Part 11
Répit factice, et dont, en somme, elle devait peu jouir! Le soir même l’impatience la gagnait déjà. Le jour suivant, au déjeuner, elle observait Marc et ne pouvait, sans ressentir un profond malaise, subir l’idée qu’à son départ pour l’École de Droit, qui s’était produit vers neuf heures, des policiers lancés par elle l’avaient espionné. Jamais encore, sur son visage, dans sa manière d’être, elle n’avait vu se refléter autant d’insouciance, dans ses regards briller le feu d’une jeunesse plus chaste, et elle mettait de la passion à se persuader que la mesure qu’elle avait prise était superflue. Cependant, le rapport lui serait précieux. Jusqu’au rapport, elle savait trop qu’elle dormirait mal et qu’au plus doux de sa confiance de cruels soupçons viendraient constamment l’ébranler. Nulle impression n’était de force à détruire en elle le baiser sur l’épaule du _Sémiramis_. Faisant la part de l’âge de Marc et de l’entraînement, elle admettait que ce pût être une de ces folies qui n’ont pratiquement aucune suite, mais refusait de s’en donner la moindre assurance avant d’y être autorisée par un témoignage. Cinq journées s’écoulèrent dans une vaine attente. Hélène, sur des charbons, ne sortait plus, guettait, aux heures où se faisaient les distributions, le coup de sonnette du concierge et, entre temps, se fatiguait à conjecturer tantôt la cause de ce délai, pour elle anormal, tantôt le mot même de l’enquête. Elle écrivit pour demander qu’on pressât celle-ci. Mais, répugnant à ce que l’homme de la rue Vignon eût dans les mains sa signature au bas d’un rappel, sur le point de jeter sa lettre à la poste, elle le déchira toute timbrée.
Le sixième jour, dans la soirée, le rapport parvint. Son texte occupait trois grandes pages. Avant même de le lire, rien qu’à sa longueur, Hélène comprit que ses alarmes avaient une raison, qu’au résultat d’une surveillance vraiment inutile on n’aurait consacré qu’un bien moindre espace. Ses yeux, d’abord, le parcoururent en sautant des lignes. Dès qu’il semblait lui apporter une révélation, elle glissait rapidement sur le paragraphe où palpitait, vêtue de mots, cette ombre effrayante. Puis, délibérément, phrase après phrase, elle prit connaissance de l’ensemble. Alors ses mains, déjà toutes moites, se mirent à trembler et, à mesure qu’elle progressait, respirant à peine, elle sentait que son dos se refroidissait.
Rien n’était ambigu dans l’ignoble écrit. Trois jours plus tôt, et la veille même à deux heures moins vingt, Marc s’était dirigé, par telle et telle rue, vers une maison du petit square de Latour-Maubourg. On l’avait vu s’y arrêter au troisième étage et pénétrer chez une dame veuve du nom d’Aliscan. Il en était, chaque fois, sorti peu après quatre heures pour rentrer rue Vaneau par un omnibus. Une personne de confiance, habilement sondée, avait donné pour habituelles, depuis plus d’un mois, ces visites du jeune homme dans l’après-midi. La locataire le recevait en déshabillé. On tenait pour certain qu’elle fût sa maîtresse.
La face d’Hélène, à cet endroit, prit une telle chaleur qu’il lui parut confusément, l’espace d’une seconde, qu’elle allait tomber évanouie. Dans son esprit, le mot: maîtresse, comme dans un ciel noir, s’inscrivait sans relâche en zig-zags de feu et ses oreilles en bourdonnaient jusqu’à la souffrance. Tout à coup, sous son doigt, elle sentit une feuille que retenait une courte épingle à l’avant-dernière dont elle n’avait pas la surface. Les trois plus grandes la lui avaient complètement cachée. Elle fit effort sur sa douleur et put lire ceci:
«_Mme A. est âgée de 46 ans. Née Thérèse-Bernadette-Augustine Perroux, elle est la veuve de Charles-Édouard, ancien coulissier, décédé à Paris en 1920. On lui connaît une fille mariée qui habite Bordeaux et un fils, officier sorti de Saint-Cyr, actuellement en garnison à Clermont-Ferrand. L’intéressée passe pour avoir une certaine fortune. Relations bien posées, mais qu’elle cultive peu. A en croire des personnes qui la touchent de près et qui, toutes, paraissent dignes de foi, sa conduite, sans verser dans la galanterie, serait plutôt assez légère, et même dissolue, bien qu’à cette heure le demandé soit son seul amant. Si des détails complémentaires et toutes précisions étaient désirés sur ce point on pourrait entreprendre une nouvelle enquête._»
Les mots: complémentaires, toutes précisions, étaient soulignés par deux fois.
Subitement révoltée par l’odieux rapport:
--De vrais coquins! se dit Hélène en froissant les feuilles qu’elle serra nerveusement au fond d’un tiroir. Quelle horreur de penser que la loi les couvre! Ah! comme une balle de revolver, reprit-elle tout haut, serait bien à sa place dans ces têtes d’espions!
Précisément, à cette minute, Marc frappa chez elle. Il venait la prier de lui rendre un livre et s’arrêta non moins surpris de son expression que de la couleur de son teint.
--Tiens, fit-il, petite mère, comme vous voilà drôle! Seriez-vous souffrante?
--Non, dit-elle.
Il insista, mais, sans répondre, elle quitta son siège et, lui mettant entre les mains l’ouvrage demandé, l’invita d’un ton bref à la laisser seule.
Elle ne pouvait, littéralement, supporter sa vue. Il lui inspirait du dégoût. Ses traits si purs lui semblaient suer un vice effroyable. Tantôt sa bouche s’offrant à elle, et tantôt ses yeux, elle frissonnait d’y découvrir au moindre examen mille des signes extérieurs de l’hypocrisie, ou bien certaines de ses paroles la persécutaient et, devinant de quel langage il était capable, elle en détestait l’innocence. Toute la nuit, sa douleur la tint éveillée. Brûlée de fièvre, elle voyait Marc, et à divers âges, occupant, au lieu d’elle, Mme Aliscan. L’horrible femme était pour lui belle-mère et maîtresse. Voici, gamin, qu’elle le grondait et qu’elle le secouait, puis, l’attirant sur sa poitrine, dénudait sa gorge et la lui donnait à baiser. Dieu! dans ses prunelles, quels éclairs! Après des mois et des années d’un commerce infâme, elle le renversait sur son lit. Dès lors, l’enfant désemparé, devenu sa proie, ne vivait plus que pour offrir à des chairs sans nom un rafraîchissement perpétuel. A chaque tableau qu’elle se faisait de cette basse débauche, Hélène mêlait son personnage comme celui d’une folle de qui les plaintes et les blasphèmes réjouissaient l’amante sans toucher les entrailles de sa jeune victime. En vain ses cris suppliaient-ils et maudissaient-ils, le couple affreux tournait vers elle des regards cyniques et n’en perdait pas une caresse. Sa poitrine éclatait sous l’indignation, le désespoir de l’impuissance lui tordait les membres, et tout à coup soufflait en elle une horreur plus vive qui la raidissait dans les draps. Un instant, ses yeux secs déchiraient la nuit. Puis, ses pensées prenaient un cours moins extravagant et elle se mettait à pleurer.
Lorsqu’au matin elle revit Marc et qu’il l’embrassa, elle était épuisée, mais beaucoup plus calme. Déjà, le sens de son devoir, maîtrisant ses nerfs, rendait à son cœur l’énergie. Mieux à même de juger la situation, elle reconnut avec sagesse et qu’elle était grave, et, en même temps, que sa douleur l’avait amplifiée. La folie d’un jeune homme, n’est-ce pas chose courante? Cela vaut-il qu’on s’en émeuve comme d’une catastrophe? Dans le domaine pathologique, s’effraie-t-on d’un rhume, va-t-on trembler ridiculement pour une simple grippe que quelques soins élémentaires suffisent à combattre? Puisque Marc n’avait pas cette délicatesse grâce à laquelle certaines natures prennent toujours le pas sur leurs impulsions dégradantes, le mieux était de remédier, sans chercher plus loin, au désordre inquiétant de ses nouvelles mœurs. Aussi bien pouvait-on conserver l’espoir que l’égarement qu’il subissait serait peu durable et qu’une manœuvre assez facile en viendrait à bout.
«Mais par où l’engager?» se disait Hélène. «Comment agir, dans un temps bref, sur cet imbécile, à la fois discrètement et d’une manière sûre?» Le procédé le plus direct, une explication, n’effleura même pas sa pensée. Pour rien au monde, elle n’eût voulu paraître avertie. Non seulement sa fierté en aurait souffert, mais le fait même de reprocher une maîtresse à Marc l’aurait choqués dans sa pudeur, sans qu’elle sût pourquoi, comme une formidable indécence. L’unique ressource était d’user de pondération et d’essayer, par une série de timides appels à ses sentiments d’autrefois, d’amener le jeune homme à se confesser. Tâche ingrate et si peu dans ses aptitudes! Elle n’en avait encore passé qu’un bref examen que déjà, se tâtant, elle s’en effarait et s’y présumait inférieure. Puis, sur la foi de quelle donnée prêtait-elle à Marc le repentir que postulait un tel abandon? Supposé qu’il en eût ou qu’il lui en vînt, serait-ce avant de longues semaines, maint effort stérile, des alternatives innombrables, qu’un résultat définitif pourrait être acquis? La jeune femme n’avait pas le courage patient. Moins que jamais dans cette affaire où toute heure perdue lui semblait consacrer un échec plus grave.
Elle relisait avec douleur, pour la vingtième fois, le rapport établi par les détectives lorsqu’un soir, brusquement, une pensée lui vint. Si, pourtant, Marc, fanatisé par sa vieille maîtresse, se faisait illusion sur l’âge de cette femme? «Ridicule hypothèse!» se dit-elle d’abord, tant la passion qui l’animait depuis plusieurs jours défigurait dans sa mémoire Mme Aliscan. Il n’aurait pas été besoin d’insister beaucoup pour lui faire déclarer de la meilleure foi que cette personne était boiteuse, ou bossue, ou bigle,--en tout cas, qu’elle eût l’air d’une quinquagénaire, ne faisait pour elle aucun doute. Mais, de romans qui prétendaient à offrir de l’homme une peinture exacte et complète, elle avait retenu qu’en matière galante l’aveuglement sur les défauts les plus manifestes était de règle aussi commune que la confiance même et bientôt le soupçon qu’elle avait formé prit dans son âme, toujours ouverte aux lueurs de l’espoir, une extraordinaire consistance. Un détail, au surplus, l’y affermissait. Marc ignorant que sa maîtresse eût de son mariage deux enfants à cette heure tous deux établis, un élément des plus précieux, d’une valeur unique, lui manquait pour se faire une opinion juste. Rien ne semblait plus indiqué que de l’en instruire. «Si, réellement, j’étais sa mère,» pensait la jeune femme, «hésiterais-je une seconde dans un pareil cas?... C’est là mon fort. Il saura tout. Je la démasquerai!» se promit-elle énergiquement lorsqu’elle fut au lit. L’agitation qu’elle éprouvait la tint éveillée. Elle calculait avec bonheur l’effet saisissant que produirait sur la passion de l’écervelé une révélation si formelle.
Cependant, il fallait y trouver prétexte. Des jours durant, l’esprit d’Hélène n’eut d’autre ambition que d’enfermer le renseignement qu’elle voulait fournir dans un fait habilement provoqué par elle et qui pût sembler tout fortuit. Après avoir consciencieusement étudié dix plans, elle tenta, pour finir, d’en dégager un et s’aperçut que le moins fou restait insensé. Mille obstacles empêchaient son exécution. N’allait-il pas jusqu’à prévoir des complicités dans la famille de la personne qu’elle brûlait d’atteindre et son entourage immédiat? Alors la chance qui rayonnait s’obscurcit d’un coup et, de nouveau, le désespoir s’empara d’Hélène. Cette fois-ci, non plus lâche, mais presque furieux. Se sentant sur la voie d’un succès prochain, elle enrageait d’être arrêtée dans sa progression par un accident matériel. C’était comme si, voyant enfin triompher sa cause d’appétits présomptueux sur un héritage, elle ne pouvait, faute d’un papier, toucher cette fortune. A quoi bon la prudence et les ménagements? Ce qui n’était qu’une prétention devenant un droit, toute espèce de tactique lui parut indigne et toute précaution dégradante. Payer d’audace, intimider, désarmer sans lutte, telle était la tendance de son caractère et n’était-ce pas la seule méthode vraiment honorable? Quel égarement l’avait conduite à des tentatives dont elle rougissait aujourd’hui?
Le principal était pour elle d’en terminer vite. Que ce fût habilement lui importait peu. Le soir même, au dîner, se tournant vers Marc, elle lui dit sans trahir la moindre émotion:
--Tiens! j’oubliais... C’est pourtant drôle! Paris n’est pas grand. Tu sais bien, ta danseuse du _Sémiramis_?
--Ma danseuse? fit-il. Quelle danseuse?
--Voyons, cette blonde... Rappelle-toi donc! Tu m’as dit son nom.
Il murmura d’un air gêné:
--Madame Aliscan?
--Aliscan, oui, c’est ça! Madame Aliscan... Figure-toi que je l’ai rencontrée au Louvre!
--Ah! fit Marc.
--Tout à l’heure! poursuivit Hélène. Elle s’y trouvait avec son fils. Il est bien son fils! Menu comme elle, mais élégant, d’une jolie tournure... L’échantillon le plus complet du jeune officier!
Marc était devenu d’une extrême rougeur.
--Et comment donc avez-vous su que c’était son fils? demanda-t-il avec effort, d’une voix qui tremblait.
--Mais, sans chercher! s’écria-t-elle. Par lui-même, mon loup! Je marchais derrière eux dans une foule énorme. Quand on appelle, comme il l’a fait, une personne: maman, selon moi, c’est assez significatif!
Elle agita gaiement la tête et se mit à rire. Marc était sur le point de verser des larmes. Un instant, les traits durs, la poitrine battante, elle le regarda fixement, tourmentée par l’envie de le questionner et d’obtenir qu’il lui livrât la cause de son trouble. Mais la présence de sa fillette lui rendit du calme. Elle saisit une cuiller, se servit d’un mets. Puis elle reprit avec l’accent de l’admiration:
--Elle est étonnante, cette femme-là! Avoir un fils... je ne sais pas... d’au moins vingt-cinq ans, peut-être marié, déjà père, et danser comme une folle au _Sémiramis_... Je voudrais bien lui ressembler quand j’aurai son âge!
IX
Hélène connaissait son beau-fils. Si, bien souvent, comme on l’a vu, son extrême orgueil négligeait les données de l’observation, l’habitude qu’elle avait de gouverner Marc l’avait instruite avec assez de délicatesse de ses réactions ordinaires. Après la scène dont nous venons d’esquisser les traits, ce qu’elle présumait s’accomplit. L’esprit de Marc, désemparé, battit la campagne et, rapidement, à des plaisirs qui le transportaient, il sentit se mêler un goût d’amertume.
Tout n’était qu’amour-propre et puérilité dans les rapports qu’il avait noués avec sa danseuse. Élégante, elle l’avait d’abord ébloui. Le brillant qu’elle portait à l’annulaire gauche avait plus fait assurément pour le conquérir que sa taille légère et ses yeux. D’autre part, avant même de savoir son nom, et nonobstant son propre manque d’expérience des femmes, il s’était rendu compte qu’il devait lui plaire. C’était sensible à certains rires, à certaines paroles, cela s’avouait par des regards baignés d’émotion qu’il surprenait attentivement fixés sur sa bouche dans les intervalles des répliques. Assez vite, leurs propos s’étaient détendus. Par toute une gamme de libertés qui échauffaient Marc et semblaient divertir leur instigatrice, ils avaient évolué vers la confidence. Entre celle-ci et des aveux, l’étape n’est pas longue. Marc l’avait timidement, mais vivement franchie.
Lorsqu’Hélène l’avait vu, au _Sémiramis_, toucher des lèvres, auprès du cou, Mme Aliscan, il lui donnait ce gage d’amour pour la seconde fois.
Survenait la mort de son père. C’était pour lui comme le passage d’une de ces nues lourdes qui, trop étroites pour le soleil qu’elles prétendent cacher, voilent à peine une minute sa face éclatante. Elle le frappait dans cette période du premier vertige dont on peut dire qu’il est pour l’être une naissance nouvelle. D’où le peu de chagrin qu’il en avait eu. Avant même de partir pour les funérailles, il adressait à sa danseuse une lettre éplorée où le faire-part, proprement dit, occupait trois lignes et ses sentiments cinq grandes pages. Dès son retour, il dégageait une carte à la poste. Mme Aliscan l’attendait. Elle lui ferait, notifiait-elle, dans un post-scriptum, ses condoléances de vive voix. Ce fut la tête contre le sein de cette femme éprise qu’il les entendit murmurer.
Comment, dès lors, trouver étrange la conduite de Marc? Si l’homme fait se replie sur sa volupté, l’adolescent prête à la sienne, pourvu qu’elle le flatte, toutes les qualités par surcroît. Or, celui-ci, dans une coquette, goûtait une maîtresse qui s’était mise, dès le début de leurs relations, à le chérir exclusivement et de toutes manières avec une violence éperdue. Le moindre vœu qu’il exprimait revêtait pour elle l’importance d’un désir dont l’amour dépend, et lui, si jeune, encore privé d’expérience en tout, se voyait demander par cette personne mûre des conseils qu’elle suivait sans les discuter. Ses deux visites de chaque semaine faisaient événement. Dans ses mains reposait le bonheur d’un être pour qui l’avouer était toujours la plus douce des joies et le témoigner la grande chose. Mille inventions, si délicates qu’elles émerveillaient, lui rendaient plus touchante cette adoration. C’est vite fait de crier à l’indignité! Peut-on rester indifférent, lorsque l’âme est fraîche, dans le personnage d’un jeune dieu?
Puis, si la femme de qui venait cette consécration se montrait en amour d’une exigence folle, avec quelle verve et quelle tendresse, quelle science et quel art elle savait obtenir qu’on la contentât! En lui prêtant auprès d’Hélène des mœurs assez libres, le rapport de police n’avait pas menti. A toute époque, mais notamment depuis son veuvage, elle avait eu pour objectif le délice d’aimer et pour prétention d’être aimée. Jamais, d’ailleurs, ne tolérant qu’on la prît par jeu, ni ne se donnant par calcul. Jamais, non plus, n’occupant d’elle en même temps deux hommes. Marc s’était présenté dans un interrègne. Depuis cinq mois qu’elle regrettait son dernier amant, nulle occasion de mettre un terme à sa solitude ne s’était offerte à cette femme. Sourdement, elle songeait à s’en inquiéter. Elle qui jamais n’avait senti les atteintes de l’âge, demeurée aussi souple à quarante-six ans qu’elle avait pu l’être à vingt-cinq, n’affrontait plus sans le malaise de l’appréhension l’épreuve quotidienne du miroir. Pour la juger satisfaisante ou même honorable, il lui fallait s’armer parfois d’une grande indulgence. Certains jours, elle cédait au découragement. L’imagine-t-on voyant finir une crise aussi longue sur les aveux les plus timides, l’hommage le plus frais, l’admiration la plus ouverte et la moins hardie qu’elle eût reçue d’un soupirant dans toute sa carrière? Mesure-t-on la chaleur de la complaisance qu’avait pu mettre, en renaissant, au service de Marc, cette amoureuse prête à verser dans le désespoir? Si sa nature et la pratique ordinaire du vice avaient fait d’elle une magicienne en matière galante, son enthousiasme à raffiner sur la perfection la rendait supérieure à tout son passé. Il la dévorait, la brûlait. Il la portait à s’épanouir dans l’oubli d’elle-même. Il inspirait à sa passion, lorsqu’elle s’épanchait, certains artifices de génie.
Marc avait eu la sensation d’un éblouissement. Une enfance pure, peu d’émotions dans l’adolescence et, jusqu’à l’heure de cette rencontre, aucune inquiétude, n’est-ce pas tout dire des mille secousses qui peuvent rompre une âme endurant l’assaut d’une telle fièvre? Les moyens de celle-ci le désemparaient. Rien, au surplus, dans ses principes, n’eût fourni d’obstacle à quelque conquête du plaisir.
Mais sa fierté, bien qu’assez molle, était ombrageuse. Nous l’avons vu précédemment grincer de male rage après la scène de sa surprise dans le Luxembourg. Lorsqu’il reçut de sa belle-mère la révélation sur l’effet de laquelle elle comptait si fort, pas un instant, il ne pensa, quel que fût son trouble, à la soupçonner d’un mensonge. Par nature même, il en croyait Hélène incapable. A quelle fin, secondement, l’aurait-elle commis? Puis, on eût dit que l’incident rapporté par elle éparpillait dans son esprit de flottantes vapeurs, que tout un nœud de doutes maussades, endormis derrière, s’en trouvait soudain éclairé. Chez Thérèse existait une photographie, celle d’un jeune homme en uniforme de Saint-Cyrien qu’elle lui avait incidemment donné pour son frère. Il savait, à présent, que c’était son fils. A la visite qu’il avait faite dès le jour suivant, un examen de ce portrait, des plus minutieux, était venu le confirmer dans sa certitude. La ressemblance des deux visages était aveuglante.
Marc sentit un malaise lui gagner l’esprit. Ce fut d’abord accidentel et très supportable, comme la douleur que peut causer une dent déchaussée lorsque, par mégarde, on la heurte. Il n’en souffrait qu’après l’amour et jamais longtemps. Puis, la cadence de ces attaques se fit plus fréquente et leur durée même s’amplifia. Elles n’avaient plus pour se produire de ces heures précises où la langueur qui suit la chute de l’exaltation suffisait en partie à les expliquer. A tout propos, et férocement, d’un œil sombre et sec, il recherchait sur sa maîtresse les empreintes de l’âge. Près des paupières, le plus souvent, et autour du cou. Sa naïveté les lui cachait où régnaient les fards, de même qu’aux boucles, adroitement teintes, précieusement coiffées, il voyait l’or sans reconnaître à certaines nuances la triste couleur qu’il couvrait. Mais les deux points où les tissus, plus flétris qu’ailleurs, ne recevaient de l’artifice qu’un modique secours lui gâtaient bien assez Mme Aliscan. Il en vint, auprès d’elle, à compter ses rides.
Bientôt naquit de ce début d’éloignement physique une contrariété d’amour-propre. La liaison qui, dans sa fleur, l’avait tant flatté, sans cause réelle, car, pratiquement, du plus vif au moindre, elle avait conservé tous ses attributs, lui devint un sujet d’humiliation. La même femme lui faisait les mêmes compliments, les mêmes caresses lui témoignaient une idolâtrie que chaque rencontre, on pourrait dire avec assurance que chaque sacrifice accentuait et, justement, c’était des soins ainsi prodigués qu’il tirait la matière de son amertume. Y prenant du plaisir, mais s’en infatuant, il déplorait que des mérites à la taille des siens n’eussent pas trouvé pour les servir une prêtresse plus digne. Cette matrone l’offusquait par ses prétentions. Délicats, passionnés, si variés qu’ils fussent, par les baisers industrieux de sa bouche fanée, elle déshonorait sa jeune peau. «Jolie paire d’amoureux!» se répétait-il. «Puis,» songeait-il avec humeur, «ici, passe encore, mais, si nous sortions, quel désastre! Dans la rue, avec elle, de quoi aurais-je l’air?» Il hésitait, se répondait, traversé d’un doute: «De son gigolo?... De son fils?...» Alternative qu’il balançait sans fixer son choix. Les deux vues lui étaient pareillement odieuses.
Rue Vaneau, sa belle-mère respirait sans bruit. Nulle expression ne rendrait mieux l’effacement d’Hélène qui, de l’angoisse la plus profonde, la plus déchirante, se sentait renaître à l’espoir. Mille indices, jalousement observés par elle, la renseignaient sur le plus gros de l’intime débat qu’elle avait elle-même amorcé. C’était un air méditatif, un accent soucieux, un défaut d’appétit, de la nonchalance. C’était surtout plus d’intérêt témoigné par Marc aux menus faits dont s’alimente la conversation, comme aux événements domestiques. Par un prodige de volonté, elle prenait sur elle pour ne jamais se départir d’un visage aimable et cacher au jeune homme ses vicissitudes. Elle évitait, dans son langage, la moindre impatience.