Chapter 45
Là, toutes les cloches sonnèrent, toutes les processions sortirent des églises avec les croix et les bannières, et, chaque jour, tout ce qu'il y avait d'hommes, de femmes et d'enfants dans la ville, se réunissaient sur la place du Palais-Royal, et criaient tant et si fort: Vive le roi notre bon seigneur! que le roi, pour satisfaire tout ce peuple, qui ne pouvait croire à son bonheur, était obligé de se montrer cinq ou six fois le jour au balcon de sa fenêtre.
Pendant ce temps, les prud'hommes de Palerme adressaient des messagers à toutes les autres villes de la Sicile, afin qu'elles envoyassent leurs clefs pour être offertes au roi, et des députés qui lui missent la couronne sur la tête au nom de toute l'île.
De son côté, le roi don Pierre envoya directement quatre barons au roi Charles, qui assiégeait Messine, avec charge de lui dire qu'il lui mandait et ordonnait de sortir de son royaume, attendu qu'il n'ignorait pas que le royaume appartenait à la reine d'Aragon, sa femme, et à ses enfants; qu'en conséquence il l'invitait à vider sa terre, et, s'il refusait à se tenir pour averti, que le roi don Pierre l'en irait chasser en personne.
Mais le roi Charles répondit qu'il n'entendait renoncer à son royaume ni pour le roi don Pierre, ni pour aucun autre que ce fût au monde, et que, ce royaume lui ayant été donné par la grâce de Dieu, il saurait bien le reconquérir à l'aide de son épée.
Le roi don Pierre ne répondit à ce refus qu'en ordonnant à son armée de terre et de mer de marcher sur Messine.
Mais, en lui voyant faire ces grands apprêts, les prud'hommes de Palerme lui demandèrent:
--Sauf votre bon plaisir, monseigneur, voulez-vous bien nous dire où vous allez?
Et le roi don Pierre répondit:
--Ne le voyez-vous point? Je vais combattre le roi Charles et le mettre hors de la terre de Sicile.
Alors les prud'hommes s'écrièrent:
--Au nom de Dieu! monseigneur, n'y allez pas sans nous, car, vous le comprenez bien, ce serait une honte pour nous que de ne pas vous aider de tout notre pouvoir dans une occasion qui nous intéresse si fort.
Le roi don Pierre consentit donc à attendre, et l'on fit publier par toute la Sicile que chaque homme âgé de quinze à soixante ans eût à se rendre à Palerme sous quinze jours, avec ses armes et son pain pour un mois. En attendant, et pour donner bon courage aux Messinois, le roi ordonna à deux mille Almogavares de faire la plus grande diligence possible pour se rendre dans la ville assiégée et y annoncer sa prompte arrivée.
Il avait choisi deux mille Almogavares au lieu de deux mille chevaliers, parce que les montagnards, habitués à la fatigue, armés légèrement, n'ayant pour tout bagage qu'une jaquette de drap ou de cuir sur le corps, une résille sur la tête, des espadrilles aux pieds, et portant sur leur dos, dans une besace, autant de pains qu'il y avait de jours de chevauchée, pouvaient franchir la distance plus rapidement qu'aucune autre troupe.
Aussi, quoiqu'il y ait pour tout le monde six journées de marche de Palerme à Messine, les deux mille Almogavares y arrivèrent vers le soir du troisième jour, et cela si secrètement, qu'ils entrèrent par la porte de la Caperna, depuis le premier jusqu'au dernier, sans qu'aucune sentinelle ni vedette de l'armée française s'aperçût de leur arrivée.
Lorsqu'on apprit, à Messine, le renfort que la garnison venait de recevoir, et surtout les bonnes nouvelles que ce renfort apportait, ce fut comme on le pense bien une grande joie par toute la ville. Mais les pauvres assiégés rabattirent bien de cette joie le lendemain lorsqu'ils virent leurs protecteurs se préparer au combat.
En effet, l'aspect des Almogavares n'était point rassurant, et, pour qui ne les avait point connus à l'oeuvre, ils semblaient bien plutôt un amas de bandits et de bohémiens qu'une troupe de soldats.
Aussi les Messinois s'écrièrent-ils:
--Oh! Seigneur Dieu! de quelle haute joie sommes nous descendus, et quels sont ces hommes qui vont ainsi à moitié nus, sans autre armes qu'une épée et un couteau, sans bouclier et sans écu? Mon Dieu! si toutes les troupes du roi d'Aragon sont pareilles, nous n'avons pas grand compte à faire sur nos défenseurs.
Et les Almogavares, ayant entendu les paroles qui se murmuraient ainsi autour d'eux, répondirent:
--C'est bon, c'est bon, on verra aujourd'hui même qui nous sommes. Montez seulement sur les tours et sur les remparts, et regardez.
Les Messinois montèrent sur les tours et sur les remparts, mais en secouant la tête, car ils n'avaient pas grande espérance que les Almogavares tiendraient les belles promesses qu'ils faisaient.
Ceux-ci cependant, sans avoir pris d'autre repos que trois ou quatre heures de sommeil, sans avoir mangé autre chose qu'un de leurs pains, et sans avoir bu ni vin ni liqueur, mais seulement l'eau qui coulait aux fontaines de la ville, se firent ouvrir une porte, et, au moment où les assiégeants s'y attendaient le moins, fondirent sur eux avec une telle impétuosité, qu'ils pénétrèrent presque jusqu'à la tente du roi. Et comme avant de sortir ils s'étaient donné les uns aux autres parole de ne point rentrer qu'ils n'eussent tué chacun son homme, lorsqu'ils rentrèrent, il y avait deux mille Français de moins dans l'armée du roi Charles, et cela sans compter les prisonniers qu'ils ramenaient.
Quand les gens de Messine, qui, ainsi que nous l'avons dit, étaient montés sur les tours et sur les remparts, virent cette brillante sortie et quel résultat terrible elle avait eu pour les assiégeants, ils revinrent fort de l'opinion désavantageuse qu'ils avaient d'abord conçue sur les Almogavares, et ce fut à qui leur ferait plus de fête et leur rendrait plus d'honneurs: chaque riche bourgeois en voulut avoir deux chez lui, et les y traita comme s'ils eussent été de la famille, rassurés et tranquillisés qu'ils étaient maintenant par la certitude qu'avec de pareils hommes leur ville était devenue imprenable.
Cependant le roi Charles apprit que le roi don Pierre d'Aragon, après s'être fait couronner à Palerme, s'avançait à grandes journées par terre, tandis que sa flotte, conduite par son amiral, Roger de Lauria, faisait le tour de l'île.
Ces deux armées réunies pouvaient former, avec celle des Siciliens, à peu près soixante à soixante-cinq mille hommes, c'est-à-dire plus de trois fois autant qu'en avait le roi Charles.
Or, ce dernier, qui était un prince très entendu dans les choses de guerre, comprit qu'il pouvait être trahi par les Abruzziens et les Apuliens, comme le roi Manfred, et que, comme le roi Manfred, il pourrait bien mourir de male mort.
Il prit donc son parti promptement et comme devait le faire un homme aussi prudent que brave.
Par une nuit bien obscure il monta sur les vaisseaux, traversa le détroit et s'en alla aborder à Reggio de Calabre avec la moitié de son armée, car ses vaisseaux n'étaient ni assez grands ni assez nombreux pour transporter son armée tout entière, il devait reprendre le lendemain matin la moitié qui restait encore sur la terre de Sicile.
Mais, au point du jour, le bruit se répandit que le roi Charles s'était embarqué pendant la nuit avec une partie de son monde, et que ce qui restait encore devant Messine était le tiers à peine de son armée. Aussitôt les Almogavares se firent ouvrir deux portes, et, séparés en deux troupes, ils fondirent sur les huit ou dix mille hommes qui restaient encore, ce que voyant les Messinois, ils s'armèrent de leur côté de tout ce qu'ils purent trouver, et sortirent de la ville au nombre de huit ou dix mille.
Les Français essayèrent d'abord de résister, d'autant plus qu'ils voyaient revenir de Reggio les galères qui les devaient emporter.
Cependant, quel que fût leur courage, ils ne purent soutenir le choc acharné de leurs ennemis, ils se dispersèrent tout le long du rivage, jetant leurs armes pour courir plus vite, tendant les bras vers leurs vaisseaux, et criant:
--A l'aide! à l'aide!
Mais quoique ceux qui montaient les galères fissent force de rames, ils n'arrivèrent que bien tard au gré de ceux qui les appelaient, car il y en avait déjà plus de trois mille de tués.
Enfin ceux qui restaient étaient si pressés de fuir, qu'ils n'attendirent pas que les vaisseaux abordassent, et qu'ils se jetèrent à la mer pour les aller rejoindre, de sorte que beaucoup périrent dans le trajet, et que, de sept ou huit mille hommes que le roi Charles avait laissés après lui, à peine en vit-il revenir cinq cents.
Cette journée fut une riche journée pour les Almogavares; car les Français n'avaient pas même pris le temps de plier leurs tentes et de les emporter; aussi y gagnèrent-ils un si riche butin, que les florins d'or roulaient le lendemain dans Messine comme de menus deniers.
Deux jours après, le roi Pierre d'Aragon fit son entrée à Messine au milieu des cris de joie et des acclamations de tout le peuple, et les fêtes qu'on lui fit durèrent quinze jours et quinze nuits: pendant ces quinze nuits, la ville fut illuminée de façon qu'on y voyait à se promener dans ses rues comme à la lumière du soleil.
Ce fut ainsi que la terre de Sicile fut délivrée du dernier Français, et cela se passa l'an de grâce 1282.
Puisse-t-il arriver une pareille joie à tout noble peuple opprimé par l'étranger!
Voici la véritable chronique des Vêpres siciliennes, telle que je l'ai copiée dans la bibliothèque du Palais-Royal à Palerme.
TABLE
La Santa-Maria di Pie di Grotta Caprée
Gaëtano Sferra
L'anniversaire
Messine la Noble
Le pesce spado
Catane
Les bénédictins de Saint-Nicolas-le-Vieux
L'Etna
Syracuse
La chapelle gothique
Carmela
Le Souterrain
Un Requin
Il signor Anga
Girgenti la Magnifique
Le colonel Santa-Croce
L'intérieur de la Sicile
Palerme l'Heureuse
Gelsomina
Sainte Rosalie
Le Couvent des capucins
Grecs et Normands
Charles d'Anjou
Jean de Procida
Pierre d'Aragon