Part 8
Il y avait trois ans et quelques mois que Catherine vivait dans la solitude lorsque sa retraite fut découverte et sa personnalité réelle divulguée aux habitants du pays. Dieu, ayant fait d’elle un chef-d’œuvre d’ascétisme, voulut désormais qu’elle fût offerte à ceux de ses contemporains qui aspiraient à la perfection de la vie religieuse comme un modèle qu’il leur serait profitable d’imiter.
Voici l’incident qui la remit en contact avec la société.
Un berger, du nom de Bénitez, homme très simple et d’une piété naïve, flânait un jour sur la colline. Soudain, au détour d’un sentier, il se trouva nez à nez avec Catherine qui ramassait des glands sous les chênes. La rencontre fut si brusque que, tout d’abord, la Solitaire déconcertée ne songea pas à fuir. Dès qu’elle se fut reprise, elle fit un mouvement pour s’écarter. Mais Bénitez, posant la main sur son bras, lui tint le langage suivant: «Frère ermite, je te reconnais bien. Dans mon village et dans toute la montagne on souhaite beaucoup te mieux connaître parce qu’en te voyant, à l’église de la Fuen Santa, si recueilli et si caché sous ta capuce, on t’a pris en amitié. Mais tu ne t’es jamais laissé joindre... Maintenant que je te tiens, laisse-moi te dire que nous serions tous heureux de t’être utiles. Dis-moi où tu loges, parce que je veux partager avec toi ce qu’on me donne pour ma nourriture. Et certainement que si je parle à mon maître, comme il est très dévot et qu’il a un grand désir de te venir en aide, il trouvera bon que je t’assiste. Pour commencer, laisse ces glands aux bêtes, voici un morceau de pain; demain je t’en apporterai encore...»
Catherine se sentait toute troublée et toute chagrine de cette rencontre. Considérant la bonne intention de Bénitez, elle fit effort sur elle-même et lui répondit, avec douceur, qu’elle acceptait le pain mais qu’ayant résolu de n’avoir aucun rapport avec le monde, elle refusait de lui indiquer le lieu de sa retraite ni un endroit où il pourrait l’aborder de nouveau.
Ayant dit, elle s’enfuit dans une direction opposée à celle de son terrier. Quand elle fut hors de vue, elle commença de manger le pain dont elle avait d’ailleurs un extrême besoin car elle jeûnait depuis plusieurs jours. Ce ne fut pas sans peine qu’elle parvint à le mâcher: depuis si longtemps qu’elle se sustentait d’herbes et de fruits, ses gencives étaient devenues tendres et délicates et la croûte dure et grossière lui mettait la bouche en sang.
Rapportant cette tribulation, elle ajouta: «J’étais bien contente d’imposer cette pénitence à mon corps tout en lui donnant sa réfection.»
Ensuite, elle se mit à réfléchir. Elle se doutait que Bénitez ne manquerait pas d’explorer la colline à sa recherche. Cette éventualité la décida à se tenir enfermée quelque temps dans la tanière dont elle espérait qu’il ne découvrirait pas l’emplacement. Tout de suite, elle s’y tapit et ramenant la claie contre l’ouverture, elle la fixa, par les côtés, avec des liens de jonc tressés naguère en prévision d’une mésaventure de ce genre.
Cependant Bénitez jugea que la retraite de Catherine ne pouvait être très éloignée de la clairière où la rencontre s’était produite. Ayant marqué l’endroit, il y revint le lendemain et, le prenant pour point de départ, se mit à battre les buissons tout alentour. Ce furetage le mena sur un versant où il découvrit que l’herbe foulée dessinait une piste étroite qui aboutissait à un monticule. Il la suivit et arriva devant la claie. Sûr de ne pas se tromper, il secoua cette clôture fragile. Comme les verrous improvisés lui opposaient un peu de résistance, étant un homme d’esprit pacifique, il ne voulut pas employer la force pour arriver jusqu’à la Solitaire. Mais, élevant la voix, il la supplia de lui ouvrir. Catherine, d’abord, s’y refusa. Mais le berger insista et déclara qu’il ne bougerait point avant de l’avoir vue.
De guerre lasse, elle finit par céder.
Quand Bénitez la découvrit, accroupie dans l’obscurité de ce trou, il témoigna une grande joie, disant que son maître et les gens du village seraient on ne peut plus satisfaits d’apprendre qu’il avait enfin trouvé le refuge de l’anachorète que tous vénéraient. Mais Catherine désolée: «--Je vous le demande en grâce, s’écria-t-elle, gardez-moi le secret!...
--Je ne puis, répondit Bénitez, j’ai promis à mon maître de l’avertir au cas où je réussirais à vous joindre.»
Et pour éviter des instances plus pressantes, il s’esquiva non sans avoir déclaré à Catherine qu’il reviendrait lui apporter du pain.
Une fois seule, la Solitaire éclata en sanglots: son cœur se brisait à la pensée qu’il faudrait rompre son tête à tête avec Dieu et, par-dessus toutes choses, elle redoutait les louanges que son genre de vie allait lui attirer.
Elle se prosterna, le front sur les cailloux, et supplia Jésus de lui épargner cette amertume.
Mais aussitôt Notre-Seigneur lui répondit: «_Prends courage. Le temps est venu où je veux qu’on connaisse ce que j’ai fait de toi. Et ainsi, pour ma gloire, tu procureras le bien d’un grand nombre d’âmes._»
Dès qu’elle eut reçu cette lumière, elle se sentit toute fortifiée; et elle attendit avec calme et résignation que le bon Maître lui désignât le nouveau mode d’existence auquel il la vouait.
Le patron de Bénitez ne garda pas le silence. De par lui, le bruit se répandit rapidement dans la contrée environnante que la retraite de l’ermite était enfin découverte. On ne parla plus que de cela dans tous les villages. Et même, certains, qui l’avaient épiée, publièrent que Catherine pourrait bien être une femme déguisée en homme. Quelques prêtres des paroisses voisines s’émurent de ces propos. Ils craignirent qu’on ne fût en présence d’une aventurière qui, sous prétexte de vie érémitique, s’adonnait peut-être à des choses peu édifiantes. La pauvre Catherine aurait eu beau leur alléguer l’exemple de sainte Eugénie et de sainte Euphrosyne, il est probable qu’elle n’aurait pu réussir à les convaincre. Afin de réprimer le scandale, ils se rendirent donc au terrier un matin que la Solitaire était à la messe et ils y découvrirent des papiers qui levèrent leurs doutes quant à son sexe. C’étaient des lettres de don Juan d’Autriche apportées par Martin Alonso qui, selon sa promesse, était venu rendre deux ou trois visites à Catherine. Avec l’approbation de celle-ci, il avait confié au prince les raisons de sa fuite, son travestissement et sa pénitence, en lui demandant le secret absolu. Don Juan l’avait promis et observé. Il lui suffisait d’être rassuré sur le sort de sa gouvernante. Cependant, comme il lui portait une grande affection et gardait le vif souvenir des soins qu’elle lui avait prodigués, sans demander à connaître l’endroit où elle s’était retirée il lui écrivit ces lettres très tendres où il lui donnait le nom de «mère».
Les prêtres, les ayant lues, s’ébahirent. D’une part, ils voyaient maintenant qu’ils avaient affaire à une femme de bien et non à une gourgandine. D’autre part, interprétant le texte à la lettre, ils s’imaginèrent que Catherine était réellement la mère de don Juan et ils se demandèrent quelle conduite tenir à l’égard d’une personne qu’ils croyaient de sang royal.
Perplexes, ils allèrent demander conseil aux religieux de la Fuen Santa. Le confesseur de Catherine déclara qu’homme ou femme, noble ou roturière, il la tenait pour une merveille de sainteté et il recommanda de la laisser tranquille, ajoutant que sa présence était une bénédiction pour le pays. Tous se rendirent à son avis. Cependant un Père Véga, dignitaire du couvent, résolut de poursuivre l’enquête. A cet effet, il se rendit au terrier où Catherine l’accueillit avec déférence.
Elle se montra très humble mais--à son insu--il y avait en elle quelque chose de si imposant que le Trinitaire n’osa pas la questionner. Leur entretien porta seulement sur l’oraison de la pénitente. Or, tout en causant, le moine feuilletait, d’un doigt machinal, le livre d’Heures de Catherine qui se trouvait posé sur le sol, à côté de lui. A un moment, il y jeta les yeux et y lut ces mots tracés à l’encre sur la feuille de garde: _la princesse d’Eboli a donné ces Heures à doña Catherine de Cardonne._
Or, le Père Véga avait prêché diverses fois à Madrid dans le temps de la fuite de Catherine; il était au courant de la position qu’elle avait occupée à la Cour et du mystère qui pesait sur sa disparition.
Ne voulant pas affliger la Solitaire en la prévenant tout de suite que son incognito était percé, il ne lui dit rien. Mais, de retour au monastère, il raconta sa découverte à qui voulait l’entendre. Puis il conclut, comme le confesseur, qu’il fallait la laisser en repos et même lui permettre de conserver son habit masculin. «Cela convient, dit-il, au mâle courage qu’elle a montré en se retirant dans ce désert.»
Mais le branle était donné. Catherine ne connaîtra plus la solitude: pendant plusieurs années elle sera «le flambeau sur la montagne» vers qui s’orienteront des multitudes empressées.
XIII
Le renom que sa pénitence extraordinaire valut à Catherine ne demeura pas limité au diocèse de Cuenca mais s’étendit à une grande partie de l’Espagne, de sorte que de véritables pèlerinages s’organisèrent à l’intention d’obtenir des miracles par son entremise.
«Il y avait des jours, écrit le biographe, où les routes étaient couvertes d’hommes et de femmes, de bêtes de somme et de chariots. Des témoins oculaires affirment qu’il était besoin alors que des hommes très robustes se tinssent autour d’elle pour la garantir contre la presse et empêcher qu’elle fût étouffée. On prit aussi l’habitude de la faire monter sur un lieu élevé d’où elle dominait la foule et lui donnait sa bénédiction.»
On verra plus loin que ce geste insolite attira de grands ennuis à Catherine.
Parmi ces visiteurs, il n’en manquait pas qui étaient venus par curiosité plutôt que par dévotion. Mais l’amour de Dieu dont ce corps chétif constituait le foyer rayonnait autour de la Solitaire d’une façon si intense qu’à l’approcher ils se sentaient transformés, versaient des larmes et se mettaient à prier pour obtenir le pardon des fautes de leur vie passée.
Ce n’était d’ailleurs pas que Catherine leur tînt de longs discours. Elle se contentait de faire le signe de la croix et elle disait à tous: «Que Jésus-Christ vous donne la foi!» Ensuite elle les envoyait se confesser et communier à la Fuen Santa. Et ils s’en retournaient chez eux convertis.
Elle agissait de même avec les malades qu’on ne tarda pas d’apporter sur la colline. Elle obtint, paraît-il, de nombreuses guérisons. Au rapport du Père François, «ces faits n’ont pas été constatés juridiquement mais ils n’en sont pas moins certains, ayant été attestés, sous serment, par des personnes dignes de toute créance».
On pense bien que les villageois des environs redoublaient de zèle pour témoigner leur vénération à celle qu’ils appelaient, avec simplicité, _la bonne femme_[6]. Si elle les avait laissés faire, ils l’auraient comblée de nourritures diverses. Son confesseur lui ayant donné l’ordre de renoncer aux herbes et aux fruits sauvages, elle obéit mais elle n’acceptait que du pain. Encore exigea-t-elle qu’il fût noir et rassis. Les jours de grande fête et les dimanches, elle le trempait dans un peu d’huile d’olives.
[6] _Buena Mujer_. On l’appelait aussi _la madre Cardona_: la mère Cardonne. Mais Catherine elle-même prenait toujours le nom de _mujer pecadora_: la femme pécheresse. Et c’est ainsi qu’elle signait ses lettres. Voir _livre des Fondations_, page 115, note 2.
A la même époque, un accident la fit changer de logis. «Un soir, étant dans son terrier, elle s’aperçut que les parois, détrempées par de longues pluies, s’affaissaient et s’écroulaient autour d’elle. Elle prit la fuite en toute hâte pour ne pas être ensevelie sous les débris. Mais quelque diligence qu’elle fît, elle ne put échapper complètement au danger: atteinte par la masse de terre humide elle fut renversée et demeura prise jusqu’à la ceinture dans la boue. Elle fit effort pour se dégager mais elle n’y put réussir parce que ses forces étaient épuisées. Elle passa toute la nuit dans cette position, offrant à Dieu le sacrifice de sa vie et n’ayant d’autre désir sinon que sa sainte volonté s’accomplît sur elle dans la manière qu’il lui plairait.
«Le matin, des bergers, qui passaient par là, la retirèrent de cette fange et ayant ensuite fouillé la terre ils retrouvèrent les cilices et les disciplines dont elle faisait usage. Pour réparer l’accident, les villageois lui creusèrent une grotte plus spacieuse et mieux abritée contre les vents et les averses. Ils y mirent une porte plus solide que la claie et y placèrent une planche pour lui servir de lit.
«Dans cette demeure, écrit le Père François, qui aime les images pompeuses, elle était moins à plaindre que la reine Sémiramis dans ses palais superbes.»
XIV
Catherine était installée depuis peu dans la caverne due à l’industrie dévote des paysans quand elle reçut la visite d’un Père Augustin qui s’était détourné de sa route pour se rendre compte de ce que pouvait être au juste cette Solitaire dont tout le monde parlait. Ce religieux venait à elle plein de méfiance.
«Il s’agit probablement, pensait-il, d’une bohémienne qui, par des simagrées et des jongleries, a surpris la bonne foi des gens de ce pays. Ou peut-être est-ce simplement une femme mal équilibrée et pleine d’orgueil qui cherche à s’attirer des louanges par l’apparence d’une vie extraordinaire. Quoi qu’il en soit, je saurai bien la démasquer.»
Dès qu’il fut en tête-à-tête avec Catherine, il lui déclara, d’un ton rude, qu’elle ne lui en imposait pas, qu’il la considérait comme une présomptueuse, éprise de vaine gloire et qu’elle ferait mieux de se retirer dans un village où elle ne ferait plus parler d’elle.
Catherine lui répondit avec tant de douceur et montra tant d’humilité que, tout de suite, l’Augustin sentit ses préventions s’affaiblir. Il se mit alors à l’interroger sur son oraison. Elle lui en décrivit, d’une façon si précise, les différentes phases et, ce faisant, elle révéla un tel amour de Dieu, que bientôt, le moine plein d’admiration, fut convaincu qu’il était en présence d’une âme exceptionnelle dont le mode d’existence correspondait à des grâces d’un ordre tout à fait supérieur.
Catherine termina son exposé par ces mots: «Il me semble, mon Père, que Notre-Seigneur a voulu cette retraite. Je n’ai rien fait pour provoquer l’affluence des pèlerins vers moi. Loin de m’en réjouir, j’en souffre beaucoup et je serais heureuse de m’y soustraire. Si je la supporte, c’est, comme je viens de vous le confier, parce que mon Maître adoré me l’imposa... Du moins, je le crois. Si, plus éclairé que moi, vous en jugez autrement, je suis toute prête à disparaître car j’aimerais mieux mourir que de risquer le salut de mon âme par infatuation.
--Non, non, répondit l’Augustin, Dieu vous a visiblement conduite dans cette solitude. Je comprends maintenant qu’il serait téméraire de mettre obstacle à ses desseins; restez ici, puisque le voisinage de la Fuen Santa vous donne la facilité de recevoir les sacrements. C’est moi qui me suis trompé. Je retire tout ce que je vous ai dit de blessant et je me recommande à vos prières.»
Puis il la bénit et se retira. Et il publia partout les vertus de la pénitente.
* * * * *
Cependant cet entretien laissa des traces dans l’esprit de Catherine d’autant plus qu’il coïncidait avec certaines idées que Dieu lui envoyait, avec persistance, depuis quelque temps.
Elle se disait: «J’ai maintenant l’impression que si je continue à vivre dans l’isolement, je cesserai de mériter la faveur divine. Quelqu’un me dit intérieurement qu’il faut que je me fasse religieuse, que je prenne désormais la voie de l’obéissance et que je soumette ma volonté à celle d’autrui. Si c’est Jésus qui me parle, je suis toute prête à entrer dans un monastère... Mais alors pourquoi m’inspire-t-il tant d’éloignement pour les communautés de femmes? Chaque fois que ma pensée se porte de ce côté, je me peins, malgré moi, mille faiblesses inhérentes au sexe, des règles mal observées ou mitigées à l’excès; et la société féminine, qui ne me plut jamais beaucoup, m’apparaît davantage encore inconciliable avec ce que Dieu attend de moi... J’entrerais volontiers dans une communauté d’hommes. Mais ce n’est plus possible puisque j’ai perdu le bénéfice de l’incognito.»
Dans cette incertitude, la pensée lui vint d’un moyen terme qui pourrait tout concilier: rester dans sa grotte et fonder, à côté, un monastère de religieux.
Elle prononcerait ses vœux entre leurs mains, les reconnaîtrait pour ses supérieurs et se mettrait sous leur direction. Ainsi, sans abandonner la vie érémitique, elle suivrait une règle et joindrait au mérite de l’obéissance une garantie contre les illusions du sens propre.
Avec l’esprit de décision qui la caractérisait, elle s’occupa tout de suite de réaliser son projet. Elle proposa d’abord la fondation à des Pères Franciscains qui étaient venus la voir. Ceux-ci l’approuvèrent fort et en parlèrent à leurs supérieurs. Mais quand on en vint à l’exécution, toutes sortes de difficultés surgirent, la chose traîna en longueur. Catherine comprit alors que Dieu réservait à d’autres qu’aux fils de Saint-François l’accomplissement de l’œuvre qu’elle méditait.
Mais à qui?--Elle eut beau réfléchir, sa pensée ne se fixa sur aucun Ordre connu d’elle.
Ne sachant que résoudre, un jour qu’elle se sentait encore plus pressée de suivre la volonté divine, elle se prosterna en s’écriant: «Seigneur, je vous en conjure, montrez-moi ce qui est le plus conforme à votre bon plaisir.»
Aussitôt, elle eut une vision: «Notre-Seigneur lui apparut tout resplendissant de lumière et de beauté et lui présenta l’habit des Carmes déchaussés. Croyant qu’il voulait l’en revêtir tout de suite, elle étendit la main pour le prendre.» Mais, dans le même moment, ses forces l’abandonnèrent. Inondée d’une joie surhumaine par la présence de Jésus, elle tomba sur le sol et perdit connaissance.--Quand elle revint à elle, la vision avait disparu.
Catherine en garda néanmoins le souvenir très précis de l’habit qui lui avait été montré. Seulement, de quelle congrégation était le vêtement? Elle l’ignorait, parce qu’à l’époque où elle quitta la cour, la réforme du Carmel n’étant pas encore commencée, les Carmes de la Mitigation s’habitaient d’une façon beaucoup moins austère.
Dans son incertitude, elle redoubla de prières et de supplications. «Sa divine Majesté, dit le Père François, l’éclaira de la manière suivante. Par son ordre, notre Père saint Élie se montra à elle revêtu d’un habit semblable à celui qu’elle avait discerné entre les mains de Notre-Seigneur. La vue du prophète, qu’elle reconnut pour avoir joui de sa présence en des visions antérieures, lui fut une manifestation plus claire de la volonté divine et lui confirma l’assurance qu’il existait dans l’Église des religieux portant cet habit. Elle en ressentit une joie extrême...»
Cette allégresse ne dura pas. Notre-Seigneur, afin de la garantir contre l’amour-propre, lorsqu’il la renverrait dans le monde pour vaquer à la fondation dont il lui avait inspiré la pensée, lui retira le sentiment de sa présence. Le soleil intérieur s’éclipsa. Elle sentit son âme affreusement déserte et sombra dans cette _nuit obscure_ qui constitue l’épreuve la plus rude de la vie unitive. En même temps, la nature, que ne transfigurait plus la lumière surnaturelle dont elle avait pris l’habitude, lui sembla terne et désolée. L’oraison lui apparut comme une étendue sablonneuse où s’absorbaient les eaux vives de la Grâce. Tout exercice de piété lui devint pénible, presque ennuyeux. Elle passa des jours à se répéter: «Mon Dieu pourquoi m’avez-vous abandonnée?»
Dans cet état de déréliction, elle en vint à se persuader que toutes les faveurs dont Jésus l’avait naguère comblée étaient illusoires, que le Démon avait fait d’elle son jouet et s’était complu à l’égarer en lui désignant, par de fausses visions, une tâche qu’elle ne pourrait jamais accomplir.
Errant ainsi dans des ténèbres absolues, elle perdit le goût de vivre; elle frôla les confins du désespoir. Son corps émacié, que ne soutenait plus son âme débilitée, fléchit à son tour. Elle tomba gravement malade.
Le bruit s’en répandit dans la contrée. Et c’est alors que des villageoises pieuses vinrent la soigner et découvrirent sur ses épaules les marques des assauts diaboliques dont il a été parlé plus haut.
Mais les soins et les remèdes ne purent rien contre le mal dont Catherine souffrait ni même les encouragements de son confesseur dont les discours lui semblaient un bourdonnement dépourvu de signification.
Telle fut l’opération que Notre-Seigneur pratiqua sur la Solitaire pour incruster définitivement dans son esprit la persuasion que, par elle-même, elle n’était qu’impuissance et misère. De la sorte elle acquit cette humilité totale et qui émerveillait tout le monde lorsqu’elle se retrouva parmi les laïques.
Quand il la vit au point d’abaissement où il la voulait, le bon Maître mit fin à l’épreuve. Un jour, à l’aube, Catherine se sentit si faible qu’elle crut que l’agonie allait commencer. Elle joignit les mains, fit un acte d’abandon puis murmura ces mots: «Seigneur, je vais donc mourir sans savoir si c’est vous qui m’avez inspiré le désir de vous glorifier comme religieuse soumise à l’obéissance!...»
Elle achevait à peine la phrase que Notre-Seigneur lui apparut, ayant à ses côtés deux Carmes déchaussés. Il sourit à Catherine: aussitôt l’obscurité se dissipa; l’astre vivifiant se ralluma dans son âme; la santé revint d’un seul coup.
Elle se leva; tout heureuse, elle rendit grâces et se sentit une vigueur nouvelle pour mener à bien son projet d’un monastère d’hommes à bâtir auprès de sa grotte.
Toutefois, elle ignorait encore où s’adresser pour découvrir les moines qui lui avaient été montrés dans ses visions. Mais, sûre d’être dans la voie de Dieu, elle avait le pressentiment qu’Il ne tarderait pas à lui donner assistance.
Et, en effet, quelques jours après elle reçut la visite d’un de ses amis récents, Jean de Villoria, homme d’oraison très élevée qui ne connaissait pas ce qu’elle avait résolu d’accomplir. Sans autre préambule, il lui dit: «Mère Cardonne, j’ai vu souvent--est-ce des yeux du corps ou de l’âme, je ne sais--une procession de religieux, qui gravissaient cette montagne, tenant des cierges à la main et vêtus d’un habit de grosse bure de couleur tannée, avec un manteau blanc, l’un et l’autre courts et austères. Ils avaient les pieds nus. Tout en eux respirait le recueillement et l’union à Dieu. Je suis incapable de deviner ce que cela signifie. Mais j’ai vu et c’est la vérité que je dis...»
«Ces paroles, écrit le biographe, persuadèrent à Catherine qu’il devait s’agir d’un Ordre encore inconnu que Dieu se disposait, avec un soin tout particulier, à instaurer dans le monde, si déjà il n’existait. Ce fut pour elle un sujet de grande consolation de penser qu’elle en ferait partie», puisque la vision de Villoria concordait si parfaitement avec les siennes propres.
A partir de ce moment, elle commença de s’informer auprès de tous ceux qui la venaient voir s’ils connaissaient un endroit où se trouvaient des religieux vêtus de bure rousse avec un manteau blanc. Tous lui répondirent que non. Mais elle, sûre de son fait, reprenait: «Il y en a, et vous l’ignorez, ou il y en aura car cette caverne doit leur appartenir et ils fonderont ici un monastère où Dieu sera très fidèlement servi.»
Quelques jours après, survint un paysan qui fréquentait les foires de la province et qu’elle avait chargé de s’informer.
Il lui dit: «Bonne femme, ma mère Cardonne, je viens de voir à Pastrana des religieux tout semblables à ceux que vous m’avez décrits. Le prince Rui Gomez leur bâtit un couvent en dehors de la ville, sur la montagne Saint-Pierre. Et ils habitent, en attendant, des grottes pareilles à la vôtre.»