Le soleil intérieur

Part 10

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Le nonce du Pape Ormétano, récemment arrivé de Rome, ignorait l’histoire de la Solitaire. Certains envieux se servirent de cette circonstance pour l’indisposer contre elle. Ils vinrent le trouver et lui rapportèrent qu’on voyait sans cesse dans les rues, un carme déchaussé en voiture avec des dames et qui donnait des bénédictions comme s’il eût été un évêque. Ormétano, Napolitain lui aussi, connaissait depuis longtemps Mariano. Il le manda sur-le-champ et lui ordonna, d’un ton irrité, de lui amener ce singulier religieux qui se permettait de semblables irrégularités. Mariano essaya de donner quelques éclaircissements. Mais le nonce lui coupa la parole en répétant: «Je vous dis de le faire comparaître devant moi et tout de suite, et sans chercher des excuses!...»

Mariano transmit l’ordre à Catherine mais voulant voir de quelle façon, elle affronterait la colère du nonce, il se garda de lui dire que le prélat était fort monté contre elle.

Dans l’intervalle, Ormétano avait appris qu’il s’agissait d’une femme habillée en religieux; et, bien entendu, les malveillants lui avaient présenté les choses de manière à le courroucer encore davantage.

Aussitôt que Catherine l’aperçoit, ne voilà-t-il pas qu’elle lui donne sa bénédiction!--Ormétano, de tempérament fort irascible, croit qu’elle veut le braver. «Comment, dit-il à Mariano, c’est vêtue d’un froc de moine que tu as eu l’audace de conduire ici cette folle?...» Puis se tournant vers Catherine: «Et toi, femme éhontée, dis-moi donc un peu de quel droit tu te permets de donner des bénédictions comme un évêque...»

Sur cette apostrophe, Catherine s’agenouilla devant le nonce et répondit, avec beaucoup d’humilité, que, si elle avait péché par ignorance, elle était prête à s’amender et à subir une punition.

Cette marque de soumission étonna le prélat car on lui avait affirmé que Catherine était une orgueilleuse qui ne supportait aucune critique. Un peu radouci, il la fit relever et lui ordonna de s’expliquer.

Alors la Solitaire, conservant la simplicité de langage dont elle avait coutume même vis-à-vis des Grands: «Mon fils, dit-elle, quand j’étais dans mon ermitage, après que j’eus été découverte, quelques personnes vinrent me trouver et me demandèrent de prier pour que Dieu les délivrât de leurs maladies ou de leurs chagrins. Je le fis, par charité, puis, comme je sais la vertu du signe de la croix, afin que ces infortunés ne m’attribuassent pas leur guérison, je les bénissais. Il a plu à Dieu d’opérer des miracles par ce moyen. Depuis, sans y réfléchir, je bénis tous ceux que je rencontre, pour qu’ils aient tous part aux mérites de la sainte croix. Si c’est une mauvaise habitude, et si tu me défends de continuer, je prierai Notre-Seigneur de me donner la force de t’obéir; et je le ferai de bien bon cœur car, je te le jure, je te tiens pour son représentant sur terre...

«Quant à mon habit, permets-moi de te confier ceci: comme je désirais fonder près de ma grotte, un monastère de religieux, Jésus-Christ m’apparut avec ce vêtement entre les mains et notre père saint Élie m’a visité, portant ce même costume. Par là, j’ai cru comprendre que c’était la volonté de Dieu que je le prisse. Mais si tu me commandes de le quitter, je t’obéirai sans hésiter une minute...»

A ce coup, le nonce fut touché:--Passe pour les bénédictions, reprit-il, mais toi, Mariano, tu aurais dû la faire habiller en femme avant de l’introduire en ma présence.

--Hé, monseigneur, répondit Mariano, si tu m’avais laissé le temps de parler, je t’aurais tout expliqué et après tu aurais pu me donner tes ordres.

--J’ai peut-être été un peu prompt, reconnut Ormétano.

Sur quoi, tous trois se mirent à causer amicalement en dialecte napolitain. De ce colloque il résulta que le nonce dépouilla ses préventions contre Catherine. Il sentit sa sainteté, admira son zèle pour le service de Dieu, et la prit tout à fait en gré. De sorte qu’il termina l’entretien par ces mots: «Il ne convient pas d’introduire des nouveautés dans l’Église. Cependant, Bonne Femme, puisque tu n’y mets point de malice, j’autorise provisoirement les bénédictions et même, je permets que tu gardes ton habit.»

Après les avoir congédiés, il rassembla d’autres informations. Le bien qu’il apprit de Catherine lui fit résoudre de la laisser agir à sa guise. Il ne lui donna pas d’autorisation officielle mais il imposa silence aux ennemis de la Solitaire lorsque ceux-ci renouvelaient leurs insinuations. «La Mère Cardonne est une sainte femme, disait-il, elle m’a promis de prier pour moi et j’en suis très content.»

XIX

Cet incident fit comprendre à Catherine qu’il était urgent d’entamer les démarches pour la fondation, car elle se rendit compte que si elle s’attardait à la Cour, les malveillants reviendraient à la charge et réussiraient peut-être à entraver ses projets. D’autre part, elle ne cessait de soupirer après la solitude.

Elle se mit donc à la besogne et avec un tel esprit de suite que bientôt toutes les formalités pour l’acquisition du terrain autour de sa grotte furent remplies. Le Roi, lui-même, qui l’appréciait fort, prit soin de lui aplanir les difficultés. Dès qu’elle eut en main les titres de propriété du territoire entre Vala de Rei et la Roda, elle s’occupa de réunir les fonds pour la construction du monastère.

«Chacun s’empressa de les lui fournir, écrit le biographe, la famille royale, les princes, les seigneurs et les dames de la Cour lui apportèrent de l’argent et aussi des perles de grand prix, de riches étoffes pour les ornements d’église et des chasubles magnifiques et des calices d’argent.»

Tant de cadeaux suscitèrent de la jalousie dans le clergé de Madrid. Un grand vicaire de la cathédrale ne put en prendre son parti.

«Il me semble, disait-il, que pour des religieux déchaussés, qui se réclament d’une pauvreté rigoureuse, des calices de plomb et des chasubles de laine seraient bien suffisants!...»

Mais Catherine sut relever cette observation saugrenue.

«Comment, s’écria-t-elle, en dardant sur le prêtre envieux un regard foudroyant, toi qui n’es qu’un vermisseau, tu manges dans de la vaisselle en vermeil et tu voudrais qu’on prît du plomb pour le service du Roi des Rois!»

L’autre, déconcerté, battit en retraite.

* * * * *

Tout étant réglé selon les lois du royaume et les ordonnances ecclésiastiques, Catherine, toujours accompagnée de Mariano, prit le chemin de la solitude. Le voyage se passa sans incidents notables.

C’est au mois d’avril 1572, qu’elle revit sa grotte. «Dire sa joie en retrouvant son ancienne demeure et la colline où elle avait remporté tant de victoires sur l’Ennemi c’est ce que nulle parole humaine ne saurait faire, écrit le Père François. Les religieux, qui étaient venus à sa rencontre, en purent bien voir la manifestation extérieure mais non le sentiment intime. Quant à eux, lorsqu’en arrivant à l’humble réduit, ils le virent si étroit et si effrayant d’austérité, ils en éprouvèrent un tel saisissement qu’ils déclarèrent ensuite n’avoir jamais rien imaginé de semblable.»

Les travaux furent mis en train tout de suite et Catherine décida que l’on commencerait à bâtir l’église du monastère sur l’emplacement de son terrier. En sa qualité d’ingénieur, Mariano dirigea la construction. Comme il avait réuni un grand nombre d’ouvriers--peut-être un peu plus qu’il n’était besoin--tandis qu’on ouvrait la tranchée pour les fondations, il employa une équipe à creuser une nouvelle grotte où Catherine s’isolerait et reprendrait ses exercices. Cette cavité s’ouvrait à quatre cents pas de l’église. On lui donna quatre pieds en largeur et douze en long, sur lesquels, à la demande de la Solitaire, on en prit huit qui furent occupés par un groupe en plâtre représentant Jésus au tombeau entouré de la Sainte Vierge, de sainte Madeleine et des Apôtres. L’espace restant servit de cellule. Malgré les observations de Catherine, qui aurait voulu qu’on se bornât au plus strict nécessaire, Mariano fit garnir le sol et les parois de boiseries contre l’humidité. C’est sur ce plancher, enveloppée dans son manteau blanc, que Catherine prit son sommeil. Pour oreiller, elle avait une petite marche de plâtre qui séparait la cellule de l’oratoire où s’érigeait le Tombeau.

Mais Mariano, «qui aimait avec passion à saper les montagnes et à vivre sous terre», ne s’en tint pas là. Il perça un couloir, avec des soupiraux de distance en distance, et il y fit placer des sculptures représentant des sujets tirés de la Passion. C’était, dit-il, afin que la Mère pût se rendre de sa grotte à l’église sans avoir à souffrir des intempéries. Ce travail coûta fort cher. Mais Mariano n’en avait cure. Il continua de dépenser l’argent sans compter et, de plus, il étalait, pour l’église et le monastère, des plans tellement gigantesques et luxueux que Catherine crut enfin devoir mettre une borne aux imaginations excessives du bouillant religieux. Elle fut appuyée en cela par les autres Carmes qui n’entendaient nullement se loger dans un palais. Mais Mariano n’accepta pas facilement ces entraves à son exubérance. Il se répandit en un flot de paroles acrimonieuses, et soutint que limiter son zèle c’était lésiner avec Dieu.

Mais Catherine tint bon contre ses reproches. Et d’abord, elle prit l’administration de la caisse fort diminuée par les prodigalités et les fantaisies de Mariano. Désormais elle régla, elle-même, le salaire des ouvriers, se mit en rapport avec les entrepreneurs et empêcha tout gaspillage dans l’achat ou dans l’emploi des matériaux. Grâce à son économie et à son sens de l’ordre, grâce aussi aux aumônes qui vinrent en abondance dès qu’on vit la Mère substituer son autorité aux caprices du Frère Ambroise, les bâtiments gardèrent les proportions modestes qui convenaient et s’achevèrent sans trop de délai.

Ici une réflexion s’impose.--Des personnes superficielles se figurent volontiers qu’un Mystique, c’est un individu mal équilibré, en proie à une exaltation morbide et chez qui n’existe pas l’ombre d’esprit pratique.

Or, le _vrai_ Mystique ne présente pas la moindre ressemblance avec ces névrosés de la Foi auxquels les ignorants ont coutume de l’assimiler. Au contraire, tout à fait détaché des intérêts humains, faisant abnégation de lui-même, il voit toutes choses en Dieu et il échappe de la sorte aux erreurs de jugement où nous entraînent nos passions et les illusions de notre amour-propre. Il possède le suprême bon sens et, par là, il agit toujours de la façon la plus judicieuse lorsque les nécessités de sa mission le mettent en contact avec les réalités sensibles. C’est ce don qui fit de tous les Saints, en lutte avec les mœurs et les préjugés de leur temps, d’excellents diplomates et des organisateurs incomparables. Voyez sainte Térèse qui, pour l’instauration de sa Réforme, joignit une parfaite prudence à l’esprit d’initiative le plus délibéré. Et, dans la sphère plus humble qui nous occupe, voyez Catherine de Cardonne qui, constatant que son architecte verse dans l’extravagance, se substitue à lui, répare ses incartades et réalise, avec mesure, l’œuvre que de folles rêveries auraient menée à la ruine[9].

[9] Charles Maurras, quoique incroyant, a fort bien défini les qualités d’ordre pratique qui caractérisent le _vrai_ Mystique. Il a écrit: «Sainte Térèse, saint François d’Assise, saint Dominique, saint Ignace, ces mystiques supérieurs furent, non seulement d’instinct, mais de propos délibéré et conscient, des positivistes certains. Ils s’aidaient tout en appelant le ciel à leur aide et la prudence humaine n’était bannie de leurs conseils qu’en apparence. En prêchant le sublime, ces grands esprits eurent l’horreur de l’absurde...» _Le dilemme de Marc Sangnier_, page 10.

XX

Le monastère étant enfin construit, les Carmes déchaussés en prirent possession et y observèrent, avec exactitude, la règle de la Réforme telle que sainte Térèse l’avait établie. Catherine se retira dans sa grotte. Comme de grandes infirmités lui étaient venues, elle dut modérer quelque peu la rigueur de ses pénitences. Mais, en revanche, elle donna tout son temps à l’oraison. Elle ne parlait que sur l’ordre des supérieurs, quand ceux-ci envoyaient quelques religieux la visiter afin qu’elle les instruisît touchant les pratiques de l’ascétisme. Elle le faisait par obéissance car, à partir du jour où son rôle de fondatrice eut pris fin, elle se garda soigneusement d’intervenir dans le gouvernement de la communauté. «Moi, femme pécheresse», répondait-elle à ceux qui tentaient d’obtenir son avis sur quelque point d’administration, je prie pour la communauté, je lui demande ses prières; pour le surplus, je ne suis que poussière et je n’ai rien à dire.»

Elle ne sortit de sa retraite qu’en deux occasions. Au printemps de 1573, elle fit un court voyage à Madrid pour demander au Roi la grâce d’un gentilhomme condamné à mort. Elle l’obtint. Au mois d’octobre de la même année, Rui Gomez étant mort, elle se rendit à Pastrana, afin de porter des consolations à sa veuve, la princesse d’Eboli.

A part ces deux brèves absences, elle ne quitta plus sa grotte que pour aller à l’église par le couloir que Mariano avait tracé dans le but de lui épargner la pluie et le vent. Ce n’était qu’à regret qu’elle usait de ce passage, estimant qu’il y avait en cela une complaisance envers son corps. Pour lever son scrupule, le Prieur lui fit remarquer que Mariano avait établi cet ouvrage malgré elle. Et comme elle ne se trouvait pas convaincue par cet argument et qu’elle alléguait que c’était «du luxe», il lui ordonna d’user du souterrain par obéissance. Alors, rassurée, elle ne présenta plus d’objections.

Cinq années passèrent de la sorte. Au mois de mai 1577, Catherine, épuisée par les austérités, tomba gravement malade. Dès le début, ayant eu révélation que c’était la fin de son existence sur terre, elle prédit qu’elle mourrait dans l’octave de l’Ascension. Le Prieur la fit transporter dans une petite maison de domestiques proche du monastère. On mit auprès d’elle deux femmes de ses amies qui lui prodiguèrent leurs soins et l’on dressa, dans sa chambre, un autel où la messe fut dite et où elle communiait tous les jours.

Enfin, le 11 mai, sentant venir la mort, elle fit prier la communauté de se réunir autour de son lit. Tous accoururent. Ils pleuraient et sanglotaient et lui demandaient sa bénédiction. «Elle n’y voulut d’abord pas consentir disant que c’était plutôt à eux de la bénir parce qu’ils étaient des saints et elle, une misérable pécheresse. Elle finit par triompher de leur résistance; et quand tous lui eurent donné leur bénédiction, elle leur donna la sienne de bonne grâce.» Ensuite, elle eut un ravissement et parla de Dieu en des termes d’amour si brûlants que tous se sentirent comme élevés au-dessus d’eux-mêmes à l’entendre.

Puis elle entra dans un profond recueillement et, à la nuit tombante, sans agonie et sans marques de souffrance, elle rendit le dernier soupir.

Deux témoins affirment avoir vu, au moment où elle expirait, une croix formée d’étoiles éblouissantes se dessiner au-dessus de sa tête.

Dès qu’on apprit à la Roda et dans les villages d’alentour que la Bonne Femme était morte, laïques et prêtres accoururent en si grand nombre que la campagne était couverte de peuple. Les funérailles furent célébrées en grande pompe et le cercueil enterré dans une chapelle dédiée à Notre-Dame du Mont-Carmel. En 1603, les ossements furent mis dans deux châsses et transportés au monastère des Carmes déchaussés de Villeneuve de la Xara.

* * * * *

Ainsi vécut et mourut Catherine de Cardonne. Terminant sa relation, le bon Père François s’écrie: «Sa vie sera la condamnation rigoureuse de notre lâcheté.»

De notre temps, beaucoup de catholiques, amis de leurs aises, objecteront sans doute que: _Dieu n’en demande pas tant_ et ils estimeront que Catherine--_exagérait_...

C’est une opinion; mais il est loisible de ne point la partager.

UNE CARMÉLITE SOUS LA TERREUR

I

Il y a plusieurs manières d’envisager la Révolution. Les dénombrer toutes serait fastidieux et d’ailleurs ce n’est pas l’objet que je me suis proposé dans ce chapitre. Rappelons-nous seulement qu’au point de vue religieux, la Révolution eut et continue d’avoir pour but de substituer le règne de l’homme au règne de Dieu. De là, ce caractère satanique que Joseph de Maistre dénonçait en elle. De là aussi, cette rage qui pousse le démocrate, logique avec ses principes, à traquer, à bâillonner, à supprimer quiconque préfère la tiare du Pape au bonnet rouge de Marat, l’amour du Crucifix au culte de la guillotine.

Certains esprits, dont la naïveté déconcerte, tentent de ménager un accord entre ces inconciliables et d’établir des distinctions. Ils vénèrent les bavards illusionnés de la Constituante mais réprouvent les massacreurs de septembre; et pourtant ceux-ci procédaient de ceux-là comme le poussin sort de l’œuf. Avec une inconscience stupéfiante, ils s’efforcent de coudre au manteau de l’Église la loque dont Sanson se servait pour essuyer «le rasoir national». Ce faisant, ils s’imaginent prouver leur libéralisme et mériter un siège au conseil de ces démagogues qui, sous couleur de République, nous mènent à l’enlisement rapide dans le marécage du socialisme intégral.

Cependant, pour peu qu’on étudie, à la clarté de la Révélation, la période qui commence à 1789 et qui dure encore, on s’aperçoit très vite que les promoteurs du délire humanitaire dont nous ne cessons de subir les accès, furent tout simplement--des possédés.

Or, à l’une des époques où cette fièvre chaude tourna en frénésie meurtrière, c’est-à-dire sous la Terreur, il y eut un certain nombre de dévoués pour assumer les blessures dont l’athéisme révolutionnaire criblait le corps mystique de Jésus-Christ. Les uns confessèrent joyeusement leur foi sur l’échafaud. D’autres, errant parmi la boue sanglante dont s’empoissait le pavé des rues, maintinrent, par l’oraison et le sacrifice, un peu de Lumière incréée dans les ténèbres qui couvraient la face de la France en folie.

Au nombre de ces derniers, on compte une Carmélite: la Mère Camille de l’Enfant-Jésus, née de Soyecourt, dont j’essaierai d’évoquer la figure. Je ne donnerai pas sa vie entière. Elle est racontée dans un volume, d’un style un peu clapotant, rédigé par une Carmélite, annoté par l’abbé Lescœur et publié en 1897. D’après ce livre et quelques écrits postérieurs, je m’efforcerai seulement de profiler la Mère Camille telle qu’elle se montra,--à savoir paisiblement énergique--à travers les gambades, les grimaces et les grincements de canines des anthropoïdes sanguinaires échappés de leur cage que les Michelet, les Hugo et autres rêveurs romantiques nomment: «les géants de 93».

II

Marie-Térèse-Françoise-Camille de Soyecourt naquit à Paris, le 25 juin 1757, d’une famille très ancienne dont la biographe étale, avec complaisance, la généalogie depuis le temps des Croisades. On peut supposer que, devenue Carmélite, Mlle de Soyecourt faisait bon marché de ses parchemins et qu’elle se répétait la phrase de sainte Térèse: «Disputer sur la noblesse de l’origine c’est débattre si telle sorte de terre vaut mieux que telle autre pour faire des briques ou du torchis...»

Nous passerons rapidement sur les premières années de cette existence. Ce qu’il nous importe seulement de connaître ce sont les circonstances où se développa la vocation religieuse de la Mère Camille.

Enfant, elle se montra d’abord assez vaniteuse des larges yeux noirs qui lui éclairaient toute la figure; en outre, d’après son propre témoignage, elle manifestait un caractère impérieux et une force de volonté qui serait allée jusqu’à l’entêtement si ses parents--fort répandus dans le grand monde et, néanmoins, fort pieux--n’avaient pris soin de la corriger sans faiblesse.

Elle avait huit ans quand elle fut mise pensionnaire à la Visitation. Cette entrée au couvent déplut fort à la petite fille. L’esprit d’indépendance étant fort développé en elle, il arriva que dès la première minute où elle fut confiée aux soins des Religieuses par sa mère, elle entra en courroux. Trépignant, sanglotant, poussant les hauts cris, elle demandait à sortir, refusait de coucher au dortoir et de revêtir la robe d’uniforme. Il fallut toute la diplomatie de la Supérieure pour obtenir d’elle un semblant de résignation. Même quand elle parut soumise, en son intérieur, elle demeurait indignée contre la discipline et ne rêvait que d’escalader le mur du monastère pour retourner dans sa famille.

Peu à peu, sous l’influence de sa maîtresse de classe, Mme de Nollant, qui savait joindre la douceur à la fermeté, elle devint plus docile. Puis elle prit goût aux exercices de piété que, d’abord, elle considérait comme de fastidieuses obligations. Une petite flamme d’amour de Dieu commença de s’allumer dans son cœur. Dès lors, «le changement opéré chez Camille fut si notable que, trois ans après son entrée à la Visitation, elle était jugée digne d’être préparée à la confirmation qui, à cette époque, précédait souvent la première communion.»

Elle avait donc onze ans à la date de la cérémonie. Lorsque le Saint-Esprit descendit en elle, il lui sembla qu’un flot de lumière inondait son âme et qu’une voix mystérieuse la sollicitait de se détacher du monde pour être toute à Dieu. Presque défaillante de bonheur sous le souffle ardent qui la pénétrait, elle s’écria mentalement: «Seigneur, je me donne à vous; me voici prête à accomplir votre volonté entière.»

Le moment venu de quitter la chapelle, l’enfant resta immobile. Elle était si ravie, hors d’elle-même, que deux religieuses, la croyant indisposée, l’emportèrent dans leurs bras.

Cette touche de la Grâce sanctifiante lui laissa une empreinte ineffaçable; de ce jour, Camille comprit qu’elle serait religieuse. «Elle ne déviera plus de sa voie. Si des défaillances surviennent, elles seront courtes; si les luttes se multiplient, elle les comptera par des victoires.»

Ses projets d’avenir s’étant fixés de la sorte, elle prit à tâche d’écarter tout ce qui aurait pu la distraire de sa vocation. Elle rechercha les occasions de briser son amour-propre, d’anéantir les velléités de révolte contre la règle qui lui revenaient par intervalles. Songeant au vœu de pauvreté, qu’elle comptait prononcer le plus tôt qu’il se pourrait, elle fit cadeau à ses compagnes des petits bijoux contenus dans une cassette qu’elle avait apportée au monastère. Elle refusa de prendre des leçons de danse et, quoique elle eût la voix très belle naturellement, elle réussit à éviter qu’on la cultivât. Le professeur de chant s’en plaignait. Mais elle lui répondit: «Je ne veux pas apprendre à chanter des romances.»

Bref, pendant ces années de pension, comme elle l’a dit plus tard, elle fit son possible pour éviter d’affaiblir le rayonnement de l’Esprit-Saint qu’elle sentait résider, d’une façon permanente, au centre de son âme.

* * * * *

Camille se trouvait fort heureuse à la Visitation lorsque son père, le comte de Soyecourt, dont elle était la préférée, l’en retira pour la garder quelque temps auprès de lui. Mais au XVIIIe siècle, il n’était guère de coutume que les jeunes filles achevassent leur éducation au foyer domestique. C’est pourquoi, l’époque de sa première communion approchant, on la conduisit, avec ses sœurs, chez les Bénédictines de Tresnel.