Le temps retrouvé Tome 1 (de 2)
Part 18
Enfin la berloque sonna comme j’arrivais à la maison. Le bruit des pompiers était commenté par un gamin. Je rencontrai Françoise remontant de la cave avec le maître d’hôtel. Elle me croyait mort. Elle me dit que Saint-Loup était passé en s’excusant pour voir s’il n’avait pas, dans la visite qu’il m’avait faite le matin, laissé tomber sa croix de guerre. Car il venait de s’apercevoir qu’il l’avait perdue et, devant rejoindre son corps le lendemain matin, avait voulu à tout hasard voir si ce n’était pas chez moi. Il avait cherché partout avec Françoise et n’avait rien trouvé. Françoise croyait qu’il avait dû la perdre avant de venir me voir, car, disait-elle, il lui semblait bien, elle aurait pu jurer qu’il ne l’avait pas quand elle l’avait vu. En quoi elle se trompait. Et voilà la valeur des témoignages et des souvenirs. D’ailleurs, je sentis tout de suite, à la façon peu enthousiaste dont ils parlèrent de lui, que Saint-Loup avait produit une médiocre impression sur Françoise et sur le maître d’hôtel. Sans doute tous les efforts que le fils du maître d’hôtel et le neveu de Françoise avaient faits pour s’embusquer, Saint-Loup les avait faits en sens inverse, et avec succès, pour être en plein danger. Mais cela, jugeant d’après eux-mêmes, Françoise et le maître d’hôtel ne pouvaient pas le croire. Ils étaient convaincus que les riches sont toujours mis à l’abri. Du reste, eussent-ils su la vérité relativement au courage héroïque de Robert, qu’elle ne les eût pas touchés. Il ne disait pas «Boches», il leur avait fait l’éloge de la bravoure des Allemands, il n’attribuait pas à la trahison que nous n’eussions pas été vainqueurs dès le premier jour. Or, c’est cela qu’ils eussent voulu entendre, c’est cela qui leur eût semblé le signe du courage. Aussi, bien qu’ils continuassent à chercher la croix de guerre, les trouvai-je froids au sujet de Robert, moi qui me doutais de l’endroit où cette croix avait été oubliée. Cependant Saint-Loup, s’il s’était distrait ce soir-là de cette manière, ce n’était qu’en attendant, car, repris du désir de revoir Morel, il avait usé de toutes ses relations pour savoir dans quel corps Morel se trouvait, croyant qu’il s’était engagé, afin de l’aller voir et n’avait reçu jusqu’ici que des centaines de réponses contradictoires. Je conseillai à Françoise et au maître d’hôtel d’aller se coucher. Mais celui-ci n’était jamais pressé de quitter Françoise depuis que, grâce à la guerre, il avait trouvé un moyen, plus efficace encore que l’expulsion des sœurs et l’affaire Dreyfus, de la torturer. Ce soir-là, et chaque fois que j’allais auprès d’eux pendant les quelques jours que je passai encore à Paris, j’entendis le maître d’hôtel dire à Françoise épouvantée: «Ils ne se pressent pas, c’est entendu, ils attendent que la poire soit mûre, mais ce jour-là ils prendront Paris et ce jour-là pas de pitié!--Seigneur, Vierge Marie, s’écriait Françoise, ça ne leur suffit pas d’avoir conquéri la pauvre Belgique. Elle a assez souffert celle-là, au moment de son envahition.--La Belgique, Françoise, mais ce qu’ils ont fait en Belgique ne sera rien à côté!» Et même, la guerre ayant jeté sur le marché de la conversation des gens du peuple une quantité de termes dont ils n’avaient fait la connaissance que par les yeux, par la lecture des journaux et dont, en conséquence, ils ignoraient la prononciation, le maître d’hôtel ajoutait: «Vous verrez ça, Françoise, ils préparent une nouvelle attaque d’une plus grande enverjure que toutes les autres.» M’étant insurgé, sinon au nom de la pitié pour Françoise et du bon sens stratégique, au moins de la grammaire, et ayant déclaré qu’il fallait prononcer «envergure», je n’y gagnai qu’à faire redire à Françoise la terrible phrase chaque fois que j’entrais à la cuisine, car le maître d’hôtel presque autant que d’effrayer sa camarade était heureux de montrer à son maître que, bien qu’ancien jardinier de Combray et simple maître d’hôtel, tout de même bon Français selon la règle de Saint-André-des-Champs, il tenait de la déclaration des droits de l’homme le droit de prononcer «enverjure» en toute indépendance, et de ne pas se laisser commander sur un point qui ne faisait pas partie de son service et où, par conséquent, depuis la Révolution, personne n’avait rien à lui dire puisqu’il était mon égal. J’eus donc le chagrin de l’entendre parler à Françoise d’une opération de grande «enverjure» avec une insistance qui était destinée à me prouver que cette prononciation était l’effet non de l’ignorance, mais d’une volonté mûrement réfléchie. Il confondait le gouvernement, les journaux, dans un même: «on» plein de méfiance, disant: «On nous parle des pertes des Boches, on ne nous parle pas des nôtres, il paraît qu’elles sont dix fois plus grandes. On nous dit qu’ils sont à bout de souffle, qu’ils n’ont plus rien à manger, moi je crois qu’ils en ont cent fois comme nous, à manger. Faut pas tout de même nous bourrer le crâne. S’ils n’avaient rien à manger ils ne se battraient pas comme l’autre jour où ils nous ont tué cent mille jeunes gens de moins de vingt ans.» Il exagérait ainsi à tout instant les triomphes des Allemands, comme il avait fait jadis pour ceux des radicaux; il narrait en même temps leurs atrocités afin que ces triomphes fussent plus pénibles encore à Françoise, laquelle ne cessait plus de dire: «Ah! Sainte Mère des Anges!», «Ah! Marie Mère de Dieu!» Et parfois, pour lui être désagréable d’une autre manière, il disait: «Du reste, nous ne valons pas plus cher qu’eux, ce que nous faisons en Grèce n’est pas plus beau que ce qu’ils ont fait en Belgique. Vous allez voir que nous allons mettre tout le monde contre nous et que nous serons obligés de nous battre avec toutes les nations», alors que c’était exactement le contraire. Les jours où les nouvelles étaient bonnes, il prenait sa revanche en assurant à Françoise que la guerre durerait trente-cinq ans, et, en prévision d’une paix possible, assurait que celle-ci ne durerait pas plus de quelques mois et serait suivie de batailles auprès desquelles celles-ci ne seraient qu’un jeu d’enfant, et après lesquelles il ne resterait rien de la France. La victoire des alliés semblait, sinon rapprochée, du moins à peu près certaine, et il faut malheureusement avouer que le maître d’hôtel en était désolé. Car ayant réduit la guerre «mondiale», comme tout le reste, à celle qu’il menait sourdement contre Françoise (qu’il aimait, du reste, malgré cela comme on peut aimer la personne qu’on est content de faire rager tous les jours en la battant aux dominos), la Victoire se réalisait à ses yeux sous les espèces de la première conversation où il aurait la souffrance d’entendre Françoise lui dire: «Enfin c’est fini et il va falloir qu’ils nous donnent plus que nous ne leur avons donné en 70.» Il croyait, du reste, toujours que cette échéance fatale arrivait, car un patriotisme inconscient lui faisait croire, comme tous les Français victimes du même mirage que moi depuis que j’étais malade, que la victoire--comme ma guérison--était pour le lendemain. Il prenait les devants en annonçant à Françoise que cette victoire arriverait peut-être, mais que son cœur en saignerait, car la Révolution la suivrait aussitôt, puis l’invasion. «Oh! cette bon sang de guerre, les Boches seront les seuls à s’en relever vite, Françoise, ils y ont déjà gagné des centaines de milliards. Mais qu’ils nous crachent un sou à nous, quelle farce! On le mettra peut-être sur les journaux, ajoutait-il par prudence et pour parer à tout événement, pour calmer le peuple, comme on dit depuis trois ans que la guerre sera finie le lendemain. Je ne peux pas comprendre comment que le monde est assez fou pour le croire.» Françoise était d’autant plus troublée de ces paroles qu’en effet, après avoir cru les optimistes plutôt que le maître d’hôtel, elle voyait que la guerre, qu’elle avait cru devoir finir en quinze jours malgré «l’envahition de la pauvre Belgique», durait toujours, qu’on n’avançait pas, phénomène de fixation des fronts dont elle comprenait mal le sens, et qu’enfin un des innombrables «filleuls» à qui elle donnait tout ce qu’elle gagnait chez nous lui racontait qu’on avait caché telle chose, telle autre. «Tout cela retombera sur l’ouvrier, concluait le maître d’hôtel. On vous prendra votre champ, Françoise.--Ah! Seigneur Dieu!» Mais à ces malheurs lointains, il en préférait de plus proches et dévorait les journaux dans l’espoir d’annoncer une défaite à Françoise. Il attendait les mauvaises nouvelles comme des œufs de Pâques, espérant que cela irait assez mal pour épouvanter Françoise, pas assez pour qu’il pût matériellement en souffrir. C’est ainsi qu’un raid de zeppelins l’eût enchanté pour voir Françoise se cacher dans les caves, et parce qu’il était persuadé que dans une ville aussi grande que Paris les bombes ne viendraient pas juste tomber sur notre maison. Du reste, Françoise commençait à être reprise par moment de son pacifisme de Combray. Elle avait presque des doutes sur les «atrocités allemandes». «Au commencement de la guerre on nous disait que ces Allemands c’était des assassins, des brigands, de vrais bandits, des Bbboches...» (si elle mettait plusieurs b à Boches, c’est que l’accusation que les Allemands fussent des assassins lui semblait après tout plausible, mais celle qu’ils fussent des Boches, presque invraisemblable à cause de son énormité). Seulement il était assez difficile de comprendre quel sens mystérieusement effroyable Françoise donnait au mot de Boche puisqu’il s’agissait du début de la guerre, et aussi à cause de l’air de doute avec lequel elle prononçait ce mot. Car le doute que les Allemands fussent des criminels pouvait être mal fondé en fait, mais ne renfermait pas en soi, au point de vue logique, de contradiction. Mais comment douter qu’ils fussent des Boches, puisque ce mot, dans la langue populaire, veut dire précisément Allemand. Peut-être ne faisait-elle que répéter en style indirect les propos violents qu’elle avait entendus alors et dans lesquels une particulière énergie accentuait le mot «Boche». «J’ai cru tout cela, disait-elle, mais je me demande tout à l’heure si nous ne sommes pas aussi fripons comme eux.» Cette pensée blasphématoire avait été sournoisement préparée chez Françoise par le maître d’hôtel, lequel, voyant que sa camarade avait un certain penchant pour le roi Constantin de Grèce, n’avait cessé de le lui représenter comme privé par nous de nourriture jusqu’au jour où il céderait. Aussi l’abdication du souverain avait-elle ému Françoise, qui allait jusqu’à déclarer: «Nous ne valons pas mieux qu’eux. Si nous étions en Allemagne, nous en ferions autant.» Je la vis peu, du reste, pendant ces quelques jours, car elle allait beaucoup chez ces cousins dont maman m’avait dit un jour: «Mais tu sais qu’ils sont plus riches que toi.» Or, on avait vu cette chose si belle, qui fut si fréquente à cette époque-là dans tout le pays et qui témoignerait, s’il y avait un historien pour en perpétuer le souvenir, de la grandeur de la France, de sa grandeur d’âme, de sa grandeur selon Saint-André-des-Champs, et que ne révélèrent pas moins tant de civils survivant à l’arrière que les soldats tombés à la Marne. Un neveu de Françoise avait été tué à Berry-au-Bac qui était aussi le neveu de ces cousins millionnaires de Françoise, anciens cafetiers retirés depuis longtemps après fortune faite. Il avait été tué, lui, tout petit cafetier sans fortune qui, à la mobilisation, âgé de vingt-cinq ans, avait laissé sa jeune femme seule pour tenir le petit bar qu’il croyait regagner quelques mois après. Il avait été tué. Et alors on avait vu ceci. Les cousins millionnaires de Françoise, et qui n’étaient rien à la jeune femme, veuve de leur neveu, avaient quitté la campagne où ils étaient retirés depuis dix ans et s’étaient remis cafetiers, sans vouloir toucher un sou; tous les matins à six heures, la femme millionnaire, une vraie dame, était habillée ainsi que «sa demoiselle», prêtes à aider leur nièce et cousine par alliance. Et depuis plus de trois ans, elles rinçaient ainsi des verres et servaient des consommations depuis le matin jusqu’à neuf heures et demie du soir, sans un jour de repos. Dans ce livre, où il n’y a pas un seul fait qui ne soit fictif, où il n’y a pas un seul personnage «à clefs», où tout a été inventé par moi selon les besoins de ma démonstration, je dois dire, à la louange de mon pays, que seuls les parents millionnaires de Françoise ayant quitté leur retraite pour aider leur nièce sans appui, que seuls ceux-là sont des gens réels, qui existent. Et persuadé que leur modestie ne s’en offensera pas, pour la raison qu’ils ne liront jamais ce livre, c’est avec un enfantin plaisir et une profonde émotion que, ne pouvant citer les noms de tant d’autres qui durent agir de même et par qui la France a survécu, je transcris ici leur nom véritable: ils s’appellent, d’un nom si français, d’ailleurs, Larivière. S’il y a eu quelques vilains embusqués, comme l’impérieux jeune homme en smoking que j’avais vu chez Jupien et dont la seule préoccupation était de savoir s’il pourrait avoir Léon à 10 h. ½ «parce qu’il déjeunait en ville», ils sont rachetés par la foule innombrable de tous les Français de Saint-André-des-Champs, par tous les soldats sublimes auxquels j’égale les Larivière. Le maître d’hôtel, pour attiser les inquiétudes de Françoise, lui montrait de vieilles «Lectures pour tous» qu’il avait retrouvées et sur la couverture desquelles (ces numéros dataient d’avant la guerre) figurait la «famille impériale d’Allemagne». «Voilà notre maître de demain», disait le maître d’hôtel à Françoise, en lui montrant «Guillaume». Elle écarquillait les yeux, puis passait au personnage féminin placé à côté de lui et disait: «Voilà la Guillaumesse!»
Mon départ de Paris se trouva retardé par une nouvelle qui, par le chagrin qu’elle me causa, me rendit pour quelque temps incapable de me mettre en route. J’appris, en effet, la mort de Robert de Saint-Loup, tué le surlendemain de son retour au front, en protégeant la retraite de ses hommes. Jamais homme n’avait eu moins que lui la haine d’un peuple (et quant à l’empereur, pour des raisons particulières, et peut-être fausses, il pensait que Guillaume II avait plutôt cherché à empêcher la guerre qu’à la déchaîner). Pas de haine du Germanisme non plus; les derniers mots que j’avais entendus sortir de sa bouche, il y avait six jours, c’étaient ceux qui commencent un lied de Schumann et que sur mon escalier il me fredonnait, en allemand, si bien qu’à cause des voisins je l’avais fait taire. Habitué par une bonne éducation suprême à émonder sa conduite de toute apologie, de toute invective, de toute phrase, il avait évité devant l’ennemi, comme au moment de la mobilisation, ce qui aurait pu assurer sa vie, par cet effacement de soi devant les actes que symbolisaient toutes ses manières, jusqu’à sa manière de fermer la portière de mon fiacre quand il me reconduisait, tête nue, chaque fois que je sortais de chez lui. Pendant plusieurs jours je restai enfermé dans ma chambre, pensant à lui. Je me rappelais son arrivée, la première fois, à Balbec, quand en lainages blanchâtres, avec ses yeux verdâtres et bougeants comme la mer, il avait traversé le hall attenant à la grande salle à manger dont les vitrages donnaient sur la mer. Je me rappelais l’être si spécial qu’il m’avait paru être alors, l’être dont ç’avait été un si grand souhait de ma part d’être l’ami. Ce souhait s’était réalisé au delà de ce que j’aurais jamais pu croire, sans me donner pourtant presque aucun plaisir alors, et ensuite je m’étais rendu compte de tous les grands mérites et d’autres choses encore que cachait cette apparence élégante. Tout cela, le bon comme le mauvais, il l’avait donné sans compter, tous les jours, et le dernier, en allant attaquer une tranchée par générosité, par mise au service des autres de tout ce qu’il possédait, comme il avait un soir couru sur les canapés du restaurant pour ne pas me déranger. Et l’avoir vu si peu, en somme, en des sites si variés, dans des circonstances si diverses et séparées par tant d’intervalles, dans ce hall de Balbec, au café de Rivebelle, au quartier de cavalerie et aux dîners militaires de Doncières, au théâtre où il avait giflé un journaliste, chez la princesse de Guermantes, ne faisait que me donner de sa vie des tableaux plus frappants, plus nets, de sa mort un chagrin plus lucide, que l’on en a souvent pour les personnes aimées davantage, mais fréquentées si continuellement que l’image que nous gardons d’elles n’est plus qu’une espèce de vague moyenne entre une infinité d’images insensiblement différentes, et aussi que notre affection, rassasiée, n’a pas, comme pour ceux que nous n’avons vus que pendant des moments limités, au cours de rencontres inachevées malgré eux et malgré nous, l’illusion de la possibilité d’une affection plus grande dont les circonstances seules nous auraient frustrés. Peu de jours après celui où je l’avais aperçu, courant après son monocle, et l’imaginant alors si hautain, dans ce hall de Balbec, il y avait une autre forme vivante que j’avais vue pour la première fois sur la plage de Balbec et qui maintenant n’existait non plus qu’à l’état de souvenir, c’était Albertine, foulant le sable, ce premier soir, indifférente à tous, et marine comme une mouette. Elle, je l’avais si vite aimée que pour pouvoir sortir avec elle tous les jours je n’étais jamais allé voir Saint-Loup, de Balbec. Et pourtant l’histoire de mes relations avec lui portait aussi le témoignage qu’un temps j’avais cessé d’aimer Albertine, puisque, si j’étais allé m’installer quelque temps auprès de Robert, à Doncières, c’était dans le chagrin de voir que ne m’était pas rendu le sentiment que j’avais pour Mme de Guermantes. Sa vie et celle d’Albertine, si tard connues de moi, toutes deux à Balbec, et si vite terminées, s’étaient croisées à peine; c’était lui, me redisais-je en voyant que les navettes agiles des années tissent des fils entre ceux de nos souvenirs qui semblaient d’abord les plus indépendants, c’était lui que j’avais envoyé chez Mme Bontemps quand Albertine m’avait quitté. Et puis il se trouvait que leurs deux vies avaient chacune un secret parallèle et que je n’avais pas soupçonné. Celui de Saint-Loup me causait peut-être maintenant plus de tristesse que celui d’Albertine, dont la vie m’était devenue si étrangère. Mais je ne pouvais me consoler que la sienne comme celle de Saint-Loup eussent été si courtes. Elle et lui me disaient souvent, en prenant soin de moi: «Vous qui êtes malade». Et c’était eux qui étaient morts, eux dont je pouvais, séparées par un intervalle en somme si bref, mettre en regard l’image ultime, devant la tranchée, après la chute, de l’image première qui, même pour Albertine, ne valait plus pour moi que par son association avec celle du soleil couchant sur la mer. Sa mort fut accueillie par Françoise avec plus de pitié que celle d’Albertine. Elle prit immédiatement son rôle de pleureuse et commenta a mémoire du mort de lamentations, de thrènes désespérés. Elle exhibait son chagrin et ne prenait un visage sec, en détournant la tête, que lorsque moi je laissais voir le mien, qu’elle voulait avoir l’air de ne pas avoir vu. Car comme beaucoup de personnes nerveuses, la nervosité des autres, trop semblable sans doute à la sienne, l’horripilait. Elle aimait maintenant à faire remarquer ses moindres torticolis, un étourdissement, qu’elle s’était cognée. Mais si je parlais d’un de mes maux, redevenue stoïque et grave, elle faisait semblant de ne pas avoir entendu, «Pauvre Marquis», disait-elle, bien qu’elle ne pût s’empêcher de penser qu’il eût fait l’impossible pour ne pas partir et, une fois mobilisé, pour fuir devant le danger. «Pauvre dame, disait-elle en pensant à Mme de Marsantes, qu’est-ce qu’elle a dû pleurer quand elle a appris la mort de son garçon! Si encore elle avait pu le revoir, mais il vaut peut-être mieux qu’elle n’ait pas pu, parce qu’il avait le nez coupé en deux, il était tout dévisagé.» Et les yeux de Françoise se remplissaient de larmes mais à travers lesquelles perçait la curiosité cruelle de la paysanne. Sans doute Françoise plaignait la douleur de Mme de Marsantes de tout son cœur, mais elle regrettait de ne pas connaître la forme que cette douleur avait prise et de ne pouvoir s’en donner le spectacle de l’affliction. Et comme elle aurait bien aimé pleurer et que je la visse pleurer, elle dit pour s’entraîner: «Ça me fait quelque chose!» Sur moi aussi elle épiait les traces du chagrin avec une avidité qui me fit simuler une certaine sécheresse en parlant de Robert. Et plutôt, sans doute, par esprit d’imitation et parce qu’elle avait entendu dire cela, car il y a des clichés dans les offices aussi bien que dans les cénacles, elle répétait, non sans y mettre pourtant la satisfaction d’un pauvre: «Toutes ses richesses ne l’ont pas empêché de mourir comme un autre, et elles ne lui servent plus à rien.» Le maître d’hôtel profita de l’occasion pour dire à Françoise que sans doute c’était triste, mais que cela ne comptait guère auprès des millions d’hommes qui tombaient tous les jours malgré tous les efforts que faisait le gouvernement pour le cacher. Mais, cette fois, le maître d’hôtel ne réussit pas à augmenter la douleur de Françoise comme il avait cru. Car celle-ci lui répondit: «C’est vrai qu’ils meurent aussi pour la France, mais c’est des inconnus; c’est toujours plus intéressant quand c’est des gens qu’on connaît.» Et Françoise, qui trouvait du plaisir à pleurer, ajouta encore: «Il faudra bien prendre garde de m’avertir si on cause de la mort du Marquis sur le journal.»
Robert m’avait souvent dit avec tristesse, bien avant la guerre: «Oh! ma vie, n’en parlons pas, je suis un homme condamné d’avance.» Faisait-il allusion au vice qu’il avait réussi jusqu’alors à cacher à tout le monde, mais qu’il connaissait et dont il s’exagérait peut-être la gravité, comme les enfants qui font la première fois l’amour, ou même, avant cela, cherchent seuls le plaisir, s’imaginent pareils à la plante qui ne peut disséminer son pollen sans mourir tout de suite après. Peut-être cette exagération tenait-elle, pour Saint-Loup comme pour les enfants, ainsi qu’à l’idée du péché avec laquelle on ne s’est pas encore familiarisé, à ce qu’une sensation toute nouvelle a une force presque terrible qui ira ensuite en s’atténuant. Ou bien avait-il, le justifiant au besoin par la mort de son père enlevé assez jeune, le pressentiment de sa fin prématurée. Sans doute un tel pressentiment semble impossible. Pourtant la mort paraît assujettie à certaines lois. On dirait souvent, par exemple, que les êtres nés de parents qui sont morts très vieux ou très jeunes sont presque forcés de disparaître au même âge, les premiers traînant jusqu’à la centième année des chagrins et des maladies incurables, les autres, malgré une existence heureuse et hygiénique, emportés à la date inévitable et prématurée par un mal si opportun et si accidentel (quelques racines profondes qu’il puisse avoir dans le tempérament) qu’il semble la formalité nécessaire à la réalisation de la mort. Et ne serait-il pas possible que la mort accidentelle elle-même--comme celle de Saint-Loup, liée d’ailleurs à son caractère de plus de façons peut-être que je n’ai cru devoir le dire--fût, elle aussi, inscrite d’avance, connue seulement des dieux, invisible aux hommes, mais révélée par une tristesse particulière, à demi inconsciente, à demi consciente (et même, dans cette dernière mesure, exprimée aux autres avec cette sincérité complète qu’on met à annoncer des malheurs auxquels on croit dans son for intérieur échapper et qui pourtant arriveront), à celui qui la porte et l’aperçoit sans cesse en lui-même, comme une devise, une date fatale.