chez les Guermantes, et d’ailleurs un peu grisé par leurs vins, je n’aie pu m’empêcher de dire à mi-voix, seul, en les quittant: «Ce sont tout de même des êtres exquis avec qui il serait doux de passer la vie», je m’apercevais que, pour exprimer ces impressions, pour écrire ce livre essentiel, le seul livre vrai, un grand écrivain n’a pas, dans le sens courant, à l’inventer puisqu’il existe déjà en chacun de nous, mais à le traduire. Le devoir et la tâche d’un écrivain sont ceux d’un traducteur.

Or si, quand il s’agit du langage inexact de l’amour-propre par exemple, le redressement de l’oblique discours intérieur (qui va s’éloignant de plus en plus de l’impression première et cérébrale) jusqu’à ce qu’il se confonde avec la droite qui aurait dû partir de l’impression, si ce redressement est chose malaisée contre quoi boude notre paresse, il est d’autres cas, celui où il s’agit de l’amour, par exemple, où ce même redressement devient douloureux. Toutes nos feintes indifférences, toute notre indignation contre ses mensonges si naturels, si semblables à ceux que nous pratiquons nous-mêmes, en un mot tout ce que nous n’avons cesse, chaque fois que nous étions malheureux ou trahis, non seulement de dire à l’être aimé mais même, en attendant de le voir de nous dire sans fin à nous-mêmes, quelquefois à haute voix, dans le silence de notre chambre troublé par quelques: «non, vraiment, de tels procédés sont intolérables» et «j’ai voulu te recevoir une dernière fois et ne nierai pas que cela me fasse de la peine», ramener tout cela à la vérité ressentie dont cela s’était tant écarté, c’est abolir tout ce à quoi nous tenions le plus, ce qui, seul à seul avec nous-mêmes, dans des projets fiévreux de lettres et de démarches, fut notre entretien passionné avec nous-mêmes.