Chapter 13
Maître François se mit à écrire.
--Un instant, dit Thomas Rabelais en se ravisant; de qui cet enfant est-il le fils?
--De Dieu, dit gravement Hypothadée. De Dieu, qui vient de l'adopter par le baptême, et de maître Thomas Rabelais, qui l'adopte par religion, et pour sanctifier sa vie, en élevant un enfant de Dieu, qui a reçu le baptême entre ses bras. Tenez, voici l'acte, signez.
--Mais frère Jean ne revient pas, observa le vieillard.
--C'est que les diables ne sont peut-être pas encore bien éloignés, ou peut-être le gardent-ils en otage.
En ce moment on frappa assez fort à la porte de la chambre. Le vieux Thomas tressaillit.
--Le verrou est-il mis? dit-il d'une voix effarée. N'ouvrez pas, ce sont eux.
--Qui est là? dit Hypothadée.
--C'est frère Macé et sa compagnie, répondit du dehors frère Jean en contrefaisant sa voix.
--Arrière! arrière la compagnie! s'écria le vieux goutteux. Je me voue à la sainte Vierge, représentée par cette jeune mère, je donne tout à ce petit ange, et que son innocence nous protège. Donnez vite, je vais signer.
--Mais ouvrez donc, criait le frère Macé avec un accent plaintif.
--Vite maintenant, mon père, donnez-moi l'absolution, dit le vieillard; j'ai satisfait pour mes péchés, que me reste-il encore à faire?
--Bénir votre nièce et embrasser votre petit neveu. Votre bien ne sortira pas de votre famille.
--Qu'est-ce à dire! s'écria le vieux Thomas tout ébahi.
--Mais ouvrez donc! êtes-vous morts? criait à son tour frère Jean de sa voix naturelle.
--Ah! c'est notre ami frère Jean, dit Hypothadée. Nous sommes en paix avec Dieu et avec les hommes. Maintenant nous pouvons ouvrir.
VII
L'ANCIEN ET LE NOUVEAU TESTAMENT
Frère Jean, en attitude de triomphateur romain, son bâton de la croix sur l'épaule et soutenant d'une main le malheureux frère Pelosse, entra dans la chambre, faisant un grand bruit de fanfares.
--Baoum! baoum! Turlututu! tutu! tutu! Place au vainqueur des Philistins et à son armée! Ne regardez pas pour cela la mâchoire de frère Macé; pour vaincre les diables d'enfer nous n'avons pas joué de la mâchoire: c'est le bâton de la croix qui les a chassés avec l'aide des bonnes prières de maître Thomas ici présent et du grand docteur Hypothadée!
--Von, von, vrelon, von, von, bredouillait frère Macé, voulant parler et craignant de cracher ses dents.
--Arrière! arrière! criait le vieux Thomas; vous, sentez le roussi. Ne me touchez pas, vous sortez des griffes du diable!
--Dieu nous soit en aide, dit maître François; tenez buvez ce verre devin frais, notre frère, cela vous raffermira le coeur et vous déliera peut-être la langue. Mais frère Macé ayant aperçu Violette et son enfant, fit mine de vouloir sortir, et, comme personne ne le retenait, il revint sur ses pas, se laissa tomber lourdement dans un fauteuil avec des soupirs à ébranler les solives, joignit les mains en levant vers le ciel des regards désespérés, et regarda maître Thomas avec fureur.
--Voyez, voyez, docteur Hypothadée, notre maître, il est encore ensorcelé! il a respiré des diableteaux; il me semble que j'en vois sortir par ses yeux, par son nez et par ses oreilles. Ne le quittez pas, frère Jean, tenez-le bien; j'ai peur qu'il ne se jette sur nous! Onc je ne vis un aussi vilain chrétien. Il va nous donner quelque sort. Maître Hypothadée, chantez-lui un mot d'exorcisme. Il doit être devenu hérétique pour que le diable s'attache ainsi à lui. Faites-lui baiser mon reliquaire.
--Eh! non, disait maître François, frère Macé est bon chrétien, il a renoncé à Satan, à ses pompes et à ses oeuvres; il a fait voeu et le fait encore de chasteté, d'obéissance et de pauvreté; n'est-il pas vrai, monsieur mon frère?
Frère Macé fit signe de la tête que c'était vrai.
--Que lui voulaient les mauvais esprits? continua le docteur Hypothadée; il n'est ni païen ni juif et croit à la sainte Écriture. Il respecte l'Ancien Testament et croit à toutes les promesses y contenues; mais il préfère le Nouveau, et adhère de tout son coeur à tous les articles qu'il renferme, n'est-il pas vrai, frère Macé? Frère Macé s'étranglant pour dire oui, et crachant du sang deux ou trois fois, fit encore signe de la tète que c'était vrai.
--L'Ancien Testament, dit le docteur Hypothadée, n'est qu'une figure des biens à venir, c'est la cédule des promesses dont se sont rendus indignes ceux auxquels elles étaient faites. Le second, c'est la réconciliation du père avec sa famille, c'est l'adoption de l'homme nouveau, c'est l'enfant de la femme rendu légitime par la destruction du péché originel; vous le croyez comme moi, et vous l'approuvez de tout votre coeur, n'est-il pas vrai, frère Macé?
--C'est... c'est vrai!... toussa frère Pelosse qui s'était décidé à avaler un verre de vin.
--Oh bien, dit le révérend Hypothadée, je vois que nous nous entendons et que vous êtes bon chrétien. Je vous le fais dire, pour rassurer maître Thomas auquel votre aventure d'aujourd'hui avec les diables semble avoir causé des scrupules. Moi, je ne doute pas de vous, car je vous connais de réputation et je suis sur que ce que je viens de dire sur les deux Testaments, vous seriez prêt à le signer.
--De mon sang, grogna frère Macé en cherchant une seconde fois la salive rouge de ses gencives.
--Je le crois certes de tout mon coeur; mais nous le prouverons à ceux qui pourraient en douter, afin que cette affaire de diablerie qui va faire bruit dans le pays, ne cause à personne de scandale, en faisant à tort suspecter la foi d'un très-vénérable religieux, Or, sus! voici ce que j'écris et ce que vous allez signer:
«Moi, frère Macé Pelosse» (et à mesure que maître François prononçait ces paroles, il les écrivait sur le revers même du parchemin que le vieux Rabelais venait de signer) «religieux et procurateur de l'abbaye de Seuillé, afin que personne ne suspecte mes intentions, déclare en présence de..., etc. (ici étaient nommées les personnes présentes), que je crois à l'existence de deux testaments, l'Ancien et le Nouveau: je reconnais que l'Ancien était une figure et contenait des promesses et des menaces d'un père qui voulait ramener ses enfants; je crois que le Nouveau Testament a abrogé l'Ancien, et a rendu à l'enfant de l'homme pécheur, lavé par le baptême des péchés de son père, tous les droits à l'héritage du père de famille, en le faisant membre de la société des chrétiens et de la sainte Église catholique, apostolique et romaine, dans la foi de laquelle je veux vivre et mourir.»
Que dites-vous de cette formule?
--Je la signe les yeux fermés, baragouina frère Pelosse, à la gloire de saint Benoît et à la confusion de tous les diables.
--Amen! dit maître François en lui tendant le parchemin et en lui présentant la plume.
--Frère Macé relut la profession de foi des yeux et la signa.
Le vieux Thomas, qui avait compris tout cet apologue, ne put se retenir de rire.
--Nous nous en tiendrons donc à ce que dit le Nouveau Testament, dit-il en regardant Violette.
--Sans préjudice, toutefois, du respect qu'on doit à l'Ancien, dit frère Pelosse avec effort.
--Certainement, dit Hypothadée, et prenant sur le prie-Dieu auprès du lit deux gros livrer reliés en parchemin gothique, il mit dans l'un la donation faite précédemment de tous les biens du vieux Thomas aux moines de Seuillé, et dans l'autre l'écrit en faveur du fils de Violette, signé par Rabelais le père et contre-signe par Macé Pelosse.
--Respect à l'Ancien Testament, dit-il en présentant le premier volume au procurateur de Seuillé, nous croyons l'honorer comme il le mérite, en le remettant entre vos mains. Quant à nous, le Nouveau Testament nous suffit, ajouta-t-il en remettant le second volume avec l'écrit qu'il contenait, entre les mains de Violette.
Frère Macé, se doutant un peu tard de quelque chose, ouvrit précipitamment la Bible qu'on venait de lui remettre: le premier testament de Thomas Rabelais en tomba, à la stupéfaction du moine. Les éclats de rire des assistants lui firent deviner tout le reste. A cette vue, à cette pensée, il oublie toutes ses douleurs; il se lève, il verdit, ses yeux jettent des flammes; il ne sait à qui s'en prendre d'abord: maître Thomas est effrayé d'avance du sermon que son ancien confesseur va faire.
--Frère Jean, vous m'avez trompé! s'écrie enfin Pelosse avec explosion...
Mais, à ce premier mot, il s'arrête, il se tord, il se replie sur lui-même.
--Ah! je suis empoisonné, s'écrie-t-il d'une voix qui sort à peine du gosier.
--Vous ne l'êtes pas seul, dit frère Jean en faisant mine de se boucher le nez, et c'est moi-même qui me serai trompé, quand j'ai cru tout à l'heure vous avoir fait changer de linge.
--Emmenez-le! emmenez-le! cria tout le monde tout d'une voix.
--Maintenant, dit maître François ou maître Hypothadée, comme nous voudrons l'appeler, ouvrons à notre tour le livre que nous avons choisi, et faisons une petite lecture.
Ouvrant alors le volume à l'endroit qu'il avait marqué en y glissant l'extrait de baptême du petit François, il lut avec une voix distincte et les plus douces inflexions l'histoire de l'enfant prodigue. Le vieux Rabelais l'écoutait attentivement, et essuya même une larme qui glissait au coin de son oeil.
--Merci, dit-il à maître Hypothadée en lui serrant la main; je comprends ce que vous voulez dire; vous êtes véritablement un homme de Dieu, et vous m'avez mis aujourd'hui en grande paix avec moi-même. Vous m'avez rendu un fils à la place du mien qui s'est perdu; je vous en remercie, et je me sens joyeux comme le père de famille de la parabole. Je me crois rajeuni de dix ans, et le docteur Rondibilis avait raison lorsqu'il parlait de me rajeunir. Mais pourquoi donc ne vient-il pas? On dit qu'il soigne mon neveu qui est mourant. Envoyez quelqu'un à Chinon dire à mon neveu qu'il meure en paix et que je lui pardonne; mais sur toute chose qu'on me ramène ici le docteur Rondibilis Alcofribas.
--Je dois vous dire la vérité, reprit humblement Hypothadée: ce n'est pas auprès de votre neveu qu'est occupé en ce moment mon savant ami le médecin Alcofribas: il soigne dans un galetas de Chinon un pauvre voyageur arrivé dernièrement de l'Anjou dans le plus piteux équipage; c'est un pauvre orphelin de la religion qui l'a méconnu, et de la maison paternelle qui le repousse; c'est un enfant prodigue qui demande à quelle condition il pourrait espérer le pardon de son père.
A ce discours, le front du vieillard s'était rembruni:
--Qu'il me prouve son repentir par une conduite meilleure, dit-il, et je le recevrai peut-être; qu'il étudie et qu'il devienne un médecin comme Rondibilis, ou un théologien et un sage comme Hypothadée, et je le recevrai à bras ouverts!
--Qu'à cela ne tienne, dit maître François.
Aussitôt, jetant bas sa coiffure de sorboniste et sa robe de dessus il tire de sa poche une barbe blanche et des besicles, voilà le docteur Rondibilis, dit-il; vous venez de voir Hypothadée, et maintenant, ajouta-t-il en ôtant le reste de son accoutrement et sa barbe postiche, voici le pauvre François Rabelais, qui se jette aux pieds de son père, dont il n'a pas mérité le courroux.
Que fit alors maître Thomas? justement ce qu'avait fait bien avant lui le père de l'enfant prodigue. Il pleura de joie, ouvrit ses bras, et embrassa tendrement son fils. Tous les assistants étaient émus de cette scène comme il convenait de l'être; frère Jean pleurait en riant et se versait un grand verre de vin, lorsqu'un nouveau personnage qu'on n'attendait pas se précipita dans la chambre; et resta tout ébahi et comme pétrifié devant ce groupe de reconnaissance mutuelle, de paternelle joie et de réjouissance filiale.
IX
LA DOT DE LA DIVE BOUTEILLE
Le bruit de l'invasion des diables dans le clos de la Devinière s'était déjà répandu au loin à la ronde, et le neveu de maître Thomas en avait été instruit un des premiers. Il n'ignorait pas non plus la présence de Violette Deschamps et de son fils près du malade, car il ne s'éloignait guère ce jour-là de la demeure de son oncle, attiré qu'il était par je ne sais quelle odeur de testament qui le mettait en appétit. Il profita donc du moment où le métayer Gros-Guillaume, encore tout bouleversé de ce qui venait d'avoir lieu, se départait malgré lui de ses habitudes de sauvagerie et laissait entrer dans le clos la foule des voisins accourus au bruit du combat; il en profita, dis-je, pour se glisser entre les curieux et arriver inaperçu jusqu'à la chambre de son oncle, où il entra précisément comme le père et le fils s'embrassaient.
--Et moi donc? et moi? cria Jérôme. M'est avis que j'arrive à propos, et puisque l'on s'embrasse ici, point n'ai-je besoin de pleurer longtemps mes péchés et de crier miséricorde. Ah! sainte bouteille! comme le docteur est rajeuni! Enchanté de vous voir, cousin; je ne vous aurais pas reconnu. Eh bien! mon oncle, à mon tour maintenant! Ne voulez-vous pas m'embrasser?
--Arrêtez, monsieur, dit le vieux Rabelais, moitié sévère, moitié pleurant et riant à la fois d'avoir revu son fils, car le sentiment paternel venait de s'éveiller et de se manifester d'autant plus vivement dans son coeur, qu'il l'avait plus longtemps comprimé; arrêtez, dit-il à son neveu en lui montrant Violette; mettez-vous d'abord à genoux devant cette charmante femme et tâchez d'obtenir son pardon, si vous voulez avoir le mien.
--En vérité, mon oncle, je n'ai pas d'autre désir; et elle peut vous dire que je lui ai offert de l'épouser; elle m'a refusé avec mépris: que voulez-vous que je lui dise?
--A genoux, te dis-je, et demande-lui pardon.
--Je n'ai rien à pardonner à monsieur, dit Violette; s'il croit faire quelque chose pour moi en m'épousant, j'ai le droit de le remercier et de ne pas accepter ce qu'il regarderait comme un bienfait. J'aime à donner plus que je ne reçois, et je n'accepterai jamais la main d'un homme à qui je ne pourrais pas donner mon coeur en échange. Le monde dira que je suis déshonorée parce que je ne rachèterai pas son estime au prix de la mienne, mais j'en crois plus ma conscience que le monde, et je me chagrinerai peu d'être déshonorée pour lui si je suis honorée par elle.
--Entends-tu, vaurien, comme elle parle? Mais c'est donc une fée ou une princesse déguisée que ce trésor de petite femme-là! Imbécile! qui avait trouvé une si jolie bague à son doigt et qui l'a perdue!
--Je ne le méritais pas, dit le vaurien un peu attendri.
--Voilà du moins une bonne parole, dit le vieux Thomas.
--Pardieu! aussi, pourquoi est-elle si sévère après avoir été si bonne? continua Jérôme: elle a plus d'esprit que moi, je le vois bien. Je n'en suis pas moins un bon enfant; s'il ne tenait qu'à me mettre à ses genoux pour faire la paix, je le ferais bien tout de suite; mais j'ai déjà essayé et je n'ai pas réussi. Le docteur, ou plutôt le cousin, car je vois bien que c'est la même personne... le cousin donc m'avait promis de parler pour moi...
--Et c'est ce que j'ai fait, dit maître François: Violette m'a répondu que si vous étiez malheureux et abandonné de tout le monde, elle se dévouerait encore à vous.
--Tu as dit... Vous avez dit cela, mademoiselle Violette? Oh! tenez, croyez-moi si vous voulez, je suis mauvais sujet, c'est possible; mais je n'ai pas un mauvais coeur!... Pourquoi ne voulez-vous pas vous appeler Mme Rabelais? vous savez bien comme le monde est bête. Si ce n'est pas pour moi, faites cela du moins pour vous. Je vous laisserai tranquille tant que vous voudrez, et je n'entrerai même jamais chez vous si vous ne me le permettez pas... Tenez, voyez-vous... bon... voilà maintenant que les larmes me viennent aux yeux... je suis donc bête aussi, moi? Eh bien, tant pis: j'ai le temps d'être un chenapan, je veux être honnête aujourd'hui... Voyez-vous, il faut que je vous le dise... j'avais d'abord des idées intéressées en vous parlant de mariage; car vraiment je suis un cuistre et je n'ai jamais su ce que vous valiez... Eh bien! tenez aujourd'hui, Violette, rien que de vous voir si douce et si belle, avec ce pauvre chérubin qui devait m'appeler son père... cela me bouleverse tout le coeur... Faites de moi ce que vous voudrez, Violette, et que mon oncle vous donne tout; vous en méritez encore davantage! si vous voulez mon nom, je vous le donnerai; mais vous serez libre de me jeter à la porte comme un chien crotté, si je ne répare pas par ma conduite tous mes torts envers vous... Violette, votre main seulement en signe de pardon, et qu'il me soit permis d'être père au moins une fois et d'embrasser notre cher enfant.
Violette pleurait et regardait maître François.
--Acceptez du moins sa promesse, dit en souriant l'ex-médecin Rondibilis, et donnez-lui un peu de temps pour se corriger. Puisque vous êtes meilleure que lui, c'est vous qui lui devez de l'indulgence: le bon Dieu nous attend bien, lui: pourquoi n'attendriez-vous pas Jérôme?
--Eh bien, c'est cela, dit le vieux Thomas, corrige-toi, mon garçon, et nous verrons plus tard. Mme Violette n'a pas besoin de toi, d'ailleurs, pour donner un nom à son poupon: il s'appelle François-Thomas Rabelais, entends-tu? et si tu n'es pas digne de lui servir de père, c'est moi qui veux être le sien. Tâche de bien faire à la Lamproie, surveille un peu plus ta pharmacie; mais sache bien que tout cela appartient à Mme Violette, qui t'y donnera part si tu deviens sage. Fais en sorte, enfin, qu'elle puisse encore t'aimer. Car pour lui donner un mari en peinture, merci pour elle, mon gros; le mariage donne toujours des droits, et plutôt que de la fiancer à un coureur et à un ivrogne, je l'épouserais plutôt moi-même.
--Vivat, le père Thomas! dit le frère Jean. Nous danserons tous à la noce.
--Je crois, en vérité, que j'y danserai aussi, dit le père Rabelais, tant je suis regaillardi en me retrouvant en famille. Oh! mes vauriens d'enfants! Mon Franciot! ma belle petite Violette, que j'aimerais tant depuis longtemps, si je l'avais connue plus tôt! et toi mon poupon nouveau-né! Vous voilà tous vermeils, bien portants et le sourire sur les lèvres; comment serais-je encore malade? Nous n'allons plus nous quitter, n'est-ce pas? C'est pourtant ce pauvre François qui nous a tous rendus heureux! Et moi qui écoutais les rapports de ces faux moines de la Basmette! Voyez comme il a grandi, le vaurien; et comme il a l'air malin! Il me ressemble un peu, n'est-ce pas, mais il ressemble davantage à sa mère. Savez-vous qu'il est médecin comme saint Thomas, et théologien comme Hypocrate... Non... si fait... Je ne sais plus ce que je dis et j'embrouille tout, tant que je suis joyeux! Embrasse-moi encore mon grand enfant.
Ça, que ferons-nous pour lui? Hélas! on ne peut ni le marier ni le doter; mais puisqu'il n'est plus au couvent, on peut lui donner quelque chose.
--J'y compte bien, dit maître François: donnez-moi tous votre amitié. Quant à rester ici, ce n'est point possible; je suis connu dans le pays, non pas de figure, mais de nom, les moines pourraient m'y poursuivre. D'ailleurs je suis médecin sans avoir pris mes degrés, et je ne veux pas qu'un âne approuvé par quelque faculté peu difficile vienne me traiter de charlatan. Je pars demain pour Montpellier, où j'espère que je ferai honneur à ma famille et à mon nom. Si vous voulez me prouver votre bon vouloir, accordez-moi seulement à perpétuité une petite place à la Cave peinte et ici, à la Devinière; mais conservez-moi toujours une bouteille du meilleur et du plus frais.
--Nous n'y manquerons point, dit Jérôme; et je veux que la bouteille soit faite exprès et demeure toujours exposée comme une relique au plus noble endroit de la cave. Je la ferai garnir de ciselures et de peintures; elle sera célèbre dans tout Chinon, et, avant qu'il soit quelques années, je veux qu'elle fasse des miracles.
--Elle en fera, dit frère Jean; elle réconciliera les parents divisés d'intérêt, elle rajeunira les vieillards, gaudira et regaillardira l'humeur des goutteux, rapprochera les amoureux, voire même en viendra-t-elle peut-être jusqu'à ressusciter les morts! Elle consolera les veufs et sera la femme des célibataires; mais c'est le clos du père Thomas qui fournira la dot.
--L'idée est belle, dit maître François, et la Cave peinte doit désormais être plus célèbre que le sanctuaire d'Apollon Delphien; car c'est le bon vin qui découvre la vérité, et partant il rend des oracles. Soit donc la dive bouteille ma fortune et ma fiancée! Elle a des embrassements qui ne trompent jamais, ses amours ne manquent jamais de chaleur, son glou glou, jamais de franchise. C'est à ses douces vapeurs que je laisserai le soin de dissiper les nuages de la science et de la philosophie. Le vin n'est-il pas fils de la lumière? N'est-ce pas là le rayon du soleil rendu potable que cherchaient tous les alchimistes?
Lorsque de tout les semences premières Dormaient encore sous un limon bourbeux, Quand du chaos le manteau ténébreux Flottait sur l'eau des froides grenouillères, Survint l'amour, qui grisa le chaos Et de nectar lui barbouilla la trogne. Le vieux dormeur alors devint ivrogne, Et de la terre il sépara les eaux. Pour les garder plus longtemps sans les boire, Il les sala, si l'on en croit l'histoire. Ainsi naquit cet abîme des mers, Qui vit plus tard naître Vénus, plus belle Que son azur, et souvent plus cruelle Que la tourmente et les gouffres amers.
--Encore une surprise! s'écria le vieux Rabelais émerveillé. Mon fils n'est pas seulement théologien et médecin, il est encore poëte, et fait des vers aussi jolis que ceux de maître Villon!
--Je fais, dit maître François, bien davantage; je sais faire de la ficelle, tresser du jonc, tailler la vigne, égoutter le fromage et écaler des noix. Mais à ce propos, n'est-il pas temps de mettre la table? Nous allons dîner en famille, et mon estomac sera antidoté pour mon voyage de demain. Monsieur mon très-honoré père voudra bien être le roi du festin, Violette en sera la reine et frère Jean sera sommelier!
FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE
TROISIÈME PARTIE
LE MÉNÉTRIER DE MEUDON
I
UNE SOIRÉE AU PRESBYTÈRE
C'était le plus beau pied de vigne qu'on eût vu depuis Noé, tordu, noueux et vigoureux comme les membres du vieil Atlas; il semblait se pressurer lui-même pour gonfler plus abondamment ses raisins; adossé au vieux mur noirâtre et moussu que décoraient encore çà et là quelques débris de colonnettes, il pliait sous ses branches puissamment attachées et déployées en éventail, ombragées à peine par quelques feuilles éclaircies; jaunes comme l'or ou rouges comme le vin, ses grappes pleines, rebondies et pressées les unes contre les autres, ressemblaient au sein de la nature avec ses innombrables mamelles. Les unes à demi cachées sous ce qui restait de feuilles, étaient fraîches, dodues et fleuries, d'autres moins honteuses et plus aventurées au soleil, dégageaient leurs grains brunis et à demi fendus où brillait un jus plus doux et plus blond que le miel. Elles semblaient sucrées à l'oeil, et rien qu'à les voir on les savourait en idée.
Cette vigne, maître François l'avait plantée, elle venait du clos de la Devinière et s'était acclimatée dans le petit jardin du presbytère de Meudon. Sur le mur ombragé par ses branches, le lézard tantôt courrait en glissant comme une flèche à travers les feuilles, ou dormait aux rayons tièdes, en relevant avec volupté sa petite tête de serpent; le limaçon, portant coquille au dos comme un beau petit pèlerin de Saint-Jacques, s'y promenait en traînant sa queue; les mouches bourdonnaient, les oiseaux voletaient, sans que personne songeât à les effaroucher, car tout le monde était bien venu dans le presbytère de Meudon.
Auprès de cette vigne, sous un berceau formé par des branches de lilas et des touffes de lierre, une table était dressée. Sur cette table, on voyait encore une assiette de fruits, un hanap du bon vieux temps et une grande pinte à demi pleine de cidre, car le bon curé réservait presque toujours son vin pour ses malades; puis un écritoire, des feuilles éparses et un assez gros cahier sur lequel, ont eût pu lire en belle et grande écriture:
LES AVENTURES DE PANTAGRUEL LIVRE CINQUIÈME