Chapter 2
L'Amour a ôté de son carquois les traits cruels dont il blessa Phèdre et Ariane, qui, mêlés d'amour et de haine, servent à montrer sa puissance, comme la foudre sert à faire connaître l'empire de Jupiter.
À mesure que le dieu donne le plaisir d'aimer, Vénus y joint le bonheur de plaire.
Les filles entrent chaque jour dans le sanctuaire pour faire leur prière à Vénus. Elles y expriment des sentimens naïfs comme le coeur qui les fait naître. Reine d'Amathonte, disait une d'elles, ma flamme pour Thyrsis est éteinte: je ne te demande pas de me rendre mon amour; fais seulement qu'Ixiphile m'aime.
Une autre disait tout bas: Puissante déesse, donne-moi la force de cacher quelque temps mon amour à mon berger, pour augmenter le prix de l'aveu que je veux lui en faire.
Déesse de Cythère, disait une autre, je cherche la solitude; les jeux de mes compagnes ne me plaisent plus. J'aime peut-être. Ah! si j'aime quelqu'un, ce ne peut être que Daphnis.
Dans les jours de fête, les filles et les jeunes garçons viennent réciter des hymnes en l'honneur de Vénus: souvent ils chantent sa gloire, en chantant leurs amours.
Un jeune Gnidien, qui tenait par la main sa maîtresse, chantait ainsi: Amour, lorsque tu vis Psyché, tu te blessas sans doute des mêmes traits dont tu viens de blesser mon coeur: ton bonheur n'était pas différent du mien; car tu sentais mes feux, et moi j'ai senti tes plaisirs.
J'ai vu tout ce que je décris. J'ai été à Gnide: j'y ai vu Thémire, et je l'ai aimée; je l'ai vue encore, et je l'ai aimée davantage. Je resterai toute ma vie à Gnide avec elle, et je serai le plus heureux des mortels.
Nous irons dans le temple, et jamais il n'y sera entré un amant si fidèle: nous irons dans le palais de Vénus, et je croirai que c'est le palais de Thémire; j'irai dans la prairie, et je cueillerai des fleurs que je mettrai sur son sein: peut-être que je pourrai la conduire dans le bocage où tant de routes vont se confondre; et, quand elle sera égarée... L'Amour, qui m'inspire, me défend de révéler ses mystères.
SECOND CHANT.
Il y a à Gnide un antre sacré que les nymphes habitent, où la déesse rend ses oracles. La terre ne mugit point sous les pieds; les cheveux ne se dressent point sur la tête; il n'y a point de prêtresses, comme à Delphes, où Apollon agite la Pythie: mais Vénus elle-même écoute les mortels, sans se jouer de leurs espérances ni de leurs craintes.
Une coquette de l'île de Crète était venue à Gnide: elle marchait entourée de tous les jeunes Gnidiens; elle souriait à l'un, parlait à l'oreille à l'autre, soutenait son bras sur un troisième, criait à deux autres de la suivre. Elle était belle et parée avec art; le son de sa voix était imposteur comme ses yeux. Ô ciel! que d'alarmes ne causa-t-elle point aux vraies amantes! Elle se présenta à l'oracle, aussi fière que les déesses; mais soudain nous entendîmes une voix qui sortait du sanctuaire: Perfide, comment oses-tu porter tes artifices jusque dans les lieux où je règne avec la candeur? Je vais te punir d'une manière cruelle; je t'ôterai tes charmes, mais je te laisserai le coeur comme il est. Tu appelleras tous les hommes que tu verras; ils te fuiront comme une ombre plaintive, et tu mourras accablée de refus et de mépris.
Une courtisane de Nocrétis vint ensuite, toute brillante des dépouilles de ses amans. Va, dit la déesse, tu te trompes, si tu crois faire la gloire de mon empire: ta beauté fait voir qu'il y a des plaisirs, mais elle ne les donne pas. Ton coeur est comme le fer; et quand tu verrais mon fils même, tu ne saurais l'aimer. Va prodiguer tes faveurs aux hommes lâches qui les demandent, et qui s'en dégoûtent; va leur montrer tes charmes, que l'on voit soudain, et que l'on perd pour toujours. Tu n'es propre qu'à faire mépriser ma puissance.
Quelque temps après, vint un homme riche, qui levait les tributs du roi de Lydie. Tu me demandes, dit la déesse, une chose que je ne saurais faire, quoique je sois la déesse de l'amour. Tu achètes des beautés pour les aimer; mais tu ne les aimes pas, parce que tu les achètes. Tes trésors ne te seront point inutiles; ils serviront à te dégoûter de tout ce qu'il y a de plus charmant dans la nature.
Un jeune homme de Doride, nommé Aristée, se présenta ensuite. Il avait vu à Gnide la charmante Camille; il en était éperdument amoureux: il sentait tout l'excès de son amour, et il venait demander à Vénus qu'il pût l'aimer davantage.
Je connais ton coeur, lui dit la déesse: tu sais aimer. J'ai trouvé Camille digne de toi: j'aurais pu la donner au plus grand roi du monde; mais les rois la méritent moins que les bergers.
Je parus ensuite avec Thémire. La déesse me dit: Il n'y a point dans mon empire de mortel qui me soit plus soumis que toi. Mais que veux-tu que je fasse? Je ne saurais te rendre plus amoureux, ni Thémire plus charmante. Ah! lui dis-je, grande déesse, j'ai mille grâces à vous demander: faites que Thémire ne pense qu'à moi, qu'elle ne voie que moi, qu'elle se réveille en songeant à moi; qu'elle craigne de me perdre quand je suis présent, qu'elle m'espère dans mon absence; que, toujours charmée de me voir, elle regrette encore tous les momens qu'elle a passés sans moi.
TROISIÈME CHANT.
Il y a à Gnide des jeux sacrés qui se renouvellent tous les ans: les femmes y viennent de toutes parts disputer le prix de la beauté. Là, les bergères sont confondues avec les filles des rois; car la beauté seule y porte les marques de l'empire. Vénus y préside elle-même: elle décide sans balancer, elle sait bien quelle est la mortelle heureuse qu'elle a le plus favorisée.
Hélène remporta ce prix plusieurs fois: elle triompha lorsque Thésée l'eut ravie; elle triompha lorsqu'elle eut été enlevée par le fils de Priam; elle triompha enfin, lorsque les dieux l'eurent rendue à Ménélas, après dix ans d'espérance. Ainsi ce prince, au jugement de Vénus même, se vit aussi heureux époux que Thésée et Paris avaient été heureux amans.
Il vint trente filles de Corinthe, dont les cheveux tombaient à grosses boucles sur les épaules. Il en vint dix de Salamine, qui n'avaient encore vu que treize fois le cours du soleil. Il en vint quinze de l'île de Lesbos, et elles se disaient l'une à l'autre: Je me sens tout émue; il n'y a rien de si charmant que vous: si Vénus vous voit des mêmes yeux que moi, elle vous couronnera au milieu de toutes les beautés de l'univers.
Il vint cinquante femmes de Milet. Rien n'approchait de la blancheur de leur teint et de la régularité de leurs traits: tout faisait voir ou promettait un beau corps; et les dieux qui les formèrent n'auraient rien fait de plus digne d'eux, s'ils n'avaient plus cherché à leur donner des perfections que des grâces.
Il vint cent femmes de l'île de Chypre. Nous avons, disaient-elles, passé notre jeunesse dans le temple de Vénus: nous lui avons consacré notre virginité et notre pudeur même. Nous ne rougissons point de nos charmes; nos manières, quelquefois hardies et toujours libres, doivent nous donner de l'avantage sur une pudeur qui s'alarme sans cesse.
Je vis les filles de la superbe Lacédémone. Leur robe était ouverte par les côtés, depuis la ceinture, de la manière la plus immodeste; et cependant elles faisaient les prudes, et soutenaient qu'elles ne violaient la pudeur que par amour pour la patrie.
Mer fameuse par tant de naufrages, vous savez conserver des dépôts précieux. Vous vous calmâtes, lorsque le navire Argo porta la toison d'or sur votre plaine liquide; et lorsque cinquante beautés sont parties de Colchos et se sont confiées à vous, vous vous êtes courbée sous elles.
Je vis aussi Oriane, semblable aux déesses. Toutes les beautés de Lydie entouraient leur reine. Elle avait envoyé devant elle cent jeunes filles qui avaient présenté à Vénus une offrande de deux cents talens. Candaule était venu lui-même, plus distingué par son amour que par la pourpre royale: il passait les jours et les nuits à dévorer de ses regards les charmes d'Oriane: ses yeux erraient sur son beau corps, et ses yeux ne se lassaient jamais. Hélas! disait-il, je suis heureux; mais c'est une chose qui n'est sue que de Vénus et de moi: mon bonheur serait plus grand s'il donnait de l'envie. Belle reine, quittez ces vains ornemens; faites tomber cette toile importune; montrez-vous à l'univers; laissez le prix de la beauté, et demandez des autels.
Auprès de là étaient vingt Babyloniennes: elles avaient des robes de pourpre brodées d'or; elles croyaient que leur luxe augmentait leur prix. Il y en avait qui portaient, pour preuve de leur beauté, les richesses qu'elle leur avait fait acquérir.
Plus loin, je vis cent femmes d'Égypte qui avaient les yeux et les cheveux noirs. Leurs maris étaient auprès d'elles, et ils disaient: Les lois nous soumettent à vous en l'honneur d'Isis; mais votre beauté a sur nous un empire plus fort que celui des lois: nous vous obéissons avec le même plaisir que l'on obéit aux dieux; nous sommes les plus heureux esclaves de l'univers.
Le devoir vous répond de notre fidélité: mais il n'y a que l'amour qui puisse nous promettre la vôtre.
Soyez moins sensibles à la gloire que vous acquerrez à Gnide, qu'aux hommages que vous pouvez trouver dans votre maison, auprès d'un mari tranquille, qui, pendant que vous vous occupez des affaires du dehors, doit attendre, dans le sein de votre famille, le coeur que vous lui rapportez.
Il vint des femmes de cette ville puissante qui envoie ses vaisseaux au bout de l'univers: les ornemens fatiguaient leur tête superbe; toutes les parties du monde semblaient avoir contribué à leur parure.
Dix beautés vinrent des lieux où commence le jour: elles étaient filles de l'Aurore; et, pour la voir, elles se levaient tous les jours avant elle. Elles se plaignaient du Soleil, qui faisait disparaître leur mère; elles se plaignaient de leur mère, qui ne se montrait à elles que comme au reste des mortels.
Je vis, sous une tente, une reine d'un peuple des Indes. Elle était entourée de ses filles, qui déjà faisaient espérer les charmes de leur mère: des eunuques la servaient, et leurs yeux regardaient la terre; car, depuis qu'ils avaient respiré l'air de Gnide, ils avaient senti redoubler leur affreuse mélancolie.
Les femmes de Cadix, qui sont aux extrémités de la terre, disputèrent aussi le prix. Il n'y a point de pays dans l'univers où une belle ne reçoive des hommages; mais il n'y a que les plus grands hommages qui puissent apaiser l'ambition d'une belle.
Les filles de Gnide parurent ensuite. Belles sans ornemens, elles avaient des grâces au lieu de perles et de rubis. On ne voyait sur leur tête que les présens de Flore; mais ils y étaient plus dignes des embrassemens de Zéphyre. Leur robe n'avait d'autre mérite que celui de marquer une taille charmante, et d'avoir été filée de leurs propres mains.
Parmi toutes ces beautés, on ne vit point la jeune Camille. Elle avait dit: Je ne veux point disputer le prix de la beauté; il me suffit que mon cher Aristée me trouve belle.
Diane rendait ces jeux célèbres par sa présence. Elle n'y venait point disputer le prix; car les déesses ne se comparent point aux mortelles. Je la vis seule: elle était belle comme Vénus; je la vis auprès de Vénus: elle n'était plus que Diane.
Il n'y eut jamais un si grand spectacle: les peuples étaient séparés des peuples; les yeux erraient de pays en pays, depuis le couchant jusqu'à l'aurore: il semblait que Gnide fût tout l'univers.
Les dieux ont partagé la beauté entre les nations, comme la nature l'a partagée entre les déesses. Là, on voyait la beauté fière de Pallas; ici, la grandeur et la majesté de Junon; plus loin, la simplicité de Diane, la délicatesse de Thétis, le charme des Grâces, et quelquefois le sourire de Vénus.
Il semblait que chaque peuple eût une manière particulière d'exprimer sa pudeur, et que toutes ces femmes voulussent se jouer des yeux: les unes découvraient la gorge et cachaient leurs épaules: les autres montraient les épaules et couvraient la gorge: celles qui vous dérobaient le pied vous payaient par d'autres charmes: et là on rougissait de ce qu'ici on appelait bienséance.
Les dieux sont si charmés de Thémire qu'ils ne la regardent jamais sans sourire de leur ouvrage. De toutes les déesses, il n'y a que Vénus qui la voie avec plaisir, et que les dieux ne raillent point d'un peu de jalousie.
Comme on remarque une rose au milieu des fleurs qui naissent dans l'herbe, on distingua Thémire de tant de belles. Elles n'eurent pas le temps d'être ses rivales: elles furent vaincues avant de la craindre. Dès qu'elle parut, Vénus ne regarda qu'elle. Elle appela les Grâces. Allez la couronner, leur dit-elle: de toutes les beautés que je vois, c'est la seule qui vous ressemble.
QUATRIÈME CHANT.
Pendant que Thémire était occupée avec ses compagnes au culte de la déesse, j'entrai dans un bois solitaire: j'y trouvai le tendre Aristée. Nous nous étions vus le jour que nous allâmes consulter l'oracle; c'en fut assez pour nous engager à nous entretenir: car Vénus met dans le coeur, en la présence d'un habitant de Gnide, le charme secret que trouvent deux amis, lorsque, après une longue absence, ils sentent dans leurs bras le doux objet de leurs inquiétudes.
Ravis l'un de l'autre, nous sentîmes que notre coeur se donnait; il semblait que la tendre Amitié était descendue du ciel pour se placer au milieu de nous. Nous nous racontâmes mille choses de notre vie. Voici à peu près ce que je lui dis:
Je suis né à Sybaris, où mon père Antiloque était prêtre de Vénus. On ne met point, dans cette ville, de différence entre les voluptés et les besoins; on bannit tous les arts qui pourraient troubler un sommeil tranquille; on donne des prix, aux dépens du public, à ceux qui peuvent découvrir des voluptés nouvelles; les citoyens ne se souviennent que des bouffons qui les ont divertis, et ont perdu la mémoire des magistrats qui les ont gouvernés.
On y abuse de la fertilité du terroir, qui y produit une abondance éternelle; et les faveurs des dieux sur Sybaris ne servent qu'à encourager le luxe et la mollesse.
Les hommes sont si efféminés, leur parure est si semblable à celle des femmes, ils composent si bien leur teint, ils se frisent avec tant d'art, ils emploient tant de temps à se corriger à leur miroir, qu'il semble qu'il n'y ait qu'un sexe dans toute la ville.
Les femmes se livrent au lieu de se rendre: chaque jour voit finir les désirs et les espérances de chaque jour: on ne sait ce que c'est que d'aimer et d'être aimé; on n'est occupé que de ce qu'on appelle si faussement jouir.
Les faveurs n'y ont que leur réalité propre; et toutes ces circonstances qui les accompagnent si bien, tous ces riens qui sont d'un si grand prix, ces engagemens qui paraissent toujours plus grands, ces petites choses qui valent tant, tout ce qui prépare un heureux moment, tant de conquêtes au lieu d'une, tant de jouissances avant la dernière, tout cela est inconnu à Sybaris.
Encore si elles avaient la moindre modestie, cette faible image de la vertu pourrait plaire; mais non: les yeux sont accoutumés à tout voir, et les oreilles à tout entendre.
Bien loin que la multiplicité des plaisirs donne aux Sybarites plus de délicatesse, ils ne peuvent plus distinguer un sentiment d'avec un sentiment.
Ils passent leur vie dans une joie purement extérieure: ils quittent un plaisir qui leur déplaît pour un plaisir qui leur déplaira encore: tout ce qu'ils imaginent est un nouveau sujet de dégoût.
Leur âme, incapable de sentir les plaisirs, semble n'avoir de délicatesse que pour les peines: un citoyen fut fatigué, toute une nuit, d'une rose qui s'était repliée dans son lit.
La mollesse a tellement affaibli leurs corps, qu'ils ne sauraient remuer les moindres fardeaux; ils peuvent à peine se soutenir sur leurs pieds; les voitures les plus douces les font évanouir; lorsqu'ils sont dans les festins, l'estomac leur manque à tous les instans.
Ils passent leur vie sur des siéges renversés, sur lesquels ils sont obligés de se reposer tout le jour, sans s'être fatigués: ils sont brisés quand ils vont languir ailleurs.
Incapables de porter le poids des armes, timides devant leurs concitoyens, lâches devant les étrangers, ils sont des esclaves tout prêts pour le premier maître.
Dès que je sus penser, j'eus du dégoût pour la malheureuse Sybaris. J'aime la vertu, et j'ai toujours craint les dieux immortels. Non, disais-je, je ne respirerai pas plus long-temps cet air empoisonné: tous ces esclaves de la mollesse sont faits pour vivre dans leur patrie, et moi pour la quitter.
J'allai pour la dernière fois au temple, et, m'approchant des autels où mon père avait tant de fois sacrifié: Grande déesse, dis-je à haute voix, j'abandonne ton temple, et non pas ton culte: en quelque lieu de la terre que je sois, je ferai fumer pour toi de l'encens; mais il sera plus pur que celui qu'on t'offre à Sybaris.
Je partis, et j'arrivai en Crète. Cette île est toute pleine des monumens de la fureur de l'Amour. On y voit le taureau d'airain, ouvrage de Dédale, pour tromper ou pour satisfaire les égaremens de Pasiphaé; le labyrinthe, dont l'Amour seul sut éluder l'artifice; le tombeau de Phèdre, qui étonna le Soleil, comme avait fait sa mère; et le temple d'Ariane qui, désolée dans les déserts, abandonnée par un ingrat, ne se repentait pas encore de l'avoir suivi.
On y voit le palais d'Idoménée, dont le retour ne fut pas plus heureux que celui des autres capitaines grecs: car ceux qui échappèrent au danger d'un élément colère, trouvèrent leur maison plus funeste encore: Vénus irritée leur fit embrasser des épouses perfides, et ils moururent de la main qu'ils croyaient la plus chère.
Je quittai cette île si odieuse à une déesse qui devait faire quelque jour la félicité de ma vie.
Je me rembarquai, et la tempête me jeta à Lesbos. C'est encore une île peu chérie de Vénus: elle a ôté la pudeur du visage des femmes, la faiblesse de leur corps, et la timidité de leur âme. Grande Vénus, laisse brûler les femmes de Lesbos d'un feu légitime; épargne à la nature humaine tant d'horreurs.
Mitylène est la capitale de Lesbos; c'est la patrie de la tendre Sapho. Immortelle comme les Muses, cette fille infortunée brûle d'un feu qu'elle ne peut éteindre. Odieuse à elle-même, trouvant ses ennuis dans ses charmes, elle hait son sexe, et le cherche toujours. Comment, dit-elle, une flamme si vaine peut-elle être si cruelle? Amour, tu es cent fois plus redoutable quand tu te joues que quand tu t'irrites.
Enfin je quittai Lesbos, et le sort me fit trouver une île plus profane encore; c'était celle de Lemnos. Vénus n'y a point de temple: jamais les Lemniens ne lui adressèrent de voeux. Nous rejetons, disent-ils, un culte qui amollit les coeurs. La déesse les en a souvent punis: mais, sans expier leur crime, ils en portent la peine, toujours plus impies à mesure qu'ils sont plus affligés.
Je me remis en mer, cherchant toujours quelque terre chérie des dieux; les vents me portèrent à Délos. Je restai quelques mois dans cette île sacrée. Mais, soit que les dieux nous préviennent quelquefois sur ce qui nous arrive, soit que notre âme retienne de la divinité, dont elle est émanée, quelque faible connaissance de l'avenir, je sentis que mon destin, que mon bonheur même, m'appelaient dans un autre pays.
Une nuit que j'étais dans cet état tranquille où l'âme, plus à elle-même, semble être délivrée de la chaîne qui la tient assujettie, il m'apparut, je ne sus pas d'abord si c'était une mortelle ou une déesse. Un charme secret était répandu sur toute sa personne: elle n'était point belle comme Vénus, mais elle était ravissante comme elle: tous ses traits n'étaient point réguliers, mais ils enchantaient tous ensemble: vous n'y trouviez point ce qu'on admire, mais ce qui pique: ses cheveux tombaient négligemment sur ses épaules, mais cette négligence était heureuse: sa taille était charmante; elle avait cet air que la nature donne seule et dont elle cache le secret aux peintres mêmes. Elle vit mon étonnement; elle en sourit. Dieux! quel souris! Je suis, me dit-elle d'une voix qui pénétrait le coeur, la seconde des Grâces: Vénus, qui m'envoie, veut te rendre heureux; mais il faut que tu ailles l'adorer dans son temple de Gnide. Elle fuit, mes bras la suivirent: mon songe s'envola avec elle; et il ne me resta qu'un doux regret de ne la plus voir, mêlé du plaisir de l'avoir vue.
Je quittai donc l'île de Délos: j'arrivai à Gnide. Je puis dire que d'abord je respirai l'amour. Je sentis, je ne puis pas bien exprimer ce que je sentis. Je n'aimais pas encore, mais je cherchais à aimer: mon coeur s'échauffait comme dans la présence de quelque beauté divine. J'avançai, et je vis de loin des jeunes filles qui jouaient dans la prairie: je fus d'abord entraîné vers elles. Insensé que je suis, disais-je, j'ai, sans aimer, tous les égaremens de l'amour: mon coeur vole déjà vers des objets inconnus, et ces objets lui donnent de l'inquiétude. J'approchai; je vis la charmante Thémire. Sans doute que nous étions faits l'un pour l'autre. Je ne regardai qu'elle; et je crois que je serais mort de douleur, si elle n'avait tourné sur moi quelques regards. Grande Vénus, m'écriai-je, puisque vous devez me rendre heureux, faites que ce soit avec cette bergère: je renonce à toutes les autres beautés; elle seule peut remplir vos promesses et tous les voeux que je ferai jamais.
CINQUIÈME CHANT.
Je parlais encore au jeune Aristée de mes tendres amours; ils lui firent soupirer les siens: je soulageai son coeur en le priant de me les raconter. Voici ce qu'il me dit: je n'oublierai rien; car je suis inspiré par le même dieu qui le faisait parler.
Dans tout ce récit, vous ne trouverez rien que de très simple: mes aventures ne sont que les sentimens d'un coeur tendre, que mes plaisirs, que mes peines; et, comme mon amour pour Camille fait le bonheur, il fait aussi toute l'histoire de ma vie.
Camille est fille d'un des principaux habitans de Gnide. Elle est belle; elle a une physionomie qui va se peindre dans tous les coeurs: les femmes qui font des souhaits demandent aux dieux les grâces de Camille; les hommes qui la voient veulent la voir toujours, ou craignent de la voir encore.
Elle a une taille charmante, un air noble, mais modeste, des yeux vifs et tout prêts à être tendres, des traits faits exprès l'un pour l'autre, des charmes invisiblement assortis pour la tyrannie des coeurs.
Camille ne cherche point à se parer; mais elle est mieux parée que les autres femmes.
Elle a un esprit que la nature refuse presque toujours aux belles. Elle se prête également au sérieux et à l'enjouement. Si vous voulez, elle pensera sensément; si vous voulez, elle badinera comme les Grâces.
Plus on a d'esprit, plus on en trouve à Camille. Elle a quelque chose de si naïf, qu'il semble qu'elle ne parle que le langage du coeur. Tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle fait, a les charmes de la simplicité; vous trouvez toujours une bergère naïve. Des grâces si légères, si fines, si délicates, se font remarquer, mais se font encore mieux sentir.
Avec tout cela, Camille m'aime: elle est ravie quand elle me voit; elle est fâchée quand je la quitte; et, comme si je pouvais vivre sans elle, elle me fait promettre de revenir. Je lui dis toujours que je l'aime, elle me croit: je lui dis que je l'adore, elle le sait; mais elle est ravie, comme si elle ne le savait pas. Quand je lui dis qu'elle fait la félicité de ma vie, elle me dit que je fais le bonheur de la sienne. Enfin elle m'aime tant, qu'elle me ferait presque croire que je suis digne de son amour.
Il y avait un mois que je voyais Camille sans oser lui dire que je l'aimais, et sans oser presque me le dire à moi-même: plus je la trouvais aimable, moins j'espérais d'être celui qui la rendrait sensible. Camille, tes charmes me touchaient; mais ils me disaient que je ne te méritais pas.