Chapter 4
Tout à coup il lui semble qu'un bruit sourd se fait près de lui dans la muraille: quelques fragments de salpêtre et de mousse blanche tombent sur sa tête nue; il se relève encore une fois avec épouvante et regarde fixement la muraille... il ne se trompe pas: une grosse pierre remue d'elle-même et semble vouloir sortir de la place où elle est scellée. Le novice pousse un grand cri... ô merveille! la muraille lui répond, et une voix sortie d'entre les pierres l'appelle plusieurs fois par son nom: frère Lubin! frère Lubin!
--Qui m'appelle? dit le prisonnier tout tremblant. Oh! si vous êtes un mort, ne descendez pas ici avec vos yeux creux et vos grands bras de squelette, vous me feriez mourir d'effroi!
--Je ne suis pas plus mort que vous, lui dit la voix, plus rapprochée, tirez à vous cette pierre qui s'ébranle, et prenez garde qu'elle ne vous tombe sur les pieds; vous la poserez doucement à terre, et si vous entendez venir quelqu'un à la porte de votre cachot, vous la remettrez à sa place le plus proprement possible. Faites vite et ne craignez rien.
Frère Lubin ne se le fit pas dire deux fois, car il lui semblait bien reconnaître cette fois la voix de celui qui lui parlait. Il se lève donc promptement, et voyant la pierre qui sort d'elle-même de sa place, la tire, la soutient de son mieux, car elle était lourde, et la fait glisser jusqu'à terre. Alors par l'ouverture qui vient, de se faire, il voit passer une tête... et cette tête n'a rien d'effrayant pour lui; car, comme il osait à peine l'espérer, c'est celle de maître François.
--Enfin! s'écrie le frère médecin avec son accent toujours joyeux, vous voici donc, maître renard! et ce n'est pas sans peine qu'on découvre votre terrier! Pauvre garçon, il a bien pleuré! il est bien pâle! Mais courage, courage! c'est demain la fête, et c'est demain que la gentille Marjolaine s'appellera Mme Lubin.
--Que dites-vous là, mon Dieu! et par où êtes-vous venu ici? dit frère Lubin tout effaré.
--Ça, avant que je vous réponde, donnez-moi de vos nouvelles, dit maître François; car dans le couvent on parle diversement de votre aventure. Je ne vous ai point revu depuis que vous avez disparu de ma fenêtre derrière laquelle vous étiez caché. Comment donc vous a-t-on surpris, comme on le raconte, dans la chambre de Marjolaine? Et pourquoi vous a-t-on mis dans ce cachot, vous qui n'êtes encore qu'un novice, et qui, par conséquent, ne pouvez être puni pour avoir enfreint vos voeux, puisque vous n'en avez pas fait?
--Mon frère, me pardonnerez-vous? dit frère Lubin tout confus, j'étais l'ami d'enfance, le petit mari de ma pauvre chère Marjolaine, j'ai entendu dire qu'elle était malade... et vous ne savez pas tout ce que cela m'a donné d'inquiétude, car c'est moi qui en étais cause. Le matin même, je lui avais écrit que je ferais mes voeux dans trois jours. Quand j'ai entendu dire qu'elle souffrait, il m'a semblé déjà la voir morte, et j'ai eu aussi envie de mourir; mais j'ai cru alors que mon seul devoir était de lui dire adieu et de lui répéter encore une fois: C'est pour ma soeur, Marjolaine, c'est pour ma soeur et pour le voeu de mon père, que je dois me donner à Dieu, moi qui ne voudrais être qu'à vous! Oh! par pitié, pardonnez-moi et ne mourez pas, Marjolaine; que je vous voie encore quelquefois à l'église, prier pour moi qui n'oserai plus vous regarder... ou bien, si vous voulez mourir, laissez-moi vous embrasser encore une fois comme nous le faisions, sans offenser Dieu, lorsque nous étions petits enfants; puis, l'un près de l'autre, reposons-nous, en priant Dieu de nous faire mourir ensemble... Voilà ce que je voulais lui dire, et voilà ce que je lui ai dit; car, apprenant qu'elle était seule, et trouvant l'occasion si belle, je me suis glissé le long de la corniche, je suis descendu par le vieil escalier, qui a failli crouler sous moi, puis j'ai franchi la haie du clos et je suis allé tout courant jusqu'à la chambre de Marjolaine... Oh! si vous aviez vu comme elle était triste! et à cette tristesse si grande, quelle joie soudaine a succédé en me voyant! Elle a pleuré avec moi, moitié de chagrin, moitié de joie; nous nous sommes embrassés comme quand nous étions enfants, mais nous avons bien senti que dans ce temps-là nous n'avions pas encore été séparés, aussi ne nous embrassions-nous pas alors avec tant de plaisir. C'était maintenant un sentiment si doux, que cela nous faisait presque mal à force de nous rendre heureux. Marjolaine a tout d'un coup pâli et chancelé... O mon Dieu! dit-elle, il me semble que je m'en vais... Je mourrai du moins bien heureuse... Marjolaine! Marjolaine! m'écriai-je en pleurant. Et je la tenais dans mes bras, perdant la tête, ne sachant plus que faire, et l'embrassant malgré moi mille fois encore pour la faire revenir à elle. Il-me semblait aussi que la tête me tournait et que j'allais être malade; mais je n'y pensais pas, je ne m'occupais que de Marjolaine... Je suis parvenu enfin à dénouer son lacet et à la desserrer un peu; si bien qu'elle a entr'ouvert les yeux et fait un grand soupir... lorsque tout à coup son père et le mien sont entrés avec la mère Guillemette. Je ne sais pourquoi j'ai été tout honteux, car je ne faisais rien de mal; et pourtant ils m'ont grondé, comme si tout était perdu. Mon père et la mère Guillemette se sont même interposés pour m'éviter des coups de bâton que voulait me donner le père de Marjolaine... «Allons, allons, disaient-ils, il faut vite les marier et tout sera dit: frère Lubin n'est encore que novice.» Mon père alors a parlé de son voeu; mais la mère Guillemette lui a dit cette phrase que j'ai bien retenue, car elle m'étonnait beaucoup: «Saint François ne peut pas vouloir qu'une honnête fille soit déshonorée.» Pourquoi donc Marjolaine serait-elle déshonorée? Parce que je suis allé lui dire adieu? Il me semble bien que nous n'avons rien fait de mal ensemble, à moins que ce ne soit un si grand crime que de s'embrasser! Et pourtant n'est-ce pas naturel, lorsqu'on s'aime bien? et les petits enfants font-ils des péchés, lorsqu'ils embrassent de toutes leurs forces leurs mères ou leurs petites soeurs? Il y a dans tout cela quelque chose que je ne comprends pas, mon bon frère François, et c'était pour vous prier de m'instruire un peu, si vous le pouviez, que je voulais toujours aller vous voir, malgré frère Paphnuce, qui m'en empêchait... Enfin, nous en étions là, et tout le monde semblait d'accord; mais mon père a voulu me ramener d'abord à l'abbaye pour prendre congé du père prieur. Frère Paphnuce s'est trouvé là: il a jeté feu et flamme, a menacé mon pauvre père de la damnation éternelle, lui a dit que saint François seul, par un miracle authentique, pouvait le dégager de son voeu, et que, le jour de là fête, une messe serait dite à cette intention. Mon pauvre père n'a rien osé dire, car vous savez qu'il est dévot et que sa conscience se trouble assez facilement. Il m'a donc laissé, malgré mes prières, entre les mains de ce méchant frère Paphnuce qui, sans me rien dire, m'a pris par le bras et m'a conduit dans la crypte, où il m'a fait faire amende honorable devant tous les saints qui s'y trouvent; puis, se faisant aider du frère sacristain et du portier, qui lui est tout dévoué, ils m'ont descendu ici, où je pense qu'ils veulent me laisser mourir.
--Doucement, dit maître François; la Providence ne veille-t-elle pas sur ses enfants, et les médecins ne sont-ils pas là pour empêcher les jeunes gens de mourir? A ceux-là il faut conserver la vie qui ont des jours de bonheur à vivre en ce monde. Ne vous désolez donc pas, frère, depuis longtemps je veille sur vous et ne veux pas que vous mouriez. Bien plus, je veux que vous soyez heureux, et qu'au lieu de servir le démon dans la tristesse du cloître, vous serviez Dieu dans la joie des affections légitimes et les devoirs de la famille. Ayez patience seulement, et faites bien attention à tout ce que je vais vous dire.
De tout ce que vous m'avez raconté, continua maître François en s'adressant au frère Lubin, rien ne m'étonne, et les choses jusqu'à présent ont marché par le chemin que j'avais prévu: le tout maintenant est de les faire arriver convenablement et à point. Sachez d'abord que j'ai soigneusement examiné l'autel et la statue de saint François, car je crains pour la fête de demain, de la part de frère Paphnuce, quelque supercherie en manière de faux miracle, pour retourner l'esprit des bonnes gens et obliger votre père à acquitter son voeu.
--Est-ce possible? dit frère Lubin.
--Non pas seulement possible, mais très-probable, et de plus très-facile, si nous n'y mettions bon ordre. Voici ce que j'ai découvert. La statue de saint François est creuse, pour être d'un transport plus facile, et elle s'adapte sur l'autel au moyen de quatre pitons en fer qui assujettissent les pieds. Or, l'autel aussi est creux, et l'on y serre les chandeliers et les cierges de rechange. Il s'ouvre par une porte placée du côté gauche et qui se referme à l'aide d'un petit verrou. Or, dans le gradin supérieur de l'autel, juste entre les pieds et sous la robe traînante de saint François, il y a une petite trappe, juste de quoi passer la tête, en sorte qu'une personne cachée dans l'autel pourrait très-bien, sans être vue, et grâce à la cavité de la statue, faire parler saint François lui-même, de façon à faire crier miracle à plus de vingt lieues à la ronde.
Ne vous inquiétez pas de tout ceci: cela me regarde et je m'en charge. Seulement, si demain, comme je l'espère, on vient vous chercher pour vous présenter à l'autel et vous faire choisir entre les voeux de religion et votre aimable fiancée, ayez soin de vous mettre à genoux du côté gauche et de fermer la porte de l'autel au verrou, sans qu'on s'en aperçoive, si vous remarquez qu'elle soit ouverte.
Si, contre toutes mes prévisions, on ne venait pas vous chercher, voici ce que vous aurez à faire. Sachez que depuis longtemps je rêvais au moyen de délivrer le premier malheureux que la fausse religion des moines condamnerait au supplice de l'_in pace_, et que j'ai profité pour cela de la liberté assez grande dont je jouis dans le couvent, grâce à ma double réputation de prédicateur et de médecin. Or, voici ce que j'ai trouvé.
Il y a derrière l'église, dans le clos du vieux cimetière, un puits à peu près desséché ou du moins rempli de bourbe assez épaisse, qui autrefois, dit-on, a été la frayeur universelle du couvent et de tout le pays, attendu que par la bouche de ce puits on entendait les soupirs des âmes du purgatoire. J'ai réfléchi à cette chronique et j'ai observé que le fond du puits ne devait pas être loin des caveaux de l'_in pace_.
J'ai donc commencé par jeter dans le puits tout ce que j'ai pu ramasser de fagots, de vieilles planches et même une grosse barrique, pour être moins en danger de m'y embourber en y descendant.
Puis j'ai assujetti fortement à la margelle plusieurs cordes garnies de noeuds. J'avais soin de ne faire tout cet ouvrage que la nuit, ou pendant que les frères étaient à l'office, puis j'avais soin de recouvrir l'ouverture du puits avec les vieilles planches qui avaient été mises là depuis un temps immémorial.
Je suis parvenu ainsi à descendre sans trop de dangers dans le puits et à remonter de même. J'y allais et j'en revenais sans être aperçu, car le mur du vieux cimetière est très-facile à escalader, et sépare seul en cet endroit les bâtiments et les jardins du cloître d'avec le clos du prieuré.
--C'est vrai, s'écria frère Lubin. Suis-je assez sot de ne pas m'en être aperçu!
--En m'orientant bien, continua maître François, j'ai trouvé l'endroit qu'il fallait attaquer et j'ai commencé un conduit souterrain allant du fond du puits à l'_in pace_; et, en effet, après avoir creusé environ deux ou trois pieds dans la terre, j'ai rencontré le tuf: c'était la muraille de votre cachot.
J'avais laissé mon travail en cet état, lorsque votre emprisonnement de ces jours derniers m'a fait sentir l'urgence de continuer mon ouvrage; j'ai donc agrandi mon souterrain, descellé doucement les pierres, et je suis enfin heureusement arrivé jusqu'à vous.
--O frère François, vous êtes mon ange sauveur! Vite, il faut me tirer d'ici... Je veux la revoir, je veux rassurer Marjolaine.
--Patience, jeune homme, il faut que vous restiez jusqu'à demain. Le frère Paphnuce, que j'ai interpellé ce matin au Chapitre, au sujet de votre emprisonnement, a déclaré qu'il avait seulement voulu vous effrayer pour vous faire rentrer en vous-même; demain, votre famille et celle de Marjolaine seront réunies près de l'autel de saint François, et votre père viendra demander l'absolution de son voeu. Ce que désire frère Paphnuce, c'est qu'il n'en soit pas absous et que vous fassiez profession: mais il a promis de vous remettre ce jour-là entre les mains de votre famille; s'il tient sa parole, on viendra vous chercher, et je me charge de tout le reste; si, au contraire, la journée de demain se passait sans qu'on fut venu vous délivrer, vous retirerez encore deux pierres, et vous passerez par ici: vous trouverez dans le puits les cordes toutes préparées, et vous vous sauverez chez vos parents. Maintenant, silence. Remettez la pierre à sa place, faites un peu de boue avec l'eau de votre cruche, et bouchez les interstices de manière qu'on ne puisse voir qu'elle a été dérangée, et... à demain.
--Oh! frère François, mon père, mon sauveur, que je vous embrasse!
--Doucement! doucement! La peste soit du petit drôle, qui a failli me démancher le cou! Faites vite ce que je vous ai dit, et soyez sage.
Frère François avait disparu, la pierre était remise à sa place, et frère Lubin, déjà tout consolé, pensait vaguement à la beauté de Marjolaine, lorsqu'il entendit grincer une clef dans la serrure rouillée de la porte de son cachot.
--Vient-on déjà me délivrer? s'écria-t-il; mais il recula glacé d'épouvanté lorsqu'il vit trois hommes couverts de robes noires, et dont les cagoules pointues ne laissaient voir que les yeux.
Tous trois avaient des torches à la main, et de plus l'un tenait un crucifix, l'autre une corde et le troisième un paquet enveloppé de linge blanc. Frère Lubin crut voir trois fantômes ou trois bourreaux. Il pensait qu'on venait l'étrangler, et que le paquet blanc qu'on portait était son linceul.
--A mon secours! s'écria-t-il. Mon père! maître François! Marjolaine!...
--Un rire sinistre lui répondit.
--Dépouillez-le de ce saint habit qu'il s'est rendu indigne de porter! dit la voix de celui qui portait le crucifix.
Lubin reconnut cette voix: c'était celle de frère Paphnuce.
Les deux assistants s'emparèrent du novice, malgré ses prières et ses cris, et le dépouillèrent de son habit religieux.
--Maintenant, dit Paphnuce en lui présentant le crucifix, faites un acte de contrition.
--O mon Dieu! que va-t-il donc m'arriver! dit frère Lubin, est-ce que vous voulez me donner la mort!
--Il va vous arriver quelque chose de bien plus affreux que la mort, dit le maître des novices: vous avez déjà perdu, par votre faute, le saint habit de religion. Tenez, prenez cela, ajouta-t-il en jetant à celui qui tenait une corde la défroque du novice, dont il fit aussitôt un paquet; et vous, dit-il à l'autre, déployez devant ce petit malheureux sa livrée d'ignominie... Ah! vous croyez que vous allez mourir! vous le voudriez bien, peut-être, pour ensevelir votre honte dans le tombeau. Mais, non, vous ne mourrez pas... On va seulement vous rendre votre vêtement séculier, et vous laisser à vos réflexions: puissent-elles amener une conversion salutaire! Vous renouvellerez demain votre amende honorable devant l'autel de saint François.
--_Deo gratias!_ dit le novice; je l'ai échappé belle, et je m'estime assez heureux d'en être quitte à ce prix-là!
VI
LE MARIAGE MIRACULEUX
Le lendemain, les rideaux du lit de l'Aurore étaient encore parfaitement tirés, et cette vieille déesse mythologique qui se rajeunit tous les matins en prenant des bains de rosée et en s'enluminant de vermillon, dormait encore profondément lorsque les cloches de la Basmette, secouant dans les nuages leurs carillons à grande volée, réveillèrent les petits oiseaux et firent palpiter deux jeunes coeurs qui ne dormaient pas.
La porte de la petite chambre de Marjolaine s'ouvrit doucement et laissa arriver la lueur d'une lampe jusque sur le jupon blanc de la jeune fille, qui s'était levée sans lumière et commençait déjà à s'habiller.
--Tu te lèves donc, ma pauvre enfant? dit en entrant la mère Guillemette.
Marjolaine alors courut dans les bras de sa mère, qui, posant sa lampe sur un bahut, lui souriait avec des larmes dans les yeux, et toutes deux se tinrent longtemps embrassées, ne pouvant faire autre chose, ni rien trouver à se dire, mais pleurant toutes deux en silence, et goûtant je ne sais quelle triste joie dans cet épanchement douloureux.
La mère fut la première qui s'efforça de parler pour réconforter et consoler sa chère fille.
--Allons, bon courage, Marjolaine, bon courage! Je te crois: je sais que tu es innocente: les hommes ne comprennent pas cela; mais, nous autres femmes, nous savons bien ce que c'est que d'aimer... et vois-tu, Marjolaine... ils ont beau dire et nous en faire un crime... c'est la plus belle chose de la vie.
Marjolaine se rejeta alors dans les bras de sa mère, les joues enflammées et les yeux brillants, et l'embrassa encore une fois de toute sa force pour la remercier de ce qu'elle venait de dire.
--Je viens t'aider à faire ta toilette, ma chère enfant, laisse-moi te soigner encore comme je faisais quand tu étais toute petite: laisse-moi diviser encore tes grands cheveux sur ton front, et les relever derrière ta tête. Allons, essuyez donc les larmes qui troublent vos yeux, mademoiselle, si vous voulez que maman vous trouve jolie! Riez donc un peu qu'on voie vos jolies petites dents blanchettes et si bien rangées! Mais, vraiment, ce linge blanc et brodé vous sied à ravir, et vous rendriez jalouses de vraies demoiselles du château! Laissez-moi faire maintenant et ne regardez pas, c'est quelque chose que je vous ai gardé et que je veux vous attacher moi-même sur votre beau petit cou blanc que j'ai embrassé tant de fois.
--Oh! quoi, mère, une chaîne d'or... la vôtre!...
--Oui, petite Marjolette... eh bien! pleurerez-vous encore.... Tu fais un gros soupir! oh! va, ne crains rien, je t'aime tant qu'il ne saurait t'arriver malheur: tu es sous la protection de la Vierge, la patronne de toutes les mères; et si saint François, qui n'a jamais eu d'enfants, veut faire le méchant, le bon Dieu, qui est notre père à tous et qui ne refuse rien à Marie, sa digne mère, le mettra bien à la raison.
Pendant que la bonne Guillemette s'empressait autour de sa fille, une teinte de pourpre avait envahi l'horizon, et les feuilles de vigne qui tremblaient à la fenêtre se coloraient d'un reflet de rubis et d'or; de petits bouquets de nuages orangés et lilas s'éparpillaient dans le ciel, comme on voit jaillir les feuilles de roses des corbeilles de la Fête-Dieu. Les cloches, qui avaient cessé un instant de chanter matines, comme pour faire place au gazouillement infini d'une multitude d'oiseaux, se remirent à carillonner de plus belle et d'une voix plus claire, comme des chantres après boire. Leur musique, cette fois, était plus gaie et portait moins à la rêverie. Toute la campagne fleurissante et verdoyante, toute diaprée de fleurs, diamantée de rosée et recueillie dans le voile de gaze ou s'enveloppait encore la fraîcheur du matin aspirée par un doux soleil, semblait une jeune mariée ou tout au moins une charmante fille d'honneur en son bel habit de gala. On frappa alors plusieurs petits coups à la grande porte de la Closerie. Guillaume, à moitié habillé, s'empressa d'ouvrir, et l'on vit paraître M. et Mme Jean Lubin avec Mariette, leur petite fille.
Mariette était une charmante enfant de douze ans, vive, gracieuse et avisée. Ses beaux cheveux châtains tombaient en boucles naturelles sur ses épaules. On lui avait mis pour ce jour-là une robe blanche toute simple, comme on en voit sur les tableaux aux petits anges qui présentent des fleurs ou de l'encens à la Vierge. La petite fille avait aussi leur sourire doux et confiant, ce pur emblème de la vraie prière, et une couronne de rosés blanches achevait sa ressemblance avec ces chastes petits amours de la légende chrétienne.
La mère Guillemette, entendant l'arrivée de son compère et de sa commère, sortit pour les aller recevoir; et, pendant que les grands parents causaient et devisaient entre eux en grand mystère et à voix basse, la petite Mariette, légère et furtive comme un beau petit écureuil, s'était glissée de porte en porte jusqu'à la chambre de Marjolaine; elle y entra sur la pointe du pied, et vint tout d'un coup la surprendre et l'embrasser de toute sa force, au moment où la pauvre jouvencelle allait se remettre à pleurer.
--Bonjour, grande soeur; comme te voilà brave et bien parée! Eh mais! moi aussi je suis belle, n'est-ce pas? Quel bonheur! C'est aujourd'hui que mon frère va sortir de ce vilain couvent, où il s'ennuyait toujours, et puis il laissera repousser ses cheveux, et il sera bien plus beau; sans compter qu'il ne portera plus cette robe brune, et qu'il s'habillera en homme comme les autres! Et toi, Marjolaine, comme je serai contente quand tu seras ma soeur! car toi tu ne me taquines jamais, et tu es aussi bonne que gentille. Mais pourquoi donc n'es-tu pas tout en blanc et n'as-tu pas un beau bouquet à la ceinture? Je vais t'en chercher un, et je te ferai une couronne blanche comme la mienne...
--Non, reste, dit Marjolaine en retenant dans ses bras l'aimable soeur de frère Lubin, puis la prenant sur ses genoux, elle s'efforça de lui sourire: mais elle ne pouvait s'empêcher de songer que cette enfant serait peut-être un obstacle insurmontable à son bonheur, et des larmes glissèrent, malgré elle, jusqu'à ses lèvres souriantes, comme parfois en un beau jour de printemps on voit, par un caprice des nuages, tomber de grosses gouttes de pluie sur les fleurs coquettes et resplendissantes, qui s'épanouissent au soleil.
--Eh bien! eh bien! tu pleures! dit la petite Mariette avec un accent enfantin de reproche caressant. Ah! oui, je sais bien. C'est parce que mon frère a été mis en pénitence et parce que frère Paphnuce a dit à mon père que, si tu te mariais avec Lubin, saint François me ferait mourir! Ne l'écoute donc pas; c'est un vilain méchant! Frère François, le médecin, est bien plus gentil que lui, et il m'a dit hier, quand je l'ai rencontré en revenant de l'école, que les saints du paradis sont bons comme le bon Dieu, et qu'ils ne font jamais mourir les petites filles... et puis, il m'a dit quelque chose tout bas que je ne veux pas dire, parce que je lui ai promis que je le ferais et que je n'en dirais rien à personne. Aussi il était bien content lorsqu'il s'en est allé, et il m'a dit en me donnant un petit coup de ses deux doigts sur la joue: va, chère petite, sois bien sage, et dis à Marjolaine qu'elle ait bonne confiance et que tout ira bien! Tu vois donc bien qu'il ne faut pas pleurer... Allons, viens, puisque tu es prête; nos papas et nos mamans sont dans la grande chambre, il est bientôt temps de partir.