Chapter 2
BOTTOM.--Ce rôle demandera quelques larmes dans l'exécution. Si c'est moi qui le fais, que l'auditoire tienne bien ses yeux: je ferai rage, et je saurai gémir comme il faut. (_Aux autres_.) Cependant mon goût principal est pour les rôles de tyran: je pourrais jouer Hercule à ravir, et le rôle de Déchire-Chat[6], à tout rompre:
Les rocs en furie, Avec un choc frémissant, Briseront les verrous Des portes des cachots; Et le char de Phébus Brillera de loin, Et fera et défera Les destins insensés[7].
[Note 6: «Dans une vieille comédie, _la Fille rugissante_, il y a un personnage nommé Déchire-Chat.» STEEVENS.]
[Note 7: «Fragment ampoulé tiré de quelque pièce du temps.» THÉOBALD.]
Cela était sublime!--Allons, nommez les autres acteurs.--Ceci est le ton d'Hercule, le ton d'un tyran; l'accent d'un amant est plus plaintif.
QUINCE.--_François Flute, raccommodeur de soufflets_.
FLUTE.--Ici, Pierre Quince.
QUINCE.--Il faut que vous vous chargiez du rôle de Thisbé.
FLUTE.--Qu'est-ce que c'est que Thisbé? un chevalier errant?
QUINCE.--C'est la beauté que Pyrame doit aimer.
FLUTE.--Non vraiment, ne me faites pas jouer le rôle d'une femme; j'ai de la barbe qui me vient.
QUINCE.--Cela est égal; vous le jouerez sous le masque, et vous pourrez faire la petite voix tant que vous voudrez[8].
[Note 8: Du temps de Shakspeare, les hommes remplissaient encore les rôles de femme.]
BOTTOM.--Si je peux cacher mon visage sous le masque, laissez-moi jouer aussi le rôle de Thisbé; vous verrez que je saurai extraordinairement bien faire la petite voix: Thisbé! Thisbé!--Ah! Pyrame, mon cher amant! ta chère Thisbé, ta chère bien-aimée!
QUINCE.--Non, non; il faut que vous fassiez Pyrame, et vous, Flute, Thisbé.
BOTTOM.--Allons, continuez.
QUINCE.--_Robin Starveling, le tailleur_.
STARVELING.--Ici, Pierre Quince.
QUINCE.--Robin Starveling, vous jouerez le rôle de la mère de Thisbé.--_Thomas Snout, le chaudronnier_.
SNOUT.--Me voici, Pierre Quince.
QUINCE.--Vous, le rôle du père de Pyrame; et moi, celui du père de Thisbé.--_Snug, le menuisier_, vous ferez le lion.--Et voilà, j'espère, une pièce bien distribuée.
SNUG.--Avez-vous là le rôle du lion par écrit? Si vous l'avez, donnez-le-moi, je vous prie, car j'ai la mémoire lente.
QUINCE.--Oh! vous pourrez le faire impromptu; car il ne s'agit que de rugir.
BOTTOM.--Oh! laissez-moi jouer le lion aussi; je rugirai si bien que ce sera plaisir de m'entendre; je rugirai si bien que je ferai dire au duc: Qu'il rugisse encore! qu'il rugisse encore!
QUINCE.--Si vous alliez faire votre rôle d'une manière trop terrible, vous épouvanteriez la duchesse et les dames, au point de les faire crier de frayeur; et c'en serait assez pour nous faire tous pendre.
TOUS ENSEMBLE.--Cela ferait pendre tous les fils de nos mères?
BOTTOM.--Je vous accorde, mes amis, que si vous épouvantiez les dames au point de leur faire perdre l'esprit, elles ne se feraient pas un scrupule de nous pendre. Mais je vous promets de grossir ma voix, de façon à rugir avec le doux murmure d'une jeune colombe; oui, je rugirai de façon à ce que vous croyiez entendre un rossignol.
QUINCE.--Vous ne pouvez absolument faire d'autre rôle que Pyrame; car Pyrame est un homme d'une aimable figure, un homme bien fait comme on en peut voir dans un jour d'été, un très-aimable et charmant cavalier: ainsi, vous voyez bien qu'il est nécessaire que vous fassiez Pyrame.
BOTTOM.--Allons! je m'en chargerai. Quelle est la barbe qui siéra le mieux pour le jouer?
QUINCE.--Eh! celle que vous voudrez.
BOTTOM.--Je l'exécuterai avec votre barbe paille, ou avec la barbe orange, avec la rouge, ou avec votre barbe couleur de tête française, celle d'un jaune parfait.
QUINCE.--Il y a pas mal de vos têtes françaises qui n'ont pas un cheveu; vous feriez donc votre rôle sans barbe[9]?--Mais, allons, messieurs, voilà vos rôles; et je dois vous prier, vous recommander, vous supplier de les bien apprendre. Demain soir, venez me trouver dans le bois voisin du palais, à un mille de la ville, au clair de la lune: là, nous ferons notre répétition; car si nous nous assemblons dans la ville, nous aurons à nos trousses une foule de curieux, et tout notre plan sera connu. En attendant, je vais dresser la liste des préparatifs dont notre pièce a besoin. Je vous prie, n'allez pas manquer au rendez-vous.
[Note 9: «Sans barbe, comme une tête attaquée du mal français reste sans cheveux (_corona Veneris_). C'était la mode de porter des barbes peintes.» JOHNSON.]
BOTTOM.--Nous nous y rendrons; et là, nous pourrons faire répétition avec plus de liberté[10] et de hardiesse. Donnez-vous de la peine, soyez parfaits. Adieu.
[Note 10: «Avec plus de liberté, _obscenely_; en plein air. _Obscenum est, quod intra scenam agi non oportuit_.» GRAY.]
QUINCE.--Au chêne du duc; c'est là notre rendez-vous.
BOTTOM.--C'est assez; nous y serons, soit que les cordes de l'arc tiennent ou se rompent[11]. (Ils sortent.)
[Note 11: «Quand on assignait un rendez-vous, les soldats de milice s'excusaient souvent en disant que les cordes de leurs arcs étaient rompues, d'où le proverbe: «Tenez votre parole, que les cordes de votre arc soient rompues ou non.» WARBURTON.]
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE I
Un bois près d'Athènes.
UNE FÉE _entre par une porte et_ PUCK _par une autre_.
PUCK.--Eh bien! esprit, où errez-vous ainsi?
LA FÉE.
Sur les coteaux, dans les vallons, À travers buissons et ronces, Au-dessus des parcs et des enceintes, Au travers des feux et des eaux, J'erre au hasard, en tous lieux, Plus rapidement que la sphère de la lune. Je sers la reine des fées, J'arrose ses cercles magiques sur la verdure[12]; Les plus hautes primevères[13] sont ses favorites: Vous voyez des taches sur leurs robes d'or. Ces taches sont les rubis, les bijoux des fées, C'est dans ces taches que vivent leurs sucs odorants. Il faut que j'aille recueillir ici quelques gouttes de rosée, Et que je suspende là une perle aux pétales de chaque primevère. Adieu, esprit lourd, je te laisse. Notre reine et toutes nos fées viendront dans un moment.
[Note 12: Ce sont les cercles que les fées, disait-on, traçaient sur le gazon, dont la brillante verdure provenait du soin qu'elles prenaient de l'arroser.]
[Note 13: Fleur favorite des fées.]
PUCK.--Le roi donne ici sa fête cette nuit: prends garde que la reine ne vienne s'offrir à sa vue; car Oberon est outré de fureur de ce qu'elle compte dans sa suite un charmant petit garçon dérobé à un roi de l'Inde. Jamais elle n'eut un aussi joli enfant; et le jaloux Oberon voudrait l'avoir pour en faire son page, et parcourir avec lui les vastes forêts; mais elle retient malgré lui l'enfant chéri, le couronne de fleurs et fait de lui toute sa joie. Depuis ce moment, ils ne se rencontrent plus dans les bosquets, sur le gazon, près de la limpide fontaine, et à la clarté des étoiles brillantes, qu'ils ne se querellent avec tant de fureur, que toutes les fées effrayées se glissent dans les coupes des glands pour s'y cacher.
LA FÉE.--Ou je me trompe bien sur votre tournure et vos façons, ou vous êtes un esprit fripon, malin, qu'on appelle Robin Bon-Diable. N'est-ce pas vous qui effrayez les jeunes filles de village, qui écrémez le lait, et quelquefois tournez le moulin à bras? N'est-ce pas vous qui tourmentez la ménagère fatiguée de battre le beurre en vain, et qui empêchez le levain de la boisson de fermenter? N'est-ce pas vous qui égarez les voyageurs dans la nuit, et riez de leur peine? Mais ceux qui vous appellent Hobgoblin, aimable Puck, vous faites à ceux-là leur ouvrage, et leur portez bonne chance. Dites, n'est-ce pas vous?
PUCK.--Vous devinez juste: je suis ce joyeux esprit errant de là-haut; je fais rire Oberon par mes tours, lorsque, en imitant les hennissements d'une jeune cavale, je trompe un cheval gras et nourri de fèves. Quelquefois je me tapis dans la tasse d'une commère, sous la forme d'une pomme cuite; et lorsqu'elle vient à boire, je saute contre ses lèvres, et répand sa bière sur son sein flétri; la plus vénérable tante, en contant la plus triste histoire, me prend quelquefois pour un tabouret à trois pieds: soudain, je me glisse sous elle; elle tombe à terre, elle crie: _tailleur_[14], et la voilà prise d'une toux convulsive; alors toute l'assemblée se tient les côtés, éclate de rire, redouble de joie, éternue et jure que jamais on n'a passé là d'heure plus joyeuse. Mais, place, belle fée; voici Oberon.
[Note 14: La coutume de crier _tailleur_ à la vue d'une chute sur le dos, vient de ce qu'un homme qui glisse en arrière de sa chaise tombe comme un tailleur, les jambes croisées sur son établi.]
LA FÉE.--Ah! voici ma maîtresse, que n'est-il parti!
SCÈNE II
OBERON _entre avec sa suite par une porte, et_ TITANIA _avec la sienne entre par l'autre._
OBERON.--Malheureuse rencontre, de te trouver au clair de la lune, fière Titania.
TITANIA.--Comment, jaloux Oberon?--Fées, sortons d'ici: j'ai renoncé à sa couche et à sa compagnie.
OBERON.--Arrête, téméraire infidèle! Ne suis-je pas ton époux?
TITANIA.--Alors je dois être ton épouse. Mais je sais le jour que tu t'es dérobé du pays des fées, et que, sous la figure du berger Corin, tu es resté assis tout le jour, soupirant sur des chalumeaux, et parlant en vers de ton amour à la tendre Phillida. Pourquoi es-tu revenu des monts les plus reculés de l'Inde? Ce n'est, certainement, que parce que la robuste amazone, ta maîtresse en brodequins, ton amante guerrière, doit être mariée à Thésée; tu viens pour donner le bonheur et la joie à leur couche nuptiale?
OBERON.--Comment n'as-tu pas honte, Titania, de parler malicieusement de mon amitié pour Hippolyte, sachant que je suis instruit de ton amour pour Thésée? Ne l'as-tu pas conduit dans la nuit à la lueur des étoiles, loin des bras de Périgyne qu'il avait enlevée? Et ne lui as-tu pas fait violer sa foi donnée à la belle Églé, à Ariadne, à Antiope[15]?
[Note 15: On sait que Thésée fut un des plus braves chevaliers errants de la mythologie grecque, mais qu'il ne se piquait pas de fidélité envers les dames.]
TITANIA.--Ce sont là des inventions de la jalousie. Jamais, depuis le solstice de l'été, nous ne nous sommes rencontrés sur les collines, dans les vallées, dans les forêts, dans les prairies, auprès des claires fontaines, ou des ruisseaux bordés de joncs, ou sur les plages de la mer, pour danser nos rondes au sifflement des vents, que tu n'aies troublé nos jeux de tes clameurs. Aussi les vents, qui nous faisaient entendre en vain leur murmure, comme pour se venger, ont pompé de la mer des vapeurs contagieuses, qui, venant à tomber sur les campagnes, ont tellement enflé d'orgueil de misérables rivières qu'elles ont surmonté leurs bords. Le boeuf a donc porté le joug en vain: le laboureur a perdu ses sueurs, et le blé vert s'est gâté avant que le duvet eût revêtu le jeune épi. Les parcs sont restés vides au milieu de la plaine submergée, et les corbeaux s'engraissent de la mortalité des troupeaux: les jeux de merelles[16] sont comblés de fange, et les jolis labyrinthes serpentant sur la folâtre verdure ne peuvent plus se distinguer parce qu'on ne les fréquente plus. Les mortels de l'espèce humaine[17] sont sevrés de leurs fêtes d'hiver; il n'y a plus de chants, plus d'hymnes, plus de noëls qui égayent les longues nuits.--Aussi la lune, cette souveraine des flots, pâle de courroux, inonde l'air d'humides vapeurs, qui font pleuvoir les maladies catarrhales[18]: et, au milieu de ce trouble des éléments, nous voyons les saisons changer; les frimas, à la blanche chevelure, tomber sur le tendre sein de la rose vermeille; le vieux hiver étale, comme par dérision, autour de son menton et de sa tête glacée, une guirlande de tendres boutons de fleurs. Le printemps, l'été, le fertile automne, l'hiver chagrin, échangent leur livrée ordinaire; et le monde étonné ne peut plus les distinguer par leurs productions. Toute cette série de maux provient de nos débats et de nos dissensions; c'est nous qui en sommes les auteurs et la source.
[Note 16: Jeu de merelles, figure composée de plusieurs carrés que les bergers ou les enfants tracent sur le gazon.]
[Note 17: Il y a dans le texte _human mortals_: cette épithète, qui semble redondante, sert à marquer la différence entre les hommes et les fées. Celles-ci ne font pas partie de l'humanité, quoique soumises à la mort comme les hommes.]
[Note 18: Observation juste sur la constitution médicale de l'atmosphère.]
OBERON.--Eh bien! réformez ces désordres; cela dépend de vous. Pourquoi Titania contrarierait-elle son Oberon? Je ne lui demande qu'un petit garçon, pour en faire mon page d'honneur[19].
[Note 19: Page d'honneur, place de cour abolie par Élisabeth; le henchman des _highlanders_ était leur échanson.]
TITANIA.--Mettez votre coeur en repos. Tout le royaume des fées n'achèterait pas de moi cet enfant: sa mère était initiée à mes mystères; et maintes fois la nuit, dans l'air parfumé de l'Inde, elle a bavardé auprès de moi; maintes fois, assise à mes côtés sur les sables dorés de Neptune, elle observait les commerçants embarqués sur les flots. Après que nous avions ri de voir les voiles s'enfler, et s'arrondir sous les caresses du vent, elle se mettait à vouloir les imiter, et d'une démarche gracieuse et balancée, poussant en avant son ventre, riche alors de mon jeune écuyer, comme un vaisseau voguant sur la plaine, elle m'allait chercher des bagatelles, pour revenir ensuite à moi, comme d'un long voyage, chargée d'une précieuse cargaison. Mais l'infortunée étant mortelle, est morte en donnant la vie à ce jeune enfant, que j'élève pour l'amour d'elle; c'est pour l'amour de sa mère que je ne veux pas me séparer de lui.
OBERON.--Combien de temps vous proposez-vous de rester dans le bois?
TITANIA.--Peut-être jusqu'après le jour des noces de Thésée. Si vous voulez vous mêler patiemment à nos rondes, et assister à nos ébats au clair de la lune, venez avec nous; sinon, évitez-moi, et je ne troublerai pas vos retraites.
OBERON.--Donnez-moi cet enfant, et je suis prêt à vous suivre.
TITANIA.--Pas pour votre royaume.--Allons, fées, partons. Nous passerons toute la nuit à quereller, si je reste plus longtemps. (Titania sort avec sa suite.)
OBERON.--Eh bien! va, poursuis; mais tu ne sortiras pas de ce bosquet que je ne t'aie tourmentée, pour me venger de cet outrage.--Mon gentil Puck, approche ici. Tu te souviens d'un jour où j'étais assis sur un promontoire, et que j'entendis une sirène, portée sur le dos d'un dauphin, proférer des sons si doux et si harmonieux, que la mer courroucée s'apaisa aux accents de sa voix, et maintes étoiles transportées s'élancèrent de leur sphère pour entendre la musique de cette fille de l'Océan?
PUCK.--Oui, je m'en souviens.
OBERON.--Eh bien! dans le temps, je vis (mais tu ne pus le voir, toi) Cupidon tout armé[20] voler entre la froide lune et la terre: il visa au coeur d'une charmante Vestale, assise sur un trône d'Occident; il décocha de son arc un trait d'amour bien acéré, comme s'il eût voulu percer d'un seul coup cent mille coeurs. Mais je vis la flèche enflammée du jeune Cupidon s'éteindre dans les humides rayons de la chaste lune, et la prêtresse couronnée, le coeur libre, continua sa marche, plongée dans ses pensées virginales[21]. Je remarquai où vint tomber le trait de Cupidon; il tomba sur une petite fleur d'Occident.--Auparavant elle était blanche comme le lait, depuis elle est pourpre par la blessure de l'amour; et les jeunes filles l'appellent _pensée_[22]: va me chercher cette fleur. Je te l'ai montrée une fois. Son suc, exprimé sur les paupières endormies d'un homme ou d'une femme, les rend amoureux fous de la première créature vivante qui s'offre à leurs regards. Apporte-moi cette fleur, et sois revenu ici avant que le Léviathan ait pu nager une lieue.
[Note 20: _O Maraviglia! Amor ch'a pena è nato_ _Gia grande vola, gia triunfa armato_.]
[Note 21: Compliment à Élisabeth; ce sont les vers que dans le roman de _Kenilworth_ la reine se fait répéter par W. Raleigh.]
[Note 22: On l'appelle aussi _Love in idleness_, l'amour oisif, ou l'oeil du coeur, herbe de la trinité. C'est la _Viola tricolor_ de Linnée, syngénésie monogame.]
PUCK.--J'entourerai d'une ceinture le globe de la terre en quarante minutes. (Il sort.)
OBERON.--Lorsqu'une fois j'aurai le suc de cette plante, j'épierai l'instant où Titania sera endormie, et j'en laisserai tomber une goutte sur ses yeux. Le premier objet qu'ils verront à son réveil, fût-ce un lion, un ours, un loup, un taureau, une guenon curieuse ou un singe affairé, elle le poursuivra avec un coeur plein d'amour; et avant que j'ôte ce charme de sa vue, ce que je peux faire avec une autre plante, je l'obligerai à me céder son page. Mais qui vient en ces lieux? Je suis invisible[23], et je veux entendre leur entretien.
[Note 23: On remarquera peut-être que Puck et Oberon parlent souvent sur la scène sans qu'on ait fait mention de leur entrée. Invisibles ou visibles à leur gré, ils semblent s'affranchir eux-mêmes des lois de la scène.]
SCÈNE III
OBERON _invisible_; DÉMÉTRIUS, et HÉLÈNE _qui le suit_. TITANIA _arrive avec sa cour_.
DÉMÉTRIUS.--Je ne vous aime point; ainsi, cessez de me poursuivre. Où est Lysandre, et la belle Hermia? Je tuerai l'un; l'autre me tue. Vous m'avez dit qu'ils s'étaient sauvés dans le bois; m'y voilà, dans le bois, et je suis furieux de n'y pouvoir trouver Hermia. Laissez-moi; éloignez-vous, et ne me suivez plus.
HÉLÈNE.--Vous m'attirez à vous, coeur dur comme le diamant, mais ce n'est point un coeur de fer que vous attirez, car le mien est fidèle comme l'acier: perdez la force d'attirer, je n'aurai plus celle de vous suivre.
DÉMÉTRIUS.--Est-ce que je vous sollicite? est-ce que je vous abuse par de douces paroles, ou plutôt ne vous ai-je pas dit la vérité nue, je ne vous aime point, je ne puis vous aimer?
HÉLÈNE.--Et je ne vous en aime que davantage. Je suis votre épagneul: plus vous me maltraiterez, Démétrius, et plus je vous caresserai. Traitez-moi seulement comme votre épagneul: rebutez-moi, frappez-moi, négligez-moi, égarez-moi; mais du moins, accordez-moi, quelque indigne que je sois, la permission de vous suivre. Quelle place plus humble dans votre amour puis-je implorer? Et ce serait encore pour moi une faveur d'un prix inestimable, que le privilége d'être traitée comme vous traitez votre chien.
DÉMÉTRIUS.--Ne provoquez pas trop la haine de mon âme; je suis malade quand je vous vois.
HÉLÈNE.--Et moi, je le suis quand je ne vous vois pas.
DÉMÉTRIUS.--Vous compromettez trop votre pudeur, en quittant ainsi la ville, vous livrant seule à la merci d'un homme qui ne vous aime point, exposé aux dangers de la nuit et aux mauvais conseils d'un lieu désert, avec le riche trésor de votre virginité.
HÉLÈNE.--Votre vertu est ma sauvegarde; il n'est plus nuit quand je vois votre visage; je ne crois donc plus être alors dans les ténèbres: ce bois n'est point une solitude pour moi; avec vous, j'y trouve tout l'univers: comment donc pouvez-vous dire que je suis seule, quand le monde entier est ici pour me regarder?
DÉMÉTRIUS.--Je vais m'enfuir loin de vous, et me cacher dans les fougères, vous laissant à la merci des bêtes féroces.
HÉLÈNE.--La plus féroce n'a pas un coeur aussi cruel que le vôtre. Fuyez où vous voudrez; l'histoire changera seulement: c'est Apollon qui fuit, et c'est Daphné qui poursuit Apollon! la colombe poursuit le milan; la douce biche hâte sa course pour atteindre le tigre: hâte inutile quand c'est la timidité qui poursuit et le courage qui s'enfuit.
DÉMÉTRIUS.--Je ne m'arrêterai plus à écouter vos discours. Laissez-moi m'en aller; ou, si vous me suivez, craignez de moi quelque outrage dans l'épaisseur du bois.
HÉLÈNE.--Hélas! dans le temple, dans la ville, dans les champs, partout vous m'outragez. Fi! Démétrius, vos affronts jettent un opprobre sur mon sexe; nous ne pouvons, comme les hommes, combattre pour l'amour. Nous devrions être courtisées, et nous n'avons pas été faites pour faire la cour. Je veux vous suivre, et faire de mon enfer un ciel, en mourant de la main que j'aime si tendrement. (Ils sortent.)
OBERON.--Nymphe, console-toi. Avant qu'il quitte ces bosquets, tu le fuiras, et il recherchera ton amour.
(Puck revient.)
OBERON.--As-tu la fleur? Sois le bienvenu, vagabond.
PUCK.--Oui, la voilà.
OBERON.--Donne-la-moi, je te prie. Je connais une rive où croît le thym sauvage, où la violette se balance auprès de la primevère, et qu'ombragent le suave chèvrefeuille, de douces roses musquées, et le bel églantier. C'est là que, pendant quelques heures de la nuit, Titania, fatiguée des plaisirs de la danse, s'endort au milieu des fleurs; c'est là que le serpent se dépouille de sa peau émaillée, vêtement assez large pour envelopper une fée. Je veux frotter légèrement les yeux de Titania, et lui remplir le cerveau d'odieuses fantaisies. Prends-en aussi un peu, et cherche dans ce bocage. Une belle Athénienne est éprise d'un jeune homme qui la repousse; mets-en sur les yeux de ce beau dédaigneux; mais aie bien soin de le faire au moment où son amante s'offrira à ses regards. Tu reconnaîtras l'homme aux habits athéniens qu'il porte. Accomplis ce message avec quelques précautions, afin qu'il puisse devenir plus idolâtre d'elle qu'elle ne l'est de lui; et songe à venir me rejoindre avant le premier chant du coq.
PUCK.--N'ayez aucune inquiétude, mon souverain: votre humble serviteur exécutera vos ordres. (Ils sortent.)
SCÈNE IV
(Une autre partie du bois.)
TITANIA _arrive avec sa cour_.
TITANIA.--Allons, un rondeau[24], et une chanson de fées; et ensuite, partez pour le tiers d'une minute, que les unes aillent tuer le ver caché dans le bouton de rose; les autres faire la guerre aux chauves-souris, pour avoir leurs ailes de peau, afin d'en habiller mes petits génies; que d'autres écartent le hibou qui ne cesse toute la nuit de faire entendre ses cris lugubres, surpris de voir nos esprits légers.--Chantez maintenant pour m'endormir; et après, laissez-moi reposer, et allez à vos fonctions.
[Note 24: _Roundel_, couplet de chanson qui commence et finit par la même sentence, _qui redit in orbem_. _Roundel_ signifie aussi une ronde.]
CHANSON.
PREMIÈRE FÉE.
Vous, serpents tachetés au double dard, Épineux porcs-épics, ne vous montrez pas. Lézards, aveugles reptiles, gardez-vous d'être malfaisants, N'approchez pas de notre reine.
CHOEUR DE FÉES.
Philomèle, avec mélodie Chante-nous une douce chanson de berceuse, Lulla, Lulla, Lullaby; Lulla, Lulla, Lullaby. Que nul trouble, nul charme, nul maléfice N'approche de notre aimable reine. Et bonne nuit dormez bien.
II
SECONDE FÉE.
Araignées filandières, n'approchez pas: Loin d'ici fileuses aux longues jambes, loin d'ici. Éloignez-vous, noirs escarbots. Ver, ou limaçon, n'offensez pas notre reine.
LE CHOEUR.
Philomèle, avec mélodie, etc.
PREMIÈRE FÉE.
Allons, partons: tout va bien. Qu'une de nous se tienne à part comme sentinelle.
(Titania s'endort; les fées sortent.)
(Oberon survient, et dit en exprimant le suc de la fleur sur les paupières de Titania:)
OBERON.
Que l'objet que tu verras, en t'éveillant, Devienne l'objet de ton amour: Aime-le et languis pour lui: Que ce soit un ours, un tigre ou un chat, Un léopard ou un sanglier à la crinière hérissée. Qui apparaisse à tes yeux, à ton réveil, Il sera ton amant chéri. Réveille-toi à l'approche d'un objet hideux.
(Oberon sort.)
(Entrent Lysandre et Hermia.)
LYSANDRE.--Ma belle amie, vous êtes fatiguée d'errer dans ce bois; et à vous dire vrai, j'ai oublié le chemin: nous nous reposerons, Hermia, si vous le voulez, et nous attendrons ici la lumière consolante du jour.
HERMIA.--Je le veux bien, Lysandre. Allez, cherchez un lit pour vous: moi je vais reposer ma tête sur ce gazon.