Chapter 19
Comme l'exemple, si attrayant qu'il fût, n'avait pas sur nous une grande puissance d'attraction, et que cependant nous désirions que l'expérience fût faite par l'un de nous, nous tirâmes à la courte-paille à qui aurait l'honneur de monter dans la cellule aérienne du tyran. Le sort favorisa Jadin, il fit une grimace qui prouvait qu'il n'appréciait pas tout son bonheur, mais il ne s'en assit pas moins bravement sur son siège. A peine assis, et comme si nos guides avaient peur qu'il ne revînt sur sa décision, il s'éleva majestueusement dans les airs, où il commença à tourner comme un peloton de fil qu'on dévide. Milord poussa de grands cris en voyant son maître prendre cette route inusitée, et moi, je l'avoue, je le suivis des yeux avec une certaine inquiétude jusqu'à ce que je le visse logé solidement et confortablement dans son pigeonnier. Cependant, rassuré par Jadin lui-même sur la façon dont il se trouvait casé, j'entrai dans la carrière pour me livrer aux différentes expériences d'usage en pareil cas.
La carrière s'enfonce en tournant, mais en conservant toujours la même forme, à trois cent quarante pieds à peu près de profondeur. Des anneaux de fer, attachés de distance en distance, furent longtemps considérés comme ayant servi à enchaîner les prisonniers; mais l'abbé Capodicci démontra que ces anneaux étaient modernes et avaient servi, selon toute probabilité, à attacher des chevaux. Cela n'empêcha point notre guide, qui n'était nullement de l'avis de l'illustre abbé, de nous les donner pour des instruments de torture. Nous ne voulûmes pas le contrarier pour si peu de chose, et nous nous apitoyâmes avec lui sur le sort des malheureux qui étaient si incommodément rivés à la muraille.
Arrivé au fond de la carrière, notre guide, après s'être assuré que Jadin avait l'oreille appliquée au petit trou si précieux pour le tyran, m'invita à dire aussi bas que je le voudrais, mais d'une manière intelligible cependant, une phrase quelconque, me promettant que mes paroles seraient immédiatement transmises à mon camarade. J'invitai alors Jadin à battre le briquet et d'allumer son cigare.
Après lui avoir donné le temps de se conformer à l'invitation que je venais de lui faire, et dont l'exécution devait me prouver qu'il m'avait entendu, nous déchirâmes une feuille de papier; puis notre guide, qui avait gardé cette expérience pour la dernière, tira un coup de pistolet, dont le bruit, par le même effet d'acoustique, sembla celui d'un coup de canon. Nous courûmes aussitôt à l'extrémité extérieure de la carrière pour nous rendre compte des effets produits. Je trouvai Jadin qui fumait à pleine bouche, et qui sautait sur un pied en se frottant l'oreille. Il avait parfaitement entendu le son de ma voix et le bruit du papier. Quant au coup de pistolet, qui était une surprise inattendue, il l'avait rendu parfaitement sourd de l'oreille droite. Notre guide triomphait.
Jadin descendit par le même procédé qu'il avait employé pour monter, et toucha la terre sans autre accident que la permanence de sa demi-surdité, qui dura tout le reste de la journée.
Nous reprîmes la voie antique toute garnie de tombeaux, et après une visite au prétendu sépulcre d'Archimède, du haut duquel, à ce que nous assura notre guide, l'illustre savant s'amusait, par la combinaison de ses miroirs, à brûler les vaisseaux romains avec autant de facilité que les enfants en ont à allumer de l'amadou avec un verre de lunette, nous traversâmes un carrefour sur le pavé duquel on voit parfaitement la trace des chars. Nous nous acheminâmes ainsi vers le théâtre, chassant devant nous des myriades de lézards de toutes couleurs, seuls habitants modernes de la vieille Neapolis.
Le théâtre est avec les latomies le monument le plus curieux de Syracuse. Il fut bâti par les Grecs, mais l'on ignore entièrement l'époque de sa construction. Cette inscription, que l'on retrouva sur une pierre: BASILISSDE PHILISTIDOS avait mis tout d'abord les savants sur la voie, et leur avait fait décider, avec leur certitude ordinaire, qu'il remontait au règne de la reine Philistis. Mais, arrivés à cette découverte, les savants se trouvèrent dans une impasse, l'histoire ne faisant aucune mention de la susdite reine, et la chronologie, depuis Archias jusqu'à Hiéron II, ne leur offrant pas la plus petite lacune où on pût encadrer un règne féminin. Aussi ces deux mots grecs font-ils le désespoir de tous les savants siciliens; lorsqu'ils élèvent la voix sur une question quelconque, on n'a qu'à prononcer clairement ces deux mots magiques, ils baissent l'oreille, soupirent profondément, prennent leur chapeau et s'en vont.
Quoi qu'il en soit, le théâtre est là, il existe, on ne peut le nier; c'est bien le même où Gélon réunit le peuple en armes et vint, seul et désarmé, lui rendre compte de son administration. Agathocle y assembla les Syracusains après le meurtre des premiers de la ville, et Timoléon, vieux et aveugle, y vint souvent, à ce qu'assuré Plutarque, pour soutenir, par les conseils de son génie, ceux qu'il avait délivrés par la force de son bras.
Rien de plus pittoresque d'ailleurs que cette admirable ruine, dont un meunier s'est emparé, et que personne ne lui conteste. Là il fait tranquillement son ménage, sans songer le moins du monde aux respectables souvenirs qu'il foule aux pieds. Les eaux de l'ancien aqueduc de Neapolis, détournées de leur cours, sortent avec fracas de trois arceaux, et viennent, après s'être brisées en cascatelles sur les deux premiers étages du théâtre, faire tourner prosaïquement la roue de son moulin; cette opération accomplie, le trop plein se répand à travers l'édifice, ruisselle en se brisant contre les pierres, et s'échappe par mille petits canaux argentés qu'on voit reluire au milieu des caroubiers, des aolès et des opiuntas. Au fond, et au-delà d'une plaine où moutonnent des olivers, on aperçoit Syracuse; au-delà de Syracuse la mer.
La vue est magnifique. Jadin s'y arrêta pour en faire un croquis. Je l'aidai à faire son établissement, puis je le quittai pour continuer mes courses, et en promettant de le venir reprendre à l'endroit où je le laissais.
Je suivis le chemin de Syracuse à Catane, qui sépare Acradine de Tychè, sans trouver trace d'autres ruines que de celles adhérentes à la roche elle-même. Les maisons étaient bâties sans fondations, la pierre adhérant à la pierre, voilà tout; on suit les lignes qu'elles décrivaient, avec une certaine peine cependant. Les rues sont beaucoup plus faciles à reconnaître, les ornières creusées par les roues servent de ligne conductrice et dirigent l'oeil avec certitude. Outre les débris des maisons, outré les ornières des chars, le sol est encore criblé de trous irréguliers, qui devaient être des puits, des citernes, des piscines, des bains et des aqueducs.
Arrivés à la _scala Pupagglio_, au lieu de descendre au port Trogyle, aujourd'hui le _Stentino_, qui n'offre rien de curieux, nous remontâmes vers _l'Épipoli_, en suivant les débris de cette ancienne muraille, que Denys, à ce qu'on assure, fit bâtir en vingt jours par soixante mille hommes.
L'Épipoli, comme l'indique son nom, était une forteresse élevée sur une colline, et qui dominait les quatre autres quartiers de Syracuse. L'époque de sa fondation est ignorée; tout ce qu'on sait, c'est qu'elle existait du temps des guerres du Péloponèse. Les Athéniens, conduits par Nicias, s'en étaient emparés, et y avaient établi leurs magasins; mais ils en furent chassés presque aussitôt par leurs vieux ennemis les Spartiates, qui de leur côté avaient traversé la mer pour venir au secours des Syracusains. Lors de l'expulsion des tyrans, Dion s'en empara, et ajouta de nouvelles fortifications aux anciennes. Au pied de l'Épipoli sont les latomies de Denys le Jeune.
Nous montâmes au sommet de l'Épipoli, aujourd'hui enrichi d'un télégraphe qui, pour le moment, se reposait avec un air de paresse qui faisait plaisir à voir, malgré les gestes multipliés du télégraphe correspondant. Nous poussâmes doucement la porte, et nous trouvâmes les employés qui faisaient tranquillement un somme. Cela nous expliqua l'immobilité de leur instrument. Nous nous gardâmes bien de les réveiller.
Du haut de l'Épipoli, et en tournant le dos à la mer, on domine, à droite, la plaine où campa Marcellus, et, à gauche, tout le cours de l'Anapus. Au fond du tableau s'élève en amphithéâtre le Belvédère, joli petit village qui nous parut dormir à l'ombre de ses oliviers avec autant de volupté que les employés à l'ombre de leur télégraphe.
A cinq cents pas du village, et près du fleuve Anapus, mon guide me fit remarquer une petite chapelle gothique qu'il me proposa de visiter, attendu qu'il s'y était passé, il y avait quelque cinquante ans, une histoire terrible. Je lui répondis que je voyais parfaitement la chapelle, et que je me contenterais de l'histoire terrible, s'il me la voulait bien raconter. Mon guide me fit remarquer que l'histoire étant longue et éminemment intéressante, ne devait pas en conscience être comprise dans le tarif de la journée, qui était d'une demi-piastre. Je le tranquillisai en lui assurant qu'il aurait une demi-piastre pour sa journée et une demi-piastre pour l'histoire. Dès lors, il ne fit plus aucune difficulté, et commença un récit auquel nous reviendrons dans un autre chapitre.
L'heure était plus qu'écoulée. Nous approchions de midi; le soleil était à son zénith et m'inondait libéralement d'une chaleur de quarante degrés, réfléchie par les dalles de Tychè. Je pensai qu'il était temps de revenir à Jadin, et de reprendre avec lui le chemin de Syracuse. Je m'acheminai donc vers le théâtre, où, à mon grand étonnement, je ne trouvai plus que son siège sans carton et sans parasol. Je commençais à craindre que Jadin n'eût été victime de quelque histoire terrible dans le genre de celle que venait de me raconter mon guide, lorsque je l'aperçus à cheval sur la branche majeure d'un superbe figuier qui lui donnait à la fois de l'ombre et de la nourriture. Je m'approchai de lui, et lui fis observer que le meunier auquel appartenait l'arbre pourrait trouver fort étrange la liberté qu'il prenait; mais Jadin me répondit fièrement qu'il était chez lui, et que, moyennant dix grains, il avait acheté le droit de manger des figues à discrétion, et même d'en remplir ses poches. Le marché me parut médiocre pour le meunier, la veste de panne de Jadin contenant onze poches de différentes grandeurs.
Nous revînmes vers la ville au pas de course, et trempés comme si l'on nous eût plongés dans l'un des trois ports de Syracuse. Cela m'expliqua la métamorphose en fontaine d'Aréthuse et de Cyané; une heure de plus à ce délicieux soleil, et nous passions évidemment à l'état de fleuves.
Monsieur de Gargallo avait prévu que, par cette grande chaleur, nous serions peu disposés à nous remettre immédiatement en route. Il avait en conséquence retenu la barque pour trois heures seulement, ce qui nous laissait une demi-heure de bain et une heure et demie de sieste. Aussi, lorsque les mariniers vinrent nous dire que tout était prêt, étions-nous frais et dispos comme si nous n'avions pas quitté nos lits depuis la veille.
Nous nous embarquâmes cette fois dans le grand port. C'est là qu'eut lieu la fameuse bataille navale entre les Athéniens et les Syracusains, dans laquelle les Athéniens eurent vingt vaisseaux brûlés et soixante coulés à fond. Dix ou douze barques dans le genre de celle sur laquelle nous étions montés composent aujourd'hui toute la marine des Syracusains.
Notre première visite fut pour le fleuve Alphée. A tout seigneur tout honneur. Ce fleuve Alphée, comme nous l'avons dit, après avoir disparu à Olympie, reparaît dans le grand port à deux cents pas de la fontaine Aréthuse; le bouillonnement de ses flots est visible à la surface de la mer, et on prétend qu'en plongeant une bouteille à une certaine profondeur, on la retire pleine d'eau douce et parfaitement bonne à boire. Malheureusement, nous ne pûmes vérifier le fait, les objets d'expérimentation nous manquant.
Nous nous dirigeâmes alors, en traversant le port en droite ligne, vers l'embouchure de l'Anapus, autre fleuve qui ne manque pas non plus d'une certaine distinction mythologique, quoiqu'il soit plus connu par la rivière Cyané qu'il épousa que par lui-même. En effet, la rivière Cyané, qui se joint à lui à un quart de lieue à peu près de son embouchure, était ce qu'il y avait de mieux dans l'aristocratie des nymphes, des nayades et des hamadryades. On ne connaît précisément ni son père ni sa mère, mais on sait de source certaine qu'elle était cousine de cette autre Cyané, fille du fleuve Méandre, changée en rocher pour n'avoir pas voulu écouter un beau jeune homme qui l'aimait passionnément, et qui se tua en sa présence sans que sa mort lui causât la moindre émotion. Hâtons-nous de dire que sa cousine n'était point de si dure trempe; aussi fut-elle changée en fontaine, ce qui autrefois était la métamorphose usitée pour les âmes sensibles. Voici à quelle occasion cet accident mémorable arriva. Nous le laisserons raconter à monsieur Renouard, traducteur des _Métamorphoses d'Ovide_. Ce morceau, qui date de 1628, donnera une idée de la manière dont on comprenait l'antiquité vers le milieu du règne de Louis XIII, dit le Juste, non pas, comme on pourrait le croire, pour avoir fait exécuter messieurs de Marsillac, de Boutteville, de Cinq-Mars, de Thou et de Montmorency, mais parce qu'il était né sous le signe de la balance.
Pluton vient d'enlever Proserpine, et l'emporte sur son char sans trop savoir lui-même où il la conduit; enfin, il arrive dans les environs d'Ortygie. Voici le texte du traducteur:
«C'est là qu'était Cyané, la nymphe la plus renommée qui fût lors en Sicile, et qui a laissé dans ce pays-là son nom aux eaux qui le portent encore. Elle parut hors de l'eau environ jusqu'au ventre, et, reconnaissant Proserpine, se présenta pour la secourir: «Vous ne passerez pas plus avant, dit-elle à Pluton. Comment voulez-vous être par force le gendre de Cérès? La fille méritait bien d'être gagnée par de douces paroles, non pas d'être enlevée. Pour l'avoir vous la deviez prier et non pas la forcer. Quant à moi, je vous dirai bien, s'il m'est permis de mettre en comparaison ma bassesse avec sa grandeur, que j'ai été autrefois aimée du fleuve Anape, mais il ne m'eut pas de la façon en mariage. Il rechercha longtemps mon amitié, et il ne jouit point de mon corps qu'il n'eût premièrement acquis mes volontés.» En faisant de telles remontrances, elle étendait les bras d'un côté et d'autre tant qu'elle pouvait, pour empêcher le chariot de passer outre; dont Pluton irrité donna de son trident, sceptre de son empire, un si grand coup contre terre, qu'elle se fendit, et fit une ouverture à ses effroyables chevaux, par laquelle ils se rendirent incontinent dans le sombre palais des ombres avec la proie qu'ils traînaient. Cyané en eut tel crève-coeur, tant d'avoir vu enlever ainsi Prosperpine que d'avoir été méprisée, qu'elle en conçut un deuil en son âme dont elle ne put jamais être consolée. Nourrissant de larmes ses peines secrètes, elle se consuma si bien qu'elle fondit en pleurs, et se convertit en ces ondes desquelles elle avait été déesse tutélaire. On vit peu à peu ses membres s'amollir; ses os perdirent leur dureté et se rendirent ployables, comme firent aussi ses ongles. Tous les membres les plus faibles, ainsi que les cheveux, les doigts, les pieds et les cuisses, devinrent premièrement liquides, car un corps, moins il est épais, plus tôt il est changé en eau. Puis après les épaules, les reins, les côtes et l'estomac s'écoulèrent en ruisseaux. Enfin ses veines corrompues, au lieu de sang, ne furent pleines que d'eau, et de tout son corps rien ne lui resta qu'on pût arrêter avec la main.»
Cette traduction eut le plus grand succès à l'hôtel de Rambouillet. Mademoiselle de Scudéry tenait ce que nous avons cité pour un morceau capital; Chapelain en faisait ses délices, et mademoiselle Paulet tournait elle-même en fontaine toutes les fois qu'on lisait ce passage devant elle.
Le mariage de l'Anapus et de Cyané fut heureux, s'il faut en croire les apparences, car les bords du lit où ils coulent ensemble sont ravissants. Ce sont de véritables murailles de verdure, qui se recourbent en berceaux pour former une voûte fraîche et sombre. De temps en temps, des échappées de vue, que l'on croirait ménagées par l'art, et qui cependant ne sont rien autre chose que des accidents de la nature, permettent de découvrir sur la rive gauche les ruines de l'Épipoli, et sur la rive droite celles du temple de Jupiter Urius, construit par Gélon, et dont il ne reste que deux colonnes. C'était dans ce temple qu'était la fameuse statue couverte d'un manteau d'or que Denys s'appropria, sous l'ingénieux prétexte qu'il était trop lourd en été et trop froid en hiver. Verrès, qui était amateur, n'en apprécia que mieux la statue pour la voir sans manteau, et l'envoya à Rome. C'était une des trois plus belles de l'antiquité: les deux autres étaient, comme on sait, la Vénus Callipyge et l'Apollon.
Du temps de Mirabella, auteur sicilien qui écrivait vers le commencement du XVIIe siècle, il restait encore debout sept colonnes de ce temple; elles étaient d'une seule pièce et avaient vingt-cinq palmes de hauteur.
En face de ces colonnes à peu près, on passe sous un pont d'une seule arche, jeté sur l'Apanus, et, cent pas après, on se trouve à la jonction du fleuve et de la rivière. Par galanterie, nous laissâmes le fleuve à notre droite, et nous continuâmes notre route sur la rivière Cyané.
Rien de plus charmant, au reste, que les mille tours et détours de cette gracieuse rivière, entre ses deux bords tout chargés de papyrus, ce roi des roseaux. Ce sont tantôt de délicieux petits lacs dont on voit le fond, tantôt un courant resserré et rapide, qui se plaint comme si la voix de la nymphe elle-même racontait encore à Ovide sa triste métamorphose; tantôt de petites îles habitées par des milliers d'oiseaux aquatiques, qui s'envolaient à notre approche ou bien plongeaient dans les roseaux, où nous pouvions suivre leur fuite par le mouvement qu'ils imprimaient à cette forêt de joncs flexibles et mouvants. Nous remontâmes ainsi pendant une heure à peu près, puis nous arrivâmes à la source de la fontaine, grand bassin d'une centaine de pieds de tour. C'est là que Pluton frappa la terre de son trident et disparut dans l'enfer. Aussi prétend-on que cette source est un abîme dont on n'a jamais pu trouver le fond. Les gens du pays l'appellent Lapisma. C'est autour de cette source que les Carthaginois avaient établi leur camp.
En revenant, le comte de Gargallo ordonna à nos mariniers de s'arrêter un instant dans un délicieux réduit ombragé de tous côtés par d'énormes touffes de papyrus, qui, au moindre vent, balancent avec grâce leurs têtes chevelues. C'est là que la tradition veut que se soit passée la scène des soeurs Callipyges.
Les soeurs Callipyges étaient, comme on sait, Syracusaines. C'étaient non seulement les deux plus riches héritières de la ville, mais encore les deux plus belles personnes qui se pussent voir de Mégare au cap Pachinum. Parmi les dons que la nature libérale s'était plu à leur prodiguer, était cette richesse de formes dont elles tiraient leur nom. Or, un jour que les deux soeurs se baignaient ensemble, à l'endroit même où nous étions, elles se prirent de dispute, chacune d'elles prétendant l'emporter en beauté sur l'autre. Le procès était difficile à juger par les intéressées elles-mêmes, aussi appelèrent-elles un berger qui faisait paître ses troupeaux dans les environs. Le berger ne se fit pas faire signe deux fois; il accourut, et les deux soeurs, sortant de l'eau et se montrant à lui dans toute leur éblouissante nudité, le firent juge de la question. Le nouveau Paris regarda longtemps indécis, portant ses yeux ardents de l'une à l'autre; enfin, il se prononça pour l'aînée. Enchantée du jugement, celle-ci lui offrit sa main et son coeur, que le berger, comme on le comprend bien, accepta avec reconnaissance. Quant à la plus jeune, elle fit la même offre au frère cadet du juge, qui, arrivé au moment où il venait de prononcer son jugement, avait déclaré s'inscrire en faux contre lui. Les quatre jeunes gens élevèrent alors un temple à la Beauté; et comme chacun d'eux continuait de soutenir son opinion, les deux rivales se décidèrent à en appeler à la postérité: elles firent faire par les deux meilleurs statuaires de l'époque les deux Vénus qui portent encore leur nom, et dont l'une est à Naples et l'autre à Syracuse. Deux mille trois cents ans sont écoulés depuis cette époque, et la postérité indécise n'a point encore porté son jugement: _Adhuc sub judice lis est_, comme dit Horace.
Heureux temps, où les bergers épousaient des princesses! Et quelles princesses, encore!
LA CHAPELLE GOTHIQUE
On se rappelle cette petite chapelle gothique que me montra mon guide du haut de l'Épipoli, et que je ne voulus pas aller voir, retenu par la chaleur sénégalienne qu'il faisait en ce moment. Cette chapelle appartenait à la famille San-Floridio. Bâtie par un ancêtre du marquis actuel, elle servait surtout de lieu de sépulture à la famille. Il y avait une vieille tradition sur cette chapelle, qui ne contenait pas seulement, disait-on, des caveaux mortuaires: on parlait de souterrains inconnus, dans lesquels un comte de San-Floridio se serait réfugié à l'époque des guerres avec les Aragonais d'Espagne, guerres pendant lesquelles son patriotisme l'aurait fait condamner à mort. La tradition ajoutait qu'il était resté dans cette retraite pendant dix ans, et y avait été régulièrement nourri par de vieux serviteurs, qui, au risque de leur propre vie, lui portaient toutes les deux nuits, dans ce souterrain, de quoi boire et de quoi manger. Vingt fois le comte de San-Floridio aurait pu se sauver et gagner Malte ou la France; mais il ne voulut jamais consentir à quitter la Sicile, espérant toujours que l'heure de la liberté sonnerait pour elle, et pensant qu'il devait être là au premier signal.
En 1783, il y avait encore deux rejetons mâles de cette famille, le marquis et le comte de San-Floridio. Le marquis habitait Messine, et le comte Syracuse. Le marquis était veuf et sans enfants, et n'avait près de lui que deux serviteurs: une jeune fille de Catane, nommée Teresina, qui avait appartenu à sa femme, et pouvait avoir dix-huit ou vingt ans à peu près; puis un homme de trente ans au plus, qu'on appelait Gaëtano Cantarello, le dernier descendant de cette race de serviteurs fidèles qui avaient donné à l'ancien marquis une si grande preuve de dévouement, et qui, de père en fils, étaient demeurés dans la maison de l'aîné de la famille. Cet aîné connaissait seul le secret du souterrain, secret qu'il transmettait à son fils, et qui était d'autant mieux gardé, que d'an jour à l'autre les marquis de San-Floridio, qui étaient restés constamment dans le parti patriote, pouvaient avoir besoin de recourir de nouveau à cet introuvable asile.